mercredi 27 novembre 2019

Le reste du monde T4 : Les enfers - Jean-Christophe Chauzy

Trois ans ont passé depuis le tremblement de terre qui a ravagé une bonne partie de l’Europe. Dans le sud de la France, Marie, enceinte, est séquestrée par un gourou frappadingue (doux euphémisme) tandis que ses deux fils ont trouvé refuge dans une communauté d’ados se serrant les coudes pour échapper au chaos ambiant. Leur père, quant à lui, erre comme une âme en peine dans des paysages désolés. Frappé par un étrange mal qui se répand comme une traînée de poudre chez les survivants, ses jours semblent comptés.

Triste constat à l’ouverture de ce quatrième tome : les choses vont de mal en pis. Jean-Christophe Chauzy ne cesse d’amplifier le nihilisme qui caractérise la série depuis le départ avec une volonté farouche de prouver que, devant une situation extrême, l’homme retourne à la sauvagerie primaire et n’a plus la moindre considération pour son prochain. L’aspect tragique de la situation ne fait qu’augmenter à chaque page, aucun personnage n’étant en mesure d’agir par choix et de prendre le contrôle de son destin. C’est sombre, violent, désespéré, porté par une voix off aux accents apocalyptiques terrifiants. N’en déplaise aux collapsologues s’imaginant vivre paisiblement en reclus autosuffisants, un effondrement tel que celui présenté ici, s’il devait avoir lieu, engendrerait bien plus de torrents de larmes que de longs fleuves tranquilles.

Niveau dessin, les vestiges en ruine et les paysages lunaires des Pyrénées sont toujours aussi impressionnants. Les illustrations pleine page et les nombreux panoramiques offrent aux décors une profondeur et une densité qui renforcent la petitesse de l’homme face à la nature.

Clairement pas la série la plus fun et la plus réjouissante de la BD actuelle mais pour les amateurs de récits post-apocalyptiques, ce reste du monde est un incontournable. Seul gros bémol (et petit coup de gueule en passant), la conclusion est tellement ouverte que l’on a du mal à croire le bandeau de couverture annonçant « Le grand final de la saga événement ». Quand on sait que Jean-Chritophe Chauzy travaille déjà à un second cycle, il est facile de comprendre que l’éditeur joue clairement sur les mots pour attirer le lecteur en annonçant une fin qui n’en est pas une. Et pour le coup cet argument commercial laisse en bouche comme un arrière-goût de tromperie sur la marchandise…

Le reste du monde T4 : Les enfers de Jean-Christophe Chauzy. Casterman, 2019. 124 pages. 18,00 euros.

Mon avis sur les tomes 1, 2 et 3






















mardi 26 novembre 2019

Le couscous de Noël - Élisabeth Benoit-Morelli

« Mais pourquoi je n’ai pas une vie comme celle des copains ? Deux parents, un frère ou une sœur, un chien, des week-ends à la mer, des balades dans les collines et des visites en famille chez les grands-parents… Ce serait beaucoup plus simple. Ou pas. Les parents, ça divorce. Les petites sœurs, ça casse tout. Les chiens, ça meurt. »

Jules vit à Marseille. Il n’a jamais connu son père et a été élevé par sa mère. Le mardi soir, il va manger et dormir chez son grand-père, amateur de pêche et cordon-bleu. Le jeune garçon apprécie la présence de son papi mais aussi celle du meilleur ami de ce dernier, Mohamed. Il aime leurs complicités, leurs prises de bec et leurs conversations à bâtons rompus. Jusqu’au jour où, après les avoir entendus comploter en pleine nuit, Jules comprend qu’on lui cache un gros secret.

Le secret de famille, ce grand classique ! Il est ici décliné à la sauce marseillaise, métissé, surprenant et à la conclusion festive. Jules ne sait rien de ses origines paternelles. La question ne l’obsède pas, il ne ressent pas le moindre manque, sa mère et son grand-père lui suffisent. A partir de ce postulat de départ, Élisabeth Benoit-Morelli mêle la petite et la grande histoire. Une photo trouvée dans un album, des adultes qui préfèrent glisser sous le tapis un passé à oublier et des enfants menant l’enquête sans trop savoir comment s’y prendre, il n’en fallait pas plus pour tricoter une intrigue pleine d’empathie et d’ondes positives malgré un semblant de tension. C’est frais, sans chichi, bien mené et pas aussi simple que les apparences ne le laissent penser.

Un chouette premier roman jeunesse, chaleureux comme un couscous de Noël dégusté sur la canebière ! 

Le couscous de Noël d’Élisabeth Benoit-Morelli. Magnard jeunesse, 2019. 115 pages. 10,90 euros. A partir de 9 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette !








mardi 19 novembre 2019

Va te changer - Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier

« Ils voudraient oser et ils osent pas. Ils voudraient être eux-mêmes, mais se conforment au groupe, et ça les rend cons et méchants. »

Robin a décidé d’aller au lycée en portant la jupe qu’il s’est achetée pendant un séjour à Londres. Pas par provocation, ni parce qu’il voudrait être une fille, ni parce qu’il est homo, ni parce qu’il voulait se déguiser ou s’exhiber, simplement parce que cette jupe, il la trouve classe, stylée, et qu’elle lui va à merveille. Pour les autres élèves, c’est le choc. Même sa petite copine Jade tombe des nues. Mais elle au moins ne le juge pas. Car après la surprise et les réactions d’admiration devant une telle audace, le ton change. Moqueries, insultes, réflexions lourdingues, la tension ne cesse de monter au fil de la journée, jusqu’à l’inévitable conclusion…

Un petit texte qui montre à quel point il est impossible de vivre sa vie comme on l’entend dès que l’on envisage les choses un tant soit peu en dehors des normes. Robin n’a rien d’un excentrique, il ne cherche pas à se faire remarquer, il veut juste être libre de s’afficher au lycée comme bon lui semble, dans une tenue où il se sent bien. Son pas de côté vestimentaire ne laisse pas insensible et provoque chez certains une réaction épidermique ne reposant sur aucun argument solide. Cet aspect irrationnel du surgissement d’une forme de brutalité, tant verbale que physique, est exposé avec une implacable justesse. 

Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier dénoncent sans clichés et évidemment sans gros sabots la bêtise crasse des esprits trop étroits et le dévastateur effet de meute entraînant certains dans une incontrôlable spirale de violence. Nul besoin d’en rajouter, le message est d’autant plus fort qu’il évite toute caricature inutile. Un texte fort, engagé, idéal pour une lecture théâtralisée à partager avec un maximum d’élèves tant il souligne l’importance fondamentale du droit au respect et à la différence.

Va te changer de Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier. Editions du Pourquoi pas ?, 2019. 60 pages. 9,00 euros. A partir de 12 ans.





Lecture en duo avec Noukette













mercredi 13 novembre 2019

Royal City T3 : On flotte tous en bas - Jeff Lemire

A Royal City les choses ne s’arrangent pas pour la famille Pike. Pendant que le père sort tout juste du coma après sa crise cardiaque, la mère le trompe avec un ancien camarade de lycée. La fille, Tara, entame une procédure de divorce et voit son gros projet immobilier battre de l’aile tandis que Richie, son cadet, doit effacer une dette au plus vite s’il ne veut pas finir avec les genoux fracassés à la batte de baseball et que Patrick, l’aîné, n’arrive pas à écrire la moindre ligne alors que son éditeur lui met la pression pour récupérer le manuscrit de son troisième roman. Tous continuent de vivre avec à leurs côtés le fantôme de Tommy, le petit dernier décédé vingt ans plus tôt, en pleine adolescence. Un fantôme que chacun façonne selon sa propre vision et auquel chacun confie ses secrets les plus inavouables.

Conclusion d’un triptyque à la mélancolie déchirante, cet album creuse jusqu’à la racine les dysfonctionnements de cette famille frappée par un drame dont personne n’a pu se relever. Récit choral traversé par la voix de Tommy, Royal City est un modèle de drame psychologique ne tombant jamais dans la mièvrerie ou d’artificiels torrents de larmes. Tommy accompagne les siens, il les pousse dans leurs derniers retranchements, les place face à leurs responsabilités, leurs égarements, leurs compromis devenus trop lourds à porter. Ce faisant, il les amène à déchirer le voile de faux semblants barrant depuis trop longtemps leur chemin pour les ramener vers un indispensable lâcher prise et une salvatrice résilience.

Jeff Lemire excelle dans ce registre intimiste tout en retenu, décrivant à merveille la banalité et l’horizon bouché d’une petite ville industrielle sans relief. Après Essex County, Jack Joseph, Sweet Tooth et Winter Road, ce génial touche à tout confirme sa place parmi les grands noms de la BD américaine actuelle.

Royal City T3 : On flotte tous en bas de Jeff Lemire. Urban Comics, 2019. 120 pages. 14,50 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie













mardi 12 novembre 2019

Je les entends nous suivre - Florence Cadier

Il y a eu la fuite éperdue, les poursuivants à leurs trousses. Il y a eu les insultes, les « salopes », les « pédales ». Puis il y a eu le moment où ils les ont rattrapés et leur sont tombés dessus. Ensuite est venue la douleur, le goût du sang, la perte de connaissance. Et ce déferlement de haine qui a marqué bien plus que la chair, ce déferlement de haine dont, psychologiquement, il ne parvient pas à se relever.

Un an plus tôt les choses étaient bien différentes. Léo pensait séduire Léonore en organisant une fête chez lui pour ses 15 ans. Mais ce soir-là, après avoir embrassé la jeune fille, il est tombé sous le charme de Robin. Le début d’une belle histoire et le début des ennuis. Car Léo a d’emblée eu du mal à afficher cet amour en public, mal à l’aise dès que son petit ami se montrait trop démonstratif, préférant taire cette relation à son entourage de peur des réactions, pensant que pour vivre heureux il valait mieux vivre caché.

Surprenant de voir à quel point ce roman parvient à aborder autant de thèmes sans donner l’impression de les survoler. Au-delà de l’homophobie, de la difficulté à assumer, à affronter le regard des autres et à se confier, le cœur du récit repose sur les questionnements existentiels de Léo, son impossibilité à déterminer clairement une orientation sexuelle, son traumatisme après l’agression, son difficile chemin vers une résilience dont on ne connaîtra pas l’issue, sans oublier la certitude que son aventure avec Robin l’aura a jamais transformé : « Aujourd’hui, je comprends. Aujourd’hui, je suis un autre – un garçon amoureux. »

La fin est du coup assez inattendue mais se révèle d’une grande finesse, hyper réaliste et intelligemment menée. Rencontre, coup de foudre, questionnement, euphorie, douleur, séparation, Florence Cadier ne raconte pas spécifiquement une histoire d’amour homosexuelle, elle raconte la relation amoureuse dans sa dimension universelle et à quel point ce sentiment ressenti pour la première fois bouleverse avec une intensité que l’on ne pouvait soupçonner avant d’en faire l’expérience.  Troublant et particulièrement percutant.

Je les entends nous suivre de Florence Cadier. Le Muscadier, 2019. 90 pages. 9,50 euros. A partir de 13 ans.