vendredi 26 mai 2017

L’enfant qui - Jeanne Benameur

L’enfant qui vit avec son père et sa grand-mère. L’enfant qui a perdu sa mère. Il arpente la forêt, guidé par un chien imaginaire. L’enfant qui sait au fond de lui que cette mère a disparu pour toujours, que le manque ne sera jamais comblé. Il avance profondément dans la forêt, découvre de nouveaux lieux. L’enfant qui « a du mal à vivre dans les pièces de la maison », il cherche à habiter le monde. L’enfant qui est épris de liberté, comme sa mère, une « femme des routes » parlant une langue étrangère que le père avait ramenée chez lui après l’avoir rencontrée un jour de foire à la ville. Une femme des routes qu’il n’avait pas su garder, « arrachée à sa vie comme elle y était entrée, d’un coup ! ».

Un plaisir total pour moi de retrouver Jeanne Benameur dans un registre proche de celui de son chef d’œuvre « Les demeurées », dépouillant son récit à l’extrême, l’englobant d’une aura de mystère, usant d’une poésie sèche, d’un rythme heurté, de silences pesants d’où naît l’émotion. Des gens muets, des gens de peu de mots, « une langue du dessous des choses qui va sa route de corps en corps, ne se donne que par le silence de la peau ». Une langue aussi sensuelle que sensorielle qui interroge sur la notion de famille, sur la filiation, sur le vertige de l’absence et, plus que tout, sur le rapport à la mère : « Tant que les mères marchent auprès de nous, nous n’avons pas à nous soucier de la route. Nous marchons dans l’innocence de nos propres pas ».

J’aime cette écriture minuscule, épurée, restant malgré tout d’une densité saisissante. J’aime ce regard sur l’enfance d’une cruelle lucidité, sur la solitude qui guide chaque existence : « Le début et la fin se ressemblent. Toi aussi il n’y a pas si longtemps tu étais encore dans la nuit laiteuse du ventre de ta mère. Un jour tu seras à nouveau dans cette brume lente et ce sera la fin. Entre les deux il y aura eu toute ta vie ».

Un bijou, ciselé avec une infinie délicatesse.

L’enfant qui de Jeanne Benameur. Actes Sud,  2017. 120 pages. 13,80 euros.







mercredi 24 mai 2017

Paiement accepté - Ugo Bienvenu

Charles Bernet a tout pour être heureux. Après trente ans de carrière, ce réalisateur est au sommet de son art, récompensé par un Golden Globe, le Lion d’or à Berlin, La palme d’or à Cannes et six Oscars. Malgré le succès, la reconnaissance de ses pairs et une femme superbe, Charles a un regret, ne pas avoir pu réaliser le film de science-fiction dont il rêve depuis son plus jeune âge. Quand l’opportunité se présente enfin, un accident de train vient interrompre brutalement le tournage. Cloué sur son lit d’hôpital, le réalisateur doit laisser sa place à un jeune loup aux dents longues. Persuadé que le projet qu’il considère comme celui de sa vie va être bafoué s’il n’est plus aux commandes, Charles sombre dans la dépression…

Le premier album d’Ugo Bienvenu, une adaptation du roman Sukkwan Island, ne m’avait que moyennement convaincu. Je le trouve bien plus à l’aise ici dans cette « création originale » où il n’hésite pas à lâcher les chevaux, déroulant son récit sans en donner toutes les clés, dans une audacieuse forme de « qui m’aime me suive » particulièrement maîtrisée. Pourquoi situer l’action en 2058 ? Pourquoi ces voitures volantes, ces robots dans les maisons alors que tout ce qui tourne autour de l’économie du cinéma est d’un réalisme très actuel ? Pourquoi le sosie de Donald Trump en producteur de film ? Pas de réponses à ces questions, à chacun de se faire sa propre interprétation, comme face à cette fin ouverte qui se termine d’ailleurs dans une totale obscurité, au sens propre du terme.

Un ouvrage singulier qui ne sera clairement pas l’album de tout le monde mais personnellement, j’ai beaucoup aimé. La réflexion sur le cinéma d’abord, son industrie, ses mesquineries, ses egos démesurés, ses petits arrangements entre amis, ses histoires de gros sous qui prennent le pas sur les considérations artistiques. Un univers impitoyable qu’Ugo Bienvenu connaît bien pour le côtoyer de près et dont il dresse un portrait acide. J’ai également apprécié l’ambiance graphique rétro aux couleurs pop acidulées qui m’a rappelé l’univers du regretté Paul Gillon, surtout celui de sa série « La survivante ». Enfin, j’ai adoré le rythme de l’histoire tout en rupture, les ellipses, le découpage percutant, l’enchaînement des séquences où l’ironie, le cynisme et les réflexions profondes sur le destin et la création se succèdent avec une fluidité saisissante.

Délicieuse impression avec cet album de voir un jeune auteur prendre son envol après une première tentative plutôt « scolaire ». C’est un plaisir de le voir proposer une œuvre aussi ambitieuse que personnelle, une œuvre atypique que l’on sent parfaitement assumée de la première à la dernière page. Et puis l’objet livre est splendide, ce qui ne gâche rien. Une curiosité qui m’a enchanté, ni plus ni moins.

Paiement accepté d’Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2017. 144 pages. 21,90 euros.


















mardi 23 mai 2017

Ma grand-mère est une terreur - Guillaume Guéraud

Mémé kalachnikov, voilà comment est surnommée la grand-mère de Louis. Une grand-mère vivant au fond des bois, qui n’a pas sa langue dans sa poche, n’hésite pas à braconner et ressemble à une sorcière. Louis déteste aller chez elle, alors quand ses parents lui annonce qu’il va y passer les vacances de la Toussaint, il panique ! Pas de télé ni d’internet, des gâteaux aux noisettes plein de morceaux de coquilles sur lesquels on se casse les dents, des nuits sans dormir à cause du craquement des branches autour de la maison, des araignées au plafond de la chambre et des ronflements de mémé, le programme n’a rien d’alléchant. Tom y va donc à reculons, persuadé qu’il va s’ennuyer à mourir. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que la construction annoncée d’une route devant traverser la forêt va faire de sa semaine de vacances une aventure trépidante. Parce que cette route, mémé n’en veut pas. Et elle est bien décidée à tout faire pour que personne ne coupe le moindre tronc d’arbre…

Même quand il s’adresse aux plus jeunes, Guillaume Guéraud cultive cette impertinence qui le caractérise et que j’aime tant. Sa mémé kalachnikov dépote, c’est le moins que l’on puisse dire. Et le petit Tom n’est pas en reste avec ses remarques aussi drôles que pertinentes. Exemple : « La chicorée, quelle horreur, j’avais oublié que ce truc existait. C’est un jus obtenu à partir de la racine d’une endive au jambon, si je me souviens bien, et ça remplace le café pour les gens énervés. Mais ça remplacera jamais mon bol de corn-flakes ».

Une écriture à la première personne très orale, bourrée d’humour, saupoudrée l’air de rien de quelques prises de position écolos et politiques (la faucille et le marteau sur la couverture ne sont pas là par hasard). Si vous ajoutez les péripéties enlevées, la pointe de fantastique, les personnages secondaires bien campés et les illustrations particulièrement parlantes de Gaspard Sumeire, vous obtenez un mélange détonnant qui plaira aux amateurs de récits rigolos et irrévérencieux.

Ma grand-mère est une terreur de Guillaume Guéraud. Rouergue, 2017. 96 pages. 8,50 euros. A partir de 9 ans.


Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette.












lundi 22 mai 2017

Le séducteur - Jan Kjaerstad

Pas la peine de tourner autour du pot, je ne suis pas tombé sous le charme du séducteur. Pourtant, un tel bourreau des cœurs doté d’un « pénis miraculeux », un pénis qui peut « grossir ou mincir, rétrécir ou s’allonger selon les besoins, à la façon d’une longue vue », avait tout pour me plaire. Pourquoi ça a coincé alors ? Parce que je me suis ennuyé à parcourir les nombreux épisodes d’une vie foisonnante. Le narrateur ne cesse d’ailleurs de se poser la même question, sans doute pour justifier la construction anarchique d’un récit pour le moins décousu : « Qu’est-ce qui relie entre eux les événements d’une vie ? ». J’ai eu l’impression que répondre à cette interrogation l’intéressait moins que de dérouler ces événements comme une constellation de satellites en orbite autour de l’épisode qui ouvre le roman et revient de manière récurrente, à savoir l’assassinat de la femme de Jonas Wergeland, le fameux séducteur.

Jonas rentre donc chez lui et trouve sa chère Margrete étendue sur une peau d’ours blanc, baignant dans son sang. A partir de là, le narrateur, aussi mystérieux qu’omniscient, tisse une toile complexe où la biographie de Jonas apparaît de façon tout sauf chronologique, oscillant entre le présent, l’enfance, l’adolescence et la période la plus glorieuse de cette star de la télé norvégienne, célèbre pour sa série documentaire « Thinking Big ».  Les histoires s’enchaînent, certaines restant en suspens pour être reprises cent pages plus tard, on passe du coq à l’âne, d’anecdote en anecdote. On voyage, on s’aventure dans des contrées lointaines, on sourit parfois, on s’agace souvent et, en ce qui me concerne, on baille à s’en décrocher la mâchoire encore plus souvent.

Alors oui, c’est ambitieux. J’admire l'audace, la prise de risque, la maîtrise totale du canevas sous le bordel apparent, et je dois reconnaître que la construction m’a parfois rappelé Confiteor, ce qui n’est quand même pas rien comme référence. Mais punaise, il aurait fallu élaguer l’ensemble à grands coups de hache ! La créativité littéraire affichée ici a tout d’une sophistication un peu artificielle, conceptuelle même. Tout ce que je déteste en fait. Aller au bout des 600 pages a été un long chemin de croix. Pourquoi m’infliger une telle punition ? Par respect pour le travail de l’écrivain, parce que je voulais voir jusqu’où la barque allait être menée, savoir comment tout cela allait se conclure, et surtout savoir qui avait tué Margrete. Après coup, je me dis que je n’avais pas besoin d’être aussi curieux…

Finir un roman et se sentir soulagé, se dire qu’on va enfin pouvoir passer à autre chose, c’est toujours très mauvais signe. Le séducteur m’a fait cet effet, malheureusement. Ce roman est le premier tome d’une trilogie, il ne faudra pas compter sur moi pour la suite.

Le séducteur de Jan Kjaerstad (traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. Monsieur Toussaint Louverture, 2017. 600 pages. 23,00 euros.





vendredi 19 mai 2017

Forçats T2 : Le prix de la liberté - Bedouel et Perna

Paris, septembre 1923. Revenu de Cayenne avec un témoignage impitoyable sur la vie au bagne, Albert Londres raconte dans « Le Petit parisien » l’horreur de son voyage et milite pour la fermeture des pénitenciers de Guyane. Son récit décliné en plusieurs articles connaît un retentissement phénoménal dans l’opinion public et pousse le gouvernement à prendre position sur une question devenue particulièrement sensible. Parallèlement, le journaliste poursuit ses investigations pour innocenter son ami bagnard Eugène Dieudonné, accusé à tort d’avoir fait partie de la bande à Bonnot. Lorsqu’il apprend de l’administration que Dieudonné a une nouvelle fois tenté de s’évader qu’il est porté disparu, Londres, persuadé que le fuyard n’est pas mort, part pour le Brésil afin de le retrouver.

Le second volume de ce diptyque est à la hauteur du premier. Même si on s’éloigne de la moiteur étouffante de la jungle guyanaise, l’histoire garde une intensité qui ne baisse pas de la première à la dernière page. J’ai lu tout Albert Londres, au-delà du journaliste exceptionnel à la prose digne d’un grand écrivain, il m’en reste l’image d’un homme d’une intégrité inébranlable, toujours prêt comme il le disait lui-même, à « porter la plume dans la plaie », quitte à se mettre à dos son employeur ou les politiques. Un journaliste voyageur, un « flâneur salarié »,  un « curieux que l’on rencontre partout où il se passe quelque chose » dont le scénariste Patrice Perna dresse un portrait certes positif, mais ne sombrant pas pour autant dans l’hagiographie.

Je reste par ailleurs sous le charme du trait sombre et sans fioriture d’un Fabien Bedouel aussi à l’aise pour croquer les discussions orageuses d’un bureau parisien qu’une évasion nocturne sur un océan déchaîné.

Un diptyque puissant et maîtrisé, qui ne perd à aucun moment en cohérence, mâtinant d’une pointe de fiction des éléments historiques et biographiques aussi passionnants qu’instructifs. J’en redemande !

Forçats T2 : Le prix de la liberté de Bedouel et Perna. Les arènes, 2017. 64 pages. 15,00 euros.


Mon avis sur le tome 1 





mardi 16 mai 2017

Nils et ZénaT1 : L’homme au cigare - Sylvie Deshors

Nils et Zéna, partis explorer un hangar abandonné, découvrent des cartons contenant des vêtements neufs d’une marque très prisée des ados. Comprenant que ces habits sont « tombés du camion », ils préfèrent ne pas y toucher pour éviter les ennuis. Le lendemain, Zéna attire tous les regards au collège avec ses fringues flambant neuves et Nils comprend que son amie est retournée seule au hangar pour se servir. Il comprend également qu’elle a fait une grave erreur et qu’elle risque de le payer cher…

La collection Pépix, connue entre autres pour accueillir le fameux Gurty, passe au polar en gardant les points forts qui la caractérisent : chapitres courts, mise en page aérée, illustrations en noir et blanc, vocabulaire simple, écriture très orale, etc. Le genre de roman jeunesse idéal pour mettre le pied à l’étrier à des lecteurs peu motivés. Ici, le suspens rajoute une dose de tension qui maintient l’intérêt jusqu’à la conclusion. C’est malin, rythmé, et le duo garçon-fille fonctionne avec une belle complémentarité.

Action, enquête, mystère, le cocktail se veut détonnant et dégage une belle énergie. Une série prometteuse dont les trois premiers titres sont sortis en deux mois. Voila une façon intelligente de fidéliser un lectorat appréciant de retrouver des personnages attachants et une mécanique narrative efficace sachant les tenir en haleine. Pour la peine, après avoir avalé le premier d’une traite, je vais foncer vers les deux suivants !

Nils et ZénaT1 : L’homme au cigare de Sylvie Deshors. Sarbacane, 2017. 140 pages. 10,90 euros. A partir de 11 ans.

Une lecture commune que j'ai le plaisir une fois de plus de partager avec Noukette.











dimanche 14 mai 2017

Pierre Loti : Les immensités de la nature, le soleil et la mort

Pierre Loti ou l’invitation au voyage. Des souvenirs d’enfance dans le jardin de son oncle à la Polynésie, du Golfe persique à la campagne pyrénéenne, du désert au Pays Basque, l’auteur de « Pêcheur d’Islande » s’attarde sur ces instants où le temps semble suspendu : l’aube, le crépuscule, une méditation face à une étendue désertique, une après-midi caniculaire au jardin à regarder le vol d’un papillon. Une forme d’harmonie où l’émotion et la grâce s’invitent de façon aussi inattendue qu’éphémère. La rêverie plutôt que l’action, un rapport aux objets proche d’une sensation proustienne et une écriture simple, imagée, d’une grande pureté caractérisent la plupart des textes présentés dans cet ouvrage.    

Une idée géniale je trouve cette collection de nature writing loin du Michigan et des auteurs emblématiques du genre. Ici on donne dans l’ancien et le classique, une façon malicieuse de prouver que parler des grands espaces n’a rien de nouveau. Surtout, on accède à des auteurs majeurs par un biais original, certains faisant sans le savoir de l’écologie avant l’heure, d’autres s’épanouissant dans l’observation des fleurs où la contemplation de l’océan. La forme aussi est intéressante. Dans le recueil consacré à Loti on alterne entre récit de voyage, extraits de romans et nouvelles pour un dépaysement garanti et un hymne aux immensités de la nature d’une beauté assez fascinante.

Pierre Loti : Les immensités de la nature, le soleil et la mort (textes réunis par Élisabeth Combres). Plume de carotte, 2017. 126 pages. 9,90 euros.


PS : Les deux autres titres proposés pour le lancement de la collection « Esprits de nature » regroupent des textes d’Yvan Tourgueniev et Edgar Allan Poe. Le suivant, à paraître en juin, sera consacré à George Sand.








vendredi 12 mai 2017

Chiizakobé T3 et 4 - Minetaro Mochizuki

Toujours empêtré dans les suites de l’incendie du quartier qui a ravagé la menuiserie familiale et tué ses parents, Shigeji persiste à refuser toute aide extérieure pour assurer la survie de l’entreprise dont il a hérité malgré lui. Parallèlement, Ritsu, la jeune femme qu’il a engagée pour s’occuper de sa maison et des orphelins recueillis après la catastrophe, devient de plus en distante, persuadée que Shigeji s’apprête à demander la main de la jolie Yûko et à la mettre à la rue…

Tout le récit tient sur la complexité de personnages insaisissables, retranchés derrière une carapace hermétiquement close, incapables de forcer leur nature, même quand la situation l’exige. Des êtres qui ont du mal à se dévoiler, à fendre l’armure, à communiquer.

Je vous l’accorde, il ne se passe pas grand-chose dans ces deux derniers tomes. Comme dans les précédents d’ailleurs. Tout se déroule avec lenteur, entre silences et non-dits. Et inexplicablement, cette lenteur me fascine. Les gros plans sur une main ou un pied, la façon dont un visage se tourne, dont chaque posture exprime un sentiment est bien plus parlante qu’un dialogue je trouve. A cet égard la scène de la demande en mariage (je ne spoile rien, il suffit de regarder la couverture du dernier volume^^) est d’une maîtrise époustouflante en terme de découpage et elle résume à merveille le comportement plein de retenu et de maladresse des protagonistes.

J’ai aimé aussi la réflexion profonde sur la perte et le deuil, la volonté de se relever après une tragédie et le besoin de se sentir accompagné, même par ceux qui ne sont plus là. Le tout avec une dignité et une forme d’orgueil qui, en ce qui me concerne du moins, force l’admiration.

Un manga vraiment à part, dont le rythme et l’esthétique particulière pourront à l’évidence désarçonner plus d’un lecteur. Je me garderais donc bien de le conseiller à qui que ce soit mais pour ma part, je le classe parmi les petits bijoux du genre.

Chiizakobé T3 de Minetaro Mochizuki (traduit du japonais par Miyako Slocombe). Le Lézard noir, 2016. 236 pages. 15,00 euros.
Chiizakobé T4 de Minetaro Mochizuki (traduit du japonais par Miyako Slocombe). Le Lézard noir, 2017. 236 pages. 15,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec A_girl_from_earth.



jeudi 11 mai 2017

L’amour et autres blessures - Jordan Harper

« Dans les Ozarks, on a environ deux semaines de printemps avant qu'il se mette à faire plus chaud que dans la culotte d'une putain. C'était justement une de ces belles journées d'avril, après le froid mais avant les orages et la chaleur. Une belle journée pour les embrouilles. »

Un junkie poursuivi par des dealers dans le désert, un couple de braqueurs de stations-service, des combats de chiens, une petite frappe qui veut se faire un surnom, un règlement de comptes sanglant, une femme fatale venant se percher sur un tabouret de bar, un plan tout cuit qui tourne au vinaigre, un « nettoyeur » au cœur d’artichaut, une décision radicale pour sauver une histoire d’amour, une bonne poire pas si naïve que ça, un taulard trop sûr de lui, la vengeance d’un mari trompé, un grand-père inconsolable... Les Monts Ozarks, le Texas, Détroit, New-York, Hollywood, autant de lieux différents pour ces quinze nouvelles décapantes dont on ne sort pas indemne.

Avec Jordan Harper, rien ne se passe comme prévu. Ça dérape, ça part en sucette, les projets, sur le papier si bien huilés, finissent en catastrophe. C’est dramatiquement drôle, sans pitié ni répit pour personne. Ceux qui me connaissent savent que j’y ai trouvé mon compte. Les losers pathétiques, j’en raffole. Surtout quand on les enrobe d’une atmosphère électrisante à souhait, d’un humour corrosif et d’une noirceur jusqu’au-boutiste totalement assumée.

Cupidité, solitude, drogue, violence, désespoir, recherche vaine d’un avenir meilleur, on pourrait tomber dans le cliché mais l’auteur évite ce piège en trouvant l’angle d’attaque original qui fait mouche. Son sens de la formule et son écriture à la fois nerveuse et très orale m’ont embarqué de la première à la dernière page, avec une mention spéciale pour la magnifique nouvelle qui donne son titre au recueil.

Pas à dire, il y a du Donald Ray Pollock et du Daniel Woodrell chez Jordan Harper. Une filiation qui a de la gueule pour un jeunot roublard comme un vieux routier à qui on ne la fait pas. Un nouvel auteur américain à suivre de près, de très près même…

L’amour et autres blessures de Jordan Harper (traduit de l'anglais par Clément Baude). Actes sud, 2017. 190 pages. 19,00 euros.




mercredi 10 mai 2017

J’aime le nattō : une aventure au Japon - Julie Blanchin Fujita

Dans mon esprit étriqué, impossible pour quiconque de surpasser les carnets de voyages nippons de Florent Chavouet. Pire même, je restais persuadé que toute tentative pour mener un projet similaire à celui de l’auteur de Manabe Shima et Tôkyô Sanpo ne pourrait-être, au mieux qu’une pâle copie et au pire qu’une imbuvable potion. Alors en me lançant dans cette « aventure au Japon » signée Julie Blanchin Fujita, je m’apprêtais à sortir les couteaux pour tailler des croupières à la jeune impétueuse (que voulez-vous, on ne se refait pas).

Bon, en toute franchise, je les ai vite rangés les couteaux. D’abord parce que comparaison n’est pas raison, ensuite parce que la demoiselle trace son chemin sans se soucier de son illustre prédécesseur et qu’elle le fait avec une légèreté qui ne pouvait que me séduire. En fait, les ingrédients sont toujours les mêmes pour que j’apprécie un carnet de voyage : pas de prise de tête, une pointe d’humour, une énorme dose d’autodérision, des trouvailles graphiques qui font mouche malgré leur simplicité apparente, une empathie pour les autochtones qui ne tombe pas dans la déclaration d’amour aveugle, suffisamment de recul pour ne pas raconter les événements « à chaud » et puis surtout qu’on me parle de la vraie vie des vrais gens au plus près de la réalité quotidienne. Ici tous les ingrédients sont réunis donc je me suis régalé.

Julie Blanchin Fujita raconte son arrivée au Japon en octobre 2009, ses colocations, ses petits boulots d’illustratrice, les cours de français donnés à droite à gauche. Elle décrit aussi bien les pièces de son appart que le fonctionnement des transports en commun, des bains publics ou que la richesse et la diversité de la gastronomie locale. Elle parle de sa difficulté à apprendre la langue, relate des événements marquants comme une excursion sur le Mont Fuji ou le terrible tremblement de terre de mars 2011 ayant déclenché la catastrophe de Fukushima. La jeune femme vit les choses avec une spontanéité qui fait un bien fou. En plus, loin d’un simple regard de « touriste », elle s’inscrit dans un véritable projet de vie, une réelle volonté de s’installer durablement.

Un carnet de voyage instructif, dépaysant et dénué de la moindre trace de cynisme. Cette aventure au Japon m’a fait passer un délicieux moment de lecture, exactement ce dont j’avais besoin en ce moment.

J’aime le nattō : une aventure au Japon de Julie Blanchin Fujita. Hikari éditions 2017. 230 pages. 18,90 euros.

L'avis de Mo























mardi 9 mai 2017

Car Boy - Anne Loyer

Il a atterri dans cette casse sans le vouloir. Le décès de sa mère a précipité les choses. Ce père bourru qui l’a recueilli sans le moindre enthousiasme, il ne le connait pas. Et entre eux, les premiers contacts sont électriques. Alors Raphaël trouve refuge dans des carlingues de voitures aussi cabossées que lui et broie du noir. Heureusement il y a Mylène, une demi-sœur tombée du ciel dont le charme ne le laisse pas insensible, et la petite voisine Kathia, toujours de bonne humeur du haut de ses huit ans malgré son fauteuil roulant. Son nouvel univers, Raphaël a du mal à s’y faire. Quant à l’avenir, mieux vaut ne pas y penser, vivre au jour le jour est déjà suffisamment compliqué…

Des accidents de voiture et des accidentés de la vie, des adultes et des enfants qui avancent en traînant des bagages trop lourds pour eux, un décor tout sauf anodin qui participe grandement à la l’atmosphère du récit, des dialogues aussi réalistes que percutants, une écriture fluide et tendue : le sujet est maîtrisé à la perfection. Raphaël ne sera jamais un «  héros », c’est juste un ado en souffrance qui se débrouille comme il peut pour rester debout, trouvant parfois du soutien sans le demander : « Tu subis. Tu te débats. Mal parfois. Mais personne ne te juge. »

Et comme d’habitude chez Anne Loyer, l’espoir demeure, la lumière finit par apparaître mais les problèmes ne sont pas résolus d’un coup de baguette magique. J’apprécie cette retenue, la lucidité dont font preuve les personnages : « Quelque chose dont je me passerais bien nous relie. Cette lâcheté, cette ignorance, cette culpabilité aussi… c’est ça qui nous rassemble, c’est pour ça qu’on se ressemble. Et c’est moche. »

J’ai aimé cette fin où la porte ne fait que s’entrouvrir vers un futur incertain. Non, père et fils ne tombent pas dans les bras l’un de l’autre. « Pas le genre de la baraque ». Mais l’apaisement est de mise, un climat plus serein envisageable. Pour le reste, c’est au lecteur d’imaginer la suite des événements, une liberté d’interprétation bienvenue et une façon intelligente de clore cette histoire touchante ne sombrant à aucun moment dans la facilité et le gnangnan.

Car Boy d’Anne Loyer. Thierry Magnier, 2017. 136 pages. 12,00 euros. A partir de 13 ans.


Une pépite jeunesse une fois encore partagée avec Noukette.













dimanche 7 mai 2017

Chaussette - Loïc Clément et Anne Montel

Toujours un plaisir de retrouver des auteurs que l’on apprécie dans un registre différent de ce qu’ils proposent d’habitude. J’avais beaucoup aimé Le temps des mitaines, un peu moins Les jours sucrés (uniquement parce que ce n’était pas mon genre) et je m’étais promis de suivre de près ce duo aussi jeune que prometteur. C’est chose faite avec la découverte de la touchante Chaussette et de son univers aigre-doux. De la douceur d’abord avec le quotidien de cette vieille dame et de son chien Dagobert décrit à travers le regard de son petit voisin Merlin. De l’amertume ensuite avec un épisode empreint de tristesse mais décrit avec sensibilité et pudeur.

Les journées de Chaussette se déroulent toutes de la même façon. Parc, boucher, marchand de journaux, boulanger... une routine qui donne des repères, des rituels rassurants. Alors le jour où elle sort seule de chez elle et se comporte étrangement, Merlin la suit et s’inquiète.

Une jolie réflexion sur la solitude, la vieillesse, le temps qui passe. Les auteurs mettent en lumière les petites gens, ces "invisibles" que l'on ne remarque pas, qui vivent leurs joies et leurs peines sans faire de bruit. L'empathie se ressent à chaque page, portée par les illustrations pleines de tendresse et de poésie d'une Anne Montel dont le trait ne cesse de s'affirmer à chaque nouvel album.

De la BD jeunesse touchante, tout en finesse, qui laisse affleurer l'émotion et pousse à la réflexion avec une subtilité remarquable. Des qualités pas si courantes finalement.

Chaussette Loïc Clément et Anne Montel. Delcourt, 2017. 32 pages. 10,95 euros.


Les avis de Mo et Noukette.







vendredi 5 mai 2017

La cucina d’Ines - Philippe Fusaro

« Mon année avec Ines se résume à cette complicité immédiate, jamais envahissante, à des plats cuisinés ensemble ou à ces portes ouvertes sur un miracle offert dans une assiette, à nos confidences et à nos fous rires […]. J'ai pris sept kilos, cette année-là, et je n’ai jamais su dire non quand surgissait l’énième plat, ni comment j’ai pu survivre à certains repas parce que refuser de manger aurait été une offense. »

C’est plus fort que moi, dès qu’un livre parle de bouffe, je suis partant. Bon, pas pour les bouquins pratiques avec les belles photos, non, ce que j’aime ce sont les fictions ou les témoignages dans lesquels on nous raconte ce plaisir infini que peut provoquer la nourriture à travers le choix du produit, sa préparation et tout le lien social que cela peut induire. Autant vous dire qu’avec ce petit recueil joliment illustré par Albertine, j’ai été servi.

Philippe Fusaro raconte son départ de Strasbourg et son exil volontaire d’un an à Lecce en 2005. Un retour dans les Pouilles, la région natale de son père, après la fin de son histoire avec une femme qu’il avait aimée pendant douze ans et qui « ne voulait plus de lui ». Arrivé « dans la pointe du talon de la botte italienne », Philippe s’installe dans un modeste trois pièces avec balcon et terrasse sur le toit, bien décidé à se consacrer pleinement à l’écriture de son second roman.

Ines est sa voisine de palier. Une mama de 89 ans qui frappe à sa porte chaque jour et lui tend une assiette en lui disant « Mangia, beddhru mio » (mange, mon beau). Parce que pour Ines, un homme seul est incapable de se préparer à manger. Philippe va lui expliquer et lui montrer ce qu’il cuisine, et même si elle ne voudra jamais goûter ses plats, elle finira par accepter son « statut » de cuisinier. Surtout, une amitié solide va naître entre l’écrivain et la vieille femme chez qui il finira par passer le plus clair de son temps. Derrière les fourneaux.

Le récit de cette année, tout en pudeur, tient en à peine cinquante pages. Le reste du recueil se compose des recettes apprises auprès d’Ines et, loin d’une écriture purement fonctionnelle, la description de la conception des plats est aussi savoureuse que la dégustation, assaisonnée de conseils élémentaires de bon sens qu’il vaut mieux ne pas oublier de respecter, comme le service de la pasta, à  faire impérativement dans des assiettes creuses, sous peine de s’attirer les foudres de Dieu et l’anathème du pape Francesco. Un délicieux petit livre, parfait pour les amoureux des mots, de la cuisine et de l’Italie.

Rien que pour le plaisir, je vous donne quelques intitulés de recettes qui, même si je ne parle pas un mot d’italien, me font saliver : Cicorie al pignatto / Orechiette con le cime di rapa / Ciceri e tria / Pasta coi peperoni / Spaghetti alle cozze / Carciofi e patate / Parmigiana di melanzane. Alors, on mange ?

La cucina d’Ines de Philippe Fusaro. La fosse aux ours, 2017. 88 pages. 15,00 euros.

















jeudi 4 mai 2017

Les lectures de Charlotte (36) : Le dessert - Florence Koenig

Le printemps est arrivé. Dans sa grotte, l’ours se réveille. Il est tout maigre et meurt de faim. Mais il a trop dormi et ne se souvient plus de ce qu’il doit manger. Heureusement, il voit des poissons dans la rivière. En plongeant sa patte dans l’eau, il en attrape un et l’avale tout rond. C’est un bon début, cependant il lui faut un dessert. Le lapin a beau proposer une carotte, la grenouille une libellule et l’écureuil une noisette, rien ne lui convient. Pas plus que les nèfles du renard, le pissenlit de la souris ou le ver dodu du canard. Non, ce qu’il faut à l’ours, c’est du miel bien sûr ! Ça tombe bien, le papillon lui indique l’emplacement d’une nouvelle ruche. Mais peut-on se servir sans demander l’autorisation ? La réponse va être douloureuse…

Un ouvrage qui vaut surtout pour ses illustrations en papier découpé invitant à la rêverie. Le vernis sélectif sur chaque page pour représenter l’ours permet de se focaliser sur ses faits et gestes. Le petit format, l’épais papier cartonné et les coins arrondis achèvent de faire de cet album un superbe objet-livre que les enfants auront plaisir à manipuler. Charlotte en tout cas adore voir cet ours sans gêne être châtié par les abeilles.





Le dessert de Florence Koenig. Thierry Magnier, 2017. 24 pages. 11,90 euros. A partir de 3 ans.








mercredi 3 mai 2017

L’érection Tome 2 - Jim et Lounis Chabane

On avait laissé Léa et Florent en pleine engueulade. Pour les 40 ans de sa douce, il avait gobé une pilule bleue dans le but de lui faire l’amour toute la nuit. Le découvrant en érection devant leur aguichante amie Alexandra invitée pour le dîner, Léa avait pensé que son homme en pinçait pour « l’allumeuse ».

Apprenant la vérité sur l’état de Florent, la jeune quadra ne s’était pas calmée pour autant, considérant que s’il fallait un stimulant à monsieur pour se mettre à l’ouvrage, c’est qu’elle n'était plus désirable. Bref, un vrai sac nœuds et une situation qui s’embourbe davantage encore au début de ce second volume quand Alexandra revient chez eux en pleine nuit après avoir quitté son « connard » de mec. Commence alors des heures difficiles ou, entre prises de tête, réconciliations, attitudes équivoques et petits secrets plus ou moins bien gardés, chacun fini par aggraver son cas…

Autant  vous l’avouer d’emblée, l’érection est passée en deux tomes de prometteuse à mollassonne. Et c’est tout sauf une bonne nouvelle, n’est-ce pas ? La faute à une intrigue qui ne décolle pas, à un enchaînement des événements pas franchement surprenant ou pas vraiment crédible (notamment la virée de Léa chez les voisins du dessus), à la forme proche du théâtre qui fonctionnait si bien dans le premier et qui m’a ici souvent semblé trop bavarde. Entendons-nous, je ne me suis pas ennuyé une seconde, j’ai trouvé quelques passages drôles et j’ai retrouvé avec plaisir les personnages mais la nuit explosive promise par l’éditeur sur la quatrième de couv n’a pas pour moi été à la hauteur.

Une érection qui ne tient pas le choc sur la longueur ne laisse jamais de souvenirs impérissables, non ? Je ne dis ça parce que je suis bien placé pour le savoir (ce serait mal me connaître !) mais plutôt parce que cela relève de l’évidence. Attention, on est quand même loin de la purge et ce diptyque reste très agréable à lire mais à la fin du premier je m’attendais à une conclusion en apothéose. Pour le coup c’est raté. Dommage.

L’érection Tome 2 de Jim et Lounis Chabane. Bamboo, 2017. 70 pages. 16,90 euros.

Mon avis sur le tome 1











mardi 2 mai 2017

Natural Woman - Rieko Matsuura

Un roman en trois longs chapitres, presque des nouvelles pouvant se lire indépendamment et relatant trois moments particuliers de la vie de Yôko, dessinatrice de manga d’une vingtaine d’années. Dans la première histoire, elle se réveille pour la dernière fois près de sa petite amie hôtesse de l’air avec laquelle elle ne s’entend plus. Dans la seconde, elle accompagne une collègue de travail au cours d’un week-end de repos et n’ose pas lui avouer à quel point elle l’attire. Dans la dernière, elle revient sur sa liaison avec Hanayo qui l’éveilla, parfois brutalement, à la sexualité entre filles.

Étrange roman sur la difficulté des relations amoureuses à travers le portrait d’une jeune homosexuelle fragile et hypersensible. Étrange parce qu’à la fois très pudique et très cru, tout en retenu et en même temps n’hésitant pas à décrire de façon précise des ébats souvent proches du sadomasochisme. Yôko se cherche, Yôko aime mais ne sait comment le dire, Yôko subit, cède et agit sous la contrainte psychologique de ses partenaires. Le récit, à la première personne, fonctionne comme un journal intime. Yôko se livre et expose son manque de confiance en elle, sa difficulté à se sentir pleinement femme, à devenir une « natural woman » accomplie et sereine. Les scènes lesbiennes sont totalement suggérées ou parfaitement explicites, toujours déstabilisantes, à l’image de ce livre où le malaise plane en permanence, où le lecteur devient par la force des choses voyeur malgré lui.

Entre désir et répulsion, entre douceur et cruauté, entre lutte effrénée et convergence des sentiments, entre douleur et plaisir, la vie sentimentale exposée de la sorte apparaît aussi fascinante que complexe. Un roman publiée pour la première fois au japon il y a trente ans, assez typique je trouve d’une certaine littérature japonaise underground des années 80 qui, dans le sillage de l’icône Ryu Murakami, n’a pas hésité à s’affranchir de toute forme de classicisme pour bousculer l’ordre établi. Tout ce que j’aime !

PS : Rieko Matsuura a écrit un autre roman dont le titre pour le moins intrigant (Pénis d’orteil) justifie à lui seul que je me penche sur son cas au plus vite.

Natural Woman de Rieko Matsuura (traduit du japonais par Karine Chesneau). Picquier poche, 2015. 192 pages. 7,00 euros.