mercredi 14 novembre 2018

Le Complot : L’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion - Will Eisner

« Chaque fois qu’on apprend à un groupe à en haïr un autre, on forge un mensonge pour attiser la haine et justifier un complot. La cible est facile à trouver parce que l’ennemi est toujours l’autre. »

Will Eisner retrace l’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion, un document créé de toutes pièces au début du 20ème siècle en Russie pour attiser l’antisémitisme et écarter du tsar Nicolas II un conseiller (juif) trop réformiste pour les conservateurs. De sa rédaction à nos jours, cet opuscule prétendument écrit par des dirigeants juifs et relatant avec précision la façon dont ces derniers projettent de diriger le monde a suivi un chemin tortueux et reste une source d’inspiration majeure pour les antisémites de tous poils malgré les éléments indiscutables prouvant qu’il n’est qu’un faux grossier.

En 1905, première publication. En 1921, un article du Times démontre la supercherie. En 1923, les partisans d’Hitler utilisent les protocoles pour diffuser leur propagande haineuse dans l’opinion publique. En 1935, un tribunal suisse condamne les nazis pour diffamation et qualifie le texte « d'imbécillités dont la seule fin est d’inspirer le mépris et la haine des juifs ». En 1964, le sénat américain publie un rapport qualifiant les protocoles de documents frauduleux. En 1993, un tribunal russe reconnaît à son tour que le document est un faux. En 1999, le magazine l’Express apporte, grâce à des historiens, la preuve irréfutable et définitive que le protocole n’est qu’un complot antisémite. Et pourtant…

Et pourtant le texte n’a cessé d’être diffusé et traduit. En Italie et en Argentine dans les années 30, en Égypte, en Inde, en Espagne, aux États-Unis et en Angleterre dans les années 70. Et encore aujourd’hui, partout dans le monde, des islamistes au Ku Klux Klan, des catholiques aux néofascistes italiens. A chaque fois, malgré l’évidence de son caractère fallacieux, on encourage les lecteurs des protocoles à découvrir « la vérité sur les juifs ». A chaque fois, malgré la preuve de l'imposture, rien ni fait. Comme l’hydre de Lerne qui se multiplie quand on lui coupe la tête, les protocoles ne cessent de resurgir pour développer un antisémitisme galopant que rien ne semble pouvoir arrêter. 

Je suis rentré dans cet album sur la pointe des pieds. Comme c’est une réédition (il a été publié pour la première fois en 2005) j’ai pu lire pas mal d’avis et beaucoup insistaient sur la complexité du propos, sur la difficulté à s’y retrouver parmi tous les noms cités et une chronologie pas forcément évidente à appréhender. Et bien au final j’ai surmonté sans problème les obstacles et j’ai même trouvé le récit d’une grande lisibilité. Alors oui, mieux vaut être frais, dispo et concentré avant de se lancer mais franchement, si on reste attentif du début à la fin, la démonstration d’Eisner est aussi limpide qu’imparable. Et l’on referme ce livre terrifiant de lucidité en ayant compris, comme le dit si bien Umberto Eco en introduction, que « ce ne sont pas les Protocoles qui produisent l’antisémitisme : C’est le besoin profond de désigner un Ennemi qui mène les gens à y croire. »

Le Complot : L’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion de Will Eisner (traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat). Grasset, 2018. 145 pages. 20,90 euros.





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mardi 13 novembre 2018

Le mot d’Abel - Véronique Petit

Dans le monde d’Abel chacun, à l’adolescence, se lève un matin avec en tête « son » mot. Un mot obsédant, chevillé au corps et à l’esprit, qui va forcément conditionner l’avenir professionnel et personnel. Abel est inquiet car il n’a pas encore eu la révélation de son mot. Il rêve d’un grand mot mais craint de ne recevoir qu’un mot insipide qui lui réservera un futur sans saveur. Pire encore, il espère que son mot ne sera pas un mot noir, un de ses mots maudits qui font de vous un tueur, un fou ou un délinquant en puissance.

Depuis que le mot de Clara, la fille la plus populaire du collège, a été inscrit sur le mur des toilettes, l’angoisse d’Abel ne fait qu’augmenter. Révéler le mot de quelqu’un à son insu est une violation de son intimité, un crime sévèrement puni. Pendant que la police mène l’enquête, Abel attend anxieusement son mot. Le jour où il arrive enfin, le jeune garçon comprend que ses rêves de gloire risquent fort de ne jamais se concrétiser...

Je n’ai pas tout compris. Enfin si, j’ai compris le propos, j’ai compris la façon dont cette société où le destin de chacun est façonné par la révélation de son mot fonctionne, mais je n’ai pas compris où l’on voulait m’emmener, je n’ai pas vu l’intérêt. Sans doute parce que je ne suis ni spécialiste ni fan de dystopie. Du coup les inquiétudes et les questionnements existentiels d’Abel me sont passé au-dessus de la tête. Et puis j’ai eu l’impression que le récit ouvrait un tas de portes sans jamais les refermer, que la boucle n’était pas bouclée au final, à tel point que j’ai quitté ce livre en me disant « tout ça pour ça » ?

Le mot d’Abel vient de remporter le prix Gulli, un prix jeunesse décerné par huit personnalités. Des adultes dont le regard d’adulte a pu saisir les enjeux politiques et les références à notre société actuelle. Je me demande si les ados, public cible de ce roman, seront à même d’avoir un regard aussi pertinent sur les différents niveaux de lecture. Pour tout dire j’en doute. Et pour tout dire je ne considère pas vraiment ce titre comme une pépite jeunesse. Ma complice Noukette n’est pas du même avis. Pour une fois nos avis divergent et finalement, ce n’est pas pour nous déplaire.

Le mot d’Abel de Véronique Petit. Rageot, 2018. 190 pages. 12,90 euros. A partir de 14 ans.   
















vendredi 9 novembre 2018

Au loin - Hernan Diaz

Au loin ou l’histoire d’un homme qui, nulle part, ne semble à sa place.

Cette histoire, c’est celle d’Hakan, jeune paysan suédois débarquant à San Francisco seul, sans argent et sans parler la langue. En cette fin de 19ème siècle, si la ruée vers l’Ouest aimante des pionniers en quête de fortune, Hakan navigue pour sa part à contre-courant. Son but est de rejoindre New-York pour y retrouver son frère. Mais les embûches vont se succéder, les mauvaises rencontres s’accumuler, l’hostilité des hommes et de l’environnement se faire trop prégnante. Malgré lui, Hakan va devenir une légende et trouver son salut dans la solitude et l’isolement, loin de la folie d’un monde en pleine mutation.

Roman d’apprentissage, roman d’aventure, hymne à la nature, il y a un peu de tout dans ce texte. On ne peut pas dire que le sujet déborde d’originalité mais il est bien traité. Les codes du western sont revisités à travers le cheminement d’Hakan, du chercheur d’or à la tenancière de bordel en passant par l’explorateur scientifique, l’arnaqueur ou le shérif crapuleux. C’est rythmé sans excès, on alterne les phases quasi contemplatives et les scènes d’action, on avance doucement aux côtés de ce personnage étrange, clairement pas à son aise entouré d’une telle cour des miracles. Hakan l’âme pure est en quelque sorte le révélateur de la nature humaine,  chacun tombe le masque à son contact, et ce n’est en général pas beau à voir. D’ailleurs, malgré sa naïveté de façade, le jeune homme comprend vite que si l’homme est capable du meilleur comme du pire, c’est très souvent pour le pire qu’il est le meilleur. D’où sa volonté de trouver refuge loin de toute civilisation.

J’ai passé un bon moment avec ce livre, mais davantage grâce à l’ambiance générale et à la galerie de personnages secondaires que grâce à Hakan. Difficile de ressentir de l’empathie pour un tel taiseux, difficile de trouver sa légitime misanthropie touchante. Recroquevillé dans une coquille fermée à double tour, le garçon ne se livre pour ainsi dire jamais, il subit les choses plus qu’il ne les vit, dans une forme d’indifférence qui nous éloigne de lui au fur et à mesure que lui-même s’éloigne du monde. Après, si tel était le but d’Hernan Diaz, il faut reconnaître que le contrat est parfaitement rempli.

Au loin d’Hernan Diaz (traduit de l’anglais par Christine Barbaste). Delcourt, 2018. 335 pages. 21,50 euros.



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mercredi 7 novembre 2018

Le reste du monde T3 : Les frontières - Jean-Christophe Chauzy

Trois ans ont passé depuis la catastrophe. La terre n’est plus qu’un champ de ruines, une épidémie fait des ravages, des clans utlra-violents terrorisent les survivants. De l’autre côté des Pyrénées, une frontière a été construite par l'armée, empêchant toute intrusion. Au moment du premier séisme Marie, prof de français en vacances à Bagnères-de-Luchon, souhaitait rejoindre son ex-époux en Espagne avec ses deux fils. Mais ces derniers avaient dû abandonner leur mère et s’enfuir après une mauvaise rencontre. Depuis, Jules et Hugo vivent dans une communauté où règne un semblant de paix. Pensant se reconstruire dans un environnement relativement serein, les frangins déchantent quand une attaque nocturne de leur campement les remet sur la route et les ramène à une insupportable réalité.

Ça devait être un diptyque à la base mais Jean-Christophe Chauzy a décidé d’en faire une tétralogie. Choix judicieux ? Pourquoi pas, il faudra juste que le dernier tome soit aussi tendu et efficace que les trois premiers. Parce que le post-apocalyptique, c’est du vu et revu, c’est même la grande mode du moment, tant en littérature qu’en BD. Et Chauzy ne se démarque pas du lot pour ce qui est de l’intrigue. Sa singularité s’exprime dans le rythme de son histoire, l’alternance des temps calmes et des tempêtes, la succession de paysages somptueux et de scènes de désolation, le pessimisme absolu d’un scénario auquel on ne peut imaginer une issue positive.

Franchement, je me demande comment il va s’en sortir : laisser ses personnages en plan avec une fin ouverte et un lecteur réduit à imaginer lui-même la suite des événements ? Une happy-end tellement en décalage avec le reste qu’elle en deviendrait ridicule ? Ou le nihilisme poussé à son paroxysme avec une fin du monde en bonne et due forme ? Il y a évidemment bien d’autres options, je laisse le soin à ce conteur émérite de mener sa barque à bon port avec le talent qui le caractérise. J’espère juste qu’il sait où il va. Personnellement, je sais que je serai au rendez-vous pour la sortie du dernier volume, tiraillé entre l’appréhension d’une conclusion décevante et l’impatience de savoir comment tout cela va se terminer.

Le reste du monde T3 : Les frontières de Jean-Christophe Chauzy. Casterman, 2018. 112 pages. 18,00 euros.

Mon avis sur le Tome 1 et le Tome 2.




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mardi 6 novembre 2018

Loukoum mayonnaise - Olivier Ka

Avant de partir travailler en Égypte, son pays d’origine, le père de Victor le confie à ses grands-parents maternels, en pleine campagne belge. Ses grands-parents paternels, vexés de ne pas en avoir eu la garde, viennent souvent lui rendre visite et finissent par s’installer dans la maison juste en face. Les relations entre les deux grands-mères deviennent vite exécrables, les exactions se multiplient, la guerre est déclarée. Pris entre deux feux, Victor ne sait pas dans quel camp se ranger et vit de plus en plus difficilement sa double origine. Belge ou arabe, peu lui importe finalement, tout ce qu’il veut, c’est la paix !

Un roman qui m’a fait passer par plusieurs phases. D’abord un brin de scepticisme devant une intrigue cousue de fil blanc déjà vue cent fois. Un poil d’ennui aussi face à des situations répétitives et une intrigue qui semblait tourner en rond. La surprise ensuite en découvrant la tournure prise par les événements. La stupéfaction, enfin, en constatant à quel point Olivier Ka a su mener sa barque pour emporter mon adhésion.

Ce roman, qui aborde avec finesse les questions du racisme et de la haine ordinaire, montre à quel point la bêtise des adultes peut briser une enfance. D’abord otage de cette guerre des grands-mères à laquelle il ne comprend pas grand-chose, Victor en devient une victime. Finalement, il se rend compte qu’il n’était qu’une excuse pour déclencher les hostilités et qu’une fois ces dernières lancées, son cas personnel n’intéresse plus grand monde.

Il aurait été tellement plus simple, après le point culminant de l’affrontement, d’entrer dans une phase d’apaisement. Olivier Ka ne cède pas à cette facilité. Les points de vue demeurent irréconciliables et Victor comprend que chaque camp l’a manipulé, qu’il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Le cheminement de sa réflexion est superbement construit, la naïveté des premiers temps laissant place à la colère et à une forme de maturité qui force l’admiration. Surprenant et rondement mené.

Loukoum mayonnaise d’Olivier Ka. Le Rouergue, 2018. 150 pages. 12,00 euros. A partir de 11 ans.


Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.








samedi 3 novembre 2018

Pension complète - Jacky Schwartzmann.

On prend les mêmes et on recommence. Après le gars de cité et la banquière (Demain c'est loin), Jacky Schwartzmann enchaîne avec le gars de cité, la rentière et l'ex-Goncourt. Ou comment marier des personnages qui ne devraient rien avoir à faire ensemble. L'idée est sympa, cette volonté de frotter des caractères et des mondes à milles lieux les uns des autres ne peut que faire des étincelles. Surtout quand on a le flow de Schwartzmann, son bagout et son art de forcer le trait avec un naturel renversant.

Rien de surprenant donc à le voir mettre en scène Dino, venu de sa cité lyonnaise pour s'installer au Luxembourg et s'acoquiner avec une millionnaire de près de 80 balais alors que lui approche doucement la cinquantaine. Un gigolo me direz-vous ? Que nenni ! Sa Lucienne, il l'aime d'amour. L'appartement XXL, la vie fastueuse du grand duché et sa Mercedes GT ne font pas de lui un glandouilleur entretenu, il le jurerait sur la tête des enfants qu'il n'aura jamais. Seulement voilà, le Luxembourg est un village et un coup de boule asséné à un banquier dans un bar à putes suffit pour vous marquer au fer rouge. Après ce regrettable incident, et pour éviter de faire des vagues, Dino accepte de s'exiler temporairement. A Saint-Tropez, sur le yacht de madame. Mais une panne sur l'autoroute l'oblige à prendre ses quartiers dans un camping de La Ciotat. Un camping où les meurtres s'enchaînent et où son voisin de bungalow, écrivain célèbre et goncourisé, va devenir un compagnon de vacances aussi affable que flippant.

Verdict ? J’aurais dû adorer mais j'en resterai à un petit « sympa sans plus ». Il est étonnant de constater que les romans d'un auteur baissent en qualité à chaque nouvelle parution. C'est en tout cas l'impression que j'ai eu avec les trois titres publiés en trois ans par Jacky Scwartzmann. Le premier (Mauvais coûts) reste de loin mon préféré. Le second était très bon aussi mais un ton en dessous. Celui-ci descend encore un échelon en terme de plaisir de lecture. J'y ai retrouvé le cynisme et la noirceur qui caractérisent son univers mais les punchlines mordantes et les dialogues enlevés ont quasiment disparu. Résultat, le texte m'a semblé bien fade et sans surprise, à part dans les toutes dernières pages. Pas suffisant pour emporter mon adhésion. Dommage, c'est un des rares romans de la rentrée que j'attendais avec impatience.

Pension complète de Jacky Schwartzmann. Seuil, 2018. 185 pages. 18,00 euros.