samedi 13 octobre 2018

Trois fois la fin du monde - Sophie Divry

Trois fois la fin du monde, comme les trois parties de ce roman étrange, atypique et plein de charme. Joseph Kamal en est le héros, un candide embarqué par son frère dans un braquage qui tourne mal. Emprisonné, Joseph découvre les horreurs de l’univers carcéral jusqu’au jour où une catastrophe nucléaire lui ouvre les portes de la liberté. Errant seul dans un monde déserté par ses congénères, il trouve refuge dans une ferme au fond des bois dont il va faire son domaine, avec un chat et un mouton pour seuls compagnons.

La première partie, « Le prisonnier », est étouffante. La seconde, « La catastrophe », le libère de ses chaînes. Et la troisième, de loin la plus longue, déplie son quotidien d’ermite, les avantages et les inconvénients d’une existence solitaire où la quête de nourriture et l’entretien du logis deviennent les uniques et indispensables (pré)occupations. 

Rien de révolutionnaire sur le fond dans cette fiction survivaliste lorgnant du coté de Robinson Crusoé mais sur la forme, Sophie Divry étonne. J’avais gardé d’elle le souvenir d’une écriture enlevée, drôle, débridée, et d’une narration un poil foutraque. Je la retrouve ici avec une intrigue extrêmement construite d’un surprenant classicisme et un style beaucoup plus académique malgré le mélange des points de vue (première et troisième personne) et l’utilisation de divers registres de langue.

La solitude est pour Joseph une renaissance, une occasion de remettre les compteurs à zéro, de se reconstruire. Et même si le désir de « l’autre » est présent, le dégoût de la nature humaine pousse notre Robinson à se persuader qu’il vaut définitivement mieux vivre seul que mal accompagné. Au final, c’est un vrai plaisir de partager ses questionnements sur son isolement et de traverser avec lui les épreuves et les saisons.

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry. Notabilia, 2018. 235 pages. 16,00 euros.






mercredi 10 octobre 2018

Sacha et Tomcrouz T2 : La cour du roi - Anaïs Halard et Bastien Quignon

Sacha et Tomcrouz, le retour ! Pour ceux qui ne les connaîtraient pas, Sacha est un enfant surdoué et Tomcrouz le chihuaha qu’il a reçu pour ses dix ans et qu’il a baptisé en hommage à l’idole de sa maman. Le problème avec Tomcrouz c’est qu’à chaque fois qu’il éternue sur un objet ancien son maître et lui sont transportés à l’époque de cet objet. Dans leur première aventure une fiole les avait emmenés chez les vikings, ici c’est une cuillère de Louis XIV qui va leur faire découvrir le quotidien de la cour du roi soleil.

Une série jeunesse sympa comme tout, qui allie humour, aventure et informations historico-scientifiques absolument véridiques. C’est ainsi que dans ce tome on découvre le rituel du dîner du roi, la médecine, l’hygiène, les conditions de vie du peuple et quelques anecdotes surprenantes, comme le fait que les gens dormaient assis pour éviter que le diable ne rentre dans leur corps. Il y a même une expérience réalisée par Sacha pour se sortir d’une situation difficile que l’on peut reproduire à la maison. Tous les éléments  « instructifs » n’arrivent pas comme des cheveux sur la soupe, ils prennent place naturellement dans le récit sans l’alourdir.

J’ai trouvé ce second tome plus rythmé, plus palpitant, mieux construit. Le dessin de Bastien Quignon, tout en souplesse et en vivacité, illustre parfaitement l’enchaînement des événements et ses superbes illustrations pleine-page offrent des respirations bienvenues au cœur d’une intrigue sans temps mort.

J’aime quand la suite d’une série me semble meilleure que ses débuts, j’y vois une progression des auteurs et une plus grande maîtrise de leurs personnages et de leur univers.

Un voyage dans le temps trépidant et instructif qui ravira à coups sûrs les petits lecteurs férus d’aventure et d’histoire.

Sacha et Tomcrouz T2 : La cour du roi d'Anaïs Halard et Bastien Quignon. Soleil, 2018. 88 pages. 16,95 euros. A partir de 8-9 ans.

Mon avis sur le tome 1





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mardi 9 octobre 2018

Papa est en bas - Sophie Adriansen

Le papa d’Olivia est arrivé en bas. Au rez-de-chaussée. Avant, sa chambre était à l’étage. Avant, il jouait au foot, il courait, il adorait les balades en forêt, il n’avait pas besoin de tenir la rampe de l’escalier pour monter les marches. Olivia a constaté cette évolution sans trop se poser de questions, au début du moins. Et puis l’évidence lui a sauté aux yeux : son papa avait un problème. Du coup elle a demandé des explications à sa mère, qui lui a tout avoué. Une maladie orpheline, dégénérative, inarrêtable. Et un quotidien chamboulé où la famille tente de tenir le cap dans la tempête. Sans nier la réalité, sans faire semblant de croire que tout va s’arranger, mais en essayant de prendre les choses comme elles viennent, sans se plaindre malgré les difficultés et l’inéluctable conclusion qui s’annonce…

Tellement difficile de parler de la maladie dans un roman jeunesse. Surtout d’une maladie incurable dont on connaît d’avance l’issue. Le risque est grand de sortir les mouchoirs, de verser des torrents de larmes, de crier à l’injustice. Sophie Adriansen n’a pas choisi ce chemin et c’est tant mieux. Son Olivia est une battante d’une étonnante maturité. Une jeube fille qui ne se voile pas la face mais parvient à faire face, avec pudeur et sans colère. Difficile de trouver le point d’équilibre, de montrer sa fragilité sans misérabilisme ni chercher à la rendre trop forte par rapport à la situation, au risque de la faire passer pour insensible.

Le trio familial est touchant de solidité dans l’adversité, la résignation se fondant dans une forme de sérénité apaisante. Un très beau texte, plein de vie, qui aborde à la fois la question de la maladie et du deuil avec une justesse et une sensibilité bouleversantes.

Papa est en bas de Sophie Adriansen. Nathan, 2018. 120 pages. 5,95 euros. A partir de 10 ans.





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mercredi 3 octobre 2018

Un automne à Beyrouth - Lisa Mandel

Invitée par une ONG au Liban pour faire un reportage dans un camp de réfugiés syriens à l’automne 2017, Lisa Mandel va y rester trois mois et tenir sur son blog le carnet de bord de son périple. Histoire, géopolitique, condition féminine, place de la communauté gay, classe dirigeante exploitant ses domestiques comme des esclaves, les sujets montrent à quel point le Liban est un pays aussi fascinant que compliqué.

L’air de rien je commence à être calé niveau carnet de voyage en BD. De Florent Chavouet à Julie Blanchin Fujita en passant par Emmanuel Lepage, Maïté Verjux, Benjamin Flao, Troubs ou Simon Hureau, j’en ai parcouru des kilomètres autour du monde. Si je devais classer celui-ci, je ne le mettrais malheureusement pas en haut de la pile, loin s’en faut. A vrai dire rien ne m’a plus dans cet album regroupant des pages prépubliées sur le site du Monde.

Trop autocentré, survolant les sujets, anecdotique, trop bavard… le propos n’a rien de passionnant. Quelques traits d’humour et d’autodérision font sourire mais je dois dire que deux jours après ma lecture il ne m’en reste pas grand-chose. J’aime beaucoup ce que fait Lisa Mandel pourtant, son travail de coéditrice de la collection Sociorama par exemple est remarquable (je vous conseille d’ailleurs chaudement sa Fabrique pornographique) mais là, rien à faire, je n’ai pas accroché du début à la fin.

Il faut dire que graphiquement, le dépaysement n’est pas au rendez-vous. Le dessin tient plus du crayonné brouillon torché à l'arrache que du croquis léché et l’absence de décor pose quand même un vrai problème dans un carnet de voyage ! La forme en elle-même, idéale pour une publication sur un blog, perd de son attrait et de sa force dans un ouvrage papier. Le manque de liant saute aux yeux, on passe trop souvent du coq à l’âne, sans compter les virages hors sujet. Que vient par exemple faire un chapitre entier sur le salon du livre de Francfort dans un récit consacré au Liban ? Surtout quand ce chapitre se résume à une quête de téléphone portable oublié au restaurant.

Bref, cet automne à Beyrouth ne me laissera pas un souvenir impérissable, voire pas de souvenir du tout, ce qui est encore pire. Je constate une fois de plus que le passage de billets de blog dessinés au format papier est rarement une bonne idée et que le résultat est encore plus rarement convaincant. Dommage.

Un automne à Beyrouth de Lisa Mandel. Delcourt, 2018. 112 pages. 14,50 euros.




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mardi 2 octobre 2018

Ce soir je le fais / Ce soir je le quitte - Cathy Ytak

C’est une soirée entre ados comme tant d’autres. L’alcool, la musique, les hormones en surchauffe. Simon se prépare à y aller avec enthousiasme, persuadé qu’il va y connaître sa première fois avec la jolie Méline. Sa meilleure amie Emma, l’hôte du jour, pense elle aussi qu’il va atteindre son but. D’ailleurs elle a changé les draps dans la chambre où les tourtereaux sont sensés passer la nuit. Pour Emma, la fête a également son importance. Ce soir elle est décidée à quitter Loïc. Entre eux il n’y a que le sexe qui compte. Et sans les sentiments, la jeune fille sait que cette relation ne la mènera nulle part. Il lui faut juste trouver le bon moment. Et espérer que Loïc va bien prendre la chose.

Je suis toujours bluffé par la facilité avec laquelle Cathy Ytak parvient à se mettre dans la peau des ados. Et dans leur tête, surtout. Elle dit l’intime avec une justesse et une pudeur qui forcent l’admiration. Sans langue de bois, elle pousse Simon et Emma dans leurs retranchements, soulève des interrogations existentielles typiques de cet âge où l’on tâtonne, où l’on se cherche, où l’on expérimente, entre petites défaites et grandes victoires, l’incertitude chevillée au corps. Ainsi Emma, consciente que Loïc est son premier mec, se demande si c’est le bon : « Qui c’est qui va me dire : arrête-toi là, t’auras pas mieux ? Et si c’était mieux ailleurs ? Qu’est-ce que j’en sais ? Rien. »

Le récit fonctionne en miroir dans une sorte de recto-verso où Simon et Emma prennent tour à tour la parole pour raconter leur soirée. Certains événements sont vécus en commun et même si les points de vue diffèrent, la chute les réunit et boucle magistralement la boucle. Un superbe texte, qui prouve s’il en était encore besoin que les élans du corps ne sont pas forcément ceux du cœur.

Ce soir je le fais / Ce soir je le quitte de Cathy Ytak. Rouergue, 2018. 65 pages. 8,50 euros. A partir de 14 ans.



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mercredi 26 septembre 2018

Noise T1 - Tetsuya Tsutsui

La campagne japonaise se vide peu à peu. L’exode rural ne laisse que des villages fantômes hantés par des vieillards attendant sagement la grande faucheuse. A Shishikari, l’espoir de renouveau est pourtant palpable depuis l’installation de Keita Izumi. Ce trentenaire a connu un vif succès en relançant la production d’une figue noire au goût délicieux. Le développement de son verger a permis à l’économie locale de repartir sur les chapeaux de roue, à tel point que la recherche de main d’œuvre est permanente. Mais le jour où un inconnu au comportement étrange propose ses services, tout dérape. Apprenant que l’homme est un assassin fraîchement sorti de prison, Keita refuse de l’engager. Lorsqu’il le voit de nouveau rôder près de son exploitation le lendemain et qu’il le surprend en train d’observer son ex-femme et sa fille, la peur et la colère le poussent à réagir de façon inconsidérée… 

Un manga à lire comme le premier épisode d’une série télé où se posent les bases d’une intrigue addictive. Rien de glauque, de morbide ni de sanguinolent, tout se passe ici dans les têtes (pour l’instant du moins). Je ne suis pas un grand lecteur de thriller (loin s’en faut !) mais il me semble que la trame de celui-ci ne brille pas par son originalité. Pour autant, la qualité est au rendez-vous de ce récit où des hommes sans histoire sont poussés dans leurs retranchements par la peur et l’angoisse. Il suffit parfois de l’arrivée d’un élément perturbateur pour faire vaciller la sérénité et l’équilibre d’une paisible communauté.

Au-delà des faits, Tetsuya Tsutsui fouille les recoins les plus sombres de la nature humaine. Il montre que sous des apparences tranquilles personne n’est à l’abri d’un écart de conduite. Dès lors les rôles se confondent ou s’inversent, les victimes ont tôt fait de basculer du côté des coupables. Et derrière les actes, les questions : Jusqu’où peut-on aller pour protéger les siens ? A quel moment s’autorise-t-on le droit de bafouer la loi ? Comment la simple méfiance peut se transformer en légitime défense ?

Aucune réponse dans ce premier tome mais autant d’hameçons lancés avec maestria pour ferrer un lecteur impatient de connaître la suite. Diaboliquement efficace !

Noise T1 de Tetsuya Tsutsui. Ki-oon, 2018. 190 pages. 7,90 euros.




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mardi 25 septembre 2018

À la belle étoile - Éric Sanvoisin

Pierrot est différent. Son handicap mental lui a valu un placement en institut spécialisé mais depuis qu’il a eu 18 ans il est revenu à la maison et ne fait rien de ses journées. Sa petite sœur Yaëlle lui propose un matin de l’accompagner à l’école, pour le sortir un peu et lui faire plaisir, depuis le temps qu’il rêve de voir une « vraie » école ! Seulement, quand les copines de sa sœur se moquent de lui, Pierrot s’enfuit. Dans le square où il s’arrête pour reprendre son souffle, il découvre une dame vivant dans son château en carton. Une dame qui va essayer de l’aider à rentrer chez lui…

Honnêtement j’ai eu peur. Le handicapé, la SDF, les bons sentiments qui risquaient de dégouliner à chaque page et rendre mes doigts collants de sucre et de miel, bonjour l’angoisse ! Heureusement, Éric Sanvoisin n’est pas un perdreau de l’année. Il a suffisamment de bouteille pour éviter les écueils d’une bienveillance caricaturale.

D’abord il choisit une narration tout sauf linéaire en offrant successivement, pour une même scène, les points de vue de Yaëlle, Pierrot et La Dame. Un choix formel intéressant pour  mettre en perspective le fait que chacun ressente différemment un événement vécu en commun. Ensuite, et c’est de loin le plus remarquable, il trouve les mots justes pour exprimer les pensées de Pierrot. Enfin, il a le bon goût de ne pas clore son histoire avec le happy-end attendu, un point aussi rare que positif, surtout en littérature jeunesse.

Un très joli texte, intelligemment mené et d’une touchante humanité.

À la belle étoile d’Éric Sanvoisin. Le muscadier, 2018. 76 pages. 9,50 euros. A partir de 12 ans.




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vendredi 21 septembre 2018

La générosité de la sirène - Denis Johnson

Denis Johnson cultive à merveille l’art de la chute. Pas la chute de ses nouvelles mais plutôt celle de ses personnages. Dans ce recueil sont présentées des histoires d’hommes simples, fragiles, perdus, loin des classiques portraits de mâles aux prises avec leur identité virile. Ainsi ce publicitaire constatant que son existence s’est écoulée trop vite et que le poids des ans commence à se faire sortir. Ou encore ce drogué en cure de désintoxication qui a « une douzaine d’hameçons dans le cœur », ce taulard imbibé de LSD, et ce poète obsédé par Elvis.

Ils sont là, en suspens, comme prêts à se dissoudre. Des âmes seules entourées de souvenirs, de fantômes. Et le lecteur de les accompagner avec une forme de retenue proche de la pudeur. Les découvrir sans les juger, sans chercher à les comprendre. J’ai aimé cette distance entre eux et moi, cette impression de les observer de loin avec attention, de partager des confidences qui ne m’étaient pas forcément destinées.

Décédé en 2017, Denis Johnson était admiré par ses pairs (Jonathan Franzen et Don DeLillo en tête) et considéré par les critiques comme un des auteurs les plus importants de sa génération. Dans ses nouvelles la filiation avec Carver saute aux yeux : même limpidité dans l’écriture, même minimalisme saisissant d’émotion. Mais Johnson y rajoute une touche de poésie, un soupçon de lyrisme, un trait d’humour. Surtout il porte sur le monde un regard désabusé d’une lucidité qui ne pouvait que me toucher en plein cœur.

La générosité de la sirène de Denis Johnson. Bourgois, 2018. 220 pages. 20,00 euros.









mercredi 19 septembre 2018

Kraken - Emiliano Pagani et Bruno Cannucciari

« Un petit village comme le nôtre est régi par des règles antiques qu’un homme de la ville ne peut pas saisir. »

Le village de pêcheurs se meurt. Les naufrages se multiplient, les enfants sont retrouvés noyés, le poisson a disparu, la conserverie tourne au ralenti. Pour les habitants, le Kraken est la source de tous les maux. Une créature fantastique, tapie dans l’ombre de l’océan, prête à frapper. Damien est le simplet du village. Enfant étrange, insaisissable, il est persuadé de pouvoir tuer le Kraken. Il débarque chez un présentateur télé célèbre pour son émission consacrée aux créatures des abysses afin de lui demander son aide. Ce dernier, une fois arrivé sur place, découvre des marins prisonniers de leurs peurs et de leurs coutumes. Il découvre aussi que les morts attribuées au Kraken cachent une vérité encore plus monstrueuse…

Un album poisseux, sombre, glauque, qui n’est pas sans rappeler le dernier roman de Philippe Claudel. Même enfermement d’une communauté sur ses certitudes obscurantistes, même cruauté, même esprit éclairé stigmatisé parce qu’il est « l’étranger », celui qui ne peut pas comprendre. Le message est clair : chez des populations repliées sur elles-mêmes les traditions ne font souvent que cultiver l’ignorance, les racines auxquelles ils s’attachent tiennent les gens cloués à leur terre. A travers la figure mythique du Kraken les auteurs dénoncent à la fois la bêtise des superstitions ancestrales et la destruction des ressources naturelles par l’exploitation de l’homme. Surtout, leur récit repose sur une question centrale : jusqu’où peut-on aller pour conjurer le mauvais sort ? 

Niveau dessin, le trait de l’italien Bruno Cannucciari est hyper expressif, proche du comics, porté par des couleurs vert de gris aussi tristes que les âmes des autochtones.

Une belle surprise, prenante, nerveuse, tendue, sans le moindre rayon de lumière. Clairement pas un album qui redonnera le moral à celles et ceux qui l’ont dans les chaussettes mais en ce qui me concerne ce genre d’ambiance me va comme un gant donc je me suis régalé. Et je ne suis apparemment pas le seul puisque ce Kraken vient de remporter le prix du meilleur album italien de l’année au festival de Rome.

Kraken d’Emiliano Pagani et Bruno Cannucciari. Soleil, 2018. 104 pages. 17,95 euros.




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mercredi 12 septembre 2018

Les Croques T1 : Tuer le temps - Léa Mazé

Céline et Colin sont jumeaux. Au collège, on se moque d’eux à cause de la profession de leurs parents. Il faut dire qu’il n’est pas tous les jours facile d’assumer le fait que ces derniers tiennent une entreprise de pompes funèbres. L’ambiance à la maison n’est déjà pas des plus joyeuses mais quand en plus on se fait traiter dans la cour de récré de croque-mort ou de croque-mitaine la coupe, bien pleine, a vite fait de déborder. Renvoyés de leur établissement après une bagarre, Céline et Colin sont chargés par leur père de nettoyer le cimetière accolé à la boutique familiale. Persuadés de s’ennuyer à mourir, les enfants ne se doutent pas qu’une inscription gravée sur une pierre tombale va les mener dans un sacré pétrin…

Ça aurait pu être une BD d’aventure jeunesse classique, genre chasse au trésor et rebondissements à gogo. Mais Léa Mazé la joue plus fine que cela. Elle prend d’abord le temps de nous présenter ses personnages, de décrire leur quotidien pas folichon. Les difficultés à l’école, les parents débordés qui ne leur accordent aucune attention, la complicité entre jumeaux qui n’exclut pas les conflits. Une fois l’univers posé et les caractères de chacun affirmés, elle peut développer son intrigue en se limitant aux prémices, histoire de faire monter la tension et de maintenir le suspens à son maximum.

Un plaisir de retrouver le trait caractéristique d’une dessinatrice découverte avec l’excellent Nora. Le choix des couleurs, l’ambiance mystérieuse et un poil flippante du cimetière associé à un duo d’enfants auquel le jeune lecteur peut facilement s’identifier sont autant d’ingrédients qui font mouche. Je ne m’étendrai pas sur la fin mais sachez juste que le premier tome de cette trilogie se conclut sur une scène qui ne peut que susciter l’émoi et une dévorante envie de connaître la suite. J’espère sincèrement qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps pour savoir comment Céline et Colin vont se sortir du guêpier dans lequel ils se sont fourrés !

Les Croques T1 : Tuer le temps de Léa Mazé. Les éditions de la Gouttière, 2018. 72 pages. 13,70 euros. A partir de 8-9 ans.




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lundi 10 septembre 2018

La vérité sort de la bouche du cheval - Meryem Alaoui

Jmiaa vit seule avec sa fille à Casablanca. Prostituée de son état, elle raconte son quotidien, des clients accueillis sans états d’âme aux soaps dont elle raffole, des cigarettes grillées à longueurs de journée aux verres descendus avec les « collègues », du mac qui la protège aux kilos en trop qu’elle promène sans complexe sous ses djellabas. Sa rencontre avec une cinéaste exilée au Pays-Bas et revenue au Maroc pour les repérages de son premier film va lui changer la vie. Des ruelles de Casa aux lumières de San Francisco, le voyage sera aussi dépaysant qu’haut en couleur.

Un roman plein de vie, porté par le monologue gouailleur d’une prostituée sans langue de bois. Le franc parler de Jmiaa décapera les oreilles chastes, autant les prévenir. Perso, je ne me suis jamais formalisé d’un excès de vulgarité en littérature, surtout lorsqu’il est amené avec un tel naturel.  Alors oui, chaque page déborde de salopes, de fils de pute, de connasses et de sales pédés. Tout le monde en prend pour son grade dans la bouche de cette matrone que la mauvaise foi n’étouffe pas. Jmiaa dit ce qu’elle pense. Des hommes et de leur patriarcat à vomir. Des femmes soumises parce qu’elles le veulent bien. De son absence de scrupules pour assumer le plus vieux métier du monde. De son ex-mari fumeur de haschisch. Et de ses clients bien sûr (« Mais au fond, tu te fous bien d’eux, de leur misère et de leur crasse. Parce que tu sais que c’est comme ça. Et sur cette terre, chacun son lot »).

Un beau portrait de femme forte et sans filtre, pourtant, à la longue, j’ai fini par me lasser. Les premières scènes dans le quartier sont fraîches et pétillantes mais assez vite la confession, oscillant entre aigreur, moquerie, agressivité un peu gratuite et considérations d’un intérêt somme toute relatif, finit par tourner à vide. Et puis cette conclusion digne d’un conte de fée est loin d’être ma tasse de thé, même si elle offre une jolie note d’espoir. Au final je sors de ce roman mitigé. Ravi d’avoir découvert une nouvelle voix qui ne prend pas de gants et en même temps pas totalement convaincu par le rythme et la tournure d’un récit s’essoufflant au fil des pages.

La vérité sort de la bouche du cheval de Meryem Alaoui. Gallimard,  2018. 260 pages. 21,00 euros.   

vendredi 7 septembre 2018

Ásta - Jon Kalman Stefansson

« Si tant est que ça l’ait été un jour, il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire, ou, comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça. Dès que notre premier souvenir s’ancre dans notre conscience, nous cessons de percevoir le monde et de penser linéairement, nous vivons tout autant dans les événements passés que dans le présent. »

Le message est clair, la vie d’Ásta ne sera pas racontée chronologiquement. D’ailleurs est-ce vraiment elle le personnage central de ce roman ? Elle en est évidemment un protagoniste principal mais c’est surtout son père Sigvaldi qui mène la danse des souvenirs. Depuis le trottoir sur lequel il vient de tomber du haut de son échelle, gisant sur le dos, incapable de se relever, le voila qui plonge dans son passé. Les années de bonheur avec Helga, la mère d’Ásta, avant qu’elle ne sombre dans un état proche de la folie et finisse par traîner sa carcasse d’alcoolique dans les rues de Reykjavik. L’enfance avec ce petit frère qu’il n’aura cessé de protéger, sa seconde épouse Sigrid, ses deux filles, dont l’une est morte et l’autre qu’il n’a pas eu le courage d’élever, l’exil d’Islande vers la Norvège et cette certitude au moment de faire le bilan : il n’aura donc pas assez aimé.

Ásta de son côté a grandi auprès d’une nourrice affectueuse. Après avoir cassé le nez d’un camarade de classe elle est condamnée à passer un été dans une ferme des fjords de l’ouest. Un été à la dure, en milieu hostile, où elle fera des rencontres inoubliables. Plus tard nous la retrouvons à Vienne, où elle étudie l’art. Tentative de suicide, internement en psychiatrie, Ásta navigue à vue, seule, livrée à elle-même, perdue.

Vous ne me ferez jamais dire du mal d’un roman de Jon Kalman Stefansson. Je suis pourtant un adepte du qui aime bien châtie bien mais avec lui c’est juste impossible. Un roman de Stefansson est pour moi un breuvage au goût unique, un élixir magique porté par la fabuleuse traduction d’Éric Boury. Avec lui je sais d’avance qu’entre les pages, les époques, les pays, les destins, les petits bonheurs et les grandes tragédies vont s’entremêlées. Je sais qu’avec ses personnages je vais partager des méditations « qui ne font qu’alourdir le voyage à travers la vie », que le récit sera charnel, âpre, poétique, lyrique. Je sais que je vais naviguer entre l’ombre et la lumière, que rien d’extraordinaire ne va se passer, que l’ampleur romanesque tiendra dans des petites choses du quotidien.

La fresque familiale de Sigvaldi, d’Ásta et d’Helga ne cesse de jouer avec les sentiments, ne cesse de s’interroger sur le sens de l’existence, ne cesse de nous démontrer qu’ « au bout du compte, nous finissons par perdre tout ce que nous avons gagné ».  J’aime cette lucidité, ce regard mélancolique sur le monde, cette route sinueuse tracée par chacun dans un environnement rude, une nature sans pitié. J’aime que l’on me rappelle à quel point le chemin d’une vie peut être laborieux et finit toujours dans une impasse. C’est sans doute pour cela que les romans de Stefansson et leur douloureuse humanité ne cesseront jamais de me faire chavirer.

Ásta de Jon Kalman Stefansson (traduit de l’Islandais par Éric Boury). Grsset, 2018. 496 pages. 23,00 euros.

Les avis de Fanny et Moka.





mercredi 5 septembre 2018

Les enquêtes de Nicolas Le Floch T1 : L’énigme des Blancs-Manteaux - Dobbs et Chaiko

Paris, lundi 5 février 1761. Nicolas Le Floch arrive de Bretagne pour entrer au service de Mr de Sartine, lieutenant général de police de la capitale et chef des affaires secrètes de Louis XV. Chargé d’enquêter sur la mystérieuse disparition du commissaire Lardin, Le Floch se plonge dans une sombre histoire mêlant adultère, corruption et affaire d’état.

Je ne connais Nicolas Le Floch que de nom. Je n’ai jamais lu un roman ni jamais vu un épisode de la série télé. Et ce n’était sans doute pas plus mal avant d’attaquer cette adaptation. Sans point de comparaison possible, j’ai pu me focaliser sur la BD et rien que la BD. Résultat, j’ai beaucoup apprécié l’atmosphère du Paris du 18ème, me baladant des bordels luxueux aux tavernes malfamées, des cellules sordides du Châtelet aux confortables maisons bourgeoises.

Après, le scénario est assez complexe, il faut de la concentration pour ne pas perdre le fil et s’emmêler les crayons devant la très large galerie de personnages. A ce titre la liste et la fonction de chaque protagoniste proposée au début de l’album (un peu comme la didascalie initiale d’une pièce de théâtre) est une judicieuse idée et je n’ai cessé de m’y référer tout au long de la lecture.

Impossible pour moi d’affirmer que cette adaptation du premier titre de la célèbre série de polars historiques de Jean-François Parot est fidèle à l’original. Ce que je peux dire par contre c’est que le résultat final est aussi agréable que prenant. Beaucoup de dialogues, beaucoup d’action, une reconstitution précise et documentée de l’époque, un dessin réaliste qui m’a rappelé l’univers graphique de L’épervier et Du Marquis d’Anaon, franchement le pari est réussi et je suis d’ores et déjà partant pour la suite.

Les enquêtes de Nicolas Le Floch T1 : L’énigme des Blancs-Manteaux de Dobbs et Chaiko. Robinson, 2018. 64 pages. 14,95 euros.



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samedi 1 septembre 2018

Dans la cage - Kevin Hardcastle

Daniel a bourlingué sur les rings clandestins de boxe et de free fight. Il était un combattant reconnu et admiré avant qu’une blessure à l’œil abrège sa carrière. Devenu père de famille, ce travailleur précaire peine à joindre les deux bouts. Pour améliorer l’ordinaire il rend quelques services musclés à Clayton, un caïd local qu’il connaît depuis l’enfance. Ne supportant plus les débordements de ce dernier, Daniel décide de couper les ponts. Une décision de bon sens qu’il va devoir payer au prix fort. Très, très fort…

Pas la peine de tourner autour du pot, j’ai trouvé beaucoup de défauts à ce roman. Des personnages à la psychologie peu fouillée auxquels j’ai eu du mal à accorder mon attention. Une écriture sans relief, parfois confuse dans la description des nombreuses scènes d’action. Un final  survitaminé qu’on voit venir de loin avec ses gros sabots et qui n’a d’autre but que d’en mettre plein la vue (bon, pas aussi excessif et ridicule que celui de Brasier noir mais il faut dire aussi que ce dernier avait mis la barre trop haute). Et surtout, surtout, une mise en scène de la violence proche de la complaisance, le plus souvent totalement gratuite. Pas pendant les combats dans la cage dont le réalisme participe naturellement à la dynamique de l’histoire mais plutôt pendant les passages relatant les exactions de Clayton et sa clique, qui croulent sous les détails sordides et n’apportent aucune valeur ajoutée au récit. Un seul aurait suffi pour faire comprendre au lecteur les atrocités dont ses gros durs étaient capables, pas la peine d’y revenir à de nombreuses reprises, si ce n’est pour pousser le curseur de la cruauté toujours un peu plus loin, gratuitement.

C’est vraiment la sensation très dérangeante qui m’a accompagné tout au long de ce roman. Pourtant je suis plutôt bon public pour ce genre de tragédie d’une infinie noirceur mais là, rien à faire, je suis passé à côté.

Dans la cage de Kevin Hardcastle (traduit de l’anglais par Janique Jouin). 352 pages. 22,00 euros.




jeudi 30 août 2018

L’ange de l’histoire - Rabih Alameddine

Assis dans la salle d’attente des urgences psy, Jacob le poète repense aux différents moments de son existence : son enfance au Caire dans un bordel où sa mère « travaillait », le retour sur sa terre natale du Liban où son père le mettra en pension chez les bonnes sœurs. Le crochet par Helsinki avant l’arrivée au États-Unis. San Francisco, la communauté gay, les fréquentations inoubliables et les ravages du sida…

L'épidémie a arraché à Jacob son amour, ses amis. Pendant qu’il attend de voir le psy, la Mort et le Diable discutent dans son salon. Le Malin lui parle, c’est la raison pour laquelle il veut se faire interner. Trop de solitude, trop de désespoir, trop besoin d’aide, Jacob n’en peut plus.

On alterne entre les souvenirs du poète, les discussions menées par la mort et le diable au sujet de son âme et le présent de sa soirée dans la salle des urgences de l’hôpital. Si Rabih Alameddine décrit avec justesse la communauté homosexuelle de San Francisco dévastée par le sida pendant les années 80, si le travail de mémoire de Jacob, fragmenté et douloureux, révèle une personnalité abîmée par la perte des êtres chers emportés par la maladie, je suis resté en dehors de ce texte. Seuls les chapitres parlant de l’enfance au Liban et au Caire sont touchants, le reste n’a fait que glisser sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard : aucun effet, aucune réaction.

Au final un roman original à la construction ambitieuse mais un roman loin d’être inoubliable, en ce qui me concerne du moins.

L’ange de l’histoire de Rabih Alameddine (traduit de l’anglais par Nicolas Richard). Les Escales, 2018. 390 pages. 21,90 euros.





mardi 28 août 2018

Ueno Park - Antoine Dole

Ayumi est une Hikikomori, une ado isolée qui n’a pas quitté sa chambre depuis deux ans, trois mois et vingt-neuf jours. Sora est adepte du travestissement. Fuko, condamnée par la leucémie, vit ses derniers instants dans un fauteuil roulant poussé par sa grande sœur. Natsuki est une escort girl pour vieux grigous libidineux. Haruto est venu à Tokyo avec sa mère après le tsunami de 2011. Daïsuké est un freeter, un jeune précaire vivant chez ses parents. Aïri, folle amoureuse d’une pop star, est persuadée que l’affection qu’elle porte à son idole est réciproque. A 16 ans, Nozomu est SDF. Ils sont huit. Adolescents. Isolés. A la marge. Ils ne se connaissent pas mais vont se retrouver le même jour dans un parc de Tokyo pour célébrer le Hanami (la fête des cerisiers en fleur).

Huit chapitres, huit voix, huit solitudes. Des fantômes que personnes ne voient mais qui, à leur façon, brisent les codes d’une société étouffante. Antoine Dole fait du Antoine Dole. C’est beau, ça gratte, ça vous sert les tripes. Et pour une fois c’est plus mélancolique que désespéré. Bien sûr il y a de la souffrance, une vraie douleur, mais il y a aussi dans le discours de chacun une surprenante lucidité doublée d’une réelle note d’espoir.

La symbolique de l’Hanami est évidemment très forte. Fête du renouveau par excellence, ce « moment de l’année où l’impossible se passe, et où des fleurs roses poussent sur des arbres à l’écorce noire » est pour tous les protagonistes l’occasion de se réinventer, de renaître, d’éclore. Ou, dans le cas de Fuko, de partir sereinement, apaisée.

J’ai apprécié de découvrir un Antoine Dole moins sombre, moins « jusqu’auboutiste » que dans ses romans précédents. Certes, il ne ménage pas ses personnages, et c’est tant mieux, mais il leur ouvre aussi une fenêtre vers un avenir où le chemin à suivre ne mène pas chacun au bord d’un précipice sans fond. Un superbe texte, plein de lumière malgré les tourments. 

Ueno Park d’Antoine Dole. Actes sud junior, 2018. 128 pages. 13,50 euros. A partir de 14 ans.



Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette !


dimanche 26 août 2018

Miss Sarajevo - Ingrid Thobois

Il y a une rare délicatesse dans l’écriture d’Ingrid Thobois. Sa langue d’une grande richesse ne donne jamais dans l’esbroufe et reste en permanence au service du récit sans se perdre dans un lyrisme de façade. Dans Miss Sarajevo, c’est avec beaucoup de sensibilité qu’elle dresse le portrait de Joaquim, un photographe de guerre ne s’étant jamais remis du suicide de sa sœur à l’adolescence. Au fil de chapitres alternant les époques, on le retrouve au moment du drame, puis quelques mois plus tard en 1993 au cœur de Sarajevo sous les bombes et enfin de nos jours, alors qu’il s’apprête à retourner dans sa ville natale de Rouen pour enterrer son père.

Un superbe texte qui touche à l’intime avec pudeur. Ma crainte initiale d’un mélo tire-larmes a vite été balayée par la finesse avec laquelle sont abordées les questions du deuil et du long chemin vers la résilience. En se rendant dans des pays en guerre, Joachim cherche à la fois à se confronter à la mort et à tirer un trait définitif sur une enfance sclérosée par un milieu bourgeois étouffant. Sa démarche allie la fuite en avant à une prise de risque aussi inconsidérée que volontaire.

Les épisodes se déroulant avant le suicide de la sœur montrent une figure paternelle froide et distante et une mère effacée qui, après la disparition de sa fille, va sombrer définitivement. Dans le train qui le ramène vers Rouen, Joaquim ouvre son douloureux coffre aux souvenirs. Lui le solitaire, l’âme endurcie par les horreurs vues à travers le monde, revient vers le lieu où le traumatisme à l’origine de tous ses maux s’est déroulé. Craignant rouvrir des plaies qu’il pensait avoir profondément enfouies, il va au contraire se frayer un chemin vers la lumière et l’apaisement.

Une plongée intérieure mélancolique tout en retenue d’une justesse bouleversante.     

Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois. Buchet-Chastel, 2018. 225 pages. 16,00 euros.


Une première découverte de la rentrée littéraire réussie et une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette.






jeudi 23 août 2018

Couleurs de l’incendie - Pierre Lemaitre

Deuxième volet de la trilogie ouverte avec Au-revoir là-haut, Couleurs de l’incendie s’attarde sur la trajectoire de Madeleine Péricourt au fil des années 30, où comment l’héritière de l’une des plus grandes fortunes de France est poussée à la ruine après le décès de son père par les manigances de son entourage et le geste fou commis par son fils le jour des funérailles de son grand-père.

Un plaisir de retrouver Pierre Lemaitre dans ce roman fleuve qui brosse, à travers les mésaventures de Madeleine, le portrait d’une Europe frappée par la crise économique et la montée du nazisme. L’intrigue mêle le monde des affaires, la politique, la presse et la haute bourgeoisie dans un tourbillon dont  personne ne sort indemne. Histoire d’une chute, d’un déclassement social mais surtout d’une impitoyable et machiavélique vengeance, ce feuilleton digne des plus belles heures de la littérature populaire joue parfaitement son rôle de page-turner addictif.

J’ai adoré la galerie de personnages, tous plus retors les uns que les autres, même s’il faut bien reconnaître que personne n’attire l’empathie dans ce panier de crabes (même Madeleine et son fils, pourtant victimes désignées au départ, ne font rien pour que l’on plaigne leur triste sort).

Une lecture de vacances idéale, plus divertissante qu’engagée sur le fond mais comment ne pas reconnaître les talents de conteur d’un Lemaitre tricotant son récit avec autant de maîtrise que de virtuosité, sans parler de sa capacité à restituer l’atmosphère d’une époque en ébullition. Inutile de préciser que je suis partant pour le dernier volet de la trilogie qui devrait se dérouler durant la seconde guerre mondiale.

Couleurs de l’incendie de Pierre Lemaitre. Albin Michel, 2018. 535 pages. 22,90 euros.

mardi 21 août 2018

À l’étroit - Isabelle Vouin

« On n’en veut pas de leur vie. Qu’on nous fiche la paix. Qu’on arrête de nous changer de maison comme des sacs depuis dix ans. On n’avait rien demandé. Même pas de naître. Naître pour quoi ? Pour rester là ? Au milieu du bordel ? Avec nos doudous dans les mains ? Les regarder s’agiter ? Crier ? Être écartelés ? Vivre pour n’avoir que des morceaux de vie. Une moitié de maison ? Une moitié de Maman ? Un échantillon de papa ? Des débris ? Jamais plus rien d’entier ? Et une valise. Toujours la valise. Notre roulotte. On l’a fait, on la défait, on la refait. Les habits mal séchés, les miettes, les peaux de banane séchées, les bonbons collés, ça finit par puer. »

Le temps d’un voyage entre Toulouse et Agen, sur l’autoroute, Greg n’en peut plus. Coincé entre sa belle-mère et les bagages, avec également son père, ses trois demi-sœurs et son frère dans l’habitacle, il fulmine. Une colère dirigée contre cette vie de famille recomposée qui lui sort par les yeux, contre ces vacances à venir qu’il va détester, contre sa petite copine dont il attend désespérément le SMS lui annonçant qu’elle n’est pas enceinte. Une colère qui ne cesse de gonfler,  jusqu’au moment où…

Un petit roman sous forme de monologue intérieur. Greg n’est pas perdu dans ses pensées, il ne s’éparpille pas, il reste concentré sur la situation présente, ses causes, ses conséquences et ce ressentiment qui le ronge, le dévore. Tout lui semble injuste et insupportable.

Certes, ses reproches sont légitimes, sa vision du statut d’enfant de divorcés en souffrance n’est pas discutable. Mais il devient facilement excessif et j’ai souvent eu envie de le secouer pour lui faire comprendre qu’il n’était pas le nombril du monde et que sa rancœur pourrait être formulée avec un minimum de recul.

Après, c’est toute la force de ce texte d’exprimer le ressenti d’un ado de 17 ans de façon brute, sans filtre, réaliste. Les mots sont durs, la modération n’a pas sa place quand un gamin de cet âge s’emporte. Et j’ai beaucoup aimé le final inattendu qui coupe court à ses ruminations et lui permet de remettre son mal-être en perspective avec beaucoup de finesse.

Court et percutant, voilà un petit roman parfait pour ouvrir une nouvelle saison de pépites jeunesse que j’aurai une fois encore le plaisir de partager chaque mardi avec ma chère Noukette.

À l’étroit d’Isabelle Vouin. Talents hauts, 2018. 60 pages. 7,00 euros. A partir de 13 ans.












jeudi 16 août 2018

Un nommé Peter Karras - George P. Pelecanos

J’ai dû lire une quinzaine de romans de Pelecanos. Tous à la suite ou presque. J’ai d’abord adoré, puis je me suis lassé. Toujours le même univers, toujours la même écriture, toujours les mêmes ressorts narratifs. Beaucoup trop de similitudes d’un titre à l’autre, comme si, après avoir trouvé la bonne formule, il se contentait de la reproduire à l’infini sans chercher à se renouveler. Des années que je ne l’avais pas lu, jusqu’à la semaine dernière où j’ai découvert dans ma pal un roman de sa meilleure période, celle se sa formidable trilogie sur la ville de Washington des années 70 (King Suckerman), 80 (Suave comme l’éternité) et 90 (Funky Guns). Un roman sorti en 1996 qui précède ces trois titres et qui est la pierre angulaire de ce que les critiques et les fans ont fini par appeler le « D.C. Quartet » (en référence au « L.A. Quartet » de James Ellroy).

Un nommé Peter Karras pose donc les fondations de la trilogie à venir et met en scène, comme son titre l’indique, le fameux Peter Karras, immigrant grec vivant dans un quartier populaire de la capitale américaine. Nous sommes en 1948, Karras est revenu miraculeusement indemne de la guerre du Pacifique et après avoir fricoté avec la pègre locale en compagnie de son meilleur ami italien, il travaille dans un petit restaurant tenu par un compatriote, Nick Stephanos.

 Pas la peine d’en dire plus, sachez juste que Pelecanos est à ici à son meilleur. Le scénariste de la série « The Wire » prend le temps de creuser la psychologie de ses personnages, il donne surtout à voir le Washington de l’après-guerre avec une précision quasi documentaire. Comme d’habitude, les dialogues foisonnent, comme d’habitude le personnage principal va peu à peu sombrer dans une forme d’autodestruction, comme d’habitude la musique est omniprésente, comme d’habitude les immigrants subissent les coups durs et comme d’habitude la tension ne cesse de monter jusqu’à l’explosion finale.

Pour ceux qui connaissent le bonhomme et ses origines grecques, pas besoin de vous faire un dessin, cet adepte de la tragédie ne ménage jamais ses personnages et d’emblée on sait que les choses vont mal tourner pour Karras. Il ne faut y voir aucune cruauté ni le moindre sadisme, c’est tout simplement l’aboutissement inéluctable et froidement réaliste d’une intrigue qui ne pouvait se conclure autrement.

Un roman noir urbain que j’ai dévoré d’une traite, dont l’écriture très visuelle et ultra-descriptive m’a permis une fois de plus d’arpenter en long en large et en travers les rues de Washington. Pelecanos est sans conteste l’écrivain emblématique de cette ville dont il dissèque avec lucidité et pessimisme l’évolution depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et si vous ne l’avez jamais lu, ce titre est parfait pour entrer de plain-pied dans son univers.

Un nommé Peter Karras de George P. Pelecanos. Points, 2001. 450 pages. 8,00 euros.






jeudi 19 juillet 2018

Brasier noir - Greg Iles

Accusé d’avoir euthanasié une infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960, le docteur Tom Cage refuse de répondre à la justice, se retranchant derrière le secret professionnel. Son fils, ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississipi, va tenter par tous les moyens de l’innocenter. Pour y parvenir, il va devoir se plonger dans le passé d’une communauté meurtrie par les crimes du Ku klux klan. Se faisant, il va remuer des souvenirs que bien peu de monde en ville souhaite voir remonter à la surface.

Quelle déception, mais quelle déception !  Il avait pourtant tout pour me plaire ce monumental pavé. D’abord avec son sujet au cœur des préoccupations d’une Amérique dans l’incapacité de solder les épisodes nauséabonds d’un passé toujours très présent, ensuite avec son traitement que j’imaginais fouillé (vu le nombre de pages !) et enfin avec son ambiance brûlante magnifiée par des personnages et des décors caractéristiques du Sud profond. Tout s’annonçait donc bien et pourtant, patatras !

Premier écueil, j’avais beau savoir que j’avais dans les mains le volume inaugural d’une trilogie, je ne pensais pas pour autant que la conclusion me laisserait à ce point sur ma faim. C’est simple, j’ai eu l’impression d’avoir été abandonné au milieu du gué et pour ainsi dire pas plus avancé qu’au premier chapitre. Après plus de 1000 pages quand même !

Deuxième gros souci, la question raciale n’est absolument pas le nerf de la guerre pour les protagonistes. Du moins pour ceux menant les investigations. Le maire veut juste sauver son père, sa future femme cherche la gloire et un éventuel Pulitzer, le journaliste d’investigation œuvrant depuis des décennies pour la vérité le fait en souvenir de son enfance, l’agent du FBI veut venger la mort de l’un de ses collègues, etc. Tous sont blancs et aucun d’eux, à aucun moment, n’agit pour la communauté noire. Leurs actions pour connaître la vérité ne sont guidées que par une histoire ou des intérêts personnels, absolument pas par de quelconques convictions politiques. C’est du moins l’impression qu’ils donnent et c’est plutôt gênant.

Troisième problème, l’écriture (ou la traduction) est d’une grande platitude. C’est simple, il n’y a quasiment que des dialogues entrecoupés de descriptions au ton journalistique. C’est rythmé et bien mené mais littérairement, ça ne vole pas haut. Bien sûr le suspens ne cesse de croître, la tension monte et on se prend au jeu mais ce genre de page-turner d’une redoutable efficacité privilégie la forme au détriment du fond, ce qui est bien dommage. La scène finale, digne d’un film d’action, cherche à en mettre plein la vue mais je l’ai trouvée aussi inutile qu’excessive, pour ne pas dire ridicule.

Pas grand chose à sauver donc, de mon point de vue du moins. Qu’un sujet aussi sensible soit traité à la manière d’un thriller jouant davantage sur la corde du « divertissement » que sur l’aspect social et sociétale me pose un vrai problème. Je me passerai sans regret du second tome et pour ce qui est d’éclairer « avec maestria la question raciale qui continue de hanter les États-Unis » (dixit la 4ème de couv), je préfère retourner vers le fabuleux Ernest J. Gaines.

Brasier noir de Greg Iles (traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet). Actes Sud, 2018. 1050 pages. 28,00 euros.




Une lecture qui valide ma participation au



lundi 16 juillet 2018

Ma chienne de vie - James Thurber

Vu le titre on pourrait penser à une autobiographie cradingue, poisseuse à souhait, de celles que j’apprécie particulièrement. Sauf que pas du tout. James Thurber, pilier du New Yorker, a publié ces nouvelles accompagnées de quelques illustrations dans les pages du magazine américain au milieu des années 30. Et loin de donner dans la dramaturgie, il offre à voir avec légèreté et loufoquerie sa jeunesse au sein d’un foyer pour le moins atypique de l’Ohio. A l’évidence le trait est forcé pour faire rire le lecteur et l’autobiographie selon Thurber ne cherche pas l’exactitude la plus sincère. Chaque nouvelle du recueil se lit un peu comme un sketch et permet de découvrir la vie d’une famille américaine moyenne par le petit bout de la lorgnette.

L’effondrement du lit paternel, la voiture à bout de souffle, le grand-père se croyant encore en pleine guerre de sécession, le chien à l’agressivité incontrôlable,  le cousin persuadé qu’il va cesser de respirer en s’endormant chaque nuit, les employées de maison excentriques, les années à la fac ou son statut de soldat réformé, Thurber profite de chaque anecdote pour en rajouter des tonnes . Un humour exubérant pour l’époque, sans doute un peu daté aujourd’hui et qui n’a pas toujours bien vieilli mais cette réédition d’un grand classique de l’entre deux guerres permet de découvrir un écrivain trop peu connu dans nos contrées et un illustrateur dont le style aussi naïf que minimaliste a fortement inspiré des dessinateurs tels que Charles Schultz ou Sempé.

D’ailleurs les éditions Wombat profitent de la publication de cette « Chienne de vie » pour ressortir « La dernière fleur », un conte graphique écologiste et pacifique de 1939 traduit par Albert Camus en 1952.



Ma chienne de vie de James Thurber (traduit de l’anglais par Jeanne Guyon). Wombat, 2018. 155 pages. 15,00 euros.

La dernière fleur de James Thurber (traduit de l’anglais par Albert Camus). Wombat, 2018. 112 pages. 15,00 euros.






mardi 10 juillet 2018

Des romans dessinés pour les plus jeunes

« Sami est un explorateur né ». Alors quand, le jour de ses sept ans, sa maman lui propose de partir en voyage, le petit garçon s’imagine déjà aller au bout du monde. Après avoir préparé ses bagages, effectué un long un trajet en car et être arrivé à l’hôtel, Sami l’aventurier s’interroge...

Partir, arriver, rêver, voir la mer et les bateaux. Regarder le ciel, les oiseaux et les étoiles des questions plein la tête. Avoir une maman toujours prête à y répondre et s’endormir heureux. Il en a de la chance Sami !

Le voyage au bord du monde de Sylvie Neeman et Barroux. Mango jeunesse, 2018. 55 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Ce matin Fanny constate une fois de plus que personne n’a pensé à lui préparer son petit déjeuner. Son père et sa mère sont devant leurs ordinateurs, sa grande sœur est vissée à son téléphone et son frère passe des heures aux toilettes avec sa tablette. A peine installée à la table de la cuisine, Fanny entend un grand boum. Après l’explosion, le silence de la maison l’inquiète. Tout le monde semble avoir disparu !

La jeune fille comprend rapidement que le problème semble venir de la boîte magique qui sert à recevoir internet. C’est elle qui a fait prisonnier les accros aux écrans. Pour les libérer, Fanny va devoir l’affronter...



Fanny et la boîte magique de Rachel Corenblit et Lisa Blumen. Mango jeunesse, 2018. 57 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Quand Timo constate que son arc a disparu, c’est la catastrophe. « L’idée même de passer une journée sans son arc lui paraît impossible ». Heureusement son chien Bob a tout vu et il sait qui a fait le coup. Grâce à son odorat Bob est certain de mener son maître jusqu’à l'arc.

Mais le chemin va être bien plus long que prévu. Et une fois arrivé à bon port, Timo ne va pas être au bout de ses surprises. Lui qui pensait laisser sa colère exploser va voir ses sentiments tout chamboulés en découvrant les motivations et les arguments du coupable…



Pêche à l’arc d’Anne Cortey et Benoît Perroud. Mango jeunesse, 2018. 53 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Une nouvelle collection de romans dessinés proposant aux jeunes lecteurs une passerelle entre l'album et le premier roman. Poésie, force de l'imaginaire ou grands espaces, les trois premiers titres offrent une appréciable diversité de thèmes et d'illustrations. Des ouvrages parfaits pour passer un été livresque entouré de personnages plus attachants les uns que les autres.



Une collection évidemment découverte avec Noukette.


Les pépites jeunesses partent en vacances, rendez-vous à la rentrée pour de nouvelles trouvailles partagées avec ma complice préférée.