mardi 7 avril 2020

Arthur Cauquin au Yémen - Alain Bonnand

Avril 2006. Arthur Cauquin, expatrié au Yémen avec femme et enfants, travaille pour une grosse multinationale. Laurence, célibataire et fonctionnaire, vit à Orléans. Arthur et Laurence se sont rencontrés pendant un séjour d’Arthur dans le Loiret. Depuis, c’est l’amour fou et leurs échanges se font par écrans interposés. A distance, ils entretiennent la flamme de leurs désirs réciproques. Des mots, des images, des situations, des confidences pimentent leur relation dans l’attente de leurs prochaines retrouvailles.

Laurence n’est pas farouche, Arthur est volontiers prêteur. Plutôt que de se morfondre, la plantureuse quinqua multiplie les expériences avec des hommes venus de tous horizons, sans jamais renier son amour fou pour Arthur. Celui-ci l’incite d’ailleurs à ne pas se laisser abattre et l’encourage surtout à lui raconter ses « exploits » dans les moindres détails. Il se permet même de se faire passer pour la belle sur des sites de rencontre afin de lui choisir les étalons qu’il estime les plus à même de la satisfaire. Une drôle de relation, certes étrange, mais qui n’apparaît en aucun cas malsaine à la lecture de leurs échanges.

Rien de tordu ou de pervers donc, simplement l’expression de jeux érotiques d’adultes consentants à l’aise dans leur sexualité qui cherchent à s’émoustiller réciproquement. L’écriture a un petit quelque chose de suranné qui lui donne beaucoup de charme. Entre Arthur et Laurence point de sextos bourrins et sans fioritures accompagnés de gros plans ne laissant aucune place à l’imagination. Ici la vulgarité n’est pas de mise, le langage se veut soutenu et le propos donne davantage dans la suggestion que dans la description pornographique sans finesse.

Une lecture rafraîchissante, Alain Bonnand retrouve l’esprit de l’excellent « Il faut jouir Edith », on sent à quel point il a lui-même pris plaisir à imaginer les discussions de ses tourtereaux. A moins que rien de cela n’ait été inventé…

Arthur Cauquin au Yémen d’Alain Bonnand. Serge Safran éditeur, 2020. 220 pages. 17,90 euros.


PS : compte tenu des événements actuels, la sortie du roman prévu le mois dernier a été repoussée à début mai. Une version numérique est néanmoins disponible à tout petit prix, il serait dommage de s’en priver.

Une lecture commune partagée avec Noukette.



Le 1er mardi c'est toujours permis chez Stephie










mardi 31 mars 2020

Ma story - Julien Dufresne-Lamy

« Dans mon canapé, je prends déjà conscience que l’émission n’est qu’une version déguisée de mon aventure. Je suis double, dénaturée, presque schizophrénique. Et parfois devant les images à la télé, je ne sais plus vraiment qui je suis. Je me sens aliénée. »

Batool, 15 ans, lyonnaise d’origine turque, a été choisie pour participer à la célèbre émission « Le dernier survivant ». Une expérience hors norme, sur les îles Fidji, où esprit de compétition, alliances fragiles, amitiés fluctuantes et trahisons en tout genre ont rythmé son quotidien. De retour en France, elle constate au moment de la diffusion de l’émission que la production a choisi de lui faire endosser le rôle de la guerrière sans scrupule. Le montage travestit complètement la façon dont les choses se sont passées et elle ne se reconnaît pas dans le portrait qui est fait d’elle au fil des épisodes. Pire encore, une phrase prononcée par la jeune fille sortie de son contexte va la rendre odieuse aux yeux du public. Insultée et menacée sur les réseaux sociaux, rejetée par une partie de sa famille et ses camarades de classe, dépassée par les événements, Batool va peu à peu perdre pied.

Un petit roman qui décrit avec justesse le mécanisme de la manipulation médiatique, des rumeurs, fake news et autres dérives propres aux réseaux sociaux. Prise dans la tourmente, Batool ne peut rien faire pour arrêter le tourbillon de haine qui l’emporte. Le temps sera certes son meilleur allié car une polémique en chasse une autre et l’actualité brûlante d’un jour peut vite tomber aux oubliettes le lendemain. Mais les traces de la haine restent bien présentes et la reconstruction n’a rien d’un long fleuve tranquille après un tel traumatisme.

Julien Dufresne-Lamy n’en rajoute pas, il décrit les choses avec réalisme mais sans sombrer dans une dramatisation qui mènerait à un point de non-retour. Batool est forte, elle encaisse, elle prend sur elle, elle vacille mais ne s’écroule pas et au final elle saura passer outre pour avancer en laissant derrière elle cette douloureuse expérience. Une jolie façon de montrer que malgré les dégâts engendrés la résilience est toujours possible.

Ma story de Julien Dufresne-Lamy. Magnard jeunesse, 2020. 96 pages. 5,90 euros. A partir de 13 ans.



Une pépite jeunesse comme d'habitude partagée
avec Noukette






mardi 24 mars 2020

La Divine - Gwladys Constant

Quand sa tante Véra lui a fait découvrir Elie Emerson, un chanteur inconnu, Ludivine ne pouvait pas se douter qu’il allait par la suite occuper une place centrale dans sa vie. D’emblée les textes, la voix et l’univers du jeune homme avaient ensorcelé la collégienne. Avec lui elle avait découvert la force de l’écriture et de la poésie. Du premier concert plutôt confidentiel aux Zéniths, du passage de son statut d’espoir de la chanson à celui de star en puissance, elle n’avait cessé de suivre sa progression. Jusqu’au jour où ils se rencontrèrent pour la première fois…

Le résumé ci-dessus pourrait clairement laisser penser à une bluette de groupie gnangnan aveuglée par sa passion pour un artiste qui l’ignore superbement, mais les choses sont loin d’être aussi convenues. Certes, Elie Emerson en chanteur écorché vif à la Damien Saez a des aspects assez caricaturaux. Mais c’est à travers l’évolution du personnage de Ludivinie que le texte prend toute sa dimension. Au fil des années sa passion pour Elie ne faiblit pas mais entre la collégienne aux yeux plein d’étoiles devant son idole et l’étudiante en littérature à la Sorbone suivant toujours de très près la carrière du chanteur, sa personnalité n’aura de cesse de s’affirmer et de se complexifier.

La Divine est bien plus un portrait de femme qu’un portrait de fan. Une femme au tempérament clame et doux, indépendante et cultivée, difficilement influençable et d’une grande maturité. Une femme moderne que j’ai admirée avec beaucoup de respect au fil des pages de cet excellent roman jeunesse.

La Divine de Gwladys Constant. Alice éditions, 2020. 140 pages. 12,00 euros. A partir de 13-14 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette









mercredi 11 mars 2020

Dracula - Georges Bess

Un petit billet express qui va aller droit au but : ce Dracula en BD est une incroyable adaptation du roman de Bram Stoker ! Incroyable de fidélité tant les personnages, la chronologie et les événements collent à l’original. Incroyable dans la restitution à la fois gothique, baroque et romantique de l’ambiance créée par Stoker. Incroyable aussi et surtout visuellement tant le travail de Georges Bess est à couper le souffle. Détails, cadrage, découpage, mise en scène, c’est d’une virtuosité folle !

Sans folklore kitsch, s’inspirant de expressionnisme allemand, le graphisme restitue toute l’angoisse, la peur et la folie qui traversent le récit. C’est dense, fouillé, précis et en même temps parfaitement fluide.

Chaque élément est travaillé à l’extrême, des décors aux costumes en passant par les attitudes, les visages et les représentations de la monstruosité du vampire. Et puis ce noir et blanc quoi ! Un noir et blanc d’une intensité et d’une profondeur phénoménales qui souligne à merveille les contrastes entre l’ombre et la lumière. Même les aspects sanguinolents de l’histoire sautent aux yeux sans la moindre trace de rouge, un vrai tour de force.

L’équilibre entre la fidélité à l’œuvre originale et une liberté formelle totale offre au final un résultat bluffant où la démonstration graphique ne cesse à aucun moment de rester au service du texte. Du très grand art !

Dracula de Georges Bess. Glénat, 2019. 208 pages. 25,50 euros.


PS : un grand merci et un gros bisou à celle qui a eu la gentillesse de glisser cet album sous mon sapin à Noël.



Toutes les BD de la semaine sont chez Stéphanie





















mardi 10 mars 2020

Soleil glacé - Séverine Vidal

En plein chagrin d’amour, Luce apprend le décès de son père. Un père qu’elle n’a pour ainsi dire pas connu et dont elle découvre la deuxième vie le jour de l’enterrement en voyant au cimetière sa maîtresse et ses deux enfants. Parmi eux il y a Pierrot, un demi-frère né à peine sept mois après elle. Pour l’étudiante le choc est rude, d’autant plus que Pierrot n’est pas tout à fait un garçon comme les autres. Souffrant du « X fragile », un syndrome génétique causant un retard cognitif, des difficultés de langage et des troubles du comportement, Pierrot passe ses semaines dans un foyer pour adultes handicapés. C’est là-bas que Luce va peu à peu apprendre à connaître ce frère tombé du ciel avec lequel elle va développer des affinités loin d’être évidentes à la base.

Je ne l’ai pas vu venir ce roman bouleversant qui a fait fondre mon cœur de glace en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je lis Séverine Vidal depuis des années et je suis scotché de constater à quel point son sens du récit ne cesse de progresser de livre en livre. Ici, elle a pris d’énormes risques. Risque de passer à côté du personnage de Pierrot, tellement difficile à mettre en scène avec crédibilité. Risque de laisser le lecteur regarder de loin son histoire en spectateur pas franchement concerné. Risque de sombrer dans le miel et la guimauve en donnant dans le sirupeux tire-larmes cucul la praline (rayez la mention inutile).

Il y a bien sûr Pierrot dans cette histoire mais il y a surtout Luce. Luce et sa colère, Luce et sa rage au ventre, Luce en guerre contre le monde entier qui va peu à peu sortir de l’ombre pour gagner la lumière. Une fille forte et fragile, à l’humour ravageur, débrouillarde, fonceuse, protectrice, à la fois pleine de doutes et de certitudes. Le duo qu'elle forme avec son frère fonctionne dans la mesure où il n’a rien d’un long fleuve tranquille, où sur leur chemin vont se mêler petites victoires et situations de crise, complicité naissante et besoin d’apprendre à se connaître. Ces deux-là ont vécu leur enfance en parallèle et doivent maintenant rattraper le temps perdu. Avec tout ce que cela implique d’aspérités, de moments d’incompréhension, de partage et de grâce.

Une pépite jeunesse indispensable, à lire d’urgence.

Soleil glacé de Séverine Vidal. Éditions Robert Laffont, 2020. 245 pages. 16,50 euros. A partir de 15 ans.




Une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette















vendredi 6 mars 2020

Le livre des départs - Velibor Colic

Quel plaisir de retrouver ce cher Velibor Colic ! Après son excellent Manuel d’exil en trente-cinq leçons, il remet le couvert pour nous narrer ses pérégrinations de réfugié politique bosniaque débarqué en France en 1992.

Une fois encore, le personnage détonne. Du haut de son mètre quatre-vingt-quinze et de ses 110 kilos, Velibor cherche à trouver sa place. De l’Alsace à la Bretagne en passant par Marseille, le Brésil, la Suède et un rapide retour au pays natal, d’un CDD à la médiathèque de Strasbourg à un job de déménageur en Allemagne en passant par une résidence d’auteurs de quelques mois et des ateliers d’écriture en maison d’arrêt, Velibor enchaîne les aventures. Professionnelles, personnelles et littéraires. Amoureux des mots, il publie son premier roman en français (le fabuleux Archanges) en 2008. Amoureux des femmes, il collectionne les aventures et les désillusions. Amoureux de la dive bouteille, il traîne ses savates dans les bars pour écouter du jazz et se frotter aux piliers de bistrots de chaque ville où il pose ses valises.

Inutile de vous dire que je suis fan d’un tel personnage. Ses saillies verbales sont un régal, comme son autodérision, son regard sans concession sur l’administration, son ironie mordante, sa façon bien à lui de ne jamais oublier son statut d’exilé et sa définition de ce qu’est un écrivain, à savoir « une sorte d’ivrogne illuminé, un vagabond anarchiste sans foi ni loi. »  Et quand une amie lui demande s’il pense que tous les écrivains sont forcément des ivrognes, il lui répond du tac au tac : « Non, seulement les meilleurs. »

De courts chapitres, beaucoup de digressions, quelques aphorismes bien sentis, un humour mêlé de désespoir, une réelle souffrance sous le vernis du burlesque, il n’en faut pas plus pour me faire succomber.

Comment ne pas aimer un auteur ayant pour références absolues Fante, Bukowski, Hemingway, Henry Miller et Emily Dickinson ?

Comment ne pas aimer un homme qui, à propos de son statut de migrant, déclare sans amertume mais avec lucidité : « L’exil est bipolaire. L’exil est une balance aussi. Mesurer le poids métaphysique de nos gains et de nos pertes. Comparer sans cesse. Inventer en même temps son passé et son avenir. Échanger la citoyenneté pour un statut. » Et sur ses difficultés à maîtriser le français à son arrivée de Bosnie : « Je suis étranger juste par mon incapacité à parler la belle langue française. Réduit, anéanti, retourné dans l’illettrisme. Et c’était effroyable. Un homme qui ne dit jamais rien, qui ne sait rien, et qui est pauvre de surcroît, passe forcément pour un idiot. Une ombre. »

Une ombre lumineuse dont chaque livre m’a enchanté. Et celui-ci ne déroge clairement pas à la règle.

Le livre des départs de Velibor Colic. Gallimard, 2020. 180 pages. 19,00 euros.








mercredi 4 mars 2020

Le chanteur perdu - Didier Tronchet

Ah, ce Jean ! Clairement le personnage de BD le plus attachant que j’ai rencontré depuis très longtemps (même si le Germano de Senso était pas mal dans son genre lui aussi). Imaginez un bibliothécaire qui fait un burn-out. Déjà, ça classe le bonhomme dans une catégorie à part. Imaginez que pendant sa convalescence, ledit bonhomme fasse le point sur sa vie sans relief et décide sur un coup de tête de retrouver un chanteur qui a marqué sa jeunesse, un chanteur ayant enregistré un seul disque et qui a disparu des radars juste après. Un chanteur des années 70 dont il doit être le seul et unique fan et qu’il compte bien retrouver, même s’il ne sait pas vraiment pourquoi.

Après cette entrée en matière, l’hameçon était  lancé, je me suis jeté dessus à pleine dents. Ferré, je n’ai pas pu lâcher l’album jusqu’à son terme, incapable d’abandonner Jean dans sa quête du chanteur perdu. Je l’ai donc suivi dans les rues de Morlaix, sur la plage de Berck et les falaises du Cap Gris-Nez, dans une hutte de la baie de Somme et un vieux troquet de Paris, jusqu’à l’île aux Nattes, un caillou de 3 km carrés au large de Madagascar. Avec lui j’ai rencontré une documentaliste à l’ancienne, un garagiste amateur de crêpes, la fille d’un pendu, un comique insomniaque, un ornithologue pas très observateur, un directeur d’hôpital pour enfants fier de son parcours et un Pierre Perret  toujours en forme malgré le poids des ans.

Jean mène son enquête au feeling, avançant au fil de découvertes et de déductions improbables, se demandant souvent ce qu’il est train de faire et ne sachant pas pourquoi il s’acharne autant. Il y a comme toujours chez Tronchet une profonde tendresse pour ses personnages, un rapport incessant à l’enfance et à la mémoire et une progression du récit de l’ombre vers la lumière. Progression non linéaire évidemment, ce brave Jean ne cessant de se tromper, d’échouer, d’avancer, de passer du découragement à l’euphorie et inversement.  C’est simple, c’est beau, c’est touchant, c’est drôle, mélancolique et plein de vie.

Un bijou d’album, ni plus ni moins.

Le chanteur perdu de Didier Tronchet. Dupuis, 2020. 168 pages. 23,00 euros.


PS : Le pire (ou le meilleur), c’est que le chanteur perdu existe vraiment. Didier Tronchet l’a retrouvé dans une petite île de Madagascar. Sa véritable histoire est racontée à la fin de l’album, photos à l’appui. Et sur le site www.tronchet.com il est possible d'écouter toutes les chansons citées dans le livre.





Les BD de la semaine sont aujourd'hui chez Noukette !














dimanche 1 mars 2020

Dans la gueule de l’ours - James A. McLaughlin

Traqué par un cartel mexicain, Rice Moore trouve refuge dans une réserve naturelle du fin fond des Appalaches. Engagé comme garde forestier, il découvre sur le territoire dont il a la charge des carcasses d’ours affreusement mutilées. Bien décidé à piéger les coupables, Rice doit faire face à l’hostilité d’une population locale ne voyant pas d’un bon œil ses velléités de justicier. Décidé à agir seul et à faire profil bas pour ne pas attirer l’attention sur lui et griller sa couverture, Rice met au point une stratégie qui, au final, pourrait lui coûter très cher.

Une lecture sympa mais pas transcendante. Une lecture de vacances parfaite, que j’ai eu plaisir à retrouver dès que l’occasion se présentait mais qui ne m’aura pas marqué plus que ça. La faute à des personnages sans relief qui n’ont pas attiré ma sympathie et à une intrigue partant un peu dans tous les sens, sans véritable point de force pour structurer l’ensemble. Reste le côté « nature writing » très présent, la beauté sauvage de la région des Appalaches extrêmement bien restituée et une vraie sensibilité pour la faune et la flore de ce décor exprimée au fil de superbes descriptions.

Les passages oniriques et les dérives hallucinées de Rice entrant en osmose avec l’environnement qu’il s’escrime à préserver m’ont laissé de marbre (je ne suis malheureusement pas un adepte de sylvothérapie, les câlins aux arbres, ce n’est pas mon truc) et j’avoue avoir suivi ses mésaventures de loin, ne me sentant pas vraiment concerné, ni par sa quête des braconniers ni par sa volonté d’échapper aux trafiquants mexicains. Dernier point négatif pour moi, le happy end final règle les problèmes trop facilement et sans convaincre.

Un roman noir aux accents ruraux typiques d’une frange de la littérature américaine actuelle très prisée des éditeurs français. Rondement mené mais sans surprise et sans véritable épaisseur, il ne se distingue nullement de la (sur)production actuelle dans ce domaine. Après, c’est un premier roman, je vais donc faire preuve d’indulgence et me dire que James A. McLaughlin reste un auteur à suivre.

Dans la gueule de l’ours de James A. McLaughlin (traduction de Brice Matthieussent). Rue de l’échiquier, 2019. 438 pages. 23,00 euros. 












mercredi 26 février 2020

Mojo Hand - Arnaud Floc’h

1926, dans les marais de Louisiane, après une tempête. Wilson Darbonne trouve un gamin de 2 ans endormi près d’un tronc d’arbre. Orphelin ou abandonné, l’enfant n’a aucune chance de survie, seul dans le bayou. Wilson le ramène chez lui et, au grand dam de sa femme, décide de le garder. Il faut dire que Wilson est noir et le bambin « blanc comme un ver ». Baptisé Bellerophon et surnommé Bello, l’enfant grandit auprès de Cleytus, le fils aveugle des Darbonne. Devenus des frères de cœur, les garçons vivent ensemble dans la cabane de la famille en pleine forêt, isolés du monde extérieur. Il faut dire que si on découvrait qu’un noir a « volé » un enfant blanc et l’a élevé comme l’un des siens, le châtiment pour Wilson serait terrible.

Au fil des années, Bello et Cleytus développent une passion commune pour la musique qui les pousse à sortir du bayou pour aller faire quelques concerts dans la ville la plus proche. Cleytus est rapidement considéré comme un virtuose de la guitare tandis que Bello se contente de l’accompagner au banjo. De plus, ce dernier constate qu’il n’est pas le bienvenu dans les bars noirs où ils se produisent. Peu à peu les relations entre les deux musiciens vont se distendre, au point de fissurer des liens qui semblaient pourtant indéfectibles.

Avec un tel postulat de départ, on imagine facilement la tragédie à venir. Deux « frères » de couleur différente dans la Louisiane des années 30-40 jouant de la musique ensemble, ça ne pouvait que tourner au  vinaigre et finir par un lynchage. Mais Arnaud Floch n’a pas choisi de mener son récit là où tout le monde l’attendait. La tragédie survient bien, pas la peine de cacher cette évidence, mais la tournure prise par les événements est vraiment inattendue. L’évolution des relations entre Bello et Cleytus est tortueuse, complexe. Chacun souffre à sa façon, chacun exprime sa souffrance à sa façon, et tous deux vont être emportés par leurs démons intérieurs.

Le dessinateur de l’excellent Emmett Till restitue une fois de plus à merveille l’ambiance  du Sud profond. La chaleur poisseuse du bayou, les chanteurs de blues au coin des rues ou dans les clubs, la misère qui a suivi la crise de 29 et la ségrégation partout présente offrent une plongée saisissante dans une époque particulièrement troublée. Une belle réussite !

Mojo Hand d’Arnaud Floc’h. Sarbacane, 2019. 112 pages. 19,50 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Moka








mardi 25 février 2020

Dans un brouillard de poche : Portraits au filtre des écrans - Thomas Scotto et Madeleine Pereira

Le sous-titre est bien  plus parlant que le titre je trouve. Ces « portraits au filtre des écrans » sont autant d’instantanés abordant la question de l’image, des écrans, de ces technologies qui envahissent nos vies. Il y a les images du journal télé qui font vivre les drames à distance et avec distance. Les selfies, les concerts passés le téléphone à la main et le bras levé pour capturer l’instant plutôt que le vivre intensément. Les sites de rencontre, les réseaux sociaux, les accros aux jeux en ligne. Les fake news, les tablettes et les consoles qui remplacent la nounou, les tweets du crétin américain ou le harcèlement virtuel, qui est bien réel. Autant de micro-nouvelles pour dire les ravages de cette société 2.0, des ravages bien moins dus aux outils technologiques eux-mêmes qu’aux usages que l’on en fait.

Les textes ne donnent pas dans l’argumentation véhémente, Thomas Scotto ne fonce pas tête baissée, il avance en finesse, croque des instants, des réflexions, des attitudes. Il varie les thèmes, les âges, les sexes et les discours. Chaque situation invite à la réflexion sans donner de leçon, expose un point de vue sans émettre de jugement.

Au final, les faits se suffisent à eux-mêmes, pas besoin d’enfiler de gros sabots pour faire passer le message. D’ailleurs le procès n’est pas uniquement à charge, la technologie a aussi ses atouts, ses avantages, ses bons côtés. Et « on ne doit pas refuser ce qui fera un plus grand futur commun. » Une pépite jeunesse aussi pertinente qu'intelligente. 

Dans un brouillard de poche : Portraits au filtre des écrans de Thomas Scotto (ill. Madeleine Pereira). Editions du Pourquoi pas ?, 2020. 80 pages. 9,50 euros. A partir de 14 ans.



Une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette














vendredi 21 février 2020

Tous les vivants - C.E. Morgan

L’univers d’Aloma et d’Orren se réduit à une ferme perdue au fin fond du Kentucky. Une ferme dont Orren a hérité après le décès de sa mère et de son frère dans un accident de voiture. Aloma y débarque pour vivre avec son compagnon dans un périmètre circonscrit à quelques hectares. Un champ de tabac, des vaches, des poules et une maison branlante. Orren se tue à la tâche et Aloma s’ennuie. Sa passion pour le piano lui permet de quitter plusieurs fois par semaine son triste foyer pour aller jouer dans l’église du coin. Le pasteur qui l’a engagée ne la laisse pas insensible et la jeune femme préfère passer du temps loin de la ferme et de celui qui, trop absorbé par son travail, lui accorde de moins en moins d’attention.

 Je ne connaissais rien de C.E Morgan au moment de me lancer dans ce premier roman. Je ne savais pas que son second roman, Le sport des rois, était paru l’an dernier et avait soulevé un enthousiasme quasi général. Du coup je suis parti sur une fausse piste. Je me suis dit que j’avais fait une mauvaise pioche, que Gallimard se mettait maintenant à imiter Harlequin, que le beau pasteur et la pauvre fille délaissée allaient finir par se tamponner allègrement dans l’allée centrale de l’église pendant que le soleil passant à travers les vitraux illuminerait leurs corps fiévreux de désir et que l’eau de rose dégoulinerait ensuite à chaque page jusqu’à me filer la nausée.

Et bien en fait pas du tout. Déjà parce qu’il n’y a pas de vitraux dans l’église mais surtout parce que l’histoire d’amour se joue bien entre Aloma et Orren. Avec tout ce que cela implique de difficultés entre une femme rêvant d’émancipation et un homme enfermé dans sa douleur depuis la perte des siens. Des êtres désaccordés au possible et pourtant viscéralement attachés l’un à l’autre qui peinent à exprimer leurs émotions.

C.E. Morgan ne donne pas dans le sentimentalisme. Elle brosse un portrait de femme touchant dans une Amérique rurale sclérosée par des siècles de patriarcat. La focalisation sur Aloma est totale, extrêmement intime. Du sacrifice pour Orren et son projet de vie sans avenir à l’éveil d’une conscience lui autorisant l’espoir de forcer les barreaux de cette prison à ciel ouvert où elle a accepté de se laisser enfermer, le chemin vers la liberté est tracé pas à pas. Solitude, frustration, désir ou colère, Aloma dévoile au fil du temps un tempérament complexe et bien moins docile que les apparences ne le laissent penser. 

Un très beau texte, tout en pudeur et en sensibilité.

Tous les vivants de C.E. Morgan (traduit de l’anglais par Mathilde Bach). Gallimard, 2020. 240 pages. 19,00 euros.







mercredi 19 février 2020

Bolchoi arena T2 : La somnambule - Boulet et Aseyn

Je vais faire court (pour une fois). Et je vais être honnête (pour une fois). Je n’ai rien compris. Pourtant j’avais aimé le tome 1, j’avais aimé l’ambiance, le concept, le dessin, même si je m’interrogeais sur le fait que ça risquait de partir dans tous les sens. Et bien c’est exactement le ressenti que j’ai eu dans ce deuxième volume. Pour rappel, le Bolchoï Arena est LE jeu en ligne le plus populaire du monde. Un univers sans limite dans lequel on pénètre en enfilant un casque de réalité virtuelle. Marje, étudiante en astrophysique, s’y fait rapidement remarquer et devient une cible pour les joueurs chevronnés ne supportant pas que l’on vienne marcher sur leurs platebandes. A la fin du tome précédent la jeune femme, coincée dans le Bolchoï après un incident majeur, risquait de ne jamais pouvoir revenir dans le monde réel.

J’en étais grosso modo resté là mais dès l’ouverture de cette suite, je me suis noyé sous le flot d'informations. Trop de personnages dans ce monde virtuel, trop d’implications géopolitiques, de conflits quasi ethniques, de risques terroristes, de dérives capitalistes et d’intérêts obscures dont on ne saisit pas bien les tenants et les aboutissants. Sans compter les nombreuses règles propres au Bolchoï Arena qui sont tellement spécifiques que je n'y ai rien pigé.

Je reste persuadé que les auteurs maîtrisent leur scénario et savent exactement où ils vont mais je ne suis pas parvenu à les suivre. J’ai l’impression d’avoir pénétré un monde d’initiés où le premier clampin venu ne voulant pas faire l’effort de saisir la complexité du propos serait exclu du jeu sans la moindre explication. Du coup j’ai lâché prise, j’ai lu sans comprendre, je me suis contenté de regarder les jolis combats spatiaux, les décors de space opera et les quelques retours à la réalité pendant lesquels j'ai eu la sensation (trompeuse) de reprendre pied.

C’est peut-être une BD réservée aux spécialistes, une BD pour joueurs en ligne chevronnés, pour amateurs de SF rompus aux imbroglios scénaristiques ou pour geek passionnés de Star Wars. Je ne suis malheureusement rien de tout ça et au final, j’ai lamentablement perdu la partie. Suite et fin dans le tome 3. Évidemment ce sera sans moi.

Bolchoi arena T2 : La somnambule de Boulet et Aseyn. Delcourt, 2020. 164 pages. 23,95 euros.


Mon avis sur le tome 1




Les BD de la semaine sont chez Stephie













mardi 18 février 2020

PLS - Joanne Richoux

« Il se passe un truc sale quand on grandit. Un voile de poussière qui ternit et complique les choses. »

Ce roman, il faut y aller d’une traite. Le lire comme on enlève un pansement depuis trop longtemps collé à la peau, en tirant d’un coup sec pour mettre la blessure à vif et lui permettre de cicatriser. Ce roman, il vaut mieux prendre une grande inspiration, un bon bol d’air avant de plonger dans son atmosphère étouffante. On y passe une soirée d’Halloween avec Sacha et sa sœur jumelle Angie. Ils sont chez eux, sans leurs parents, et la fête bat son plein. Une fête pleine d’excès pendant laquelle Sacha va traîner son spleen de pièce en pièce, s’enfonçant un peu plus dans ses ténèbres intérieures à chaque heure passée. Sa dérive l’amènera au bord du naufrage, jusqu’à l’annonce de l’aube et la venue d’une lumière porteuse d’espoir.

Un voyage au bout de la nuit dans l’esprit embrumé de Sacha. Un voyage au cœur de ses angoisses, de son mal-être. Le texte à la première personne sonne incroyablement juste. Sacha et son huis clos intime, son regard sur les autres, ses interrogations, ses rapprochements, ses envies, son désir, ses fêlures. Les corps se frôlent, les pulsions peinent à être contenues. Tout y passe, la haine, l’attirance, la répulsion, la quête de sens. C’est beau et triste comme une chanson d’Elliott Smith, ça dit avec des mots crus et sans retenue la solitude, la douleur de l’absence, la nécessité de s’abîmer pour oublier.

Sans en faire des tonnes, sans un mot de trop, Joanne Richoux signe un texte où se mêlent l’urgence, le désespoir, la culpabilité et l’indispensable besoin d’amour. Absolument bouleversant.

PLS de Joanne Richoux. Actes sud junior, 2020. 96 pages. 13,00 euros. A partir de 15 ans.




Pour la peine, je vous laisse avec Elliott Smith






Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette
















mercredi 12 février 2020

Visa Transit - Nicolas de Crécy

A peine majeurs en 1986, Nicolas de Crécy et son cousin Guy décident sur un coup de tête de traverser l’Europe à bord d’une Citroën Visa dans un état de délabrement avancé. Équipés du strict minimum (sacs de couchages, argent, papiers, appareil photo) et s’encombrant d’une bibliothèque en carton pleine de livres arrimée à la plage arrière, ils quittent la France et partent vers la Turquie. Italie, Yougoslavie, Bulgarie, la traversée s’annonce longue dans l’épave qui leur sert de véhicule mais les garçons s’en moquent, ils roulent à leur rythme, sans but ni objectif précis, sans se retourner ni se poser de questions.

Le récit n’est pas linéaire, l’alternance entre le présent du voyage et les souvenirs d’enfance (visite à la grand-mère, trajet de nuit dans la voiture familiale, vacances traumatisantes dans une colonie catho pure et dure) donne un rythme particulier à l’histoire. Trente ans après, difficile de restituer les faits avec précision. L’exercice de mémoire est forcément fragmentaire, sélectif. On dirait que seuls les bons souvenirs sont restés et que les moments de galère (sans doute nombreux étant donné les conditions du voyage) n’ont pas survécu à l’épreuve du temps. Le résultat est néanmoins cohérent et la lecture d’une grande fluidité.   

D’habitude, Nicolas De Crecy aime naviguer à la frontière du réalisme et du fantastique. Dans ce road trip autobiographique il privilégie pour la première fois le réel sur l’imaginaire afin de raconter ce qu’il lui est vraiment arrivé. Il s’autorise malgré tout quelques parenthèses surréalistes, faisant par exemple apparaître le poète Henri Michaux en motard casqué venant lui reprocher d’utiliser sans autorisation des citations issues de ses recueils. Niveau dessin, j’aime toujours autant sont trait énergique et plein de spontanéité, sa science du découpage et ses couleurs lumineuses.

Une plongée dans le passé qui m’a ramené à mes propres souvenirs des années 80. Une drôle d’époque, où le rideau de fer à l’Est n’était pas encore tombé, où les nuages radioactifs s’arrêtaient à la frontière, où la conduite se faisait sans GPS, les photos sans téléphone portable et la tenue du journal de bord des vacances sans réseaux sociaux. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître et pour lequel je garde une douce nostalgie. Fin du voyage dans le tome 2 à paraître cet automne. Inutile de vous dire que j’ai hâte d’y être.

Visa Transit de Nicolas de Crécy. Gallimard, 2019. 130 pages. 22,00 euros.


Un joli cadeau de Noël offert par ma chère Noukette. C'est chez elle que se retrouvent aujourd'hui les BD de la semaine.











mardi 11 février 2020

Sam de Bergerac - Sarah Turoche-Dromery

Etre le seul bon élève de la classe en français n’a pas que des avantages. Certes, ça évite à Sam les moqueries d’un prof impitoyable mais ça attire aussi l’attention de copains qui voudraient conquérir le cœur de leurs dulcinées avec des mots doux. Victor, son meilleur ami, est le premier à lui demander d’écrire une lettre d’amour pour la belle Julia. Le résultat est si convaincant que le secret ne tarde pas à s’ébruiter auprès des autres garçons de la classe. Contraint de gérer une correspondance amoureuse de plus en plus importante, Sam a du mal à faire face. Et jouer les cupidons pour d’autres que lui va peu à peu devenir une charge bien lourde à porter.

Un petit roman jeunesse plein de fraîcheur, drôle et aussi joliment troussé que les lettres de Sam. Notre pauvre écrivain public est trop gentil pour refuser, ce qui le met forcément dans l’embarras. Heureusement sa grande sœur veille et remet à leur place les « clients » devenant de plus en plus exigeants. Et puis, même s’il n’ose l’avouer que du bout des lèvres, ce cher Sam prend beaucoup de plaisir à les écrire, ces lettres.

La référence à Cyrano n’est abordée qu’en surface, ce qui évite de perdre en route des lecteurs ne connaissant pas la pièce d’Edmond Rostand. Dans un bel hommage à la langue française, Sarah Turoche-Dromery met en exergue,  sans lourdeur et avec une infinie délicatesse, à la fois le pouvoir des mots, la force de l’écriture et le charme de la correspondance « à l’ancienne ».  Cerise sur le gâteau, la fin, délicieusement inattendue, vient conclure les choses en beauté. Une pépite sans fausse note !

Sam de Bergerac de Sarah Turoche-Dromery. Editions Thierry Magnier, 2019. 135 pages. 7,40 euros. A partir de 9-10 ans.















vendredi 7 février 2020

Magnolias - Florent Oiseau

Je suis la carrière littéraire de Florent Oiseau depuis ses débuts, ce qui n’a rien d’un exploit vu qu’il n’a publié que trois romans. J’aime son univers et ses personnages de losers lymphatiques et désabusés, sa façon de dépeindre des vies de célibataires de banlieue ou de province dans lesquelles, au mieux, il ne se passe pas grand-chose et au pire, il ne se passe rien.

Alain ne déroge pas à la règle. Ce quadra vivote dans une petite ville sans charme. Il glande toute la journée, visite régulièrement la camionnette de la seule prostituée du coin, roule dans une Renault fuego de 1984 et dresse dans un carnet une liste de noms de poneys. Il se verrait bien acteur mais sans réseau (et sans volonté de faire le moindre effort), sa carrière ne décolle pas d’un pouce. Alain est un mou du genou sans ambition, un oisif assumé dont la seule obligation de la semaine consiste à se rendre chaque dimanche aux Magnolias, la maison de retraite où sa grand-mère gâteuse se morfond en attendant de pousser son dernier souffle.

A lire le court et bien incomplet résumé ci-dessus on pourrait se dire que la lecture va vite tourner au plombant version XXL. Et bien pas du tout. Parce que l’auteur de « Je vais m’y mettre » apporte de la lumière dans ce tableau grisâtre. Avec un antihéros totalement à l’ouest évidemment mais également avec des personnages secondaires tous plus improbables les uns que les autres, de Rosie la fille de joie à Rico l’excentrique meilleur copain d’Alain en passant par Michel, le tonton dépressif. Le récit devient réjouissant parce qu’il est décalé, porté par une poésie étrange, un humour souvent proche de l’absurde et des dialogues aussi drôles qu’improbables.

Il y a aussi quelques scènes inoubliables comme la cuite carabinée d'Alain et Michel ou le tournage surréaliste d’un téléfilm prévu pour passer sur TV Val de Loire dans lequel notre apprenti acteur va s’appliquer à endosser les habits d’un simple d’esprit tendance pédophile et s’attirer les félicitations du réalisateur :

- T’as un don pour jouer les cons. Souvent, dans ces rôles, les mecs forcent le trait. Toi t’es plein de justesse. On sent que c’est naturel.
- Merci.

Une fois encore, j’ai l’impression que Florent Oiseau a écrit un roman pour moi. Un roman plein de désillusion et d’autodérision, un roman plein de tendresse et de fantaisie contrebalancées par un regard sur le monde d’une lucidité et d’un pessimisme imparables, c’est un roman qui ne pouvait que me plaire.

Magnolias de Florent Oiseau. Allary, 2020. 220 pages. 17,90 euros.










mercredi 5 février 2020

La cour des miracles T2 : Vive la Reine ! - Stéphane Piatzszek et Julien Maffre

Paris, fin des années 1660. Alors que la misère ne cesse de s’étendre, le pouvoir s’attaque frontalement aux cours des miracles, ces quartiers tenus par les mendiants, détrousseurs et assassins de tous poils. Tandis qu’Anacréon, 84ème Roi des gueux, a été mis hors d'état de nuire par le lieutenant de police La Reynie, les troupes de Louis XIV multiplient les arrestations et rasent les taudis. La canaille de Paris, décapitée, doit se trouver un nouveau chef. Après bien des péripéties c’est La Marquise, fille d’Anacréon, qui est élue sous les hourras. La première Reine des gueux, décidée à défendre les siens coûte que coûte, va devoir entamer son règne en plein chaos.

Un deuxième tome bien plus mouvementé que le premier. Ce dernier constituait une entrée en matière avec l’indispensable présentation des différents protagonistes et les interactions entre chacun d’eux. Une fois ces bases posées, Stéphane Piatzszek et Julien Maffre lâchent les chevaux. Beaucoup d’action, aucun temps mort, des combats incessants, des duels sans merci et des retournements de situation inattendus balisent un récit de capes et d’épées ou les faits d’armes dominent les débats. Le parti pris est clairement assumé et la mécanique narrative fonctionne à merveille grâce à un enchaînement de rebondissements quasi permanent.

Graphiquement, ça claque. Julien Maffre compose des scènes de bataille d’une parfaite lisibilité malgré le nombre impressionnant d’individus présents dans chaque case. Les bas-fonds de la capitale et ses crasseux aux gueules improbables sont toujours aussi bien rendus et le contraste entre la lumière de Versailles et l’obscurité des ruelles malfamées offre des ambiances très marquées.

De la bonne BD populaire, dont la dimension historique annonce les événements qui se produiront un siècle plus tard. Monarchie déconnectée du quotidien et de la misère des petites gens, répression policière sanglante, puissants qui s’enrichissent toujours plus en affamant le peuple, les ingrédients de la révolution à venir sont déjà bien présents. L’album se conclut sur une pirouette inattendue et laisse augurer une suite palpitante. Vivement la conclusion de cette prometteuse trilogie !


La cour des miracles T2 : Vive la Reine ! de Stéphane Piatzszek et Julien Maffre. Soleil, 2020. 64 pages. 15,50 euros.


Mon avis sur le tome 1















mardi 4 février 2020

Confession sexuelle d’un anonyme russe

Drôle de texte. Cette autobiographie sexuelle anonyme fut envoyée par un ukrainien au psychologue anglais Havelock Hellis, considéré comme l’un des pères fondateurs de la sexologie. Ce dernier la publia en appendice du sixième tome de ses « Études de psychologie sexuelle ». Censé avoir été écrit directement en français en 1912 par un homme né dans les années 1870, ce témoignage est pour Ellis « un exemple d’expériences singulières et une preuve du mal que peut faire la perte ou la diminution, en matière sexuelle, du contrôle de soi. »

L’anonyme en question, fils unique d’une famille bourgeoise de Kiev, dresse le portrait de sa vie sexuelle de la petite enfance à l’âge adulte. Ce faisant, il décrit par le menu les nombreuses expériences ayant jalonné son parcours. Enfant naïf déniaisé par des fillettes à peine plus vieilles que lui mais bien plus dégourdies, il connaîtra au cours de son adolescence un nombre incalculable d’aventures, tant à l’école que pendant ses vacances à la campagne. En grandissant l’ingénu va côtoyer des femmes mûres, de la servante culbutée à la hussarde entre deux portes à la femme mariée délaissée par son époux en passant par des étudiantes toujours partantes pour une partie de jambes en l’air. Frénésie sexuelle de l’adolescence, chasteté absolue entre 20 et 32 ans, addiction à la masturbation, maladies vénériennes et fréquentation de jeunes filles pré-pubères après son installation en Italie, aucun événement n’est épargné au lecteur.

Loin du simple catalogage, son cheminement érotique donne moins dans la description suggestive que dans l’examen froid et psychologique de chaque expérience. Le résultat est surprenant, mêlant naïveté pleine de fraîcheur et analyses quasi-médicales. Le coït dans toute sa variété est décrit en grec ou en latin, chaque position devenant pour ainsi dire un objet d’étude scientifique.

Un texte aussi étonnant que dérangeant. La préciosité de l’écriture est en permanence contrebalancée par des visions extrêmement crues débordant de détails anatomiques d’une précision chirurgicale. Le témoignage n’a au final rien de croustillant, il sombre même dans le malsain à plusieurs reprises à cause de la lourde insistance sur la supposée précocité sexuelle des fillettes, surtout dans la dernière partie du récit lorsque le narrateur devenu adulte fréquente de beaucoup trop près des enfants d’une douzaine d’années. Beurk !

Une autobiographie sexuelle possédant certes des qualités littéraires evidentes mais dont le contenu m'a plus d'une fois mis mal à l'aise, c'est rien de le dire.

Confession sexuelle d’un anonyme russe. Allia, 2009. 160 pages.





Le premier mardi, c'est chez Stephie !





















mercredi 29 janvier 2020

Senso - Alfred

Un gars qui arrive avec six heures de retard à son hôtel après une galère de train, qui perd la réservation de sa chambre parce qu’il ne l’a pas confirmée et qui se rend compte que le vernissage de l’expo pour laquelle il s’est déplacée a en fait eu lieu la semaine précédente ne pouvait que me plaire. Germano n’a vraiment pas de bol. Le voilà en fin de journée, prêt à passer la nuit sur une banquette devant la réception alors qu’autour de lui tout le monde s’active pour le mariage dont la cérémonie va bientôt commencer dans le parc de l’hôtel. La chaleur écrasante annonce un orage tonitruant et le pauvre Germano erre comme une âme en peine.

Quelle est belle cette nuit blanche passée avec un loser aussi attachant ! Un anti-héros un peu à côté  de la plaque, maladroit, rêveur, sans ambition particulière. La balade nocturne de Germano l’amènera à faire une belle rencontre, de celles que l’on n’attend pas, dont on n’attend rien et qui se transforme, comme une évidence, en doux souvenir pour toute une vie. La belle rencontre de deux êtres à la dérive, qui se demandent ce qu’ils font là, dont on ne sait pas grand-chose et dont on ne saura rien de la suite de leur rencontre.

Sans effet de manche inutile Alfred déroule une partition dominée par un minimalisme graphique au charme fou. Comme son personnage il prend son temps, il musarde, il déambule, se laisse aller, joue des silences et souligne le calme apaisant de la nature.

Le récit dégage une atmosphère sensuelle et poétique au rythme syncopé, entre lenteur et légers coups d’accélérateur. Senso est une ode au lâcher prise et à l’instant présent, un album intimiste où l’introspection prend le goût et la douceur d’une chaude nuit été. Absolument délicieux.


Senso d’Alfred. Delcourt, 2019. 158 pages. 20,00 euros.

Un grand merci à Mo qui a eu la gentillesse de me faire ce beau cadeau à Noël.




















mercredi 22 janvier 2020

Payer la terre : Joe Sacco

Joe Sacco est parti en 2015 à la rencontre des Déné, un groupe culturel et linguistique auquel appartiennent des communautés peuplant les territoires du nord-ouest canadien depuis la nuit des temps. 45 000 personnes réparties sur une zone géographique aussi vaste que la France et l’Espagne réunies. Son but était de retracer l’histoire de ces territoires depuis l’arrivée des premiers colons et de dresser le portrait d’une communauté nomade vivant au cœur de la forêt qui a été peu à peu « civilisée » et a perdu son « indigénéïté » en subissant une politique de colonisation d’une redoutable efficacité. Sous couvert d’éducation et de modernisme, l’homme blanc s’est accaparé des territoires dont les sols regorgent de ressources naturelles en spoliant  des populations locales historiquement propriétaires de ces terres. L’extraction du pétrole, la fracturation hydraulique pour exploiter le gaz de schiste et les mines d’or et de diamants rejetant des poussières toxiques ont des effets dramatiques sur l’environnement, sans compter le désastre du réchauffement climatique.

Le long chapitre consacré aux « pensionnats autochtones » est le point central du reportage. Ces pensionnats, dans lesquels ont été amenés des enfants enlevés de force à leur parents pendant 150 ans jusqu’au milieu des années 90, sont un exemple effroyable de l’acculturation de masse de tout un peuple. Au final, le gouvernement fédéral n’aura cessé d’effacer pendant des décennies chez près de 150 000 enfants les fondements de leur identité. Six mille sont morts à cause des mauvais traitements et le traumatisme subi par les autres a bouleversé en profondeur les racines sociales, culturelles et patrimoniales des premières nations des territoires du nord-ouest canadien. 

L’auteur de Palestine souligne également les divisions politiques entre clans, la perte de la solidarité qui était jusqu’alors le moteur de la communauté, les ravages de l’alcool, les violences familiales, le taux de suicide bien plus élevé que n’importe où ailleurs au Canada ou encore la misère « entretenue » par une aide sociale qui enferme les peuples autochtones dans une dépendance vis-à-vis de l’administration et leur retire toute aspiration à l’autonomie.

Un album au propos complexe, exigeant, éclairant et surtout passionnant. Sacco est le maître du reportage en BD. Sa façon de prendre à bras le corps un sujet et de l’exploiter dans toutes ses dimensions est absolument unique. Sa rigueur associée à sa capacité à confronter les points de vue ainsi que sa volonté de mettre en avant un matériau brut mêlant faits et témoignages sans émettre le moindre jugement aboutit à un résultat d’une profondeur de réflexion inégalée, en tout cas dans un média tel que la bande dessinée.

Payer la terre de Joe Sacco. Futuropolis, 2020. 270 pages. 26,00 euros.












mardi 21 janvier 2020

Météore - Antoine Dole

« J’étais une fille, et le reste du monde ne cessait de me répéter que j’étais un garçon. »

On l’a frappée. On l’a giflée. On lui a craché au visage. On lui a même jeté une brique entre les omoplates. Chaque fois qu’elle sort, elle s’expose au mépris, à la haine, à la colère. Tête baissée, elle a fui. Les regards, elle les a subis. Les coups, elle les a encaissés. Les insultes, elle les a prises de plein fouet. La haine, elle a vécue avec depuis longtemps. Avant la haine des autres, elle se haïssait elle-même, son corps et son esprit solidaires pour la mettre à terre, pour l’enfoncer plus bas que terre. « Tous ces barreaux d’os et de cartilage, ces murs de chair et de peau qui vous séquestrent depuis l’enfance. »

Sara a toujours eu l’impression que son corps était un obstacle. Ce corps de garçon, elle ne pouvait le faire sien, il ne faisait que l’emmener loin du chemin à pendre, elle en était prisonnière. « Victime d’une erreur. Si j’étais une fille dans mon cœur, alors pourquoi mon corps était celui d’un garçon ? »

Née garçon alors qu’elle se sait être une fille depuis son plus jeune âge, Sara a grandi dans une chrysalide impossible à briser. Aujourd’hui pourtant elle veut entamer sa métamorphose. Malgré le regard des autres, malgré les coups, les crachats et les insultes. S’accepter enfin, s’ouvrir au monde sans se soucier des cases où on voudrait l’enfermer et la laisser souffrir, refuser la norme pour s’épanouir, s’offrir un vaste champ de possibles sans barrières pour la retenir.

Un monologue d’une puissance et d’une beauté sidérantes qui, au-delà de la question des transgenres, célèbre la féminité dans toute sa force et sa fragilité. La voix de Sara gagne en assurance au fil des pages et balaie peu à peu les doutes et les douloureux souvenirs. Sara s’assume et plus rien ni personne ne pourra empêcher sa transformation, plus rien ni personne ne pourra l’empêcher de quitter l’obscurité pour s’épanouir dans la lumière.
« Car à présent, j’ai accepté d’exister.
 J’ai accepté de vivre. 
C’est le cadeau que je me suis fait. 
Être moi. »

Une claque magistrale. Assurément le plus beau roman d’Antoine Dole.

Météore d’Antoine Dole. Actes Sud junior, 2020. 80 pages. 9,80 euros. A partir de 15 ans.



Une incontournable pépite jeunesse que j'ai le plaisir de partager avec Noukette et Pépita 



















jeudi 16 janvier 2020

Paul à la maison - Michel Rabagliati

Montréal, 2012. Paul n’a pas la grande forme, c’est le moins qu’on puisse dire. A 51 ans, son monde ne tourne plus rond. Sa femme l’a quitté, sa fille s’apprête à partir s’installer à Londres et sa mère, qui refuse de soigner son cancer, n’en a plus pour très longtemps.

Paul déprime. Le cheveu se fait rare, le ventre pousse tout seul, les muscles se flétrissent et une apnée du sommeil l’oblige à dormir appareillé. Sa psy lui conseille de s’inscrire sur un site de rencontres et de faire du sport, il s’exécute sans enthousiasme avant de bien vite lâcher l’affaire. Dans sa grande maison avec son petit chien pour unique compagnie, les soirées sont longues. Il continue à dessiner mais l’entrain n’est plus vraiment là. Et quand il se rend dans une école pour un échange avec des élèves, il constate que les gamins se fichent éperdument de son statut d’auteur de BD. Bref, rien ne va plus.

Ça aurait pu être triste de voir ce cher Paul en plein coup de mou, ça aurait pu être déprimant de le voir déprimer mais Michel Rabagliati a trop de talent et de finesse pour laisser son alter ego de papier devenir un pleurnicheur qui s’apitoie sur son sort. Paul traîne son blues sans se plaindre, avec le recul et l’autodérision qui le caractérise. Surtout, Paul reste un contemplatif. Il regarde son jardin dépérir autant que lui, scrute ses congénères accro aux écrans, admire un drôle de héron immobile sur une pierre au bord de l’eau ou se demande ce que peut bien faire chaque soir son voisin d’en face septuagénaire, qui sort de chez lui un cigare à la bouche et fourre un sac de sport dans le coffre sa voiture avant de disparaître pour la nuit.

C’est tendre, poétique et drôle, tout en émotion contenue. C’est le portrait d’un quinqua lucide sur son état et sur celui du monde qui l’entoure, d’un homme conscient qu’il ne va pas vers le beau et qu’il va devoir faire avec. Un album touchant, subtil, traversé par une mélancolie qui ne sombre jamais dans la neurasthénie. Une réussite de plus pour cette indispensable série dont les neuf tomes ne souffrent à l'évidence d’aucune fausse note.

Paul à la maison de Michel Rabagliati. La Pastèque, 2020. 200 pages. 25,00 euros.