jeudi 16 août 2018

Un nommé Peter Karras - George P. Pelecanos

J’ai dû lire une quinzaine de romans de Pelecanos. Tous à la suite ou presque. J’ai d’abord adoré, puis je me suis lassé. Toujours le même univers, toujours la même écriture, toujours les mêmes ressorts narratifs. Beaucoup trop de similitudes d’un titre à l’autre, comme si, après avoir trouvé la bonne formule, il se contentait de la reproduire à l’infini sans chercher à se renouveler. Des années que je ne l’avais pas lu, jusqu’à la semaine dernière où j’ai découvert dans ma pal un roman de sa meilleure période, celle se sa formidable trilogie sur la ville de Washington des années 70 (King Suckerman), 80 (Suave comme l’éternité) et 90 (Funky Guns). Un roman sorti en 1996 qui précède ces trois titres et qui est la pierre angulaire de ce que les critiques et les fans ont fini par appeler le « D.C. Quartet » (en référence au « L.A. Quartet » de James Ellroy).

Un nommé Peter Karras pose donc les fondations de la trilogie à venir et met en scène, comme son titre l’indique, le fameux Peter Karras, immigrant grec vivant dans un quartier populaire de la capitale américaine. Nous sommes en 1948, Karras est revenu miraculeusement indemne de la guerre du Pacifique et après avoir fricoté avec la pègre locale en compagnie de son meilleur ami italien, il travaille dans un petit restaurant tenu par un compatriote, Nick Stephanos.

 Pas la peine d’en dire plus, sachez juste que Pelecanos est à ici à son meilleur. Le scénariste de la série « The Wire » prend le temps de creuser la psychologie de ses personnages, il donne surtout à voir le Washington de l’après-guerre avec une précision quasi documentaire. Comme d’habitude, les dialogues foisonnent, comme d’habitude le personnage principal va peu à peu sombrer dans une forme d’autodestruction, comme d’habitude la musique est omniprésente, comme d’habitude les immigrants subissent les coups durs et comme d’habitude la tension ne cesse de monter jusqu’à l’explosion finale.

Pour ceux qui connaissent le bonhomme et ses origines grecques, pas besoin de vous faire un dessin, cet adepte de la tragédie ne ménage jamais ses personnages et d’emblée on sait que les choses vont mal tourner pour Karras. Il ne faut y voir aucune cruauté ni le moindre sadisme, c’est tout simplement l’aboutissement inéluctable et froidement réaliste d’une intrigue qui ne pouvait se conclure autrement.

Un roman noir urbain que j’ai dévoré d’une traite, dont l’écriture très visuelle et ultra-descriptive m’a permis une fois de plus d’arpenter en long en large et en travers les rues de Washington. Pelecanos est sans conteste l’écrivain emblématique de cette ville dont il dissèque avec lucidité et pessimisme l’évolution depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et si vous ne l’avez jamais lu, ce titre est parfait pour entrer de plain-pied dans son univers.

Un nommé Peter Karras de George P. Pelecanos. Points, 2001. 450 pages. 8,00 euros.






jeudi 19 juillet 2018

Brasier noir - Greg Iles

Accusé d’avoir euthanasié une infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960, le docteur Tom Cage refuse de répondre à la justice, se retranchant derrière le secret professionnel. Son fils, ancien procureur devenu maire de Natchez, Mississipi, va tenter par tous les moyens de l’innocenter. Pour y parvenir, il va devoir se plonger dans le passé d’une communauté meurtrie par les crimes du Ku klux klan. Se faisant, il va remuer des souvenirs que bien peu de monde en ville souhaite voir remonter à la surface.

Quelle déception, mais quelle déception !  Il avait pourtant tout pour me plaire ce monumental pavé. D’abord avec son sujet au cœur des préoccupations d’une Amérique dans l’incapacité de solder les épisodes nauséabonds d’un passé toujours très présent, ensuite avec son traitement que j’imaginais fouillé (vu le nombre de pages !) et enfin avec son ambiance brûlante magnifiée par des personnages et des décors caractéristiques du Sud profond. Tout s’annonçait donc bien et pourtant, patatras !

Premier écueil, j’avais beau savoir que j’avais dans les mains le volume inaugural d’une trilogie, je ne pensais pas pour autant que la conclusion me laisserait à ce point sur ma faim. C’est simple, j’ai eu l’impression d’avoir été abandonné au milieu du gué et pour ainsi dire pas plus avancé qu’au premier chapitre. Après plus de 1000 pages quand même !

Deuxième gros souci, la question raciale n’est absolument pas le nerf de la guerre pour les protagonistes. Du moins pour ceux menant les investigations. Le maire veut juste sauver son père, sa future femme cherche la gloire et un éventuel Pulitzer, le journaliste d’investigation œuvrant depuis des décennies pour la vérité le fait en souvenir de son enfance, l’agent du FBI veut venger la mort de l’un de ses collègues, etc. Tous sont blancs et aucun d’eux, à aucun moment, n’agit pour la communauté noire. Leurs actions pour connaître la vérité ne sont guidées que par une histoire ou des intérêts personnels, absolument pas par de quelconques convictions politiques. C’est du moins l’impression qu’ils donnent et c’est plutôt gênant.

Troisième problème, l’écriture (ou la traduction) est d’une grande platitude. C’est simple, il n’y a quasiment que des dialogues entrecoupés de descriptions au ton journalistique. C’est rythmé et bien mené mais littérairement, ça ne vole pas haut. Bien sûr le suspens ne cesse de croître, la tension monte et on se prend au jeu mais ce genre de page-turner d’une redoutable efficacité privilégie la forme au détriment du fond, ce qui est bien dommage. La scène finale, digne d’un film d’action, cherche à en mettre plein la vue mais je l’ai trouvée aussi inutile qu’excessive, pour ne pas dire ridicule.

Pas grand chose à sauver donc, de mon point de vue du moins. Qu’un sujet aussi sensible soit traité à la manière d’un thriller jouant davantage sur la corde du « divertissement » que sur l’aspect social et sociétale me pose un vrai problème. Je me passerai sans regret du second tome et pour ce qui est d’éclairer « avec maestria la question raciale qui continue de hanter les États-Unis » (dixit la 4ème de couv), je préfère retourner vers le fabuleux Ernest J. Gaines.

Brasier noir de Greg Iles (traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet). Actes Sud, 2018. 1050 pages. 28,00 euros.




Une lecture qui valide ma participation au



lundi 16 juillet 2018

Ma chienne de vie - James Thurber

Vu le titre on pourrait penser à une autobiographie cradingue, poisseuse à souhait, de celles que j’apprécie particulièrement. Sauf que pas du tout. James Thurber, pilier du New Yorker, a publié ces nouvelles accompagnées de quelques illustrations dans les pages du magazine américain au milieu des années 30. Et loin de donner dans la dramaturgie, il offre à voir avec légèreté et loufoquerie sa jeunesse au sein d’un foyer pour le moins atypique de l’Ohio. A l’évidence le trait est forcé pour faire rire le lecteur et l’autobiographie selon Thurber ne cherche pas l’exactitude la plus sincère. Chaque nouvelle du recueil se lit un peu comme un sketch et permet de découvrir la vie d’une famille américaine moyenne par le petit bout de la lorgnette.

L’effondrement du lit paternel, la voiture à bout de souffle, le grand-père se croyant encore en pleine guerre de sécession, le chien à l’agressivité incontrôlable,  le cousin persuadé qu’il va cesser de respirer en s’endormant chaque nuit, les employées de maison excentriques, les années à la fac ou son statut de soldat réformé, Thurber profite de chaque anecdote pour en rajouter des tonnes . Un humour exubérant pour l’époque, sans doute un peu daté aujourd’hui et qui n’a pas toujours bien vieilli mais cette réédition d’un grand classique de l’entre deux guerres permet de découvrir un écrivain trop peu connu dans nos contrées et un illustrateur dont le style aussi naïf que minimaliste a fortement inspiré des dessinateurs tels que Charles Schultz ou Sempé.

D’ailleurs les éditions Wombat profitent de la publication de cette « Chienne de vie » pour ressortir « La dernière fleur », un conte graphique écologiste et pacifique de 1939 traduit par Albert Camus en 1952.



Ma chienne de vie de James Thurber (traduit de l’anglais par Jeanne Guyon). Wombat, 2018. 155 pages. 15,00 euros.

La dernière fleur de James Thurber (traduit de l’anglais par Albert Camus). Wombat, 2018. 112 pages. 15,00 euros.






mardi 10 juillet 2018

Des romans dessinés pour les plus jeunes

« Sami est un explorateur né ». Alors quand, le jour de ses sept ans, sa maman lui propose de partir en voyage, le petit garçon s’imagine déjà aller au bout du monde. Après avoir préparé ses bagages, effectué un long un trajet en car et être arrivé à l’hôtel, Sami l’aventurier s’interroge...

Partir, arriver, rêver, voir la mer et les bateaux. Regarder le ciel, les oiseaux et les étoiles des questions plein la tête. Avoir une maman toujours prête à y répondre et s’endormir heureux. Il en a de la chance Sami !

Le voyage au bord du monde de Sylvie Neeman et Barroux. Mango jeunesse, 2018. 55 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Ce matin Fanny constate une fois de plus que personne n’a pensé à lui préparer son petit déjeuner. Son père et sa mère sont devant leurs ordinateurs, sa grande sœur est vissée à son téléphone et son frère passe des heures aux toilettes avec sa tablette. A peine installée à la table de la cuisine, Fanny entend un grand boum. Après l’explosion, le silence de la maison l’inquiète. Tout le monde semble avoir disparu !

La jeune fille comprend rapidement que le problème semble venir de la boîte magique qui sert à recevoir internet. C’est elle qui a fait prisonnier les accros aux écrans. Pour les libérer, Fanny va devoir l’affronter...



Fanny et la boîte magique de Rachel Corenblit et Lisa Blumen. Mango jeunesse, 2018. 57 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Quand Timo constate que son arc a disparu, c’est la catastrophe. « L’idée même de passer une journée sans son arc lui paraît impossible ». Heureusement son chien Bob a tout vu et il sait qui a fait le coup. Grâce à son odorat Bob est certain de mener son maître jusqu’à l'arc.

Mais le chemin va être bien plus long que prévu. Et une fois arrivé à bon port, Timo ne va pas être au bout de ses surprises. Lui qui pensait laisser sa colère exploser va voir ses sentiments tout chamboulés en découvrant les motivations et les arguments du coupable…



Pêche à l’arc d’Anne Cortey et Benoît Perroud. Mango jeunesse, 2018. 53 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Une nouvelle collection de romans dessinés proposant aux jeunes lecteurs une passerelle entre l'album et le premier roman. Poésie, force de l'imaginaire ou grands espaces, les trois premiers titres offrent une appréciable diversité de thèmes et d'illustrations. Des ouvrages parfaits pour passer un été livresque entouré de personnages plus attachants les uns que les autres.



Une collection évidemment découverte avec Noukette.


Les pépites jeunesses partent en vacances, rendez-vous à la rentrée pour de nouvelles trouvailles partagées avec ma complice préférée. 









dimanche 8 juillet 2018

Smith et Wesson - Alessandro Baricco

Smith et Wesson. Un duo qui fait penser aux fameux marchands d’armes. Sauf que pas du tout. On parle ici de Tom Smith et Jerry Wesson, qui se rencontrent pour la première fois en 1902, au bord des chutes du Niagara. Le premier est météorologue amateur, le second récupère les cadavres de suicidés dans les tourbillons des rapides. A leur duo va venir se greffer la jeune Rachel, journaliste débutante débarquant de San Francisco pour leur proposer de l’aider à se jeter à l’eau dans le but d’en mettre plein la vue à son rédacteur en chef. Les deux hommes, d’abord réticents, vont finir par accepter et par tout mettre en œuvre pour que l’expérience inédite imaginée par Rachel soit couronnée de succès.

Baricco peut se permettre de faire ce qu’il veut. On dirait qu’il a eu envie de se lancer un défi avec cette pièce en deux actes. Un défi consistant à écrire du théâtre qui se lirait comme un roman, à imaginer que l’on va faire couler sur scène des millions de litres d’eau, que le bruit sera tellement étourdissant que les acteurs devront hurler pour se faire entendre, que les décors seront aussi impressionnants que difficile à créer. Avouons-le, le lecteur se fiche un peu de cette machinerie folle. Il prend plaisir à découvrir cette histoire farfelue, il se délecte des savoureux dialogues, des passages proches de l’absurde, des personnages haut-en-couleur. Et il lit le texte comme un roman, sans imaginer une seconde assister à une représentation théâtrale.

Clairement, ce n’est pas le livre le plus profond et le plus puissant de Baricco. Je le vois surtout comme un divertissement, certes sans prétention, mais tout sauf bâclé. Après tout, il va de soi qu’un auteur aussi talentueux ne baisse jamais la garde, même quand il donne dans davantage de légèreté.
 
Smith et Wesson d’Alessandro Baricco. Gallimard, 2018. 156 pages. 16,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Noukette !






mercredi 4 juillet 2018

Max : les années 20 - Salvia Rubio et Ruben de Rincon

1921. Danseur émérite, groom et gigolo dans un palace de Barcelone, Max voit sa vie basculer le jour où il accepte un plan foireux proposé par un baron local de la pègre. Obligé de s’exiler loin de l’Espagne, le jeune homme s’engage dans la légion. Formé à la dure par un ancien officier de l’armée russe, Max participe à la sanglante guerre du Rif et sort gravement blessé du désert après de rudes combats. De retour en Catalogne, il comprend vite qu’il n’est pas le bienvenu et que s’il veut échapper à la vindicte de ses anciens amis, il n’a d’autre choix que de s’exiler à nouveau.

Max Costa est le personnage principal du roman d’Arturo Pérez-Reverte « Le tango de la vieille garde ». Cet album n’en est pas une adaptation mais plutôt un spin off expliquant comment le beau Max s’est retrouvé à bord d’un paquebot en route vers Buenos Aires au début du roman. Les auteurs, eux-mêmes espagnols, ont obtenu l’assentiment de Pérez-Reverte après lui avoir présenté leur projet consistant à imaginer la jeunesse d’un héros à l’existence pour le moins mouvementée.

Premier tome d’un dytique, cet album est porté par un dessin souple et nerveux aux couleurs chaudes et aux traits particulièrement modernes. Salvia Rubio et Ruben de Rincon offrent au lecteur une plongée dans le Barcelone des années 20 et font découvrir une ville sulfureuse où il ne faisait pas bon traîner la nuit dans certains estaminets et certaines ruelles obscures.

Une BD au classicisme old school traversée par le souffle chaud de l’aventure, qui vaut pour son contexte historique particulièrement  bien restitué et ses nombreuses péripéties ne laissant place à aucun temps mort. Simple, malin, efficace et aussi divertissant qu’instructif. J’attends déjà la suite avec impatience.

Max : les années 20 de Salvia Rubio et Ruben de Rincon. Éditions du Long Bec, 2018. 64 pages. 16,50 euros.




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mardi 3 juillet 2018

Lise et les hirondelles - Sophie Adriansen

Paris, 16 juillet 1942. Lise, 13 ans, assiste impuissante à l’arrestation de sa famille. Se précipitant au commissariat, elle apostrophe le policier de garde et parvient, après avoir montré une détermination sans faille, à obtenir la libération de ses deux petits frères. De retour chez eux, les enfants sont recueillis par leurs voisins. Commence alors pour Lise une existence régit par la peur de tomber entre les mains de l’occupant et l’insupportable absence de ses parents, dont elle est sans nouvelles.

Après le magnifique Max et les poissons Sophie Adriansen revient une fois de plus sur le sort des enfants victimes de la rafle du Vel d’Hiv. Inspiré de l’histoire vraie d’Hélène Zajdman, Lise et les hirondelles dresse le portrait d’une enfant traversant les années de guerre entre espoir et douleur sans jamais s’appesantir sur son sort. Lise a conscience de la difficulté de la situation. Au cours de vacances près de la mer elle se rend compte que les français ne peuvent pas tous être dignes de confiance. De retour à Paris elle subit les nombreuses privations touchant une grande partie de la population. Au fil des mois Lise grandit, elle garde un œil maternel sur ses frères, découvre l’amour dans les bras de Roger, chemine bon an mal à an jusqu’à la libération, consciente que la guerre lui « a confisqué des années irrattrapables, perdues à jamais ».

Un texte simple, touchant et instructif. Une façon intelligente d’entretenir le devoir de mémoire en découvrant une histoire et un personnage féminin dont le courage et l’abnégation ne pourront que susciter chez les jeunes lecteurs une admiration sans borne. Forcément indispensable.

Lise et les hirondelles de Sophie Adriansen. Nathan, 2018. 235 pages. 14,95 euros. A partir de 12 ans.



Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette






vendredi 29 juin 2018

En attendant Bukowski - Pascal Dessaint

Il y a celui qui pense à autre chose en pleine fellation, qui se retient parce qu’elle lui a dit qu’elle voulait le garder longtemps dans sa bouche.

Il y a celui à qui on a annoncé la fin du monde qui se cloître dans son appartement avec sa femme obèse.

Il y a ceux qui discutent des catastrophes à venir en mangeant des huitres.

Il y a celui qui monte dans un train avec une arme et se demande sur quelle personne il va tirer en premier parmi celles assises dans son compartiment.

Il y a ceux qui, après avoir tué le voisin du dessus, vont s’enfuir en voiture et semer la désolation derrière eux.

Il y a celui qui va perdre sa femme, ses meubles et sa raison.

Il y a celle qui se suicide sous les yeux de son amant.

Il y a celui qui repense à cette orgie où la jeune fille de 16 ans a été étranglée.

Il y a celle qui, peu à peu, va préférer un éléphant à son mec.

Il y a ceux qui se retrouvent après trente ans pour vider leur sac et secouer les secrets de familles.

Il y a ceux tout droit sortis d’une nouvelle de Bukowski qui attendent leur mentor en descendant des bières.

Et au milieu de tous ces personnages, il y a Pascal Dessaint (un auteur que j’ai découvert récemment grâce à Emma) dont l’univers me va comme un gant. Ce recueil regroupe des nouvelles publiées entre 1993 et 2015. Leur point commun ? Une noirceur dégoulinante mâtinée d’une bonne dose de provocation. Du noir serré, amer, sans une once de sucre, aussi amoral que désenchanté (clin d’œil en passant à un récent billet de Valérie).

Ce n’est pas un scoop j’aime ce genre d’ambiances transgressives, j’aime quand on donne dans l’excessif, quand le grotesque le dispute au sulfureux. La mention « Public averti » figure sur la 4ème de couverture. Sans doute un peu exagéré, mais on n’en est pas loin, mieux vaut en effet ne pas être trop fleur bleue pour s’attaquer à ces nouvelles. Vous ne pourrez pas dire pas que je ne vous ai pas prévenus.

En attendant Bukowski de Pascal Dessaint. Éditions SCUP, 2018. 160 pages. 12,00 euros.





mercredi 27 juin 2018

La partition de Flintham - Barbara Baldi

Comté de Nottingham, 1851. A la mort de sa grand-mère, Lady Clara hérite du manoir familial tandis que sa sœur Olivia se voit attribuer une somme d’argent équivalente à la valeur du domaine. Furieuse, cette dernière part pour Londres et laisse Clara se débrouiller seule avec la gestion du personnel et l’entretien des bâtiments. La tâche s’avère rapidement insurmontable et la jeune femme, après avoir vendu la plupart du mobilier, doit se résoudre à renvoyer les domestiques avant de quitter les lieux et de se chercher un emploi.

Les événements s’enchaînent un peu vite et le scénario prend parfois des raccourcis qui ont tout de grosses ficelles mais le plaisir de lecture est ailleurs. Dans les magnifiques compositions de Barbara Baldi d’abord, qui propose au fil de longues séquences sans texte des cases panoramiques comparables à des tableaux impressionnistes. Dans l’ambiance froide et humide d’une campagne anglaise digne des Hauts de Hurlevent ensuite. Dans le portrait d’une aristocratie à bout de souffle enfin, où le délabrement des biens va de pair avec la perte d’un statut social jusqu’alors intouchable.

Une BD qui vaut par son envoûtante atmosphère victorienne et son esthétique d’une rare élégance. On se plait à s’attarder sur certaines images pour mieux en capter le grain, la texture. La mélancolie, la grisaille, l’absence de lumière et l’omniprésence d’un inquiétant clair-obscur s’imposent avec autant de puissance que d’évidence. Un tour de force graphique pour ce premier album qui mérite bien plus qu’un simple coup d’œil en passant.





La partition de Flintham de Barbara Baldi (traduit de l’italien par Laurent Lombard). Ici Même, 2018. 120 pages. 25,00 euros.




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mercredi 20 juin 2018

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier - Zidrou et Jordi Lafebre

Toujours un plaisir de retrouver les Faldérault ! L’action se déroule cette fois-ci dix-huit ans après le tome précédent. Nous sommes  en 1980, les enfants ont grandi mais les traditions restent immuables. Alors que les vacances approchent, le paternel dessinateur de BD doit retarder son départ à cause d’une commande de dernière minute. Heureusement sa grande fille Julie vient de décrocher le permis et elle va pouvoir emmener sa mère et ses frères et sœurs dans l'increvable 4L. Fini le camping sauvage ou les hébergements chaotiques, la famille a décidé d’investir dans la pierre en achetant sur plan une maison tout confort en Dordogne. Le séjour s’annonce somptueux mais la déconvenue une fois arrivée sur place sera à la hauteur des espérances…

Décidément, on ne se lasse pas de passer les vacances en si bonne compagnie. Je reconnais que les dialogues sont un poil moins percutants et l’émotion un poil moins présente mais il est toujours aussi agréable d’accompagner les Faldérault dans leurs périples. Parce qu’au fil des albums on a fini par s’attacher à chaque membre de la tribu, parce que la bonne humeur est toujours de mise et parce que le dessin de Jordi Lafebre  est toujours aussi emballant.

Pas de déception donc, malgré un scénario plus passe-partout que les précédents Les Beaux étés continuent de répandre une joie de vivre et un optimisme à toute épreuve qui donnent la pêche et filent la banane. Une série vitaminée, pleine de peps, que je me réjouis de retrouver dès le mois de novembre pour un épisode se déroulant, une fois n’est pas coutume, au moment de Noël. Les Beaux étés en hiver, je suis preneur !

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier Zidrou et Jordi Lafebre. Dargaud, 2018. 56 pages. 14,00 euros.


Mes avis sur les tomes 1, 2 et 3.



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mardi 19 juin 2018

Pour toujours - Christian Demilly et Vincent Mahé

Il y a cette femme sur la couverture. Il y a ce chien qui a accompagné son enfance. Il y a cet homme rencontré à la fac qui est devenu l’amour, l’amant, le mari, le père. Il y a cet enfant  porté neuf mois, qu’elle a vu grandir trop vite. Il y a une vie qui défile avec ses joies et ses peines, ses moments clés et ses petits riens qui forment un grand tout.

Une pépite jeunesse qui sort des sentiers battus, une pépite qui s’adresse en fait à tous les lecteurs, sans distinction d’âge. La plupart des pages sont sans texte, tout est dit en images, à l’aide d’un découpage d’une grande fluidité, proche de la BD. On suit au fil des années la trajectoire de cette femme, de l’enfance au dernier jour. C’est simple, c’est beau, c’est universel.

Un album tout en émotion contenue, où les événements se passent de mots tant la force d’évocation du dessin s’impose avec une rare subtilité. Ça ressemble à une vie, ça ressemble à la vie comme elle est souvent : douce, triste, douloureuse, bouleversante ou injuste. Une vie dans laquelle passe des êtres que l’on voudrait garder avec nous pour toujours. Mais au final le temps passe, impitoyable, et il laisse derrière lui les souvenirs de ceux qui ne sont plus.



Superbe livre, touchant sans jamais être plombant, dont le rythme tranquille dégage une certaine forme de sérénité face à l’immuable destinée. Tout simplement remarquable.



Pour toujours de Christian Demilly et Vincent Mahé. Actes sud junior, 2018. 28 pages. 15,80 euros. Tout public.


Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette








vendredi 15 juin 2018

Au bord de la terre glaçée - Eowyn Ivey

1885. Le lieutenant-colonel Allen Forrester est chargé de mener une expédition de reconnaissance en Alaska le long de la rivière Wolverine afin de cartographier le territoire et de recueillir des renseignements concernant les tribus indigènes. Accompagné des soldats Pruitt et Tillman, d’un trappeur et de guides indiens, le lieutenant a laissé au fort son épouse Sophie, sans savoir qu’elle est enceinte.

Le texte inclut cartes, dessins, photos de paysages et images d’objets de l’époque. L’histoire se découvre à la lecture, en parallèle, des carnets d’Allen, du journal intime de Sophie et des échanges épistolaires d’un de leurs descendants et d’un conservateur de musée. C’est un vrai récit d’aventure à l’ancienne qui mêle la grande aventure du lieutenant-colonel et l’aventure intime de Sophie. Le premier défriche une terre vierge de la présence de l’homme blanc, conscient que si sa mission se réalise, elle ouvrira la porte à une colonisation de masse où les indiens ont forcément tout à perdre. De son côté sa femme aspire à briser le carcan d’une société patriarcale pour gagner une forme d’autonomie et de liberté à travers sa passion pour la photographie.

Franchement, je ne m’attendais pas à être autant sous le charme d’un tel roman. C’est une superbe histoire d’amour et un hymne à la beauté de la nature sauvage qui invite à la contemplation tout en dressant le portrait d’un couple soudé malgré l’éloignement. Il y a également une surprenante dimension fantastique, étroitement liée aux croyances autochtones. C’est ainsi que l’on voit un enfant naître dans le creux d’un épicéa, que l’on retrouve les soldats aux prises avec un monstre lacustre, que des femmes se métamorphosent en oies ou que des fantômes hantent la montagne chaque nuit. Ce mélange entre fantastique et réalité, entre pragmatisme des explorateurs et légendes indiennes ne sonne jamais faux et fonctionne au final à merveille (à mon grand étonnement !).

Un pavé très « romanesque », traversé par le souffle d'une épopée digne des grands pionniers de l’Amérique. Et une excellente surprise en ce qui me concerne tant, à la base, je ne suis pas un adepte de ce genre de récit.

Au bord de la terre glaçée d’Eowyn Ivey (traduit de l’américain par Isabelle Chapman). 10/18, 2018. 540 pages. 19,90 euros.

mercredi 13 juin 2018

Rat et les animaux moches - Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau

Rat n’en peut plus de vivre dans la maison de la mère Patate. Alors qu’il aspire à une existence tranquille sans embêter personne, elle ne cesse de le tourmenter et de le chasser avec son balai. De guerre lasse, Rat prend une grande décision : son balluchon sur le dos, il quitte la maison. Après une longue errance, après avoir constaté qu’il n’est nulle part le bienvenu, Rat arrive au « Village des animaux moches qui font un petit peu peur ».  Il y trouve rapidement sa place mais il se rend compte que ses congénères, rejetés à cause de leur apparence, souffrent beaucoup de la situation. Prêt à tout pour les aider, Rat se démène pour tenter de les rendre heureux.

Une BD à la frontière du livre d’images, à la fois conte et fable animalière. Les dessins ont le charme des gravures d’antan avec leurs textes superbement calligraphiées, non pas dans des bulles, mais sous chacun d’eux. L’histoire est rondement menée, éloge de la bienveillance et célébration de l’amitié. La figure du méchant, incarnée par un « Caniche Royal de la Grande Lignée Bien Coiffée », est ridiculement drôle.

Comme dans toutes les fables il y a plusieurs niveaux de lecture et les différents sujets abordés contenteront tous les publics. La magie du récit tient ici dans l’inventivité graphique de Jérôme Aviau et la variété infinie d’une galerie d’animaux moches particulièrement attachants. Un bel objet-livre pour une jolie variation autour du regard des autres et de la tolérance.

A noter qu’une version audio est disponible en streaming ou en téléchargement et que le livre contient des bonus en réalité augmentée que l’on peut faire apparaître à partir d’un smartphone.

Rat et les animaux moches de Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau. Delcourt, 2018. 206 pages. 20,00 euros.





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mardi 12 juin 2018

Pëppo - Séverine Vidal

Pëppo. Drôle de prénom pour un drôle de garçon, lycéen vivant avec sa sœur Frida et les jumeaux de cette dernière dans une caravane, sur le camping en piteux état de leur oncle. Un gamin fan de surf et de skate qui passe ses journées à buller, se balade à vélo et chaparde quelques trucs à droite à gauche pour améliorer l’ordinaire. Jusqu’à ce matin où, au réveil, il tombe sur un mot griffonné par Frida lui annonçant qu’elle s’en va pour quelques temps. Pëppo n’en revient pas. Le voilà seul avec deux nourrissons, lui qui ne sait ni faire chauffer un biberon ni mettre une couche dans le bon sens.

Décidément, Séverine Vidal ne cessera jamais de me surprendre. Après l’humour de La drôle d’évasion et l’émotion de Nos cœurs tordus (écrit à quatre mains avec Manu Causse), elle change à nouveau de registre avec ce très beau roman d’initiation qui aborde, le temps d’un été, le passage de l’insouciance à la maturité, du j’menfoutisme  aux responsabilités. Pëppo se retrouve chargé de famille malgré lui. Pëppo a peur, Pëppo est terrorisé. Mais Pëppo va faire face, parce qu’il n’a pas le choix. Sans moyens, sans expérience, à l’intuition. Et Pëppo va s’attacher à ces jumeaux auxquels il n’avait jamais porté la moindre attention, à tel point qu’il ne savait même pas les différencier.

Un texte lumineux, peuplé de rois de la débrouille, d’une vieille peau acariâtre, d’un guitariste argentin, de bébés dodus, d’une boutonneuse au sourire ravageur et d’une Bibiche permanentée. Un texte qui déborde d’amour et de bonne humeur malgré les coups durs, malgré le quotidien difficile et l’avenir incertain. C’est tendre et plein d’humanité, ça réchauffe les petits cœurs tout mous et ça fait un bien fou. Que demander de plus ?

Pëppo de Séverine Vidal. Bayard, 2018. 176 pages. 13,90 euros. A partir de 12 ans.





Une pépite jeunesse évidemment
 partagée avec Noukette !









vendredi 8 juin 2018

Le chemin s’arrêtera-là - Pascal Dessaint

« Les pauvres gens, par nature, sont innocents. »

C’est une bande de terre perdue entre la mer du Nord et les raffineries. Une bande de terre coincée entre le monde sauvage et le monde industriel. Sur cette bande de terre vivent Jérôme, Cyril, Louis, Mona et Wilfried. Des ouvriers mis au rebut, des ados en perdition, des travailleurs précaires. Dans ce monde de laissés-pour-compte on habite une cabane déglinguée envahie par le sable où une caravane rouillée posée entre les dunes. On s’isole dans un entre-soi  où la nature humaine révèle parfois ses aspects les plus sombres et les plus malsains. On vit à la marge entre gens de peu de mots, entre gens frustes et sans illusion. On ne se plaint pas, on prend les choses comme elles viennent, on s’occupe comme on peut, on fait avec les moyens du bord.

J’ai adoré ce roman choral parlant de misère sans misérabilisme, ce roman noir débordant d’humanité dans une langue d’une magnifique concision, ce roman qui offre une  parole aux invisibles, ce roman qui dit un monde à l’agonie, une région rongée par la paupérisation galopante de sa population. Ici on ne juge pas, on ne minimise rien, on ne caresse personne dans le sens du poil. Chacun raconte son histoire, donne son point de vue, exprime son ressenti. C’est cash, lyrique, âpre, cruel, ou violent, drôle aussi parfois. On s’enlise, on glisse, on dérape, on se relève et on retombe. On n’est pas des saints, on traîne de douloureuses casseroles et on avance comme on peut. Pas à pas. Jusqu’au bord du gouffre…

Un grand merci à Emma qui a eu la gentillesse de m’offrir ce roman dédicacé par l’auteur. Ce fut l’occasion  pour moi de découvrir un écrivain dont la veine sociale très marquée ne pouvait que m’enchanter.

Le chemin s’arrêtera-là de Pascal Dessaint. Rivages, 2016. 255 pages. 8,00 euros.

mercredi 6 juin 2018

Manuel du Dad (presque) parfait - Nob

Dad est le père célibataire de quatre filles. Autant vous dire que son quotidien est mouvementé. Ses pépettes allant du nourrisson à la grande ado, les problèmes qui se posent à lui sont chaque jour aussi nombreux que différents. Alors quand ce papa donne des conseils, on a envie de l’écouter attentivement. Sauf que malgré sa bonne volonté, Dad démontre surtout qu’être parfait ne sert à rien. Souvent on improvise, souvent on se débrouille comme on peut, souvent on se trompe, souvent on veut faire bonne figure en toutes circonstances alors que parfois baisser les bras serait plus simple.

Bon, en toute modestie, je n’ai pas appris grand-chose vu que je suis moi-même le Dad parfait de trois filles. Blague à part, les différentes rubriques sont bien trouvées : l’éducation, la psychologie, les loisirs, la communication ou les fêtes de famille, autant de sujets où les relations parents/enfants peuvent être sources de conflits. Dad constate les choses plus qu’il ne donne de véritables conseils. Et ses réflexions, sans grandes surprises, sont dans l’ensemble pertinentes. Oui, les fêtes d’anniversaire à la maison avec les copines, c’est pénible. Oui, les enfants sont fatigants. Oui, les devoirs sont une corvée, même pour les parents. Oui, on apprécie follement ces trop rares moments de calme où les enfants dorment ou sont absents.

J’ai aimé les pages montrant comment Dad se voit et comment ses filles le voient (parce que je crois que c’est pareil à la maison). J’ai aimé les réflexions sur le langage adolescent qui reste souvent mystérieux pour qui n’en possède pas les codes et sur le ridicule des parents utilisant ce langage dans un élan de complicité qui finit toujours par tourner au ridicule (quand j’ai dit l’autre jour à ma grande fifille que j’avais le seum devant une de ses copines, elle a eu du mal à s’en remettre !).

Un manuel rigolo qui sent le vécu, qui m’a parlé sans doute parce que je me suis retrouvé dans bien des situations mais qui possède aussi un petit quelque chose d’universel pouvant plaire au plus grand nombre. Et pour ma part je valide sans réserve sa conclusion selon laquelle, s’il n’existe aucune formule magique pour élever nos enfants, la seule chose important vraiment est qu’ils ne doutent jamais qu’on les aime.

Manuel du Dad (presque) parfait de Nob. Dupuis, 2018. 72 pages. 10,95 euros.





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mardi 5 juin 2018

Amir et Marlène : Coup de foudre en 6e - Ingrid Thobois et Gaël Henry

Quand, la veille de la rentrée en sixième, sa mère lui annonce qu’elle l’a inscrite dans un autre collège que celui où elle devait aller, Marlène n’en revient pas ! Tout ça parce que ce collège a de biens meilleurs résultats au brevet et que le principal est une copine de sa maman. Pour Marlène, le coup est rude à encaisser. Non seulement elle va devoir prendre le car tous les jours mais en plus elle va se retrouver dans un environnement inconnu sans un seul ami.

Les premiers pas dans son nouvel établissement tournent au drame. Elle se perd dans les couloirs et arrive en retard en cours sous les moqueries de ses camarades qui la traitent de baleine. Ces débuts cauchemardesques vont heureusement être oubliés quelques jours plus tard lorsqu’Amir, « le plus beau garçon de la terre », franchit le seuil de la classe. Marlène tombe raide dingue amoureuse de ce réfugié Syrien au français balbutiant, mais elle n’est pas la seule à vouloir s’attirer ses faveurs…

Une vraie bouffée de fraîcheur cette Marlène ! Malgré un physique « difficile », une meilleure amie traitresse, une mère surprotectrice et un grand frère pénible, elle affronte l’adversité bille en tête avec humour et franchise. L’histoire d’Amir est par ailleurs touchante et sa rencontre avec la jeune fille est mise en scène avec beaucoup de finesse. Entre éveil à l’amour et réflexion sur l’intégration des migrants, voila encore un roman jeunesse positif, qui prend la vie du bon côté sans mettre sous le tapis les difficultés et les coups durs. Franchement, ça fait du bien !

Amir et Marlène : Coup de foudre en 6e d’Ingrid Thobois (ill. Gaël Henry). Sarbacane, 2018. 240 pages. 10,90 euros. A partir de 9-10 ans.




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vendredi 1 juin 2018

Braconniers - Tom Franklin

Dans les nouvelles de Tom Franklin la chaleur humide des marécages d’Alabama vous colle à la peau. Dans les nouvelles de Tom Franklin on se réveille au petit matin dans son pick-up avec une gueule de bois carabinée en se demandant ce qu’on a fait la veille. Dans les nouvelles de Tom Franklin le mâle blanc, pauvre et sans emploi, vient de se faire plaquer par sa nana ou va l’être incessamment sous peu. Dans les nouvelles de Tom Franklin on se retrouve dans un bar sombre et enfumé une bière à la main pendant que la voix pleine de gravillons de Calvin Russell sort d’un jukebox. Dans les nouvelles de Tom Franklin on pointe à l’usine, on pêche à la dynamite, on tue les chatons à la carabine, on offre un flingue à l’ami suicidaire ou on part vers l’Alaska.

Forcément, dans les nouvelles de Tom Franklin, je suis comme un poisson dans l’eau. Parce qu’il raconte des histoires d’hommes tristes à pleurer, cruelles, mélancoliques. Parce que son style est direct, sans chichi. Parce qu’on ne donne pas dans l’intime ou la psychologie de comptoir, parce qu’on ne cherche pas le salut ou la rédemption, parce qu’on accepte sa condition sans se faire d’illusion.

Cet ouvrage, réédité pour la première fois vingt ans après sa première publication, vous cueille comme un uppercut à la pointe du menton. La qualité va crescendo et les premières nouvelles, plutôt courtes, sont suivies par des histoires plus longues, plus denses, plus intenses, jusqu’au feu d’artifice final offert par le texte éponyme (près de 100 pages à lui tout seul) qui clôt les débats en apothéose. Aucune fausse note donc, pour ce recueil impressionnant de maîtrise et de puissance.

Braconniers de Tom Franklin (traduit de l’américain par François Lasquin). Albin Michel, 2018. 275 pages. 20,00 euros.



Ce billet signe ma seconde participation (avec un jour de retard !)
au challenge Mai en nouvelles de Marie et Electra







mercredi 30 mai 2018

Godman : Au nom de Moi - Jonathan Munoz

Dieu est amour, soit disant. En fait Dieu est un ado rouquin buveur de bière. Dieu s’appelle Charles et c’est un pervers j’menfoutiste totalement égocentrique. Son prochain, il s’en tamponne royalement, sauf quand il a besoin d’une demoiselle pour assouvir ses (gros) besoins sexuels. Pire, son prochain lui casse les pieds tant il l’empêche de se la couler douce. Impossible pour lui de sortir incognito, chacune de ses apparitions déclenchant des émeutes provoquées par ses ouailles en pamoison. Les Carlistes (c’est ainsi que sont nommés ses adeptes) le vénèrent et Charles voudrait juste qu’ils lui foutent la paix. Quand une journaliste dont la petite sœur a disparu lui demande de l’aide sans savoir qui il est, Charles l’accompagne. Pas par altruisme évidemment, mais juste parce que la demoiselle est jolie et qu’il pense pouvoir la peloter à sa guise… 

On ne va pas se mentir, vu le postulat de départ, je m’attendais à plus trash. C’est surprenant, décalé, provocateur mais en même temps on est souvent dans la retenue, comme si Jonathan Munoz avait mené son récit avec le frein à main. Le Créateur qui débarque sur terre en étant aussi détestable, ça aurait pu donner lieu à des dérapages incontrôlés bien plus dévastateurs. Après, la critique des fous de Dieu prêts à tous les excès au nom de leur religion se révèle limpide. Et c’est sans aucun doute l’aspect le plus important pour l’auteur. Les croyants version Munoz sont des masses décérébrées comparables aux fans hystériques de stars de la pop (ou aux ultras des clubs de foot, c’est au choix). Des fans idolâtrant un Dieu qui les ignore et les méprise, un Dieu qui se moque de leur bêtise crasse et qui leur pisse dessus (cf. la couverture), c’est toute l’ironie de l’histoire. Et clairement l’aspect satirique que j’ai le plus apprécié. 

Le dessin est sympa et dynamique, une ligne claire semi-réaliste sans grand relief mais qui donne dans l’efficacité. Un album qui vaut le coup d’œil pour son point de départ original mais dont le traitement aurait pu être selon moi plus radical. Surtout que Jonathan Munoz a déjà montré de quoi il était capable dans ses albums précédents, notamment l’adaptation du roman « Un léger bruit dans le moteur » de Jean-Luc Luciani. Une demi-déception on va dire…

Godman : Au nom de Moi de Jonathan Munoz. Fluide Glacial, 2018. 48 pages. 14,50 euros.




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mardi 29 mai 2018

Mon cœur en confettis - Fanny Vandermeersch

Les parents qui divorcent et c’est l’effet domino pour Axelle dont tout l’univers s’écroule : un déménagement, un beau-père, une meilleure amie qu’elle ne verra plus et un changement d’établissement en pleine année scolaire, ça fait beaucoup. Surtout que les premiers pas dans son nouveau lycée sont cauchemardesques. En plus de se ridiculiser le jour de la rentrée, un pion et son prof de français la prennent en grippe, sans parler d’Alicia, une peste qui pourrait faire de sa vie un enfer. Et puis il y a Yacine. Elle est tombée nez et à nez avec lui un matin en sortant de sa chambre. L’apparition de ce beau brun ténébreux, aussi surprenante qu’inexplicable, l’a perturbée au plus haut point…

Purée, une comédie romantique pour ados, au secours ! Voilà ce que j’ai pensé en ouvrant ce petit roman à la couverture girly. Mais j’ai vite compris que la guimauve ne serait pas de mise. D’ailleurs, au-delà de l’histoire d’amour entre Axelle et Yacine, le texte s’interroge davantage sur la difficulté à trouver sa place pour une jeune fille qui perd ses repères de manière brusque. Difficulté de prendre ses marques, d’appréhender un nouvel environnement, de créer des liens avec des camarades qui, au mieux vous ignorent, au pire vous cherche des crosses.

J’ai aimé la fragilité d’Axelle, ses doutes, son manque de confiance en elle et en même temps sa capacité à aller de l’avant, à encaisser des coups sans jamais s’écrouler totalement. Loin du drame, ce cœur en confettis délivre un message positif et montre qu’un nouveau départ compliqué n’est pas forcément synonyme de naufrage à venir. Il suffit parfois d’avoir la tête sur les épaules et d’être bien entouré. Un roman qui trouvera à coup sûr son public tant son héroïne, simple et attachante, apparaît comme une parfaite copine que bien des ados aimeraient avoir.

Mon cœur en confettis de Fanny Vandermeersch. Ravet-Ancenau, 2018. 124 pages. 13,00 euros. A partir de 13 ans.



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