mercredi 24 juin 2020

Sea Shepherd T1 : Milagro - Guillaume Mazurage

Mars 2018, mer de Cortés, Basse Californie. Guillaume Mazurage embarque sur le John Paul DeJoria, un navire appartenant à Sea Shepherd, « l’ONG de défense des océans la plus combative au monde ». Le dessinateur découvre à bord le quotidien de ces éco-pirates prêts à tout pour protéger la faune marine des braconniers à la solde des cartels mexicains. Le but de ces braconniers est de pêcher le Totoaba, un poisson tellement prisé en Asie qu’il est surnommé « la cocaïne des mers ».

Sea Shepherd lutte surtout contre les filets dérivants illégaux qui prennent au piège de nombreuses espèces, notamment le vaquita marina (ou panda des mers), un mammifère marin considéré comme le plus menacé au monde dont il ne resterait que 30 spécimens dans le golfe de Californie. La chasse aux filets est une activité dangereuse qui tourne parfois à l’affrontement armé mais les militants ne reculent devant aucun obstacle pour défendre leur cause.

Surpris de découvrir  « un marsouin coincé au milieu d’une guerre entre écolos et cartels », Guillaume Mazurage s’attarde à la fois sur les actions concrètes menées en mer et sur la vie quotidienne à bord. Il prend également le temps de remettre en contexte la situation, cette pêche dévastatrice constituant pour une partie de la population locale « de l’argent facile dans une région pauvre. » Surtout, il se montre admiratif devant les motivations sans faille et l’abnégation d’un équipage où chacun est prêt à dévouer sa vie à la cause qu’il défend. 

Un docu-BD instructif et prenant au dessin précis sans être trop réaliste qui mêle aventure et information avec un bel équilibre. Le danger et la tension sont présents mais on ne bascule jamais dans la violence. Un album parfait pour un jeune public de plus en plus sensible à la cause écologique qui ne pourra qu'adhérer au combat mené par l’association Sea Shepherd pour protéger les océans.

Sea Shepherd T1 : Milagro de Guillaume Mazurage. Robinson, 2020. 56 pages. 11,95 euros. A partir de 10 ans.





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mardi 23 juin 2020

La vieille Herbe Folle - Jo Witek et Léo Poisson

On la surnomme la vieille Herbe Folle. Avec son immense chapeau de paille vissé sur le crâne en toute saison, elle déambule à travers les champs et les forêts. Elle s’est installée dans les bois, enlaçant les troncs d’arbres, dansant sous les cerisiers en fleurs. On l’a traitée de sorcière, on l’a accusée de tous les maux quand les légumes ont refusé de pousser malgré les traitements chimiques.

Mais la vieille Herbe Folle n’était pas responsable du désastre. C’est au contraire parce que les hommes n’ont pas suivi son exemple, parce qu’ils n’ont pas pris le temps d’écouter et de préserver la nature qu’ils ont précipité leur perte. Heureusement, avant de disparaître la vieille Herbe Folle a ouvert son cœur à l’enfant et a planté en lui les graines d’une sagesse à même de sauver la Terre.

Un conte écologique et poétique dénonçant l’usage intensif des insecticides, herbicides, fongicides et autres produits en « cide » qui empoisonnent les sols. La vieille Herbe Folle est la voix de la raison, celle qui enseigne à la jeunesse le respect de la nature dans toute sa diversité. Jo Witek signe un texte engagé porté par une prose délicate. C’est sans colère que la vieille Herbe Folle transmet ses conseils  à une nouvelle génération prête à sacrifier la surproductivité pour offrir toute la tendresse et l’attention nécessaire à la préservation de « notre sœur, la Terre ». Le message, plein de bon sens, passe en douceur et son impact est d’autant plus fort. Encore une jolie publication des éditions du Pourquoi pas !

La vieille Herbe Folle de Jo Witek (ill. de Léo Poisson).Éditions du Pourquoi pas ?, 2019. 28 pages. 12,00 euros. A partir de 7-8 ans.



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dimanche 21 juin 2020

La femme qui rit - Brigitte Pilote

On ne sait pas précisément où on est dans ce roman, si ce n’est dans un coin de cambrousse bien paumé. On ne sait pas non plus à quelle époque les événements se déroulent, même si on parle du 20ème siècle, à un moment où la mécanisation se développe dans les campagnes. L’entre-deux guerres peut-être. Ce que l’on sait en revanche, c’est que les protagonistes sont un père et son fils vivant dans une ferme isolée. La mère est morte depuis longtemps, le père règne en maître sur le domaine et le fils, frappé par la polio dans sa jeunesse, traîne la patte dans une chaussure orthopédique.

L’histoire s’ouvre sur l’arrivée d’une jeune femme à la ferme. Le père l’a engagée comme domestique mais il a une autre idée en tête. Obsédé par la transmission de l’exploitation familiale, il imagine qu’elle serait parfaite pour devenir l’épouse de son fils et lui donner une descendance. Au fil du temps, les relations entre le trio, d’abord extrêmement froides, vont évoluer et la nouvelle venue va finir par apprivoiser ces hommes et cette terre âpre. Discrète, mystérieuse, elle évoque au père sa femme disparue et le trouble bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer alors que le fils ne semble prêter aucune attention à cette étrangère « presque muette. »

Peu à peu les secrets se révèlent et pour les deux hommes, la présence féminine finit par « crever leur solitude comme un abcès ». Brigitte Pilote met en scène un huis-clos à ciel ouvert où la dureté des saisons et des tâches à accomplir imprègne le caractère des hommes. Beaucoup de silences et de non-dit chez ces taiseux adeptes de l’introspection. Chacun garde secrètement ses ambitions. Le père de voir naître une nouvelle génération capable d’entretenir son héritage, le fils de développer l’exploitation vers davantage de modernité et la jeune femme de faire partie intégrante de la famille. Mais lorsque l’enfant tant attendu paraît, personne ne se doute que le destin de chacun va bientôt basculer.

Un court roman qui dresse le portrait du monde paysan dans toute sa rudesse. Il y a à la fois du Steinbeck et du Franck Bouysse (la violence en moins) chez Brigitte Pilote, québécoise à la prose très travaillée ne cédant jamais à la facilité. Seul bémol, la fin bien trop rapide et radicale qui contraste avec la jolie lenteur installée depuis la première page. Pourquoi donc tant de précipitation ? J’avoue que ça a quelque peu gâché mon plaisir alors que jusque-là on frôlait le sans faute. Pour autant je suis ravi d’avoir découvert une autrice dont l’écriture m’a vraiment charmé. Et étant donné mes dernières lectures décevantes, c’est déjà une belle satisfaction.

La femme qui rit de Brigitte Pilote. Seuil, 2020. 160 pages. 16,00 euros.     






mercredi 17 juin 2020

Stop Work - Jacky Schwartzmann et Morgan Navarro

Jacky Schwartzmann qui signe son premier scénario de BD, je ne pouvais pas rater ça ! En plus le sujet qu’il traite ici est dans la même veine que Mauvais coûts, qui reste pour moi son meilleur roman.

Nous voilà donc plongés dans le monde de l’entreprise avec Fabrice, quadra en charge des achats pour la société Rondelles SA. Un cadre à l’ancienne, sûr de lui et de son expérience, qui règle les contrats au resto un verre à la main et qui joue aux grandes gueules tout en cirant les pompes de la direction afin d’obtenir une promotion. Problème pour Fabrice, le monde du travail évolue plus vite que lui, les formes de management et de communication changent et surtout le volet « Hygiène et sécurité » prend de plus en plus d’importance, avec des normes et des pratiques qui frisent parfois le ridicule. Résultat, Fabrice a du mal à suivre. Et la nomination au poste qu’il convoitait d’une jeunette psychorigide plus froide que les glaçons qu’il glisse dans son whisky risque de l’achever et de le pousser sans ménagement vers la sortie…   

Un portrait grinçant des grandes entreprises qui, sous couvert de mieux protéger les salariés, les infantilisent et les contrôlent davantage chaque jour. Échauffement collectif avec un ostéopathe, formation pour descendre un escalier en toute sécurité, piles de l’horloge impossibles à changer si on n’a pas de certification pour monter sur un escabeau, obligation de se garer en marche arrière en arrivant le matin pour éviter un accident en sortant de sa place de parking le soir, les règles s’empilent et Fabrice s’emporte de ne voir personne s’indigner devant tant d’absurditės.

Un album qui donne dans la satire sociale en dénonçant la mainmise d’équipes managériales  déshumanisant de plus en plus la vie de l’entreprise. C’est plutôt bien vu et beaucoup de situations sentent le vécu. On rit (jaune) souvent mais ce n’est pas non plus férocement drôle comme peut l’être Schwratzmann dans ses romans. Disons que ça manque un poil de densité, d’épaisseur, de longueur. Graphiquement, si la bichromie de jaune et de bleu pâle n’a rien de chatoyant, le dessin va à l’essentiel et donne dans l’efficacité avant tout. Au final une lecture plaisante qui reste néanmoins loin du coup de cœur. J’en attendais sans doute trop.

Stop Work de Jacky Schwartzmann et Morgan Navarro. Dargaud, 2020. 140 pages. 18,00 euros.





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mardi 16 juin 2020

Perdus en mer - Cathy Ytak

Silas demande à son père de pouvoir l’accompagner en mer sur son bateau de pêche. Une requête surprenante puisque la seule et unique fois où il a tenté l’expérience, ça a tourné au fiasco. Mais le jeune garçon, dont les passions et les rêves d’avenir n’ont rien à voir avec la pêche, a envie de se rapprocher d’un papa qui l’ignore la plupart du temps. Ce dernier accepte à contrecœur, sans se douter que la présence de son fils sur le bateau pourrait s’avérer  bien plus indispensable qu’il n’aurait jamais pu l’imaginer.

Le titre en dit beaucoup mais ne révèle pas non plus le sel du récit, à savoir la montée progressive du suspens couplée à une relation père/fils aussi compliquée que touchante. L’enchaînement des événements fonctionne à merveille. On s’inquiète, on tremble, on craint le pire et on souffle de soulagement en voyant comment Silas se débrouille comme un chef malgré la complexité de la situation.

Hommage aux sauveteurs de la SNSM et joli « rabibochage » familial, ce petit texte se dévore d’une traite et conviendra autant aux amateurs d’action que d’histoires plus intimistes. Car au final la relation entre Silas et son père représente le sujet principal d’un roman nous montrant deux taiseux incapables de livrer leurs sentiments prendre un nouveau départ et se rapprocher par la force des choses. C’est positif, pudique, d’une grande sensibilité et fort bien écrit. Cathy Ytak égale à elle-même en somme.

Perdus en mer de Cathy Ytak. Syros, 2020. 48 pages. 3,50 euros. A partir de 8 ans.




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dimanche 14 juin 2020

Trois bonnes nouvelles !


Rien de tel que des nouvelles pour se remettre en selle quand l’envie de lecture prend un coup de mou. Et pour être sûr de bien tomber, je me tourne en général vers les auteurs américains qui restent pour moi les grands maîtres du genre. Trois valeurs sûres pour trois bonnes pioches, je ne pouvais pas mieux tomber.


17 janvier 2003. « La maison était tranquille, il y faisait bon. Tout semblait normal, parfaitement ordinaire. » Et pourtant la soirée était en train de tourner au drame. Les posait des question simples à son père Tom et ce dernier peinait à y répondre. Le lendemain, Tom devait se rendre dans un centre d’examen. Comme toutes les personnes de plus de 60 ans, il allait subir une batterie de tests. S’il échouait, il se verrait prescrire une injection létale. C’était la loi, il fallait s’y plier. Les vieux inutiles ne pouvaient continuer à être entretenus par un gouvernement devant juguler les problèmes de surpopulation. Et pour Les, l’évidence sautait aux yeux. Son père n’était pas prêt à subir le test, son père allait forcément échouer…

Grand maître de la SF, Richard Matheson imagine dans cette nouvelle de 1954 une société réglant de façon inhumaine la question du vieillissement de la population. Visionnaire ? Espérons que non. Glaçant ? Assurément.

L’examen de Richard Matheson (traduit de l'anglais par Roger Durand). Ed. Le passager clandestin, 2019. 46 pages. 5,00 euros.



C’est l’histoire d’une vie en quarante petites pages. L’histoire d’une gourmande accro à la crème glacée et aux hommes. Toute petite elle léchait jusqu’à la dernière goutte les coupelles de glace avant de les laver. A l’adolescence, elle se faisait régulièrement surprendre avec un garçon sur le canapé familial. Seize grossesses, sept enfants et neuf fausses couches plus tard, elle est devenue « le genre de mère toujours en train de frotter les joues de ses enfants d’un doigt humide pour retirer les traces de ses propres baisers ». Avec l’âge, les enfants partis et le mari décédé, il ne lui restait plus que sa passion pour les glaces à entretenir. Avec toujours la même voracité.

Un délicieux portrait plein de volupté où la vie est croquée à pleine dent, parce que « le plaisir, c’est le plaisir. Quand on en est friand, on découvre qu’il y en a des quantités. »

Jamais assez d’Alice McDermott (traduit de l’anglais par Cécile Arnaud). La Table Ronde, 2020. 42 pages. 4,00 euros.



David et sa femme Ellie, universitaires à la retraite, découvrent avec stupéfaction un étron dans leur jacuzzi. Mais qui a bien pu se glisser dans le jardin pour commettre un tel forfait ? Peut-être un lien avec l’élection de Trump quelques jours plus tôt et leur soutien affiché à Hillary qui n’aurait pas plu aux voisins. Ou alors la vengeance d’un étudiant qui leur aurait gardé une rancœur tenace après une mauvaise note. Quoi qu’il en soit l’histoire se répète à plusieurs reprises et si David prend la chose avec légèreté, Ellie a beaucoup plus de mal à supporter l’affront. Au point de sombrer peu à peu dans la dépression et de vouloir déménager loin de l’Arizona afin de retrouver leur fille en Californie.

Du Russo pur jus, drôle, ironique, avec un discours tout en finesse sur la politique, l’amitié et la vie de couple. Égal à lui-même, autant dire excellent !

Et m*** ! de Richard Russo (traduit de l’anglais par Jean Esch). La Table Ronde, 2020. 57 pages. 7,00 euros.







mercredi 10 juin 2020

Hors-saison - James Sturm

Automne 2016. Hillary Clinton a remporté la primaire démocrate et pour Mark, la défaite de son poulain Bernie Sanders a signé le début d’un effondrement personnel. Tout juste séparé de son épouse Lisa, il doit conjuguer la garde alternée, les travaux domestiques et une précarité professionnelle ne lui permettant pas de se projeter vers un avenir radieux. Bientôt Trump va déjouer tous les sondages et couper l’Amérique en deux comme l’a été son propre couple quelques mois plus tôt. Pour Mark, le marasme politique dans lequel la nation va s’enfoncer ira de pair avec son naufrage intime…

Un récit en clair-obscur aux accents autobiographiques. Sans accabler son ex-compagne Mark constate que les bonnes intentions d’un divorce sans heurt ont vite fait de voler en éclat quand cette dernière monte ses enfants contre lui. Les reproches s’accumulent, les séances en couple chez la psy n’arrangent rien et le fossé se creuse entre deux êtres devenus des étrangers l’un pour l’autre. Rien de bien nouveau sous le soleil avec une telle thématique me direz-vous mais l’album tire son épingle du jeu grâce à son ambiance et son traitement graphique.

Tout en nuances de gris, les dessins au style anthropomorphe rendent compte avec une étonnante justesse de la tristesse de cet automne où Mark voit son monde s’écrouler. De Thanksgiving à Noël, les semaines passent et le blues s’installe, les problèmes s’accumulent et la morosité prend le pas sur tout le reste.  Une histoire pleine de langueur et mélancolie, certes loin d’être originale et pas follement réjouissante mais au final j’ai été happé par la narration aussi simple que fluide et le portrait touchant d’un homme, d’un mari, d’un père et d’un citoyen perdant un à un les repères qui lui permettaient jusqu'alors d’affronter la dure réalité du quotidien avec un minimum de sérénité.

Hors-saison de James Sturm (traduit de l’anglais par Margot Negroni). Delcourt, 2020. 216 pages. 24,95 euros.




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mardi 9 juin 2020

Romance - Arnaud Cathrine

« Je ne me suis jamais senti aussi vivant mais je suis en train de mourir, c’est paradoxal, c’est l’amour »

Vince est un lycéen plein de sève. Ses hormones le travaillent, le sexe est une préoccupation constante et la difficulté à trouver un partenaire lui pèse de plus en plus. Il faut dire que son homosexualité est un frein aux rencontres éventuelles dans son établissement tant les élèves gays y sont une denrée rare. Il fantasme donc sur des inconnus croisés dans le métro et sur les acteurs sexy vus au cinéma avec sa mère. Fleur bleue s’amourachant au moindre frémissement, Vince veut que sa première fois ne soit pas un coup d’un soir mais découle d’une vraie histoire d’amour. Quitte à en avoir le cœur brisé si les choses ne tournaient pas comme il l’imagine…

Ah, le premier amour ! Le vrai, l’unique, l’ultime. Enfin presque. Car avec le premier amour vient inéluctablement le premier chagrin d’amour. Et pour Vince il va être douloureux. Parce que son partenaire ne partage pas vraiment les mêmes sentiments que lui. Il vit « un truc » avec lui, rien de plus. Résultat, le choc va être rude, le cœur brisé difficile à recoller, la blessure difficile à refermer.

Arnaud Cathrine décrit sans faux semblant les premiers émois amoureux et sexuels. Les montagnes russes émotionnelles, la montée vers le nirvana, la descente brutale avant le crash. Le fait de tomber amoureux avant de tomber malheureux, de passer de l’euphorie au dépit, d’un infini champ de possibles à une impasse dont on a l’impression de ne jamais pouvoir sortir. Dans une langue vivante, moderne, sans pincettes, avec un réalisme cru teinté d’une grande sensibilité. Une partition sans la moindre fausse note.

Romance d’Arnaud Cathrine. Ed. Robert Laffont, 2020. 300 pages. 16,50 euros. A partir de 16 ans.



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samedi 6 juin 2020

Incident au fond de la galaxie - Etgar Keret

La folie d’Etgar Keret, c’est ce qu’il me fallait en ce moment. Il faut dire que je ne pouvais qu’apprécier des nouvelles où pour chacun la catastrophe est en approche, où l’absurde le dispute au burlesque, où Kafka flirt avec Woody Allen, où le loufoque côtoie l’humour noir et où la fiction n’hésite pas à prendre des allures de science-fiction.

On ouvre le recueil avec un pauvre gars chargé de nettoyer les cages des animaux dans un cirque devenant malgré lui un homme-canon. On poursuit avec un père qui mange une glace avec son fiston après avoir été incapable d’empêcher un suicide. Dans certaines histoires les papas se transforment en lapins ou en poissons rouges attendant la nuit pour sortir de leur bocal et regarder la télé tranquille. Dans d’autres, un milliardaire achète les marques d’affection que les gens reçoivent pour leur anniversaire afin de se sentir aimé chaque jour, un gamin capricieux réclame avec virulence à son père la caisse du magasin de jouets où ils s’étaient rendus pour lui acheter un drone, un couple se déchire à propos d’un avortement en pleine visite guidée du mémorial de la Shoah à Jérusalem et un homme a pour table de salon une compression de la voiture adorée de son père, qu’il détestait tant.

Oniriques, fantastiques, réalistes, les nouvelles de Keret sont des bijoux d’efficacité, tour à tour hilarantes ou tragiques. Il y est beaucoup question de rêves brisés, d’incompréhension, de solitude, d’absence, de deuil. On s’y démène souvent pour donner du sens à sa propre existence ou pour illuminer celle d’un proche. En vain évidemment. Mais l’échec est toujours teinté d’aigre-doux, enrobé d’une couche d’excentricité et d’une drôlerie inattendue qui mêle le rire aux larmes. Une sorte de farce tragi-comique où la condition humaine n’a jamais semblé aussi désespérante tout en restant férocement drôle.

Après l’excellent « 7 années de bonheur », Etgar Keret m’a une fois de plus enchanté avec ce recueil inclassable. Assurément l’un des plus grands nouvellistes actuels.

Incident au fond de la galaxie d’Etgar Keret (traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech). Editions de l’Olivier, 2020. 230 pages. 21,50 euros.






mardi 26 mai 2020

Esperluette - Anne Vantal

« Tu es mon frère, mon ami, mon double, la moitié de moi. Tu es à jamais inscrit à mes côtés et relié à moi par une esperluette. »

C’est ainsi qu’elle conclut sa lettre. Une lettre qu’elle a mis des années à rédiger. Pour boucler la boucle, pour dire à Jordan ce qu’elle avait jusqu’alors enfoui profondément en elle. Revenir sur leur histoire commune remontant à la petite enfance. L’école, le collège, leur amitié inébranlable. Elle, l’élève brillante, lui, le cancre qu’elle n’a cessé d’aider pour qu’ils avancent dans leur scolarité au même rythme, jusqu’au lycée. C’est là que leurs chemins ont commencé à diverger. A 16 ans Jordan a arrêté les cours pour enchaîner les bêtises. D’abord petites, et puis de plus en plus « condamnables ». Quelques mauvaises rencontres plus tard, il a proposé un coup sans risque à sa meilleure amie. Elle a accepté du bout des lèvres, sans savoir qu’elle allait assister à un événement dont le souvenir la marquerait au fer rouge.

D’une seule traite elle couche sur le papier le passé et le présent. Pour tirer un trait, pour aller de l’avant. Les mots coulent avec fluidité, l’histoire est simple, tragique, tragiquement simple. Elle se lit comme le bilan d’une relation fusionnelle brutalement interrompue, une mise au clair limpide. Le retour sur les faits offre au lecteur un soupçon de suspens qui pousse à en savoir plus. D’emblée on comprend que cette lettre est une lettre à l’absent mais on voudrait comprendre le pourquoi de cette absence.

Pour la narratrice la lettre se veut cathartique, elle n’effacera jamais les souvenirs, bons ou mauvais, mais elle offre une libération intérieure, elle permet de repartir sur de nouvelles bases « pour commencer à vivre ». Une confession intime sans faux semblant, touchante et pudique.

Esperluette d’Anne Vantal. Actes sud junior, 2020. 90 pages. 9,80 euros. A partir de 15 ans.



Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette








samedi 23 mai 2020

Déceptions à répétition

Vous ne m’avez pas beaucoup vu par ici ces derniers temps. La faute à quelques contrariétés, notamment un accident domestique m’ayant privé de l’usage de mon bras gauche pendant plusieurs semaines et qui continue à grandement m’handicaper aujourd’hui.

Comme il m’est très pénible d’écrire un billet d’une seule main, j’ai limité ma modeste production aux pépites jeunesse partagées avec Noukette. Il faut dire aussi que j’ai eu la main particulièrement malheureuse concernant mes lectures ces deux derniers mois. J’ai voulu bien faire en piochant des titres prenant la poussière depuis trop longtemps sur mes étagères. Mauvaise idée...

Voici donc un rapide et succinct tour d’horizon de ces déceptions à répétition.


Là, je partais en terrain conquis. Un recueil de textes inédits d’Iceberg Slim, auteur de la fabuleuse Trilogie du ghetto (Pimp, Trick Baby et Mama Black Widow), ça ne pouvait que me plaire. Sauf que… pas vraiment. Du moins pas entièrement. Entre une magnifique lettre à son père, des conseils sur « les ficelles du maquereautage », ou des considérations plus politiques sur les droits civiques, l’ensemble est trop disparate. On passe de l’excellent au médiocre, de la gouaille rafraîchissante au discours mou du genou, du marquant à l’anecdotique.
Vraiment pas indispensable.


Du temps où j’étais mac d’Iceberg Slim (traduit de l’américain par Clélia Laventure). Belfond, 2015. 215 pages. 15,00 euros.


Dans les années 1870, Stevenson décide de descendre en canoë les rivières du nord de la France. Partant de Belgique, il chemine jusqu’à Compiègne avec la volonté de saisir « l’âme des campagnes françaises ». Problème, il se perd en digressions sans intérêt, consacre à peine trois mots aux villes et villages où il fait étape (à part une plus longue description de la cathédrale de Noyon et quelques éloges de Compiègne), pleurniche sur les mauvaises conditions de voyage (le gars était écossais pourtant, il devait si connaître en météo pourrie !), les hôtes pas toujours sympa, les berges de l’Oise trop hautes qui ne lui permettent pas de voir le paysage, bref des détails ennuyeux à mourir qui m’ont fait piquer du nez plus d’une fois.
Franchement, je n’ai jamais lu un récit de voyage aussi assommant. Mais vraiment… 

En canoë sur les rivières du nord de Robert Louis Stevenson (traduit de l'anglais par Léon Bocquet). Actes sud (Babel) , 2005. 200 pages. 7,70 euros.


Hap et Léonard. Le blanc hétéro et le noir homo. Des années que je lis leurs aventures et que je ne m’en lasse pas. Enfin jusqu’à ce Diable rouge. Ils sont toujours aussi drôles, sans filtre et sans limite mais niveau scénario Joe R. Lansdale peine à se renouveler. J’aime son coté trash, son écriture très orale et sa faconde. Cependant j’aime beaucoup moins avoir l’impression de lire toujours un peu le même roman, en tout cas le même déroulé du récit, avec le même rythme tranquille montant crescendo jusqu’à la conclusion finale à coup de flingues et d’hémoglobine. 

Une recette appréciée trop souvent servie, on finit par s’en lasser…

Diable rouge de Joe R. Lansdale. Denoël, 2013. 315 pages. 19,90 euros.


J’adore Barrico. Tout ce que j’ai lu de lui m’a emballé. M’avait emballé plutôt. Jusqu’à ce Emmaüs. Son livre le plus personnel annonce la 4ème de couverture. Le plus intime. Le plus chiant surtout (bon ça c’est pas marqué sur la 4ème de couv et c’est bien dommage, j’aurais gagné du temps sinon). Inspirée de sa jeunesse si j’ai bien compris, l’histoire ne décolle pas, les personnages sont sans relief  et le style m’a paru pompeux. Bref, la cata. 




Emmaüs d’Alessandro Baricco (traduit de l'italien par Lise Caillat). Gallimard, 2012. 135 pages. 15,90 euros.


Voila. Quatre tentatives et quatre ratés. Un sans faute en somme. Heureusement, je me suis refait la cerise depuis. Avec des nouvelles de grande qualité. Je vous en reparle bientôt. Ou pas.






mardi 19 mai 2020

Ailleurs meilleur - Sophie Adriansen

Alassane, 15 ans, décide de quitter la Côte d’Ivoire pour rejoindre l’Europe. Son rêve ultime est de venir en France, « pays des droits de l’homme, de Jacques Chirac et de la tour Eiffel ». Le périple qui l’attend va durer des mois, du Burkina Faso à Lorient en passant par le Niger, l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Après de nombreuses péripéties, son arrivée en Bretagne signe pour lui un nouveau départ et une nouvelle vie.

Sophie Adriansen dresse le portrait d’un ado en quête d’un monde meilleur. Un cas individuel évidemment inséré dans le mouvement général des migrants. Car même si Alassane ne les subit pas toujours directement, il découvre à travers le parcours de ses compagnons d’infortune les conditions de voyage exécrables, l’inhumanité des passeurs, la violence des forces de l’ordre, le racisme des pays d’accueil et les lourdeurs de l’administration.

La trajectoire du jeune garçon n’a rien d’un long fleuve tranquille mais elle se veut positive. Le récit s’attarde davantage sur son installation en France que sur le voyage qui l’a mené en Bretagne. Difficultés scolaires, volonté d’insertion grâce à une formation professionnelle, rencontres d’éducateurs et d’association apportant un soutien indispensable à ses démarches, tous les événements balisant son intégration s’enchaînent sans temps morts. Alassane avance en gardant à l’esprit l’extrême fragilité de sa situation, en ne perdant jamais de vue qu’il n’est pas toujours considéré comme le bienvenu et que pour l’administration il est un boulet dont certains aimeraient se débarrasser. Lucide mais optimiste, le jeune homme compte saisir chaque opportunité de se construire une nouvelle vie avec détermination et envie.

Un roman parfait pour aborder avec de jeunes lecteurs la question des migrants et surtout le sort des mineurs étrangers isolés. Un petit dossier en fin d’ouvrage vient d’ailleurs compléter les informations sur le sujet. Comme toujours dans les romans de Sophie Adriansen la prise de position assumée va de pair avec une grande dose d’humanité et de tendresse.  Une belle réussite !

Ailleurs meilleur de Sophie Adriansen. Nathan, 2019. 175 pages. 5,95 euros. A partir de 12-13 ans.




Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette





mardi 12 mai 2020

Un peu plus près des étoiles - Rachel Corenblit

Rémi n’en peut plus de suivre son père médecin à travers la France. Adepte des remplacements plus ou moins longs en milieu hospitalier, ce dernier impose à son fils des changements constants de collège que le garçon supporte de plus en plus mal. Leur nouveau point de chute est un centre de repos pour grands brûlés, accidentés et amputés venant de subir une chirurgie réparatrice. Rémi y découvre une galerie de monstres qu’il s’efforce d’éviter le plus possible, jusqu’au jour où ses pas l’amènent près d’une cabane au cœur du parc de la clinique. A l’intérieur il découvre sept jeunes patients, sept affreuses gueules cassées dont il ne se doute pas qu’ils vont devenir « les plus belles personnes du monde, du siècle, de [sa] vie ».

Rachel Corenblit ne prend pas de gant pour évoquer les dégâts subis par la troupe d’enfants qu’elle met en scène. Pour autant ses descriptions ultra-précises ne donnent pas dans l’étalage gratuit de monstruosités. Derrière le portrait physique difficilement soutenable, elle insiste sur l’importance de ne pas se contenter des apparences. Rien n’est simple pour autant. Rémi va avoir du mal à intégrer le groupe, du mal à aller au-delà de sa répulsion pour mieux apprendre à les connaître mais aussi du mal à se faire accepter par des camarades ne supportant pas le regard d’autrui et préférant rester entre eux, en vase clos. 

Ça se veut positif mais ça reste réaliste. Les traumatismes ne vont pas disparaître d’un coup de bistouri magique, chacun (Rémi compris) porte de biens trop lourds bagages pour son âge. Les barques sont donc sacrément chargées mais la vie continue avec ses coups durs, ses coups de blues et ses rayons de soleil venant réchauffer les âmes meurtries. Les amitiés sont belles, l’altruisme devient une règle d’or et les liens ne cessent de se renforcer, sans faux-semblant.

Un roman au sujet difficile mais terriblement bien mené. Mon seul bémol : la fin est un peu trop vite expédiée à mon goût.

Un peu plus près des étoiles de Rachel Corenblit. Bayard, 2019. 250 pages. 14,90 euros. A partir de 13 ans.



Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette






mardi 28 avril 2020

Filles de la Walïlü - Cécile Roumiguière

Entre l’océan glacé et la forêt profonde, Iurföll est une presqu’île gouvernée par les femmes. Les hommes sont toute l’année en mer pour pêcher pendant qu’à terre la communauté féminine gère la vie courante, prend toutes les décisions importantes de manière collégiale et jouit d’une totale liberté.

Albaan y grandit dans la sérénité, près de sa mère, de son petit frère et de sa meilleure amie Lilijann. Pourtant, le jour où ses rêves sont troublés par d’horribles cauchemars, la jeune fille se demande si l’avenir ne réserve pas de sombres menaces. Une intuition confirmée par l’arrivée d’une étrange femme au visage brûlé qui semble la tenir responsable des tragédies à venir.

Cécile Roumiguière met en scène une « terre où les hommes ne sont là qu’en pointillé ». Elle décrit une société matriarcale émancipée, sexuellement libérée et politiquement affranchie d’une quelconque influence masculine. Libres de choisir leurs amours et leurs métiers, les femmes de Iurföll veulent à tout prix préserver leur mode de vie. Mais les temps changent, de lourds nuages s’amoncellent au-dessus de la presqu’île et l’équilibre de la communauté pourrait voler en éclat de manière définitive si celle que l’on surnomme « la femme aux chiens » parvenait à ses fins.

Un roman d’initiation porté par l'omniprésence d’un environnement sauvage et par une langue alliant réalisme et poésie. J’ai aimé cette ode à la nature et à la féminité ainsi que les références d'inspiration nordique traversées d'accents païens. Au final la société matriarcale, le secret de famille, la vengeance et les traditions séculaires confrontées à la modernité forment un ensemble de thématiques aussi variées que passionnantes. Dépaysement et envoutement garantis !

Filles de la Walïlü de Cécile Roumiguière. L’école des loisirs 2020. 268 pages. 15,50 euros. A partir de 14 ans.




Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette







mardi 21 avril 2020

Une photo de vacances - Jo Witek

Pas facile d’être celle du milieu. Pas facile d’avoir une grande sœur qui vous ignore et une petite sœur tout juste bonne à gazouiller et à salir ses couches. Pas facile d’avoir 10 ans, de se dire que la sixième arrive à grands pas et de ne pas se sentir prête à y faire face. Heureusement les grandes vacances sont là et les 15 jours dans le sud qui s’annoncent devraient être pour Eugénie l’occasion de passer de bons moments en famille loin du quartier et de la routine. Et tant pis si dans sa tête en ce moment c’est un peu le bazar et qu’elle se sent toute chamboulée par les émotions nouvelles qui la submergent.

On pourrait penser à première vue avoir affaire à un récit de vacances léger et sans grands enjeux mais ce serait oublier bien vite que Jo Witek est aux commandes. N’ayant pas l’habitude d’enfiler les banalités comme des perles, l’auteure de Trop tôt dresse à travers Eugénie le portrait d’une fillette inquiète de sa future entrée au collège, triste de voir sa grande sœur s’éloigner d’elle et terrorisée à l’idée de basculer dans l’adolescence parce que « c’est moche l’adolescence » : « Je ne veux pas puer, je ne veux pas avoir de poils, ni parler d’amour, de langue entortillée et encore moins saigner tous les mois ».

Eugénie est à fleur de peau. Son corps change, l’hyperémotivité la gagne et trop de questions se posent dont elle ne connaît pas les réponses. Elle voudrait rester une petite fille et en même temps elle constate que « parfois, c’est long l’enfance. A la fin, on finit par s’ennuyer ». Au seuil d’un grand bouleversement, Eugénie se sent un peu perdue.

C’est frais, plein de tendresse et d’ondes positives. Une préado attachante, une famille modeste et unie, où les parents ne sont pas divorcés, où les enfants se chamaillent et où les vacances se déroulent dans la bonne humeur, sans drames ni situations anxiogènes, ça donne le sourire et ça fait du bien. Exactement ce dont j’avais besoin en ce moment.

Une photo de vacances de Jo Witek. Actes sud junior, 2020. 170 pages. 14,00 euros. A partir de 10 ans.



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mardi 14 avril 2020

Bamba - Anne Loyer

Bamba a dix-sept ans, un meilleur ami surnommé Mozart, une passion pour la danse et, depuis bientôt quelques mois, un bébé sur les bras. Kylian et ses 3 kilos à la naissance sont un souvenir du beau Noah, auquel elle n’aura succombé qu’une fois et qui jamais ne saura qu’il est devenu papa. Rejeté par les siens, Bamba fuit son foyer et trouve refuge à la campagne chez un vieil instituteur taiseux qui l’accueille sans la juger. Commence alors pour elle une difficile existence de mère-célibataire pas encore sortie de l’adolescence.

Après La fille sur le toit et Celle que je suis, Anne Loyer dresse une nouvelle fois le portrait d’une jeune fille bousculée par la vie, en rupture avec sa famille, en proie au doute, ne sachant pas vraiment quelle direction prendre. Et une fois encore il y a dans ce portrait de la colère mêlée à une recherche d’indépendance, une volonté de se prendre en main, de s’émanciper, de s’assumer pour faire en sorte que le futur ne dépende que de soi-même.

Ça fait du bien parce que ça positive sans idéaliser à outrance, c’est optimiste mais ça reste fragile. Ça fait du bien parce que c’est plein d’altruisme mais ça ne tombe pas dans un angélisme naïf. Bamba la forte tête est du genre à mordre la main qui lui est tendue. Maladroite dans ses rapports aux autres, parfois immature, toujours portée par une farouche volonté de se débrouiller sans l’aide de personne, elle finit par se laisser amadouer et se rendre à l’évidence : les gens qui lui veulent du bien n’attendent rien en retour.

Au final point de solution trouvée d’un coup de baguette magique, tout reste en suspens. Il y a juste une porte qui s’entrouvre, laissant passer un rai de lumière. On se doute que Bamba va s’y engouffrer mais on la laisse sur le seuil avec l’envie de lui souhaiter bonne chance pour la suite. Et on la quitte à regret, triste de s’éloigner d’une jeune fille si attachante dont on voudrait pour toujours rester proche.

Bamba d’Anne Loyer. Editions du Rocher, 2020. 210 pages. 12,90 euros. A partir de 13 ans.




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mardi 7 avril 2020

Arthur Cauquin au Yémen - Alain Bonnand

Avril 2006. Arthur Cauquin, expatrié au Yémen avec femme et enfants, travaille pour une grosse multinationale. Laurence, célibataire et fonctionnaire, vit à Orléans. Arthur et Laurence se sont rencontrés pendant un séjour d’Arthur dans le Loiret. Depuis, c’est l’amour fou et leurs échanges se font par écrans interposés. A distance, ils entretiennent la flamme de leurs désirs réciproques. Des mots, des images, des situations, des confidences pimentent leur relation dans l’attente de leurs prochaines retrouvailles.

Laurence n’est pas farouche, Arthur est volontiers prêteur. Plutôt que de se morfondre, la plantureuse quinqua multiplie les expériences avec des hommes venus de tous horizons, sans jamais renier son amour fou pour Arthur. Celui-ci l’incite d’ailleurs à ne pas se laisser abattre et l’encourage surtout à lui raconter ses « exploits » dans les moindres détails. Il se permet même de se faire passer pour la belle sur des sites de rencontre afin de lui choisir les étalons qu’il estime les plus à même de la satisfaire. Une drôle de relation, certes étrange, mais qui n’apparaît en aucun cas malsaine à la lecture de leurs échanges.

Rien de tordu ou de pervers donc, simplement l’expression de jeux érotiques d’adultes consentants à l’aise dans leur sexualité qui cherchent à s’émoustiller réciproquement. L’écriture a un petit quelque chose de suranné qui lui donne beaucoup de charme. Entre Arthur et Laurence point de sextos bourrins et sans fioritures accompagnés de gros plans ne laissant aucune place à l’imagination. Ici la vulgarité n’est pas de mise, le langage se veut soutenu et le propos donne davantage dans la suggestion que dans la description pornographique sans finesse.

Une lecture rafraîchissante, Alain Bonnand retrouve l’esprit de l’excellent « Il faut jouir Edith », on sent à quel point il a lui-même pris plaisir à imaginer les discussions de ses tourtereaux. A moins que rien de cela n’ait été inventé…

Arthur Cauquin au Yémen d’Alain Bonnand. Serge Safran éditeur, 2020. 220 pages. 17,90 euros.


PS : compte tenu des événements actuels, la sortie du roman prévu le mois dernier a été repoussée à début mai. Une version numérique est néanmoins disponible à tout petit prix, il serait dommage de s’en priver.

Une lecture commune partagée avec Noukette.



Le 1er mardi c'est toujours permis chez Stephie










mardi 31 mars 2020

Ma story - Julien Dufresne-Lamy

« Dans mon canapé, je prends déjà conscience que l’émission n’est qu’une version déguisée de mon aventure. Je suis double, dénaturée, presque schizophrénique. Et parfois devant les images à la télé, je ne sais plus vraiment qui je suis. Je me sens aliénée. »

Batool, 15 ans, lyonnaise d’origine turque, a été choisie pour participer à la célèbre émission « Le dernier survivant ». Une expérience hors norme, sur les îles Fidji, où esprit de compétition, alliances fragiles, amitiés fluctuantes et trahisons en tout genre ont rythmé son quotidien. De retour en France, elle constate au moment de la diffusion de l’émission que la production a choisi de lui faire endosser le rôle de la guerrière sans scrupule. Le montage travestit complètement la façon dont les choses se sont passées et elle ne se reconnaît pas dans le portrait qui est fait d’elle au fil des épisodes. Pire encore, une phrase prononcée par la jeune fille sortie de son contexte va la rendre odieuse aux yeux du public. Insultée et menacée sur les réseaux sociaux, rejetée par une partie de sa famille et ses camarades de classe, dépassée par les événements, Batool va peu à peu perdre pied.

Un petit roman qui décrit avec justesse le mécanisme de la manipulation médiatique, des rumeurs, fake news et autres dérives propres aux réseaux sociaux. Prise dans la tourmente, Batool ne peut rien faire pour arrêter le tourbillon de haine qui l’emporte. Le temps sera certes son meilleur allié car une polémique en chasse une autre et l’actualité brûlante d’un jour peut vite tomber aux oubliettes le lendemain. Mais les traces de la haine restent bien présentes et la reconstruction n’a rien d’un long fleuve tranquille après un tel traumatisme.

Julien Dufresne-Lamy n’en rajoute pas, il décrit les choses avec réalisme mais sans sombrer dans une dramatisation qui mènerait à un point de non-retour. Batool est forte, elle encaisse, elle prend sur elle, elle vacille mais ne s’écroule pas et au final elle saura passer outre pour avancer en laissant derrière elle cette douloureuse expérience. Une jolie façon de montrer que malgré les dégâts engendrés la résilience est toujours possible.

Ma story de Julien Dufresne-Lamy. Magnard jeunesse, 2020. 96 pages. 5,90 euros. A partir de 13 ans.



Une pépite jeunesse comme d'habitude partagée
avec Noukette






mardi 24 mars 2020

La Divine - Gwladys Constant

Quand sa tante Véra lui a fait découvrir Elie Emerson, un chanteur inconnu, Ludivine ne pouvait pas se douter qu’il allait par la suite occuper une place centrale dans sa vie. D’emblée les textes, la voix et l’univers du jeune homme avaient ensorcelé la collégienne. Avec lui elle avait découvert la force de l’écriture et de la poésie. Du premier concert plutôt confidentiel aux Zéniths, du passage de son statut d’espoir de la chanson à celui de star en puissance, elle n’avait cessé de suivre sa progression. Jusqu’au jour où ils se rencontrèrent pour la première fois…

Le résumé ci-dessus pourrait clairement laisser penser à une bluette de groupie gnangnan aveuglée par sa passion pour un artiste qui l’ignore superbement, mais les choses sont loin d’être aussi convenues. Certes, Elie Emerson en chanteur écorché vif à la Damien Saez a des aspects assez caricaturaux. Mais c’est à travers l’évolution du personnage de Ludivinie que le texte prend toute sa dimension. Au fil des années sa passion pour Elie ne faiblit pas mais entre la collégienne aux yeux plein d’étoiles devant son idole et l’étudiante en littérature à la Sorbone suivant toujours de très près la carrière du chanteur, sa personnalité n’aura de cesse de s’affirmer et de se complexifier.

La Divine est bien plus un portrait de femme qu’un portrait de fan. Une femme au tempérament clame et doux, indépendante et cultivée, difficilement influençable et d’une grande maturité. Une femme moderne que j’ai admirée avec beaucoup de respect au fil des pages de cet excellent roman jeunesse.

La Divine de Gwladys Constant. Alice éditions, 2020. 140 pages. 12,00 euros. A partir de 13-14 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette









mercredi 11 mars 2020

Dracula - Georges Bess

Un petit billet express qui va aller droit au but : ce Dracula en BD est une incroyable adaptation du roman de Bram Stoker ! Incroyable de fidélité tant les personnages, la chronologie et les événements collent à l’original. Incroyable dans la restitution à la fois gothique, baroque et romantique de l’ambiance créée par Stoker. Incroyable aussi et surtout visuellement tant le travail de Georges Bess est à couper le souffle. Détails, cadrage, découpage, mise en scène, c’est d’une virtuosité folle !

Sans folklore kitsch, s’inspirant de l'expressionnisme allemand, le graphisme restitue toute l’angoisse, la peur et la folie qui traversent le récit. C’est dense, fouillé, précis et en même temps parfaitement fluide.

Chaque élément est travaillé à l’extrême, des décors aux costumes en passant par les attitudes, les visages et les représentations de la monstruosité du vampire. Et puis ce noir et blanc quoi ! Un noir et blanc d’une intensité et d’une profondeur phénoménales qui souligne à merveille les contrastes entre l’ombre et la lumière. Même les aspects sanguinolents de l’histoire sautent aux yeux sans la moindre trace de rouge, un vrai tour de force.

L’équilibre entre la fidélité à l’œuvre originale et une liberté formelle totale offre au final un résultat bluffant où la démonstration graphique ne cesse à aucun moment de rester au service du texte. Du très grand art !

Dracula de Georges Bess. Glénat, 2019. 208 pages. 25,50 euros.


PS : un grand merci et un gros bisou à celle qui a eu la gentillesse de glisser cet album sous mon sapin à Noël.



Toutes les BD de la semaine sont chez Stéphanie





















mardi 10 mars 2020

Soleil glacé - Séverine Vidal

En plein chagrin d’amour, Luce apprend le décès de son père. Un père qu’elle n’a pour ainsi dire pas connu et dont elle découvre la deuxième vie le jour de l’enterrement en voyant au cimetière sa maîtresse et ses deux enfants. Parmi eux il y a Pierrot, un demi-frère né à peine sept mois après elle. Pour l’étudiante le choc est rude, d’autant plus que Pierrot n’est pas tout à fait un garçon comme les autres. Souffrant du « X fragile », un syndrome génétique causant un retard cognitif, des difficultés de langage et des troubles du comportement, Pierrot passe ses semaines dans un foyer pour adultes handicapés. C’est là-bas que Luce va peu à peu apprendre à connaître ce frère tombé du ciel avec lequel elle va développer des affinités loin d’être évidentes à la base.

Je ne l’ai pas vu venir ce roman bouleversant qui a fait fondre mon cœur de glace en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je lis Séverine Vidal depuis des années et je suis scotché de constater à quel point son sens du récit ne cesse de progresser de livre en livre. Ici, elle a pris d’énormes risques. Risque de passer à côté du personnage de Pierrot, tellement difficile à mettre en scène avec crédibilité. Risque de laisser le lecteur regarder de loin son histoire en spectateur pas franchement concerné. Risque de sombrer dans le miel et la guimauve en donnant dans le sirupeux tire-larmes cucul la praline (rayez la mention inutile).

Il y a bien sûr Pierrot dans cette histoire mais il y a surtout Luce. Luce et sa colère, Luce et sa rage au ventre, Luce en guerre contre le monde entier qui va peu à peu sortir de l’ombre pour gagner la lumière. Une fille forte et fragile, à l’humour ravageur, débrouillarde, fonceuse, protectrice, à la fois pleine de doutes et de certitudes. Le duo qu'elle forme avec son frère fonctionne dans la mesure où il n’a rien d’un long fleuve tranquille, où sur leur chemin vont se mêler petites victoires et situations de crise, complicité naissante et besoin d’apprendre à se connaître. Ces deux-là ont vécu leur enfance en parallèle et doivent maintenant rattraper le temps perdu. Avec tout ce que cela implique d’aspérités, de moments d’incompréhension, de partage et de grâce.

Une pépite jeunesse indispensable, à lire d’urgence.

Soleil glacé de Séverine Vidal. Éditions Robert Laffont, 2020. 245 pages. 16,50 euros. A partir de 15 ans.




Une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette















vendredi 6 mars 2020

Le livre des départs - Velibor Colic

Quel plaisir de retrouver ce cher Velibor Colic ! Après son excellent Manuel d’exil en trente-cinq leçons, il remet le couvert pour nous narrer ses pérégrinations de réfugié politique bosniaque débarqué en France en 1992.

Une fois encore, le personnage détonne. Du haut de son mètre quatre-vingt-quinze et de ses 110 kilos, Velibor cherche à trouver sa place. De l’Alsace à la Bretagne en passant par Marseille, le Brésil, la Suède et un rapide retour au pays natal, d’un CDD à la médiathèque de Strasbourg à un job de déménageur en Allemagne en passant par une résidence d’auteurs de quelques mois et des ateliers d’écriture en maison d’arrêt, Velibor enchaîne les aventures. Professionnelles, personnelles et littéraires. Amoureux des mots, il publie son premier roman en français (le fabuleux Archanges) en 2008. Amoureux des femmes, il collectionne les aventures et les désillusions. Amoureux de la dive bouteille, il traîne ses savates dans les bars pour écouter du jazz et se frotter aux piliers de bistrots de chaque ville où il pose ses valises.

Inutile de vous dire que je suis fan d’un tel personnage. Ses saillies verbales sont un régal, comme son autodérision, son regard sans concession sur l’administration, son ironie mordante, sa façon bien à lui de ne jamais oublier son statut d’exilé et sa définition de ce qu’est un écrivain, à savoir « une sorte d’ivrogne illuminé, un vagabond anarchiste sans foi ni loi. »  Et quand une amie lui demande s’il pense que tous les écrivains sont forcément des ivrognes, il lui répond du tac au tac : « Non, seulement les meilleurs. »

De courts chapitres, beaucoup de digressions, quelques aphorismes bien sentis, un humour mêlé de désespoir, une réelle souffrance sous le vernis du burlesque, il n’en faut pas plus pour me faire succomber.

Comment ne pas aimer un auteur ayant pour références absolues Fante, Bukowski, Hemingway, Henry Miller et Emily Dickinson ?

Comment ne pas aimer un homme qui, à propos de son statut de migrant, déclare sans amertume mais avec lucidité : « L’exil est bipolaire. L’exil est une balance aussi. Mesurer le poids métaphysique de nos gains et de nos pertes. Comparer sans cesse. Inventer en même temps son passé et son avenir. Échanger la citoyenneté pour un statut. » Et sur ses difficultés à maîtriser le français à son arrivée de Bosnie : « Je suis étranger juste par mon incapacité à parler la belle langue française. Réduit, anéanti, retourné dans l’illettrisme. Et c’était effroyable. Un homme qui ne dit jamais rien, qui ne sait rien, et qui est pauvre de surcroît, passe forcément pour un idiot. Une ombre. »

Une ombre lumineuse dont chaque livre m’a enchanté. Et celui-ci ne déroge clairement pas à la règle.

Le livre des départs de Velibor Colic. Gallimard, 2020. 180 pages. 19,00 euros.