jeudi 30 août 2018

L’ange de l’histoire - Rabih Alameddine

Assis dans la salle d’attente des urgences psy, Jacob le poète repense aux différents moments de son existence : son enfance au Caire dans un bordel où sa mère « travaillait », le retour sur sa terre natale du Liban où son père le mettra en pension chez les bonnes sœurs. Le crochet par Helsinki avant l’arrivée au États-Unis. San Francisco, la communauté gay, les fréquentations inoubliables et les ravages du sida…

L'épidémie a arraché à Jacob son amour, ses amis. Pendant qu’il attend de voir le psy, la Mort et le Diable discutent dans son salon. Le Malin lui parle, c’est la raison pour laquelle il veut se faire interner. Trop de solitude, trop de désespoir, trop besoin d’aide, Jacob n’en peut plus.

On alterne entre les souvenirs du poète, les discussions menées par la mort et le diable au sujet de son âme et le présent de sa soirée dans la salle des urgences de l’hôpital. Si Rabih Alameddine décrit avec justesse la communauté homosexuelle de San Francisco dévastée par le sida pendant les années 80, si le travail de mémoire de Jacob, fragmenté et douloureux, révèle une personnalité abîmée par la perte des êtres chers emportés par la maladie, je suis resté en dehors de ce texte. Seuls les chapitres parlant de l’enfance au Liban et au Caire sont touchants, le reste n’a fait que glisser sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard : aucun effet, aucune réaction.

Au final un roman original à la construction ambitieuse mais un roman loin d’être inoubliable, en ce qui me concerne du moins.

L’ange de l’histoire de Rabih Alameddine (traduit de l’anglais par Nicolas Richard). Les Escales, 2018. 390 pages. 21,90 euros.





mardi 28 août 2018

Ueno Park - Antoine Dole

Ayumi est une Hikikomori, une ado isolée qui n’a pas quitté sa chambre depuis deux ans, trois mois et vingt-neuf jours. Sora est adepte du travestissement. Fuko, condamnée par la leucémie, vit ses derniers instants dans un fauteuil roulant poussé par sa grande sœur. Natsuki est une escort girl pour vieux grigous libidineux. Haruto est venu à Tokyo avec sa mère après le tsunami de 2011. Daïsuké est un freeter, un jeune précaire vivant chez ses parents. Aïri, folle amoureuse d’une pop star, est persuadée que l’affection qu’elle porte à son idole est réciproque. A 16 ans, Nozomu est SDF. Ils sont huit. Adolescents. Isolés. A la marge. Ils ne se connaissent pas mais vont se retrouver le même jour dans un parc de Tokyo pour célébrer le Hanami (la fête des cerisiers en fleur).

Huit chapitres, huit voix, huit solitudes. Des fantômes que personnes ne voient mais qui, à leur façon, brisent les codes d’une société étouffante. Antoine Dole fait du Antoine Dole. C’est beau, ça gratte, ça vous sert les tripes. Et pour une fois c’est plus mélancolique que désespéré. Bien sûr il y a de la souffrance, une vraie douleur, mais il y a aussi dans le discours de chacun une surprenante lucidité doublée d’une réelle note d’espoir.

La symbolique de l’Hanami est évidemment très forte. Fête du renouveau par excellence, ce « moment de l’année où l’impossible se passe, et où des fleurs roses poussent sur des arbres à l’écorce noire » est pour tous les protagonistes l’occasion de se réinventer, de renaître, d’éclore. Ou, dans le cas de Fuko, de partir sereinement, apaisée.

J’ai apprécié de découvrir un Antoine Dole moins sombre, moins « jusqu’auboutiste » que dans ses romans précédents. Certes, il ne ménage pas ses personnages, et c’est tant mieux, mais il leur ouvre aussi une fenêtre vers un avenir où le chemin à suivre ne mène pas chacun au bord d’un précipice sans fond. Un superbe texte, plein de lumière malgré les tourments. 

Ueno Park d’Antoine Dole. Actes sud junior, 2018. 128 pages. 13,50 euros. A partir de 14 ans.



Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette !


dimanche 26 août 2018

Miss Sarajevo - Ingrid Thobois

Il y a une rare délicatesse dans l’écriture d’Ingrid Thobois. Sa langue d’une grande richesse ne donne jamais dans l’esbroufe et reste en permanence au service du récit sans se perdre dans un lyrisme de façade. Dans Miss Sarajevo, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’elle dresse le portrait de Joaquim, un photographe de guerre ne s’étant jamais remis du suicide de sa sœur à l’adolescence. Au fil de chapitres alternant les époques, on le retrouve au moment du drame, puis quelques mois plus tard en 1993 au cœur de Sarajevo sous les bombes et enfin de nos jours, alors qu’il s’apprête à retourner dans sa ville natale de Rouen pour enterrer son père.

Un superbe texte qui touche à l’intime avec pudeur. Ma crainte initiale d’un mélo tire-larmes a vite été balayée par la finesse avec laquelle sont abordées les questions du deuil et du long chemin vers la résilience. En se rendant dans des pays en guerre, Joachim cherche à la fois à se confronter à la mort et à tirer un trait définitif sur une enfance sclérosée par un milieu bourgeois étouffant. Sa démarche allie la fuite en avant à une prise de risque aussi inconsidérée que volontaire.

Les épisodes se déroulant avant le suicide de la sœur montrent une figure paternelle froide et distante et une mère effacée qui, après la disparition de sa fille, va sombrer définitivement. Dans le train qui le ramène vers Rouen, Joaquim ouvre son douloureux coffre aux souvenirs. Lui le solitaire, l’âme endurcie par les horreurs vues à travers le monde, revient vers le lieu où le traumatisme à l’origine de tous ses maux s’est déroulé. Craignant rouvrir des plaies qu’il pensait avoir profondément enfouies, il va au contraire se frayer un chemin vers la lumière et l’apaisement.

Une plongée intérieure mélancolique tout en retenue d’une justesse bouleversante.     

Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois. Buchet-Chastel, 2018. 225 pages. 16,00 euros.


Une première découverte de la rentrée littéraire réussie et une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette.






jeudi 23 août 2018

Couleurs de l’incendie - Pierre Lemaitre

Deuxième volet de la trilogie ouverte avec Au-revoir là-haut, Couleurs de l’incendie s’attarde sur la trajectoire de Madeleine Péricourt au fil des années 30, où comment l’héritière de l’une des plus grandes fortunes de France est poussée à la ruine après le décès de son père par les manigances de son entourage et le geste fou commis par son fils le jour des funérailles de son grand-père.

Un plaisir de retrouver Pierre Lemaitre dans ce roman fleuve qui brosse, à travers les mésaventures de Madeleine, le portrait d’une Europe frappée par la crise économique et la montée du nazisme. L’intrigue mêle le monde des affaires, la politique, la presse et la haute bourgeoisie dans un tourbillon dont  personne ne sort indemne. Histoire d’une chute, d’un déclassement social mais surtout d’une impitoyable et machiavélique vengeance, ce feuilleton digne des plus belles heures de la littérature populaire joue parfaitement son rôle de page-turner addictif.

J’ai adoré la galerie de personnages, tous plus retors les uns que les autres, même s’il faut bien reconnaître que personne n’attire l’empathie dans ce panier de crabes (même Madeleine et son fils, pourtant victimes désignées au départ, ne font rien pour que l’on plaigne leur triste sort).

Une lecture de vacances idéale, plus divertissante qu’engagée sur le fond mais comment ne pas reconnaître les talents de conteur d’un Lemaitre tricotant son récit avec autant de maîtrise que de virtuosité, sans parler de sa capacité à restituer l’atmosphère d’une époque en ébullition. Inutile de préciser que je suis partant pour le dernier volet de la trilogie qui devrait se dérouler durant la seconde guerre mondiale.

Couleurs de l’incendie de Pierre Lemaitre. Albin Michel, 2018. 535 pages. 22,90 euros.

mardi 21 août 2018

À l’étroit - Isabelle Vouin

« On n’en veut pas de leur vie. Qu’on nous fiche la paix. Qu’on arrête de nous changer de maison comme des sacs depuis dix ans. On n’avait rien demandé. Même pas de naître. Naître pour quoi ? Pour rester là ? Au milieu du bordel ? Avec nos doudous dans les mains ? Les regarder s’agiter ? Crier ? Être écartelés ? Vivre pour n’avoir que des morceaux de vie. Une moitié de maison ? Une moitié de Maman ? Un échantillon de papa ? Des débris ? Jamais plus rien d’entier ? Et une valise. Toujours la valise. Notre roulotte. On l’a fait, on la défait, on la refait. Les habits mal séchés, les miettes, les peaux de banane séchées, les bonbons collés, ça finit par puer. »

Le temps d’un voyage entre Toulouse et Agen, sur l’autoroute, Greg n’en peut plus. Coincé entre sa belle-mère et les bagages, avec également son père, ses trois demi-sœurs et son frère dans l’habitacle, il fulmine. Une colère dirigée contre cette vie de famille recomposée qui lui sort par les yeux, contre ces vacances à venir qu’il va détester, contre sa petite copine dont il attend désespérément le SMS lui annonçant qu’elle n’est pas enceinte. Une colère qui ne cesse de gonfler,  jusqu’au moment où…

Un petit roman sous forme de monologue intérieur. Greg n’est pas perdu dans ses pensées, il ne s’éparpille pas, il reste concentré sur la situation présente, ses causes, ses conséquences et ce ressentiment qui le ronge, le dévore. Tout lui semble injuste et insupportable.

Certes, ses reproches sont légitimes, sa vision du statut d’enfant de divorcés en souffrance n’est pas discutable. Mais il devient facilement excessif et j’ai souvent eu envie de le secouer pour lui faire comprendre qu’il n’était pas le nombril du monde et que sa rancœur pourrait être formulée avec un minimum de recul.

Après, c’est toute la force de ce texte d’exprimer le ressenti d’un ado de 17 ans de façon brute, sans filtre, réaliste. Les mots sont durs, la modération n’a pas sa place quand un gamin de cet âge s’emporte. Et j’ai beaucoup aimé le final inattendu qui coupe court à ses ruminations et lui permet de remettre son mal-être en perspective avec beaucoup de finesse.

Court et percutant, voilà un petit roman parfait pour ouvrir une nouvelle saison de pépites jeunesse que j’aurai une fois encore le plaisir de partager chaque mardi avec ma chère Noukette.

À l’étroit d’Isabelle Vouin. Talents hauts, 2018. 60 pages. 7,00 euros. A partir de 13 ans.












jeudi 16 août 2018

Un nommé Peter Karras - George P. Pelecanos

J’ai dû lire une quinzaine de romans de Pelecanos. Tous à la suite ou presque. J’ai d’abord adoré, puis je me suis lassé. Toujours le même univers, toujours la même écriture, toujours les mêmes ressorts narratifs. Beaucoup trop de similitudes d’un titre à l’autre, comme si, après avoir trouvé la bonne formule, il se contentait de la reproduire à l’infini sans chercher à se renouveler. Des années que je ne l’avais pas lu, jusqu’à la semaine dernière où j’ai découvert dans ma pal un roman de sa meilleure période, celle se sa formidable trilogie sur la ville de Washington des années 70 (King Suckerman), 80 (Suave comme l’éternité) et 90 (Funky Guns). Un roman sorti en 1996 qui précède ces trois titres et qui est la pierre angulaire de ce que les critiques et les fans ont fini par appeler le « D.C. Quartet » (en référence au « L.A. Quartet » de James Ellroy).

Un nommé Peter Karras pose donc les fondations de la trilogie à venir et met en scène, comme son titre l’indique, le fameux Peter Karras, immigrant grec vivant dans un quartier populaire de la capitale américaine. Nous sommes en 1948, Karras est revenu miraculeusement indemne de la guerre du Pacifique et après avoir fricoté avec la pègre locale en compagnie de son meilleur ami italien, il travaille dans un petit restaurant tenu par un compatriote, Nick Stephanos.

 Pas la peine d’en dire plus, sachez juste que Pelecanos est à ici à son meilleur. Le scénariste de la série « The Wire » prend le temps de creuser la psychologie de ses personnages, il donne surtout à voir le Washington de l’après-guerre avec une précision quasi documentaire. Comme d’habitude, les dialogues foisonnent, comme d’habitude le personnage principal va peu à peu sombrer dans une forme d’autodestruction, comme d’habitude la musique est omniprésente, comme d’habitude les immigrants subissent les coups durs et comme d’habitude la tension ne cesse de monter jusqu’à l’explosion finale.

Pour ceux qui connaissent le bonhomme et ses origines grecques, pas besoin de vous faire un dessin, cet adepte de la tragédie ne ménage jamais ses personnages et d’emblée on sait que les choses vont mal tourner pour Karras. Il ne faut y voir aucune cruauté ni le moindre sadisme, c’est tout simplement l’aboutissement inéluctable et froidement réaliste d’une intrigue qui ne pouvait se conclure autrement.

Un roman noir urbain que j’ai dévoré d’une traite, dont l’écriture très visuelle et ultra-descriptive m’a permis une fois de plus d’arpenter en long en large et en travers les rues de Washington. Pelecanos est sans conteste l’écrivain emblématique de cette ville dont il dissèque avec lucidité et pessimisme l’évolution depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et si vous ne l’avez jamais lu, ce titre est parfait pour entrer de plain-pied dans son univers.

Un nommé Peter Karras de George P. Pelecanos. Points, 2001. 450 pages. 8,00 euros.