mardi 19 février 2019

Les inoubliables -Fanny Chartres

Luca s’apprête à entrer en seconde. Une rentrée pas comme les autres pour cet élève roumain arrivé en France avec son père pour approfondir sa pratique du violoncelle. Dès la première heure de cours il découvre ses nouveaux camarades venus de Bulgarie, d’Angleterre, de Turquie ou de Corée du sud. Avec eux et avec l’indéfectible soutien de la jolie Anna, Luca va peu à peu trouver sa place et affronter un quotidien pas toujours simple à gérer, entre le métro, les profs à la patience parfois limitée et une précarité financière usante.

Un roman jeunesse chaleureux comme peuvent l’être des ados venus d’horizon différents se serrant les coudes pour faire face, ensemble, aux obstacles qui se dressent devant eux. Le difficile apprentissage de la langue française donne lieu à autant de quiproquos que de délicieux néologismes. Les différences unissent le groupe et les liens d’amitiés se renforcent au fil du temps, chacun s’enrichissant du parcours de l’autre.

Fanny Chartres dresse un portrait de groupe bigarré dont émerge la figure de Luca. Les tranches de vie se succèdent avec beaucoup de tendresse, une bonne dose d’humour et surtout une douceur qui fait chaud au cœur.   

Après, tout n’est pas parfait, les personnages secondaires manquent un peu d’épaisseur et je ne suis pas certain que la légèreté des épisodes relatés au fil des chapitres passionne les ados auxquels le roman s’adresse, mais le texte offre une jolie leçon de vie et montre la réalité aussi complexe que chaotique de ces enfants étrangers nouvellement arrivés en France que l’éducation nationale qualifie sans poésie d’ « allophones ».

Les inoubliables de Fanny Chartres. L’école des loisirs, 2019. 190 pages. 14,50 euros. A partir de 11 ans.







mardi 12 février 2019

Le prix d’Évelyne - Jo Hoestlandt

« Quand j'étais petite, à l'école, si on voulait me faire pleurer, on me traitait de « négresse ». Alors ça ne manquait pas, je fondais en larmes... »

Jo Hoestlandt signe sans doute ici son texte le plus intime, le plus autobiographique. Elle y raconte l’humiliation subie par sa mère quand cette dernière, alors écolière, s’était vue refuser par la maîtresse le titre de meilleure camarade de la classe à cause de ses origines étrangères. Une histoire que Jo a entendue enfant et qui n’a cessé de la hanter.

Sa maman s’appelait Évelyne. Le père d’Évelyne, d’origine jamaïcaine, était arrivé en France en 1917 avec des soldats canadiens. Tombé amoureux d’une bretonne, il s’installa dans l’hexagone et peu après Évelyne vint au monde, « avec ses grands yeux sombres et ses cheveux tout crépus » qui lui valurent d’être stigmatisée par la maîtresse des années plus tard.

L’auteure de Vue sur mer écrit des livres « pour essayer de dire la vie ; les toutes petites et les grandes choses de la vie, et ce qu’on éprouve à les vivre, qu’on soit grand, qu’on soit petit. » Dans celui-ci, à travers le portrait de sa mère, elle dit sa découverte de l’injustice, de la colère, de l’amertume, de l’envie de révolte. Des sensations ressenties chaque fois que sa maman lui racontait cette scène terrible et l’infini chagrin qui en découla. Un souvenir marquant, plein d’affection et de tendresse pour celle qui, en ouvrant ainsi son cœur, « redevenait la petite fille qu’elle avait été autrefois. »

Le prix d’Évelyne de Jo Hoestlandt (illustrations de Léo Poisson). Éditions du Pourquoi Pas ?, 2018. 54 pages. 9,50 euros. A partir de 10 ans.











vendredi 8 février 2019

Tous au pôle ! - Wolcott Gibbs

Herbst, un magnat de la presse, engage le commandant Christopher Robin pour mener une expédition scientifique au pôle sud. Enfin, « scientifique » est un bien grand mot puisque le but de l’opération se révélera au final purement marketing, l’idée étant de faire un maximum de buzz pour vendre un maximum de journaux. Le pauvre commandant Robin se voit donc imposer la présence d’un journaliste prêt à transformer chaque non-événement se passant à bord en scandale retentissant et d’une starlette écervelée, invitée pour faire de jolies photos et qui, à son retour, publiera un livre où elle racontera ses impressions de voyage (« Écrire un livre ? Bon sang, j’peux même pas écrire une lettre, alors un bouquin vous pensez ! »).

Un régal de parodie où l’absurde le dispute au mauvais esprit. Publié en 1931, ce roman hilarant était clairement en avance sur son temps. Dénonçant avant en l’heure les excès du grand cirque médiatique, il narre l’improbable expédition d’un équipage manipulé à distance par un patron de presse prêt à tout pour faire parler de son entreprise. C’est drôle, mordant et d’un cynisme à toute épreuve. Presse spectacle, dévoiement du journalisme, envahissement de la publicité, tout y passe avec un art consommé de la farce et du burlesque.

Wolcott Gibbs signa avec Tous au pôle son unique roman. Alcoolique, dépressif, misanthrope, ce pilier du New Yorker y dépeint une caricature cinglante de l’héroïsme des grands aventuriers qui ont ouvert la voie à un tourisme de masse dans des régions encore peu visitées. Une belle leçon de mise en scène de l’information-spectacle et de la confusion des genres qui résonne avec toujours autant de force 90 ans après sa publication.

Tous au pôle ! de Wolcott Gibbs (traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp). Wombat, 2019. 120 pages. 16,00 euros.





mercredi 6 février 2019

Beastars - Paru Itagaki

LE manga événement de ce début d’année. Le lancement à Angoulême a été une telle réussite que l’éditeur n’avait plus un seul exemplaire sur son stand dès le dimanche matin. La présence de l’auteure en dédicace et les goodies distribués à la pelle ne sont sans doute pas étrangers à un tel succès mais au-delà du buzz et du marketing, force est de constater que la série a plus d’un atout dans sa manche.

L’histoire se déroule à l’institut Cherryton où herbivores et carnivores se côtoient en harmonie dans le respect de règles strictes comme l’interdiction de manger de la viande ou l’obligation de vivre dans des dortoirs séparés en fonction des régimes alimentaires. Les étudiants se mélangent dans les différents clubs de l’école mais malgré la paix apparente entre les races, la tension monte parfois subitement. Elle va même culminer le jour où l’on découvre sur le campus le cadavre déchiqueté de Tem, un alpaga membre du club de théâtre. Le loup Legoshi fait un coupable idéal. Ami de Tem, membre du club de théâtre lui aussi, ce carnivore solitaire intrigue autant qu’il effraie. Et tandis que la tension ne fait que grimper dans les couloirs, l’approche de l’élection du Beastars, le leader de l’école, va révéler des personnalités inquiétantes… 



Le canevas tissé dans ces deux premiers tomes s’avère d’emblée addictif. Relation entre élèves, lutte de pouvoir, jalousie, clans, la vie du campus suffirait à elle seule à rendre le propos passionnant. Mais la dimension anthropomorphique du récit ajoute une réflexion sur le déterminisme social et biologique et interroge sur la difficulté à maîtriser sa véritable nature pour pouvoir vivre en société. C’est tout l’enjeu pour Legoshi, incapable par moment de contrôler ses instincts malgré une gentillesse des plus sincères. Son combat intérieur interpelle et pousse à se demander si c’est bien lui le tueur de l’alpaga.

Chaque personnage exprime une dualité et des sentiments d’une grande complexité. L’ambiguïté est partout présente, tant chez les herbivores que chez les carnivores. Ainsi la douce lapine se révèle une dévoreuse de mâles et le cerf que tout le monde admire cultive une soif de pouvoir et un culte de la personnalité ne ressemblant pas au caractère réservé et craintif propre à son espèce. On sent par ailleurs que le microcosme policé de l’institut repose sur des fondations fragiles et qu’à la moindre étincelle un retour à la sauvagerie primaire n’est pas à exclure.




Premier manga publié par Paru Itakagi, Beastars est une série phénomène. Lancée l’an dernier au Japon elle a déjà remporté plusieurs prix et ne cesse de gagner des lecteurs. Et franchement, vu la qualité des deux premiers volumes, c’est amplement mérité.     

Beastars T1 de Paru Itagaki. Ki-oon, 2019. 200 pages. 6,90 euros.
Beastars T2 de Paru Itagaki. Ki-oon, 2019. 200 pages. 6,90 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie !















mardi 5 février 2019

Je ne suis pas ton esclave ! - Roland Godel

Loïc a de gros soucis. Au collège, où il s’endort en classe, ne fait plus ses devoirs et ne parvient pas à suivre le rythme. A la maison, où depuis la mort de son père sa mère alcoolisée végète sur le canapé à longueur de journée. Pire encore, son beau-père l’embauche la nuit pour trier des vêtements « tombés du camion » qu’il revend à des marchands pas très regardants sur la provenance de la marchandise. Chaque jour l’adolescent sombre davantage. Renfermé sur lui-même, il s’isole et ne veut pas des mains qu’on lui tend, même celle de la jolie Flavie qui ne le laisse pourtant pas indifférent.

Un petit roman simple mais pas simpliste qui aborde les questions de la maltraitance et de l’exploitation des enfants. Loïc encaisse les ordres, les efforts, la fatigue, les remontrances, les remarques acerbes de ses professeurs. Loïc ne mange pas à sa faim, il sèche les cours et participe à des activités criminelles malgré lui. Il ne parvient pas à faire face. Il subit, accumule la colère, la douleur et la rancœur sans jamais oser se plaindre. Il se confie du bout des lèvres à Flavie mais lui fait jurer de ne rien répéter à personne. Seul, sans ami, sans ressources, le jeune garçon ne voit pas d’issue favorable, ne voit pas comment il va s’en sortir...

Évidemment l’issue est positive. Le chemin vers une solution n’a rien d’un long fleuve tranquille mais Roland Godel a l’intelligence de ne pas en rajouter inutilement dans le mélo tire-larmes et d'insister sur l'importance d'accorder sa confiance aux adultes prêts à offrir leur aide. Un texte parfait pour inciter au débat et à la réflexion avec de jeunes lecteurs sur la question des droits de de l’enfant. 

Je ne suis pas ton esclave ! de Roland Godel. Oskar, 2018. 80 pages. 7,95 euros. A partir de 10 ans.





Une pépite jeunesse partagée avec Noukette










vendredi 1 février 2019

La cabane du métayer - Jim Thompson

« On grandit vite en pays cotonnier, ou on ne grandit pas. On cesse d’être un enfant dès qu’on quitte le berceau. On rêve de pain de maïs, pas de cookies, et de retrouver son lit, mais pas pour l’histoire du soir. On appartient à un milieu qui a toujours eu sur le dos une charge trop lourde, qui doit constamment fournir plus que ce qu’il pourra recevoir. Donc on prend sa part du fardeau, sans quoi il nous écrase. On ne traîne pas les pieds, sans quoi on est largué. »

Commencer un roman de Jim Thompson c’est imaginer l’écrivain attraper ses personnages par les épaules, les soulever de terre et les tremper dans la mouise jusqu’au cou. Comme d’habitude on est à la cambrousse. Comme d’habitude les culs terreux sont de sortie. Et comme d’habitude les ennuis vont s’accumuler. Tommy Carver, fils d’un métayer blanc, fricote avec Donna, la fille indienne du propriétaire des terres sur lesquelles se trouve la cabane familiale. Autant dire qu’il n’y a aucune chance de voir leur union s’officialiser un jour. L’autre gros problème de Tommy, c’est son paternel. Enfin, son père adoptif. Un taiseux qui a souvent la main lourde et ne supporte aucune contestation de son autorité. Tommy le déteste. Il voudrait s’affranchir une bonne fois pour toute de son encombrante présence mais ce n’est pas si simple. Surtout qu’il y a Donna dans l’équation. Une équation insoluble, tellement insoluble que les ennuis vont s’accumuler de manière exponentielle pour le pauvre Tommy.

Thompson le retour. Les coups durs pleuvent, les salopards sont de sortie, la poisse devient la norme et la nature humaine n’en sort pas grandie. Bien sûr c’est pas joli-joli mais il y a dans la descente aux enfers de Tommy un petit quelque chose d’hypnotique qui nous empêche de détourner le regard de sa triste situation. Sans voyeurisme mais avec une délectable fascination.

J’avoue, il m’a manqué l’humour noir et le cynisme de ses romans précédents mais j’ai retrouvé avec plaisir les seconds rôles qui épicent avec bonheur le récit. Ici c’est l’avocat Kossmeyer et ses impayables tirades qui valent le détour. Tommy quant à lui est aussi touchant qu’agaçant. Buté, naïf, droit dans ses bottes alors qu’autour de lui ne naviguent que des lâches, des opportunistes ou des ordures, il encaisse sans broncher avec une seule idée en tête, qu’il ne pourra évidemment pas mener à bien.

Un roman de 1952 traduit pour la première fois dans sa version intégrale. Brutal, sans concession, idéal pour découvrir l’univers sombre et désenchanté d’un écrivain américain qui mérite vraiment le détour.

La cabane du métayer de Jim Thompson. Rivages, 2019. 286 pages. 8,00 euros.


Mes avis sur Pottsville et Une femme d'enfer