lundi 23 septembre 2013

Le chemin des morts - François Sureau

Les années 80, « la cocaïne, l’indifférence à la misère, le goût d’aller vite et de gagner beaucoup d’argent. » Le narrateur sort de  l’école de la magistrature et prend son premier poste au conseil d’État en qualité d’auditeur de deuxième classe. Acceptant une affectation à la commission des recours des réfugiés, une juridiction chargée d’examiner les demandes d’asile, il découvre que les décisions ne sont pas toujours simples à prendre : « Ces malheureux ne quittent pas le pays où ils ont été persécutés avec un certificat de torture en poche signé du chef de la police. Ils ne présentent presque jamais de preuves. C’est leur récit qui compte. Il y faut beaucoup de discernement. Certains ne disent pas la vérité qui leur vaudrait le statut, et préfèrent raconter les fables dont un ami les a persuadés qu’elles emporteraient la conviction. D’autres font mauvaise impression en plaidant d’une voix de stentor ou en essayant d’émouvoir, alors qu’un récit plus simple, plus fidèle, déciderait leur juge. »  

Chargé d’instruire le dossier d’un certain Ibarrategui, militant basque réfugié en France depuis la fin des années 60 après avoir pris part à la guérilla pro-républicaine, le jeune juge et ses pairs rejettent la demande d’asile, justifiant cette décision par le retour de la démocratie en Espagne. Un verdict lourd de conséquence puisque qu’un groupuscule clandestin franquiste assassinera peu après le militant de retour au pays.  

Des années après, le juge revient sur ce qu’il considère sans doute comme un cas de conscience, un sentiment prégnant de culpabilité même si, au fond de lui, il sait qu’il n’a commis aucune erreur et que la décision finale ne pouvait être différente. Le droit et la justice face à l’humanité. La raison d’état et la politique qui s’imbriquent de façon intime. Comment un récit aussi « technique » juridiquement parlant peut être aussi touchant ? Sans doute parce que de ce regret, ce remords même, à l’évidence très autobiographique, François Sureau a su faire une œuvre littéraire. A peine soixante pages âpres, denses, limpides, sans un mot de trop. A travers la figure christique du militant basque déchargeant par avance les juges de la responsabilité de sa mort à venir, il offre à son récit une surprenante hauteur spirituelle.

Voila un tout petit texte qui pousse à la réflexion. Sur la notion de droit, sur les enjeux politiques de certaines décisions juridiques, sur le fait que la raison d’état prend toujours le pas sur les considérations individuelles. Impressionnant !

Le chemin des morts de François Sureau. Gallimard, 2013. 55 pages. 7,50 euros.

Une nouvelle lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec Marilyne.




22 commentaires:

  1. La figure christique du militant basque ? J'ai un peu de mal....

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    1. Entendons-nous, ce n'est pas du tout un livre sur la cause basque, cet homme pourrait venir de n'importe quel autre pays, le propos serait le même. C'est juste qu'en apprenant le refus de sa demande d'asile il se sait condamné à mort mais ne veut pas pour autant faire porter la responsabilité de cette condamnation à ses juges. D'où (pour moi) la figure christique. Mais j'avoue que c'est une interprétation très personnelle...

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  2. Notre lecture, différence au niveau du ressenti ( pas de touchant ni de christique pour moi comme je te l'ai dit ), est la même quant à la réflexion alors même que nous n'en prenons pas exactement les mêmes chemins, tout cela prouve parfaitement ce que porte ce texte et ce qu'il offre à son lecteur.

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    1. Je suis bien content que notre ressenti soit si différent, c'est un texte tellement riche d'interprétations ! C'est ce qui le rend si impressionnant à mes yeux.

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  3. Bizarre, bizarre... je ne me sens pas emportée par cet élan que Marilyne et toi portez pour ce texte.

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    1. Je ne crois pas que ce soit bizarre, c'est même assez normal. Ce texte est tellement étrange, tellement inclassable qu'il ne déclenche pas forcément une irrépressible envie de lecture. En même temps il est tellement court que tu ne risques pas grand chose à t'y essayer.

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  4. Pas cher et vite lu, 55 pages, mais c'est chez Gallimard. Chez eux c'est la consécration, le vrais chic parisien. Je vais quand même essayer...

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    1. Je te rassure, on est loin du chic parisien avec ce texte.

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  5. Ca doit être intéressant, mais je ne vais pas la noter. Je fais une grosse sélection sur mon carnet.
    Dommage, je sais, mais je n'arrive plus à piocher dans ma lal tellement que j'ai de pal.

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    1. Je comprends, ta sélection doit être drastique !

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  6. Comme Syl !!! A l'idée de noter, j'ai des convulsions dans les doigts !!!^^ Mais je vais essayer de le retenir au cas où il croiserait ma route ! Déjà le titre m'interpelle et Sureau comme la plante ! Chacun ses trucs !!! ;)

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    1. Oui le nom de l'auteur n'est pas commun. Mais le sureau est comestible, on peut en faire des confitures !

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  7. Cela m'intéresse, même si parfois la justice me révolte tellement que je risque de m'agacer à la lecture de ce roman. Mais je suis curieuse tout de même, rien ne vaut un avis intérieur.

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    1. Ce n'est pas un plaidoyer pour ou contre l'action de la justice, c'est une réflexion beaucoup plus profonde.

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  8. Pas sûre que je reste de marbre si je le lis, mais pourquoi pas !

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    1. Difficile de rester de marbre avec ce texte.

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  9. Un sujet vers lequel je ne serais sans doute pas allé spontanément mais ton avis est convaincant...

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    1. Et si tu lis celui de Marilyne tu seras encore plus convaincu je pense...

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  10. Je vais passer sur celui là, je ne sais pas, y'a quelque chose qui me freine et qui me fait dire que je n'apprécierais peut-être pas cette lecture à sa juste valeur...

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    1. Ah bon, t'as pas envie d'une petite réflexion philosophique sur l'idée de justice ?

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