mardi 11 décembre 2018

Mille et une miettes - Thomas Scotto et Madeleine Peirera

« Daoud, Peut-être que je vais mettre les pieds dans le plat mais c'est pas rien que tu sois chez nous. Maman demande pas mais, moi, j'aimerais vraiment savoir d'où tu viens. T'es pas chinois, t'es pas indien, on est d'accord mais tu as toute une histoire que j'imagine même pas. Plein d'histoires par où t'es passé. Une famille ? Des copains ? Une amoureuse ? Un pays ? »

La première fois que Daoud a dormi chez Mila, elle n’était pas là. Comme chaque week-end, elle était à trois rues de l’appartement de sa mère, chez son père. Quand elle l’a vu dans le couloir, elle a eu tellement peur qu’elle a « hurlé pendant une éternité, le dos contre la porte de l’entrée. Bloquée. Piégée ». Heureusement sa maman est arrivée pour la calmer. Et lui expliquer que Daoud était accueilli clandestinement chez eux pour quelques temps, histoire de le protéger, de lui éviter la rue surtout. Et de finaliser son dossier de mineur isolé pour s’assurer qu’il puisse rester en France…

Un texte forcément engagé qui dit l’entraide et la fraternité. Un texte qui montre le point de vue d’une jeune fille de 12 ans se construisant un début de conscience politique et débordant d’empathie pour ce garçon venu d’ailleurs dont elle ne sait rien.

Pas simple pour Mila d’affronter le regard des camarades de classe venant à la maison et s’interrogeant sur la présence de cet « étranger ». Pas simple de défiler pour la première fois dans une manif pour les sans-papiers encadrée par les CRS. Pas simple de laisser Daoud sortir seul en se demandant si on va le revoir, s’il ne va pas finir par se faire arrêter. Pas simple de ne pas lui demander de raconter son histoire, son passé et son douloureux exil parce qu’on sait qu’il n’est pas encore prêt à en parler.

Il touchant ce texte. Plein d’incompréhension, de colère et de dignité face à la situation tragique des migrants. C’est aussi un bel hommage aux hommes et aux femmes qui luttent chaque jour pour leur venir en aide. Une leçon d’humanité, en toute simplicité.

Mille et une miettes de thomas Scotto (illustrations de Madeleine Peirera). Éditions du Pourquoi pas ?, 2018. 80 pages. 9,50 euros. A partir de 11 ans.















dimanche 9 décembre 2018

L’Herbe de fer - William Kennedy

Il a voulu noyer sa lâcheté dans la bouteille mais n’y est pas parvenu. Ancien joueur de baseball devenu clochard, Francis Phelan erre dans les rues d’Albany. Il vivote, trouve un petit boulot au cimetière, gagne quelques dollars en accompagnant un chiffonnier dans sa tournée. Il fréquente les foyers, côtoie les laissés pour compte de la grande dépression. En cette fin du mois d’octobre 1938, alors que la toussaint approche à grand pas, Francis croise les fantômes de ceux qu’il a fait souffrir. A commencé par son nourrisson de fils dont il a causé la mort en le laissant tomber sur le carrelage vingt ans plus tôt alors qu’il changeait sa couche. Accompagné de Rudy le simple d’esprit et d’Helen, avec qui il a une relation compliquée, Francis tente de reprendre le dessus en sachant que la rechute le guette à chaque coin de rue.

Un grand roman américain dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, lauréat du National Book Award 1983 et du prix Pulitzer 1984, adapté au cinéma en 1987 avec Jack Nicholson et Meryl Streep dans les rôles principaux, rien que ça !

Un grand roman de la grande dépression mêlant le réalisme crasse du quotidien des clochards et les apparitions spectrales des âmes blessées par le comportement de Francis. Le résultat est surprenant, à la fois drôle, sordide, poétique, cruel. La misère est dépeinte dans toute sa dureté, sans lyrisme ou apitoiement malvenus, et la galerie de personnages secondaires incroyablement marquante.

Francis n’est pas un héros. Ce n’est pas non plus un salaud, juste un homme traînant avec lui son passé, ses erreurs, ses lâchetés, et surtout sa culpabilité. C’est à cause d’elle que les fantômes lui apparaissent mais c’est aussi grâce à elle qu’il reste debout : « Au plus profond de lui-même, là où il pouvait pressentir une vérité qui échappait aux formules, il se disait : ma culpabilité est tout ce qui me reste. Si je perds cela, alors tout ce que j'aurais pu être, tout ce que j'aurais pu faire aura été en vain. »

Une quête de pardon et d’impossible rédemption d’une beauté crépusculaire dont l’infinie tristesse m’a brisé le cœur. J’ai évidemment adoré.

L’Herbe de fer de William Kennedy (traduit de l’anglais par Marie-Claire Pasquier). Belfond, 2018. 280 pages. 18,00 euros.






mercredi 5 décembre 2018

Bionique - Koren Shadmi

Victor, lycéen geek, timide et tête de turc, est fou amoureux de la belle Patricia qui l’ignore totalement. Renversée par une voiture, cette dernière revient en cours métamorphosée après une longue convalescence : désormais mi-femme, mi-robot, Patricia n’est plus du tout la même, tant moralement que physiquement. Soudain plus accessible aux yeux du jeune homme, elle se révèle imprévisible et encore plus dangereusement désirable…

Le précédent album de Koren Shadmi m’avait emballé. C’est donc avec plaisir et impatience que je me suis lancé dans ce pavé mélangeant SF et récit d’initiation. Le résultat est surprenant, ne cherchant pas à naviguer d’un genre à l’autre mais créant au contraire une alchimie aussi improbable que séduisante entre les aspects futuristes et la relation amoureuse ultra-réaliste de Victor et Patricia.

Un roman graphique d’une belle densité. Koren Shadmi prend le temps de développer les interactions entre les deux ados, de l’ignorance à l’attirance, de la douceur à la douleur, des illusions à la dure réalité. Les personnages sont extrêmement fouillés, les caractères s’expriment dans toute leur complexité et les rôles secondaires ne sont pas là pour faire de la figuration. Victor, au départ touchant de naïveté, mis à mal, ballotté, manquant de confiance en lui et ne possédant pas les codes propres au jeu de la séduction, s’affirme peu à peu, certes maladroitement, mais avec une persévérance qui finit par forcer l’admiration.

Incroyable de constater à quel point cette banale amourette de lycéens m’a passionné. Évidemment, ceux qui ont lu Le voyageur savent que Shadmi n’est pas du genre à céder aux tentations du feel-good gnangnan. La conclusion m’a certes paru un peu abrupte mais j’ai aimé y retrouver la noirceur et le pessimisme qui caractérisent son univers. Les histoires d’amour finissent mal en général et cette impossible histoire d’amour en particulier ne pouvait pas déroger à la règle.

Bionique de Koren Shadmi (traduit de l’anglais par Bérengère Orieux). Ici Même, 2018. 180 pages. 26,00 euros.





Les BD de la semaine sont chez Noukette 








mardi 4 décembre 2018

Mercredi c’est papi ! - Emmanuel Bourdier et Laurent Simon

Pour Simon chaque mercredi, c’est l’enfer ! L’enfer de devoir aller chez papi et mamie où il n’y a ni télé ni internet, juste « trois BD un peu moisies et rien que des champs de maïs autour de la maison ». Le mercredi Simon s’ennuie, les heures s’écoulent au ralenti, rien ne se passe. Jusqu’au jour où dans le jardin, Simon, une loupe à la main, demande à son grand-père quel était son métier avant de devenir papi. A partir de ce moment, chaque mercredi va devenir un enchantement, chaque mercredi papi va raconter une histoire sur sa vie d’avant. Et Simon va découvrir que « papi, c’est un peu comme un super jeu vidéo dans lequel tu ne sais jamais ce qui va se passer quand tu appuies sur start ».

Papi est aux fraises (« Etre aux fraises, c’est perdre la boule, avoir des courants d’air entre les deux oreilles, yoyoter du citron ») mais papi en a sous la pédale quand il s’agit de parler de ses histoires du passé. Et tant pis si tout est inventé, l’essentiel est ailleurs, papi fait rêver et est un remède magique contre l’ennui.

Un petit roman malicieux au ton léger et à l’humour piquant.  Une ode au pouvoir de l’imaginaire et à l’art de conter des histoires doublé d’un tendre hommage aux grands-parents qui, souvent, sont un phare pour leurs petits-enfants.

Mercredi c’est papi ! d’Emmanuel Bourdier et Laurent Simon. Flammarion jeunesse, 2018. 92 pages. 11,00 euros. A partir de 7-8 ans.


Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette