vendredi 21 février 2020

Tous les vivants - C.E. Morgan

L’univers d’Aloma et d’Orren se réduit à une ferme perdue au fin fond du Kentucky. Une ferme dont Orren a hérité après le décès de sa mère et de son frère dans un accident de voiture. Aloma y débarque pour vivre avec son compagnon dans un périmètre circonscrit à quelques hectares. Un champ de tabac, des vaches, des poules et une maison branlante. Orren se tue à la tâche et Aloma s’ennuie. Sa passion pour le piano lui permet de quitter plusieurs fois par semaine son triste foyer pour aller jouer dans l’église du coin. Le pasteur qui l’a engagée ne la laisse pas insensible et la jeune femme préfère passer du temps loin de la ferme et de celui qui, trop absorbé par son travail, lui accorde de moins en moins d’attention.

 Je ne connaissais rien de C.E Morgan au moment de me lancer dans ce premier roman. Je ne savais pas que son second roman, Le sport des rois, était paru l’an dernier et avait soulevé un enthousiasme quasi général. Du coup je suis parti sur une fausse piste. Je me suis dit que j’avais fait une mauvaise pioche, que Gallimard se mettait maintenant à imiter Harlequin, que le beau pasteur et la pauvre fille délaissée allaient finir par se tamponner allègrement dans l’allée centrale de l’église pendant que le soleil passant à travers les vitraux illuminerait leurs corps fiévreux de désir et que l’eau de rose dégoulinerait ensuite à chaque page jusqu’à me filer la nausée.

Et bien en fait pas du tout. Déjà parce qu’il n’y a pas de vitraux dans l’église mais surtout parce que l’histoire d’amour se joue bien entre Aloma et Orren. Avec tout ce que cela implique de difficultés entre une femme rêvant d’émancipation et un homme enfermé dans sa douleur depuis la perte des siens. Des êtres désaccordés au possible et pourtant viscéralement attachés l’un à l’autre qui peinent à exprimer leurs émotions.

C.E. Morgan ne donne pas dans le sentimentalisme. Elle brosse un portrait de femme touchant dans une Amérique rurale sclérosée par des siècles de patriarcat. La focalisation sur Aloma est totale, extrêmement intime. Du sacrifice pour Orren et son projet de vie sans avenir à l’éveil d’une conscience lui autorisant l’espoir de forcer les barreaux de cette prison à ciel ouvert où elle a accepté de se laisser enfermer, le chemin vers la liberté est tracé pas à pas. Solitude, frustration, désir ou colère, Aloma dévoile au fil du temps un tempérament complexe et bien moins docile que les apparences ne le laissent penser. 

Un très beau texte, tout en pudeur et en sensibilité.

Tous les vivants de C.E. Morgan (traduit de l’anglais par Mathilde Bach). Gallimard, 2020. 240 pages. 19,00 euros.







mercredi 19 février 2020

Bolchoi arena T2 : La somnambule - Boulet et Aseyn

Je vais faire court (pour une fois). Et je vais être honnête (pour une fois). Je n’ai rien compris. Pourtant j’avais aimé le tome 1, j’avais aimé l’ambiance, le concept, le dessin, même si je m’interrogeais sur le fait que ça risquait de partir dans tous les sens. Et bien c’est exactement le ressenti que j’ai eu dans ce deuxième volume. Pour rappel, le Bolchoï Arena est LE jeu en ligne le plus populaire du monde. Un univers sans limite dans lequel on pénètre en enfilant un casque de réalité virtuelle. Marje, étudiante en astrophysique, s’y fait rapidement remarquer et devient une cible pour les joueurs chevronnés ne supportant pas que l’on vienne marcher sur leurs platebandes. A la fin du tome précédent la jeune femme, coincée dans le Bolchoï après un incident majeur, risquait de ne jamais pouvoir revenir dans le monde réel.

J’en étais grosso modo resté là mais dès l’ouverture de cette suite, je me suis noyé sous le flot d'informations. Trop de personnages dans ce monde virtuel, trop d’implications géopolitiques, de conflits quasi ethniques, de risques terroristes, de dérives capitalistes et d’intérêts obscures dont on ne saisit pas bien les tenants et les aboutissants. Sans compter les nombreuses règles propres au Bolchoï Arena qui sont tellement spécifiques que je n'y ai rien pigé.

Je reste persuadé que les auteurs maîtrisent leur scénario et savent exactement où ils vont mais je ne suis pas parvenu à les suivre. J’ai l’impression d’avoir pénétré un monde d’initiés où le premier clampin venu ne voulant pas faire l’effort de saisir la complexité du propos serait exclu du jeu sans la moindre explication. Du coup j’ai lâché prise, j’ai lu sans comprendre, je me suis contenté de regarder les jolis combats spatiaux, les décors de space opera et les quelques retours à la réalité pendant lesquels j'ai eu la sensation (trompeuse) de reprendre pied.

C’est peut-être une BD réservée aux spécialistes, une BD pour joueurs en ligne chevronnés, pour amateurs de SF rompus aux imbroglios scénaristiques ou pour geek passionnés de Star Wars. Je ne suis malheureusement rien de tout ça et au final, j’ai lamentablement perdu la partie. Suite et fin dans le tome 3. Évidemment ce sera sans moi.

Bolchoi arena T2 : La somnambule de Boulet et Aseyn. Delcourt, 2020. 164 pages. 23,95 euros.


Mon avis sur le tome 1




Les BD de la semaine sont chez Stephie













mardi 18 février 2020

PLS - Joanne Richoux

« Il se passe un truc sale quand on grandit. Un voile de poussière qui ternit et complique les choses. »

Ce roman, il faut y aller d’une traite. Le lire comme on enlève un pansement depuis trop longtemps collé à la peau, en tirant d’un coup sec pour mettre la blessure à vif et lui permettre de cicatriser. Ce roman, il vaut mieux prendre une grande inspiration, un bon bol d’air avant de plonger dans son atmosphère étouffante. On y passe une soirée d’Halloween avec Sacha et sa sœur jumelle Angie. Ils sont chez eux, sans leurs parents, et la fête bat son plein. Une fête pleine d’excès pendant laquelle Sacha va traîner son spleen de pièce en pièce, s’enfonçant un peu plus dans ses ténèbres intérieures à chaque heure passée. Sa dérive l’amènera au bord du naufrage, jusqu’à l’annonce de l’aube et la venue d’une lumière porteuse d’espoir.

Un voyage au bout de la nuit dans l’esprit embrumé de Sacha. Un voyage au cœur de ses angoisses, de son mal-être. Le texte à la première personne sonne incroyablement juste. Sacha et son huis clos intime, son regard sur les autres, ses interrogations, ses rapprochements, ses envies, son désir, ses fêlures. Les corps se frôlent, les pulsions peinent à être contenues. Tout y passe, la haine, l’attirance, la répulsion, la quête de sens. C’est beau et triste comme une chanson d’Elliott Smith, ça dit avec des mots crus et sans retenue la solitude, la douleur de l’absence, la nécessité de s’abîmer pour oublier.

Sans en faire des tonnes, sans un mot de trop, Joanne Richoux signe un texte où se mêlent l’urgence, le désespoir, la culpabilité et l’indispensable besoin d’amour. Absolument bouleversant.

PLS de Joanne Richoux. Actes sud junior, 2020. 96 pages. 13,00 euros. A partir de 15 ans.




Pour la peine, je vous laisse avec Elliott Smith






Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette
















mercredi 12 février 2020

Visa Transit - Nicolas de Crécy

A peine majeurs en 1986, Nicolas de Crécy et son cousin Guy décident sur un coup de tête de traverser l’Europe à bord d’une Citroën Visa dans un état de délabrement avancé. Équipés du strict minimum (sacs de couchages, argent, papiers, appareil photo) et s’encombrant d’une bibliothèque en carton pleine de livres arrimée à la plage arrière, ils quittent la France et partent vers la Turquie. Italie, Yougoslavie, Bulgarie, la traversée s’annonce longue dans l’épave qui leur sert de véhicule mais les garçons s’en moquent, ils roulent à leur rythme, sans but ni objectif précis, sans se retourner ni se poser de questions.

Le récit n’est pas linéaire, l’alternance entre le présent du voyage et les souvenirs d’enfance (visite à la grand-mère, trajet de nuit dans la voiture familiale, vacances traumatisantes dans une colonie catho pure et dure) donne un rythme particulier à l’histoire. Trente ans après, difficile de restituer les faits avec précision. L’exercice de mémoire est forcément fragmentaire, sélectif. On dirait que seuls les bons souvenirs sont restés et que les moments de galère (sans doute nombreux étant donné les conditions du voyage) n’ont pas survécu à l’épreuve du temps. Le résultat est néanmoins cohérent et la lecture d’une grande fluidité.   

D’habitude, Nicolas De Crecy aime naviguer à la frontière du réalisme et du fantastique. Dans ce road trip autobiographique il privilégie pour la première fois le réel sur l’imaginaire afin de raconter ce qu’il lui est vraiment arrivé. Il s’autorise malgré tout quelques parenthèses surréalistes, faisant par exemple apparaître le poète Henri Michaux en motard casqué venant lui reprocher d’utiliser sans autorisation des citations issues de ses recueils. Niveau dessin, j’aime toujours autant sont trait énergique et plein de spontanéité, sa science du découpage et ses couleurs lumineuses.

Une plongée dans le passé qui m’a ramené à mes propres souvenirs des années 80. Une drôle d’époque, où le rideau de fer à l’Est n’était pas encore tombé, où les nuages radioactifs s’arrêtaient à la frontière, où la conduite se faisait sans GPS, les photos sans téléphone portable et la tenue du journal de bord des vacances sans réseaux sociaux. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître et pour lequel je garde une douce nostalgie. Fin du voyage dans le tome 2 à paraître cet automne. Inutile de vous dire que j’ai hâte d’y être.

Visa Transit de Nicolas de Crécy. Gallimard, 2019. 130 pages. 22,00 euros.


Un joli cadeau de Noël offert par ma chère Noukette. C'est chez elle que se retrouvent aujourd'hui les BD de la semaine.











mardi 11 février 2020

Sam de Bergerac - Sarah Turoche-Dromery

Etre le seul bon élève de la classe en français n’a pas que des avantages. Certes, ça évite à Sam les moqueries d’un prof impitoyable mais ça attire aussi l’attention de copains qui voudraient conquérir le cœur de leurs dulcinées avec des mots doux. Victor, son meilleur ami, est le premier à lui demander d’écrire une lettre d’amour pour la belle Julia. Le résultat est si convaincant que le secret ne tarde pas à s’ébruiter auprès des autres garçons de la classe. Contraint de gérer une correspondance amoureuse de plus en plus importante, Sam a du mal à faire face. Et jouer les cupidons pour d’autres que lui va peu à peu devenir une charge bien lourde à porter.

Un petit roman jeunesse plein de fraîcheur, drôle et aussi joliment troussé que les lettres de Sam. Notre pauvre écrivain public est trop gentil pour refuser, ce qui le met forcément dans l’embarras. Heureusement sa grande sœur veille et remet à leur place les « clients » devenant de plus en plus exigeants. Et puis, même s’il n’ose l’avouer que du bout des lèvres, ce cher Sam prend beaucoup de plaisir à les écrire, ces lettres.

La référence à Cyrano n’est abordée qu’en surface, ce qui évite de perdre en route des lecteurs ne connaissant pas la pièce d’Edmond Rostand. Dans un bel hommage à la langue française, Sarah Turoche-Dromery met en exergue,  sans lourdeur et avec une infinie délicatesse, à la fois le pouvoir des mots, la force de l’écriture et le charme de la correspondance « à l’ancienne ».  Cerise sur le gâteau, la fin, délicieusement inattendue, vient conclure les choses en beauté. Une pépite sans fausse note !

Sam de Bergerac de Sarah Turoche-Dromery. Editions Thierry Magnier, 2019. 135 pages. 7,40 euros. A partir de 9-10 ans.















vendredi 7 février 2020

Magnolias - Florent Oiseau

Je suis la carrière littéraire de Florent Oiseau depuis ses débuts, ce qui n’a rien d’un exploit vu qu’il n’a publié que trois romans. J’aime son univers et ses personnages de losers lymphatiques et désabusés, sa façon de dépeindre des vies de célibataires de banlieue ou de province dans lesquelles, au mieux, il ne se passe pas grand-chose et au pire, il ne se passe rien.

Alain ne déroge pas à la règle. Ce quadra vivote dans une petite ville sans charme. Il glande toute la journée, visite régulièrement la camionnette de la seule prostituée du coin, roule dans une Renault fuego de 1984 et dresse dans un carnet une liste de noms de poneys. Il se verrait bien acteur mais sans réseau (et sans volonté de faire le moindre effort), sa carrière ne décolle pas d’un pouce. Alain est un mou du genou sans ambition, un oisif assumé dont la seule obligation de la semaine consiste à se rendre chaque dimanche aux Magnolias, la maison de retraite où sa grand-mère gâteuse se morfond en attendant de pousser son dernier souffle.

A lire le court et bien incomplet résumé ci-dessus on pourrait se dire que la lecture va vite tourner au plombant version XXL. Et bien pas du tout. Parce que l’auteur de « Je vais m’y mettre » apporte de la lumière dans ce tableau grisâtre. Avec un antihéros totalement à l’ouest évidemment mais également avec des personnages secondaires tous plus improbables les uns que les autres, de Rosie la fille de joie à Rico l’excentrique meilleur copain d’Alain en passant par Michel, le tonton dépressif. Le récit devient réjouissant parce qu’il est décalé, porté par une poésie étrange, un humour souvent proche de l’absurde et des dialogues aussi drôles qu’improbables.

Il y a aussi quelques scènes inoubliables comme la cuite carabinée d'Alain et Michel ou le tournage surréaliste d’un téléfilm prévu pour passer sur TV Val de Loire dans lequel notre apprenti acteur va s’appliquer à endosser les habits d’un simple d’esprit tendance pédophile et s’attirer les félicitations du réalisateur :

- T’as un don pour jouer les cons. Souvent, dans ces rôles, les mecs forcent le trait. Toi t’es plein de justesse. On sent que c’est naturel.
- Merci.

Une fois encore, j’ai l’impression que Florent Oiseau a écrit un roman pour moi. Un roman plein de désillusion et d’autodérision, un roman plein de tendresse et de fantaisie contrebalancées par un regard sur le monde d’une lucidité et d’un pessimisme imparables, c’est un roman qui ne pouvait que me plaire.

Magnolias de Florent Oiseau. Allary, 2020. 220 pages. 17,90 euros.










mercredi 5 février 2020

La cour des miracles T2 : Vive la Reine ! - Stéphane Piatzszek et Julien Maffre

Paris, fin des années 1660. Alors que la misère ne cesse de s’étendre, le pouvoir s’attaque frontalement aux cours des miracles, ces quartiers tenus par les mendiants, détrousseurs et assassins de tous poils. Tandis qu’Anacréon, 84ème Roi des gueux, a été mis hors d'état de nuire par le lieutenant de police La Reynie, les troupes de Louis XIV multiplient les arrestations et rasent les taudis. La canaille de Paris, décapitée, doit se trouver un nouveau chef. Après bien des péripéties c’est La Marquise, fille d’Anacréon, qui est élue sous les hourras. La première Reine des gueux, décidée à défendre les siens coûte que coûte, va devoir entamer son règne en plein chaos.

Un deuxième tome bien plus mouvementé que le premier. Ce dernier constituait une entrée en matière avec l’indispensable présentation des différents protagonistes et les interactions entre chacun d’eux. Une fois ces bases posées, Stéphane Piatzszek et Julien Maffre lâchent les chevaux. Beaucoup d’action, aucun temps mort, des combats incessants, des duels sans merci et des retournements de situation inattendus balisent un récit de capes et d’épées ou les faits d’armes dominent les débats. Le parti pris est clairement assumé et la mécanique narrative fonctionne à merveille grâce à un enchaînement de rebondissements quasi permanent.

Graphiquement, ça claque. Julien Maffre compose des scènes de bataille d’une parfaite lisibilité malgré le nombre impressionnant d’individus présents dans chaque case. Les bas-fonds de la capitale et ses crasseux aux gueules improbables sont toujours aussi bien rendus et le contraste entre la lumière de Versailles et l’obscurité des ruelles malfamées offre des ambiances très marquées.

De la bonne BD populaire, dont la dimension historique annonce les événements qui se produiront un siècle plus tard. Monarchie déconnectée du quotidien et de la misère des petites gens, répression policière sanglante, puissants qui s’enrichissent toujours plus en affamant le peuple, les ingrédients de la révolution à venir sont déjà bien présents. L’album se conclut sur une pirouette inattendue et laisse augurer une suite palpitante. Vivement la conclusion de cette prometteuse trilogie !


La cour des miracles T2 : Vive la Reine ! de Stéphane Piatzszek et Julien Maffre. Soleil, 2020. 64 pages. 15,50 euros.


Mon avis sur le tome 1















mardi 4 février 2020

Confession sexuelle d’un anonyme russe

Drôle de texte. Cette autobiographie sexuelle anonyme fut envoyée par un ukrainien au psychologue anglais Havelock Hellis, considéré comme l’un des pères fondateurs de la sexologie. Ce dernier la publia en appendice du sixième tome de ses « Études de psychologie sexuelle ». Censé avoir été écrit directement en français en 1912 par un homme né dans les années 1870, ce témoignage est pour Ellis « un exemple d’expériences singulières et une preuve du mal que peut faire la perte ou la diminution, en matière sexuelle, du contrôle de soi. »

L’anonyme en question, fils unique d’une famille bourgeoise de Kiev, dresse le portrait de sa vie sexuelle de la petite enfance à l’âge adulte. Ce faisant, il décrit par le menu les nombreuses expériences ayant jalonné son parcours. Enfant naïf déniaisé par des fillettes à peine plus vieilles que lui mais bien plus dégourdies, il connaîtra au cours de son adolescence un nombre incalculable d’aventures, tant à l’école que pendant ses vacances à la campagne. En grandissant l’ingénu va côtoyer des femmes mûres, de la servante culbutée à la hussarde entre deux portes à la femme mariée délaissée par son époux en passant par des étudiantes toujours partantes pour une partie de jambes en l’air. Frénésie sexuelle de l’adolescence, chasteté absolue entre 20 et 32 ans, addiction à la masturbation, maladies vénériennes et fréquentation de jeunes filles pré-pubères après son installation en Italie, aucun événement n’est épargné au lecteur.

Loin du simple catalogage, son cheminement érotique donne moins dans la description suggestive que dans l’examen froid et psychologique de chaque expérience. Le résultat est surprenant, mêlant naïveté pleine de fraîcheur et analyses quasi-médicales. Le coït dans toute sa variété est décrit en grec ou en latin, chaque position devenant pour ainsi dire un objet d’étude scientifique.

Un texte aussi étonnant que dérangeant. La préciosité de l’écriture est en permanence contrebalancée par des visions extrêmement crues débordant de détails anatomiques d’une précision chirurgicale. Le témoignage n’a au final rien de croustillant, il sombre même dans le malsain à plusieurs reprises à cause de la lourde insistance sur la supposée précocité sexuelle des fillettes, surtout dans la dernière partie du récit lorsque le narrateur devenu adulte fréquente de beaucoup trop près des enfants d’une douzaine d’années. Beurk !

Une autobiographie sexuelle possédant certes des qualités littéraires evidentes mais dont le contenu m'a plus d'une fois mis mal à l'aise, c'est rien de le dire.

Confession sexuelle d’un anonyme russe. Allia, 2009. 160 pages.





Le premier mardi, c'est chez Stephie !





















mercredi 29 janvier 2020

Senso - Alfred

Un gars qui arrive avec six heures de retard à son hôtel après une galère de train, qui perd la réservation de sa chambre parce qu’il ne l’a pas confirmée et qui se rend compte que le vernissage de l’expo pour laquelle il s’est déplacée a en fait eu lieu la semaine précédente ne pouvait que me plaire. Germano n’a vraiment pas de bol. Le voilà en fin de journée, prêt à passer la nuit sur une banquette devant la réception alors qu’autour de lui tout le monde s’active pour le mariage dont la cérémonie va bientôt commencer dans le parc de l’hôtel. La chaleur écrasante annonce un orage tonitruant et le pauvre Germano erre comme une âme en peine.

Quelle est belle cette nuit blanche passée avec un loser aussi attachant ! Un anti-héros un peu à côté  de la plaque, maladroit, rêveur, sans ambition particulière. La balade nocturne de Germano l’amènera à faire une belle rencontre, de celles que l’on n’attend pas, dont on n’attend rien et qui se transforme, comme une évidence, en doux souvenir pour toute une vie. La belle rencontre de deux êtres à la dérive, qui se demandent ce qu’ils font là, dont on ne sait pas grand-chose et dont on ne saura rien de la suite de leur rencontre.

Sans effet de manche inutile Alfred déroule une partition dominée par un minimalisme graphique au charme fou. Comme son personnage il prend son temps, il musarde, il déambule, se laisse aller, joue des silences et souligne le calme apaisant de la nature.

Le récit dégage une atmosphère sensuelle et poétique au rythme syncopé, entre lenteur et légers coups d’accélérateur. Senso est une ode au lâcher prise et à l’instant présent, un album intimiste où l’introspection prend le goût et la douceur d’une chaude nuit été. Absolument délicieux.


Senso d’Alfred. Delcourt, 2019. 158 pages. 20,00 euros.

Un grand merci à Mo qui a eu la gentillesse de me faire ce beau cadeau à Noël.




















mercredi 22 janvier 2020

Payer la terre : Joe Sacco

Joe Sacco est parti en 2015 à la rencontre des Déné, un groupe culturel et linguistique auquel appartiennent des communautés peuplant les territoires du nord-ouest canadien depuis la nuit des temps. 45 000 personnes réparties sur une zone géographique aussi vaste que la France et l’Espagne réunies. Son but était de retracer l’histoire de ces territoires depuis l’arrivée des premiers colons et de dresser le portrait d’une communauté nomade vivant au cœur de la forêt qui a été peu à peu « civilisée » et a perdu son « indigénéïté » en subissant une politique de colonisation d’une redoutable efficacité. Sous couvert d’éducation et de modernisme, l’homme blanc s’est accaparé des territoires dont les sols regorgent de ressources naturelles en spoliant  des populations locales historiquement propriétaires de ces terres. L’extraction du pétrole, la fracturation hydraulique pour exploiter le gaz de schiste et les mines d’or et de diamants rejetant des poussières toxiques ont des effets dramatiques sur l’environnement, sans compter le désastre du réchauffement climatique.

Le long chapitre consacré aux « pensionnats autochtones » est le point central du reportage. Ces pensionnats, dans lesquels ont été amenés des enfants enlevés de force à leur parents pendant 150 ans jusqu’au milieu des années 90, sont un exemple effroyable de l’acculturation de masse de tout un peuple. Au final, le gouvernement fédéral n’aura cessé d’effacer pendant des décennies chez près de 150 000 enfants les fondements de leur identité. Six mille sont morts à cause des mauvais traitements et le traumatisme subi par les autres a bouleversé en profondeur les racines sociales, culturelles et patrimoniales des premières nations des territoires du nord-ouest canadien. 

L’auteur de Palestine souligne également les divisions politiques entre clans, la perte de la solidarité qui était jusqu’alors le moteur de la communauté, les ravages de l’alcool, les violences familiales, le taux de suicide bien plus élevé que n’importe où ailleurs au Canada ou encore la misère « entretenue » par une aide sociale qui enferme les peuples autochtones dans une dépendance vis-à-vis de l’administration et leur retire toute aspiration à l’autonomie.

Un album au propos complexe, exigeant, éclairant et surtout passionnant. Sacco est le maître du reportage en BD. Sa façon de prendre à bras le corps un sujet et de l’exploiter dans toutes ses dimensions est absolument unique. Sa rigueur associée à sa capacité à confronter les points de vue ainsi que sa volonté de mettre en avant un matériau brut mêlant faits et témoignages sans émettre le moindre jugement aboutit à un résultat d’une profondeur de réflexion inégalée, en tout cas dans un média tel que la bande dessinée.

Payer la terre de Joe Sacco. Futuropolis, 2020. 270 pages. 26,00 euros.












mardi 21 janvier 2020

Météore - Antoine Dole

« J’étais une fille, et le reste du monde ne cessait de me répéter que j’étais un garçon. »

On l’a frappée. On l’a giflée. On lui a craché au visage. On lui a même jeté une brique entre les omoplates. Chaque fois qu’elle sort, elle s’expose au mépris, à la haine, à la colère. Tête baissée, elle a fui. Les regards, elle les a subis. Les coups, elle les a encaissés. Les insultes, elle les a prises de plein fouet. La haine, elle a vécue avec depuis longtemps. Avant la haine des autres, elle se haïssait elle-même, son corps et son esprit solidaires pour la mettre à terre, pour l’enfoncer plus bas que terre. « Tous ces barreaux d’os et de cartilage, ces murs de chair et de peau qui vous séquestrent depuis l’enfance. »

Sara a toujours eu l’impression que son corps était un obstacle. Ce corps de garçon, elle ne pouvait le faire sien, il ne faisait que l’emmener loin du chemin à pendre, elle en était prisonnière. « Victime d’une erreur. Si j’étais une fille dans mon cœur, alors pourquoi mon corps était celui d’un garçon ? »

Née garçon alors qu’elle se sait être une fille depuis son plus jeune âge, Sara a grandi dans une chrysalide impossible à briser. Aujourd’hui pourtant elle veut entamer sa métamorphose. Malgré le regard des autres, malgré les coups, les crachats et les insultes. S’accepter enfin, s’ouvrir au monde sans se soucier des cases où on voudrait l’enfermer et la laisser souffrir, refuser la norme pour s’épanouir, s’offrir un vaste champ de possibles sans barrières pour la retenir.

Un monologue d’une puissance et d’une beauté sidérantes qui, au-delà de la question des transgenres, célèbre la féminité dans toute sa force et sa fragilité. La voix de Sara gagne en assurance au fil des pages et balaie peu à peu les doutes et les douloureux souvenirs. Sara s’assume et plus rien ni personne ne pourra empêcher sa transformation, plus rien ni personne ne pourra l’empêcher de quitter l’obscurité pour s’épanouir dans la lumière.
« Car à présent, j’ai accepté d’exister.
 J’ai accepté de vivre. 
C’est le cadeau que je me suis fait. 
Être moi. »

Une claque magistrale. Assurément le plus beau roman d’Antoine Dole.

Météore d’Antoine Dole. Actes Sud junior, 2020. 80 pages. 9,80 euros. A partir de 15 ans.



Une incontournable pépite jeunesse que j'ai le plaisir de partager avec Noukette et Pépita 



















jeudi 16 janvier 2020

Paul à la maison - Michel Rabagliati

Montréal, 2012. Paul n’a pas la grande forme, c’est le moins qu’on puisse dire. A 51 ans, son monde ne tourne plus rond. Sa femme l’a quitté, sa fille s’apprête à partir s’installer à Londres et sa mère, qui refuse de soigner son cancer, n’en a plus pour très longtemps.

Paul déprime. Le cheveu se fait rare, le ventre pousse tout seul, les muscles se flétrissent et une apnée du sommeil l’oblige à dormir appareillé. Sa psy lui conseille de s’inscrire sur un site de rencontres et de faire du sport, il s’exécute sans enthousiasme avant de bien vite lâcher l’affaire. Dans sa grande maison avec son petit chien pour unique compagnie, les soirées sont longues. Il continue à dessiner mais l’entrain n’est plus vraiment là. Et quand il se rend dans une école pour un échange avec des élèves, il constate que les gamins se fichent éperdument de son statut d’auteur de BD. Bref, rien ne va plus.

Ça aurait pu être triste de voir ce cher Paul en plein coup de mou, ça aurait pu être déprimant de le voir déprimer mais Michel Rabagliati a trop de talent et de finesse pour laisser son alter ego de papier devenir un pleurnicheur qui s’apitoie sur son sort. Paul traîne son blues sans se plaindre, avec le recul et l’autodérision qui le caractérise. Surtout, Paul reste un contemplatif. Il regarde son jardin dépérir autant que lui, scrute ses congénères accro aux écrans, admire un drôle de héron immobile sur une pierre au bord de l’eau ou se demande ce que peut bien faire chaque soir son voisin d’en face septuagénaire, qui sort de chez lui un cigare à la bouche et fourre un sac de sport dans le coffre sa voiture avant de disparaître pour la nuit.

C’est tendre, poétique et drôle, tout en émotion contenue. C’est le portrait d’un quinqua lucide sur son état et sur celui du monde qui l’entoure, d’un homme conscient qu’il ne va pas vers le beau et qu’il va devoir faire avec. Un album touchant, subtil, traversé par une mélancolie qui ne sombre jamais dans la neurasthénie. Une réussite de plus pour cette indispensable série dont les neuf tomes ne souffrent à l'évidence d’aucune fausse note.

Paul à la maison de Michel Rabagliati. La Pastèque, 2020. 200 pages. 25,00 euros.





mardi 14 janvier 2020

San foi ni loi - Marion Brunet

Garett est un ado élevé par un père pasteur extrêmement sévère dans l’ouest américain de la fin du 19ème siècle. Lorsque le jeune homme croise la route de la hors-la-loi Ab Stenson, sa vie bascule. Kidnappée  par la pilleuse de banque, il est ramené par cette dernière après des jours de fuite à cheval dans la ville où elle a grandi. Garett découvre dans cette cité poussiéreuse des mœurs auxquelles il n’est pas habitué. Le saloon, les parties de poker, l’alcool qui coule à flot, les filles de mauvaise vie et les hommes à la gâchette facile. Il va y faire des rencontres  qui vont bouleverser son existence, trouver l’amour auprès de la belle Jenny, l’amitié auprès de Will et Sean et surtout le goût de la liberté.

Un western abrasif, incandescent, qui ne s’embarrasse pas de faux-semblant. Nulle question d’arrondir les angles pour Marion Brunet, le langage est cru, la violence bien réelle, les relations complexes. Mais au-delà des marqueurs du genre (action, aventure, grands espaces, chevauchées sauvages, cow-boys mal dégrossis, fusillades, ennemis à fuir ou à poursuivre, comptes à régler…), elle décline une partition subtile autour de sujets qui lui sont chers. A travers la figure emblématique de la fougueuse Ab notamment, incarnation de la femme de caractère, forte et indépendante, forcément inacceptable pour l’époque (et encore bien mal acceptée de nos jours d’ailleurs). Mais aussi avec des thématiques sociales et familiales telles que la misogynie donc, le racisme (envers les esclaves et les indiens), les liens indéfectibles de l’amitié ou encore la complexité des rapports parents-enfants.

Portrait de femme, hymne à la liberté, roman d’apprentissage et roman d’aventure fracassant, ce western crépusculaire est aussi beau que douloureux, aussi triste qu’émouvant. De la littérature jeunesse intelligente, sans concession, qui bouscule les lecteurs et, quelque part, les exhorte à prendre en main leur destin pour ne cesser d’en rester maître.

San foi ni loi de Marion Brunet. Pocket Jeunesse, 2019. 220 pages. 16,90 euros. A partir de 15 ans.




Une pépite jeunesse partagée avec Framboise et Noukette







samedi 11 janvier 2020

Miroir de nos peines - Pierre Lemaitre

Voilà, c’est fini, la trilogie des enfants du désastre s’est achevée. Une trilogie courant de 1918 à 1940 et un projet ambitieux dont le dernier tome ne pouvait que conclure les choses en beauté. Alors qu’Au-revoir là-haut lorgnait par moment du côté du baroque et que Couleurs de l’incendie se focalisait sur une sombre histoire de vengeance aux accents psychologiques, ce Miroir de nos peines donne dans l’échevelé, le trépidant, voire le rocambolesque. 

C’est l’histoire de Louise, de Gabriel, de Raoul, de Jules, d’Alice, de Fernand, de Désiré et de bien d’autres. Institutrice, soldats, restaurateur, femme au foyer, garde mobile ou mystificateur professionnel, tous vont être embarqués d’une façon ou d’une autre dans la grande lessiveuse de la débâcle. Juin 40, la France s’écroule et pour beaucoup, c’est l’exode. Chacun à sa manière porte sa croix et poursuit un objectif particulier. Tous subissent la folie de la guerre et souffrent, mais tous veulent garder espoir. De rester en vie, d’abord. D’un avenir meilleur, ensuite.

Quel plaisir de plonger dès ce début d’année dans un si bel hommage aux romans-feuilleton du 19ème siècle. Le procédé narratif est simple en apparence : prendre quelques personnages au même moment à des endroits différents, leur faire suivre leur propre chemin au gré de péripéties aussi multiples que douloureuses et faire en sorte que leurs trajectoires se rejoignent dans un final où toutes les pièces du puzzle s’assemblent.

De la littérature populaire comme on en fait de moins en moins, qui ne joue pas le registre de la densité, de la complexité et du style mais qui, malgré son accessibilité, ne cède à aucune facilité. Lemaitre mêle le secret de famille aux histoires d’amour, il associe la Grande Histoire aux petits destins individuels, entrelace le drame et la comédie et ne cesse de porter une attention particulière à chaque intrigue et à chaque personnage, même les plus secondaires. C’est à la fois son art de conteur, ses talents de portraitiste et sa maîtrise du rythme qui font le sel de ce roman clôturant de la plus belle des manières une fresque passionnante sur la France de l’entre-deux-guerres.

Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre. Albin Michel, 2020. 540 pages. 22,90. 





mercredi 8 janvier 2020

Hey June - Evemarie et Fabcaro

June n’a rien d’une Working Girl. Cette illustratrice freelance trentenaire n’est  pas du genre à attaquer une journée de travail pied au plancher. Cool, décontracté, sans prise de tête, c’est son style. Fainéante diront certains. Procrastinateuse professionnelle pour d’autres. Elle-même le reconnaît, elle n’est pas un exemple d’efficacité. Elle traîne au lit, prend une pause après le petit déjeuner, bâcle les boulots de commande pour mieux glander en fumant comme un pompier. Son hygiène de vie laisse à désirer, son frigo est aussi vide que son compte en banque et sa vie sentimentale un désert sans fin. Le Pérou quoi !

Une journée dans la vie de June tient dans ces 100 pages. Comme elle le dit sur la 4ème de couv, il n’y a « pas de quoi en faire un bouquin ». Ou alors vite fait, en survolant chaque heure et chaque non-événement qui règle son quotidien. Du réveil au coucher nous suivons donc la jeune femme chez elle, chez ses parents, avec une copine et en soirée. Pour en arriver au même constat qu’elle, à savoir que si sa vie était adaptée en film, ça ressemblerait sûrement à un documentaire d’Arte sur les amibes.

Le format de gag en trois cases est similaire aux strips à l’américaine (Snoopy, Garfield…), même si le rajout d’un titre à chaque page permet une disposition en carré. Le dessin est simple, les décors minimalistes et la lisibilité maximale. Fabcaro est au scénario et j'avoue que je l'ai connu en meilleur forme. L'autodérision est bien présente mais l'absurde beaucoup moins et certaines chutes tombent franchement à plat. A noter que l’auteur de Formica joue son propre rôle et se dessine lui-même dans quelques cases (inutile de préciser qu’il n’y est pas à son avantage).

Un album léger, sans prétention, qui dresse sous le vernis de l'humour le portrait pas vraiment passionnant d’une trentenaire un peu paumée et sans véritable ambition. La lecture est loin d'être déplaisante mais je ne suis pas certain qu'il m'en reste grand chose d'ici peu. 

Hey June d’Evemarie et Fabcaro. Delcourt, 2020. 104 pages.  9,95 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Mo et Noukette.


Toutes les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie








mardi 7 janvier 2020

Petites luxures : histoires intimes

Point de départ de ce projet, le compte instragram Petites Luxures où l’illustrateur Simon Frankart combine avec talent sexe, dessins et jeux de mots souvent très oulipiens. Pour célébrer le passage à un million d’abonnés, il a demandé à ces derniers de lui raconter en 100 mots une anecdote marquante de leur vie amoureuse ou sexuelle. Sur les neuf cents histoires reçues, cinquante ont été sélectionnées pour être publiées en recueil. Des histoires érotico-poétiques vécues et écrites par des hommes et femmes du monde entier acceptant de livrer un tout petit rien de leur intimité.

Le livre est superbe vu de l’extérieur. Couverture en tissu d’un rouge flamboyant, papier ivoire plutôt épais, noir et blanc profond des illustrations. Le problème c’est qu’il faudrait rester à la surface, parce que quand on plonge à l’intérieur, il y a de quoi vite déchanter. Pas au niveau du dessin, le minimalisme et l’inventivité de chaque illustration étant souvent bien plus suggestif que l'anecdote à laquelle elle est associée. C’est là tout problème, le corpus de textes n’a rien de folichon. Une fellation dans un ascenseur ou un cuni au bord de la piscine, du sexe par écrans interposés, un bain de minuit coquin, une partie de jambes en l’air dans la cabine d’une péniche, etc. C’est varié  mais plutôt cliché et ça ne m’a pas déclenché le moindre frémissement sous la ceinture.




Le problème majeur, c’est que tout est trop condensé, tout manque d’épaisseur et de longueur (deux éléments importants l’air de rien). Dans chaque histoire on ne fait que survoler les choses, on papillonne et au final on ne retient rien de ces confessions intimes pour la plupart extrêmement classiques. En gros, ça se révèle aussi frustrant qu’une éjaculation précoce après des préliminaires expédiés par-dessus la jambe.

Je ne suis pas contre un petit quickie de temps en temps à la hussarde entre deux portes cochères, mais là j’ai eu l’impression de m’en enfiler cinquante d’un seul coup alors forcément, ça lasse (et puis je vieillis l’air de rien). L’idée de départ était très sympa, dommage que le résultat se révèle si creux et si anecdotique.

Petites luxures : histoires intimes. Éditions Hoëbeke, 2019. 110 pages. 15,00 euros.



























samedi 4 janvier 2020

L’extase du selfie : et autres gestes qui nous disent de Philippe Delerm

 J’aime bien Delerm mais là, franchement, la promesse de l’extase n’a pas dépassé le titre en couverture. Certes, la micro-fiction est devenue son fonds de commerce depuis La dernière gorgée de bière et il sait y faire pour raconter les petits riens ou, comme annoncé en sous-titre, ces « gestes qui nous disent ». Le problème c’est qu’il est incapable de renouveler son stock. Le fond et la forme, rien ne change et au final ça devient vite lassant.
Il faut dire que la micro-ficiton est un exercice de style à part entière.

Certains comme Régis Jauffret donnent dans le sarcastique ravageur alors que d’autres comme David Thomas préfèrent l’humour teinté d’une grosse dose d’autodérision. Chez Delerm, on est dans le cucul la praline, dans l’observation minutieuse et la description encore plus minutieuse. De l’épluchage d’une clémentine par exemple. Ou de la conduite d’un caddie dans un supermarché. Des exemples de cucul la praline, il y en a des tas d’autres dans ce recueil, de l’enfilage d’un duffle-coat à l’art de remonter ses manches de chemise en passant par l’infinie satisfaction de laver les carreaux un jour de beau temps. Sérieusement ????

Après, c’est bien écrit, très littéraire, un poil verbeux, toujours suranné, ce qui peut avoir un certain charme. Mais ça manque d’aspérité, c’est d’une platitude affligeante et parfois bien trop surjoué. Comme le premier paragraphe de ce texte intitulé « Orgasme en public » : « C’est souvent à l’évocation d’une douceur simple, très pure, biologique, et plutôt à l’ancienne : du vrai pain perdu, une mousse au chocolat, mais une vraie de vraie, des framboises trempées dans de la vraie crème fermière. Alors, c’est plus fort qu’elles. Rien qu’à l’idée, elles ferment les yeux, renversent la tête en arrière, se cambrent délicieusement, et poussent un mmh presque guttural, venu du plus profond de la plus irrépressible volupté. »

Bon Philippe, je sais pas avec qui tu traînes mais perso j’ai jamais vu une femme jouir devant moi au resto en se tapant une mousse au chocolat, même une vraie de vraie. Non vraiment, je suis désolé mais je n’ai rien trouvé à sauver de ce recueil bourré de clichés, totalement anecdotique et frôlant parfois le ridicule.

L’extase du selfie : et autres gestes qui nous disent de Philippe Delerm. Seuil, 2019. 110 pages. 14,50 euros.