mercredi 20 juin 2018

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier - Zidrou et Jordi Lafebre

Toujours un plaisir de retrouver les Faldérault ! L’action se déroule cette fois-ci dix-huit ans après le tome précédent. Nous sommes  en 1980, les enfants ont grandi mais les traditions restent immuables. Alors que les vacances approchent, le paternel dessinateur de BD doit retarder son départ à cause d’une commande de dernière minute. Heureusement sa grande fille Julie vient de décrocher le permis et elle va pouvoir emmener sa mère et ses frères et sœurs dans l'increvable 4L. Fini le camping sauvage ou les hébergements chaotiques, la famille a décidé d’investir dans la pierre en achetant sur plan une maison tout confort en Dordogne. Le séjour s’annonce somptueux mais la déconvenue une fois arrivée sur place sera à la hauteur des espérances…

Décidément, on ne se lasse pas de passer les vacances en si bonne compagnie. Je reconnais que les dialogues sont un poil moins percutants et l’émotion un poil moins présente mais il est toujours aussi agréable d’accompagner les Faldérault dans leurs périples. Parce qu’au fil des albums on a fini par s’attacher à chaque membre de la tribu, parce que la bonne humeur est toujours de mise et parce que le dessin de Jordi Lafebre  est toujours aussi emballant.

Pas de déception donc, malgré un scénario plus passe-partout que les précédents Les Beaux étés continuent de répandre une joie de vivre et un optimisme à toute épreuve qui donnent la pêche et filent la banane. Une série vitaminée, pleine de peps, que je me réjouis de retrouver dès le mois de novembre pour un épisode se déroulant, une fois n’est pas coutume, au moment de Noël. Les Beaux étés en hiver, je suis preneur !

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier Zidrou et Jordi Lafebre. Dargaud, 2018. 56 pages. 14,00 euros.


Mes avis sur les tomes 1, 2 et 3.



Toutes les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie















mardi 19 juin 2018

Pour toujours - Christian Demilly et Vincent Mahé

Il y a cette femme sur la couverture. Il y a ce chien qui a accompagné son enfance. Il y a cet homme rencontré à la fac qui est devenu l’amour, l’amant, le mari, le père. Il y a cet enfant  porté neuf mois, qu’elle a vu grandir trop vite. Il y a une vie qui défile avec ses joies et ses peines, ses moments clés et ses petits riens qui forment un grand tout.

Une pépite jeunesse qui sort des sentiers battus, une pépite qui s’adresse en fait à tous les lecteurs, sans distinction d’âge. La plupart des pages sont sans texte, tout est dit en images, à l’aide d’un découpage d’une grande fluidité, proche de la BD. On suit au fil des années la trajectoire de cette femme, de l’enfance au dernier jour. C’est simple, c’est beau, c’est universel.

Un album tout en émotion contenue, où les événements se passent de mots tant la force d’évocation du dessin s’impose avec une rare subtilité. Ça ressemble à une vie, ça ressemble à la vie comme elle est souvent : douce, triste, douloureuse, bouleversante ou injuste. Une vie dans laquelle passe des êtres que l’on voudrait garder avec nous pour toujours. Mais au final le temps passe, impitoyable, et il laisse derrière lui les souvenirs de ceux qui ne sont plus.



Superbe livre, touchant sans jamais être plombant, dont le rythme tranquille dégage une certaine forme de sérénité face à l’immuable destinée. Tout simplement remarquable.



Pour toujours de Christian Demilly et Vincent Mahé. Actes sud junior, 2018. 28 pages. 15,80 euros. Tout public.


Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette








vendredi 15 juin 2018

Au bord de la terre glaçée - Eowyn Ivey

1885. Le lieutenant-colonel Allen Forrester est chargé de mener une expédition de reconnaissance en Alaska le long de la rivière Wolverine afin de cartographier le territoire et de recueillir des renseignements concernant les tribus indigènes. Accompagné des soldats Pruitt et Tillman, d’un trappeur et de guides indiens, le lieutenant a laissé au fort son épouse Sophie, sans savoir qu’elle est enceinte.

Le texte inclut cartes, dessins, photos de paysages et images d’objets de l’époque. L’histoire se découvre à la lecture, en parallèle, des carnets d’Allen, du journal intime de Sophie et des échanges épistolaires d’un de leurs descendants et d’un conservateur de musée. C’est un vrai récit d’aventure à l’ancienne qui mêle la grande aventure du lieutenant-colonel et l’aventure intime de Sophie. Le premier défriche une terre vierge de la présence de l’homme blanc, conscient que si sa mission se réalise, elle ouvrira la porte à une colonisation de masse où les indiens ont forcément tout à perdre. De son côté sa femme aspire à briser le carcan d’une société patriarcale pour gagner une forme d’autonomie et de liberté à travers sa passion pour la photographie.

Franchement, je ne m’attendais pas à être autant sous le charme d’un tel roman. C’est une superbe histoire d’amour et un hymne à la beauté de la nature sauvage qui invite à la contemplation tout en dressant le portrait d’un couple soudé malgré l’éloignement. Il y a également une surprenante dimension fantastique, étroitement liée aux croyances autochtones. C’est ainsi que l’on voit un enfant naître dans le creux d’un épicéa, que l’on retrouve les soldats aux prises avec un monstre lacustre, que des femmes se métamorphosent en oies ou que des fantômes hantent la montagne chaque nuit. Ce mélange entre fantastique et réalité, entre pragmatisme des explorateurs et légendes indiennes ne sonne jamais faux et fonctionne au final à merveille (à mon grand étonnement !).

Un pavé très « romanesque », traversé par le souffle d'une épopée digne des grands pionniers de l’Amérique. Et une excellente surprise en ce qui me concerne tant, à la base, je ne suis pas un adepte de ce genre de récit.

Au bord de la terre glaçée d’Eowyn Ivey (traduit de l’américain par Isabelle Chapman). 10/18, 2018. 540 pages. 19,90 euros.

mercredi 13 juin 2018

Rat et les animaux moches - Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau

Rat n’en peut plus de vivre dans la maison de la mère Patate. Alors qu’il aspire à une existence tranquille sans embêter personne, elle ne cesse de le tourmenter et de le chasser avec son balai. De guerre lasse, Rat prend une grande décision : son balluchon sur le dos, il quitte la maison. Après une longue errance, après avoir constaté qu’il n’est nulle part le bienvenu, Rat arrive au « Village des animaux moches qui font un petit peu peur ».  Il y trouve rapidement sa place mais il se rend compte que ses congénères, rejetés à cause de leur apparence, souffrent beaucoup de la situation. Prêt à tout pour les aider, Rat se démène pour tenter de les rendre heureux.

Une BD à la frontière du livre d’images, à la fois conte et fable animalière. Les dessins ont le charme des gravures d’antan avec leurs textes superbement calligraphiées, non pas dans des bulles, mais sous chacun d’eux. L’histoire est rondement menée, éloge de la bienveillance et célébration de l’amitié. La figure du méchant, incarnée par un « Caniche Royal de la Grande Lignée Bien Coiffée », est ridiculement drôle.

Comme dans toutes les fables il y a plusieurs niveaux de lecture et les différents sujets abordés contenteront tous les publics. La magie du récit tient ici dans l’inventivité graphique de Jérôme Aviau et la variété infinie d’une galerie d’animaux moches particulièrement attachants. Un bel objet-livre pour une jolie variation autour du regard des autres et de la tolérance.

A noter qu’une version audio est disponible en streaming ou en téléchargement et que le livre contient des bonus en réalité augmentée que l’on peut faire apparaître à partir d’un smartphone.

Rat et les animaux moches de Sibylline, Capucine et Jérôme d’Aviau. Delcourt, 2018. 206 pages. 20,00 euros.





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mardi 12 juin 2018

Pëppo - Séverine Vidal

Pëppo. Drôle de prénom pour un drôle de garçon, lycéen vivant avec sa sœur Frida et les jumeaux de cette dernière dans une caravane, sur le camping en piteux état de leur oncle. Un gamin fan de surf et de skate qui passe ses journées à buller, se balade à vélo et chaparde quelques trucs à droite à gauche pour améliorer l’ordinaire. Jusqu’à ce matin où, au réveil, il tombe sur un mot griffonné par Frida lui annonçant qu’elle s’en va pour quelques temps. Pëppo n’en revient pas. Le voilà seul avec deux nourrissons, lui qui ne sait ni faire chauffer un biberon ni mettre une couche dans le bon sens.

Décidément, Séverine Vidal ne cessera jamais de me surprendre. Après l’humour de La drôle d’évasion et l’émotion de Nos cœurs tordus (écrit à quatre mains avec Manu Causse), elle change à nouveau de registre avec ce très beau roman d’initiation qui aborde, le temps d’un été, le passage de l’insouciance à la maturité, du j’menfoutisme  aux responsabilités. Pëppo se retrouve chargé de famille malgré lui. Pëppo a peur, Pëppo est terrorisé. Mais Pëppo va faire face, parce qu’il n’a pas le choix. Sans moyens, sans expérience, à l’intuition. Et Pëppo va s’attacher à ces jumeaux auxquels il n’avait jamais porté la moindre attention, à tel point qu’il ne savait même pas les différencier.

Un texte lumineux, peuplé de rois de la débrouille, d’une vieille peau acariâtre, d’un guitariste argentin, de bébés dodus, d’une boutonneuse au sourire ravageur et d’une Bibiche permanentée. Un texte qui déborde d’amour et de bonne humeur malgré les coups durs, malgré le quotidien difficile et l’avenir incertain. C’est tendre et plein d’humanité, ça réchauffe les petits cœurs tout mous et ça fait un bien fou. Que demander de plus ?

Pëppo de Séverine Vidal. Bayard, 2018. 176 pages. 13,90 euros. A partir de 12 ans.





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vendredi 8 juin 2018

Le chemin s’arrêtera-là - Pascal Dessaint

« Les pauvres gens, par nature, sont innocents. »

C’est une bande de terre perdue entre la mer du Nord et les raffineries. Une bande de terre coincée entre le monde sauvage et le monde industriel. Sur cette bande de terre vivent Jérôme, Cyril, Louis, Mona et Wilfried. Des ouvriers mis au rebut, des ados en perdition, des travailleurs précaires. Dans ce monde de laissés-pour-compte on habite une cabane déglinguée envahie par le sable où une caravane rouillée posée entre les dunes. On s’isole dans un entre-soi  où la nature humaine révèle parfois ses aspects les plus sombres et les plus malsains. On vit à la marge entre gens de peu de mots, entre gens frustes et sans illusion. On ne se plaint pas, on prend les choses comme elles viennent, on s’occupe comme on peut, on fait avec les moyens du bord.

J’ai adoré ce roman choral parlant de misère sans misérabilisme, ce roman noir débordant d’humanité dans une langue d’une magnifique concision, ce roman qui offre une  parole aux invisibles, ce roman qui dit un monde à l’agonie, une région rongée par la paupérisation galopante de sa population. Ici on ne juge pas, on ne minimise rien, on ne caresse personne dans le sens du poil. Chacun raconte son histoire, donne son point de vue, exprime son ressenti. C’est cash, lyrique, âpre, cruel, ou violent, drôle aussi parfois. On s’enlise, on glisse, on dérape, on se relève et on retombe. On n’est pas des saints, on traîne de douloureuses casseroles et on avance comme on peut. Pas à pas. Jusqu’au bord du gouffre…

Un grand merci à Emma qui a eu la gentillesse de m’offrir ce roman dédicacé par l’auteur. Ce fut l’occasion  pour moi de découvrir un écrivain dont la veine sociale très marquée ne pouvait que m’enchanter.

Le chemin s’arrêtera-là de Pascal Dessaint. Rivages, 2016. 255 pages. 8,00 euros.

mercredi 6 juin 2018

Manuel du Dad (presque) parfait - Nob

Dad est le père célibataire de quatre filles. Autant vous dire que son quotidien est mouvementé. Ses pépettes allant du nourrisson à la grande ado, les problèmes qui se posent à lui sont chaque jour aussi nombreux que différents. Alors quand ce papa donne des conseils, on a envie de l’écouter attentivement. Sauf que malgré sa bonne volonté, Dad démontre surtout qu’être parfait ne sert à rien. Souvent on improvise, souvent on se débrouille comme on peut, souvent on se trompe, souvent on veut faire bonne figure en toutes circonstances alors que parfois baisser les bras serait plus simple.

Bon, en toute modestie, je n’ai pas appris grand-chose vu que je suis moi-même le Dad parfait de trois filles. Blague à part, les différentes rubriques sont bien trouvées : l’éducation, la psychologie, les loisirs, la communication ou les fêtes de famille, autant de sujets où les relations parents/enfants peuvent être sources de conflits. Dad constate les choses plus qu’il ne donne de véritables conseils. Et ses réflexions, sans grandes surprises, sont dans l’ensemble pertinentes. Oui, les fêtes d’anniversaire à la maison avec les copines, c’est pénible. Oui, les enfants sont fatigants. Oui, les devoirs sont une corvée, même pour les parents. Oui, on apprécie follement ces trop rares moments de calme où les enfants dorment ou sont absents.

J’ai aimé les pages montrant comment Dad se voit et comment ses filles le voient (parce que je crois que c’est pareil à la maison). J’ai aimé les réflexions sur le langage adolescent qui reste souvent mystérieux pour qui n’en possède pas les codes et sur le ridicule des parents utilisant ce langage dans un élan de complicité qui finit toujours par tourner au ridicule (quand j’ai dit l’autre jour à ma grande fifille que j’avais le seum devant une de ses copines, elle a eu du mal à s’en remettre !).

Un manuel rigolo qui sent le vécu, qui m’a parlé sans doute parce que je me suis retrouvé dans bien des situations mais qui possède aussi un petit quelque chose d’universel pouvant plaire au plus grand nombre. Et pour ma part je valide sans réserve sa conclusion selon laquelle, s’il n’existe aucune formule magique pour élever nos enfants, la seule chose important vraiment est qu’ils ne doutent jamais qu’on les aime.

Manuel du Dad (presque) parfait de Nob. Dupuis, 2018. 72 pages. 10,95 euros.





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mardi 5 juin 2018

Amir et Marlène : Coup de foudre en 6e - Ingrid Thobois et Gaël Henry

Quand, la veille de la rentrée en sixième, sa mère lui annonce qu’elle l’a inscrite dans un autre collège que celui où elle devait aller, Marlène n’en revient pas ! Tout ça parce que ce collège a de biens meilleurs résultats au brevet et que le principal est une copine de sa maman. Pour Marlène, le coup est rude à encaisser. Non seulement elle va devoir prendre le car tous les jours mais en plus elle va se retrouver dans un environnement inconnu sans un seul ami.

Les premiers pas dans son nouvel établissement tournent au drame. Elle se perd dans les couloirs et arrive en retard en cours sous les moqueries de ses camarades qui la traitent de baleine. Ces débuts cauchemardesques vont heureusement être oubliés quelques jours plus tard lorsqu’Amir, « le plus beau garçon de la terre », franchit le seuil de la classe. Marlène tombe raide dingue amoureuse de ce réfugié Syrien au français balbutiant, mais elle n’est pas la seule à vouloir s’attirer ses faveurs…

Une vraie bouffée de fraîcheur cette Marlène ! Malgré un physique « difficile », une meilleure amie traitresse, une mère surprotectrice et un grand frère pénible, elle affronte l’adversité bille en tête avec humour et franchise. L’histoire d’Amir est par ailleurs touchante et sa rencontre avec la jeune fille est mise en scène avec beaucoup de finesse. Entre éveil à l’amour et réflexion sur l’intégration des migrants, voila encore un roman jeunesse positif, qui prend la vie du bon côté sans mettre sous le tapis les difficultés et les coups durs. Franchement, ça fait du bien !

Amir et Marlène : Coup de foudre en 6e d’Ingrid Thobois (ill. Gaël Henry). Sarbacane, 2018. 240 pages. 10,90 euros. A partir de 9-10 ans.




Une lecture commune
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vendredi 1 juin 2018

Braconniers - Tom Franklin

Dans les nouvelles de Tom Franklin la chaleur humide des marécages d’Alabama vous colle à la peau. Dans les nouvelles de Tom Franklin on se réveille au petit matin dans son pick-up avec une gueule de bois carabinée en se demandant ce qu’on a fait la veille. Dans les nouvelles de Tom Franklin le mâle blanc, pauvre et sans emploi, vient de se faire plaquer par sa nana ou va l’être incessamment sous peu. Dans les nouvelles de Tom Franklin on se retrouve dans un bar sombre et enfumé une bière à la main pendant que la voix pleine de gravillons de Calvin Russell sort d’un jukebox. Dans les nouvelles de Tom Franklin on pointe à l’usine, on pêche à la dynamite, on tue les chatons à la carabine, on offre un flingue à l’ami suicidaire ou on part vers l’Alaska.

Forcément, dans les nouvelles de Tom Franklin, je suis comme un poisson dans l’eau. Parce qu’il raconte des histoires d’hommes tristes à pleurer, cruelles, mélancoliques. Parce que son style est direct, sans chichi. Parce qu’on ne donne pas dans l’intime ou la psychologie de comptoir, parce qu’on ne cherche pas le salut ou la rédemption, parce qu’on accepte sa condition sans se faire d’illusion.

Cet ouvrage, réédité pour la première fois vingt ans après sa première publication, vous cueille comme un uppercut à la pointe du menton. La qualité va crescendo et les premières nouvelles, plutôt courtes, sont suivies par des histoires plus longues, plus denses, plus intenses, jusqu’au feu d’artifice final offert par le texte éponyme (près de 100 pages à lui tout seul) qui clôt les débats en apothéose. Aucune fausse note donc, pour ce recueil impressionnant de maîtrise et de puissance.

Braconniers de Tom Franklin (traduit de l’américain par François Lasquin). Albin Michel, 2018. 275 pages. 20,00 euros.



Ce billet signe ma seconde participation (avec un jour de retard !)
au challenge Mai en nouvelles de Marie et Electra







mercredi 30 mai 2018

Godman : Au nom de Moi - Jonathan Munoz

Dieu est amour, soit disant. En fait Dieu est un ado rouquin buveur de bière. Dieu s’appelle Charles et c’est un pervers j’menfoutiste totalement égocentrique. Son prochain, il s’en tamponne royalement, sauf quand il a besoin d’une demoiselle pour assouvir ses (gros) besoins sexuels. Pire, son prochain lui casse les pieds tant il l’empêche de se la couler douce. Impossible pour lui de sortir incognito, chacune de ses apparitions déclenchant des émeutes provoquées par ses ouailles en pamoison. Les Carlistes (c’est ainsi que sont nommés ses adeptes) le vénèrent et Charles voudrait juste qu’ils lui foutent la paix. Quand une journaliste dont la petite sœur a disparu lui demande de l’aide sans savoir qui il est, Charles l’accompagne. Pas par altruisme évidemment, mais juste parce que la demoiselle est jolie et qu’il pense pouvoir la peloter à sa guise… 

On ne va pas se mentir, vu le postulat de départ, je m’attendais à plus trash. C’est surprenant, décalé, provocateur mais en même temps on est souvent dans la retenue, comme si Jonathan Munoz avait mené son récit avec le frein à main. Le Créateur qui débarque sur terre en étant aussi détestable, ça aurait pu donner lieu à des dérapages incontrôlés bien plus dévastateurs. Après, la critique des fous de Dieu prêts à tous les excès au nom de leur religion se révèle limpide. Et c’est sans aucun doute l’aspect le plus important pour l’auteur. Les croyants version Munoz sont des masses décérébrées comparables aux fans hystériques de stars de la pop (ou aux ultras des clubs de foot, c’est au choix). Des fans idolâtrant un Dieu qui les ignore et les méprise, un Dieu qui se moque de leur bêtise crasse et qui leur pisse dessus (cf. la couverture), c’est toute l’ironie de l’histoire. Et clairement l’aspect satirique que j’ai le plus apprécié. 

Le dessin est sympa et dynamique, une ligne claire semi-réaliste sans grand relief mais qui donne dans l’efficacité. Un album qui vaut le coup d’œil pour son point de départ original mais dont le traitement aurait pu être selon moi plus radical. Surtout que Jonathan Munoz a déjà montré de quoi il était capable dans ses albums précédents, notamment l’adaptation du roman « Un léger bruit dans le moteur » de Jean-Luc Luciani. Une demi-déception on va dire…

Godman : Au nom de Moi de Jonathan Munoz. Fluide Glacial, 2018. 48 pages. 14,50 euros.




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mardi 29 mai 2018

Mon cœur en confettis - Fanny Vandermeersch

Les parents qui divorcent et c’est l’effet domino pour Axelle dont tout l’univers s’écroule : un déménagement, un beau-père, une meilleure amie qu’elle ne verra plus et un changement d’établissement en pleine année scolaire, ça fait beaucoup. Surtout que les premiers pas dans son nouveau lycée sont cauchemardesques. En plus de se ridiculiser le jour de la rentrée, un pion et son prof de français la prennent en grippe, sans parler d’Alicia, une peste qui pourrait faire de sa vie un enfer. Et puis il y a Yacine. Elle est tombée nez et à nez avec lui un matin en sortant de sa chambre. L’apparition de ce beau brun ténébreux, aussi surprenante qu’inexplicable, l’a perturbée au plus haut point…

Purée, une comédie romantique pour ados, au secours ! Voilà ce que j’ai pensé en ouvrant ce petit roman à la couverture girly. Mais j’ai vite compris que la guimauve ne serait pas de mise. D’ailleurs, au-delà de l’histoire d’amour entre Axelle et Yacine, le texte s’interroge davantage sur la difficulté à trouver sa place pour une jeune fille qui perd ses repères de manière brusque. Difficulté de prendre ses marques, d’appréhender un nouvel environnement, de créer des liens avec des camarades qui, au mieux vous ignorent, au pire vous cherche des crosses.

J’ai aimé la fragilité d’Axelle, ses doutes, son manque de confiance en elle et en même temps sa capacité à aller de l’avant, à encaisser des coups sans jamais s’écrouler totalement. Loin du drame, ce cœur en confettis délivre un message positif et montre qu’un nouveau départ compliqué n’est pas forcément synonyme de naufrage à venir. Il suffit parfois d’avoir la tête sur les épaules et d’être bien entouré. Un roman qui trouvera à coup sûr son public tant son héroïne, simple et attachante, apparaît comme une parfaite copine que bien des ados aimeraient avoir.

Mon cœur en confettis de Fanny Vandermeersch. Ravet-Ancenau, 2018. 124 pages. 13,00 euros. A partir de 13 ans.



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vendredi 25 mai 2018

Moins qu’hier (plus que demain) - Fabcaro

Après Et si l’amour c’était aimer, Fabcaro poursuit son exploration des rapports amoureux avec un regard, comment dire… décalé et très particulier sur la question.

Entendons-nous, l’eau de rose façon Fabcaro ne peut que tourner au vinaigre. La vie de couple passée à la moulinette de son humour aussi trash qu’absurde est un régal pour ceux, comme moi, qui adorent son univers inimitable. Ce recueil regroupe des gags en une planche. Des moments du quotidien, des premières rencontres, des ruptures, des questions existentielles, des discussions sur le canapé, etc.

A chaque fois la même mécanique se met en branle : ça démarre mollo, ça donne dans le plan-plan et ça finit par partir en couille. Avec un minimum de dialogues, un décor inexistant et, le plus souvent, un découpage en gaufrier de six cases qui ne paie pas de mine, c’est rien de le dire. Chez Fabcaro l’essentiel est ailleurs. Dans la concision, le décalage entre le texte et l’image et un art consommé de la chute, entre autres.

Vu le sujet et la forme, on aurait vite pu tourner en rond, enchaîner les gags répétitifs, tomber dans le lourdingue éculé. Évidemment ce n’est pas le cas. Bon, c’est parfois un peu facile, j’avoue. Mais rarement. Après, il faut aimer, c’est un fait. Aimer le non-sens, l’humour noir saupoudré d’un poil de vulgarité. Aimer rire gras, aimer se répéter en cours de lecture « Mais quel con ! Où est-ce qu’il va chercher des trucs pareils ? ». C’est ce que j’admire le plus chez Fabcaro je crois, cette capacité à imaginer des situations ou des échanges totalement improbables qui se révèlent au final furieusement drôles.   

Certains restent hermétiques à ce type d'humour, je peux le comprendre. Ma fille de 16 ans par exemple, à qui je l'ai fait lire, trouve ça lamentable (et moi je trouve lamentable qu'elle, n'ait pas hérité du goût de son père pour l'absurde et les grosses vannes qui tachent mais c'est une autre histoire...). Tout ça pour dire qu'avec moi Fabcaro, ça marche à tous les coups et je crois bien que je ne m'en lasserai jamais. Désolé ma chère fifille...

Moins qu’hier (plus que demain) de Fabcaro. Glénat, 2018. 62 pages. 12,75 euros.





mercredi 23 mai 2018

La déconfiture (seconde partie) - Pascal Rabaté

Fait prisonnier par l’armée allemande au moment de la débâcle de juin 40, le soldat Videgrain se retrouve avec ses camarades d’infortunes dans une colonne en marche vers l’Allemagne. Une marche forcée où le confort  n’a pas lieu d’être. En chemin les masques tombent, les trouffions se demandent à quelle sauce ils vont être mangés. En chemin chacun révèle ses forces et ses faiblesses, beaucoup font preuve d’une bêtise crasse. Videgrain, lui, veut se faire la malle. Profiter d’une occasion, une seule, pour mettre les bouts et rentrer chez lui retrouver sa chère Juliette et leur petit Pierre.

Frères d’armes, mon cul ! Voilà en gros comment je pourrais trivialement résumer la conclusion de ce diptyque. Rabaté garde la tonalité aperçue dans le premier tome avec ces soldats falots, racistes, peureux, égoïstes ou rêveurs. Des soldats qui ont déjà perdu la guerre et ne comptent pas faire d’efforts supplémentaires pour la patrie. Entre lâcheté et trahison, solidarité et réel soutien apporté par les civils, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc dans cette France en plein désarroi.

Une fois encore j’ai aimé cette narration où les cases panoramiques s’enchaînent pour offrir une certaine lenteur, comme j’ai aimé les décors minimalistes, la bichromie de noir et de gris ombrée de sépia et le texte d’une grande concision. Les dialogues sont savoureux, la légèreté, la douleur et la cruauté s’enchaînent avec naturel pour souligner l’absurdité de la situation et l’état d’esprit de ses hommes qui, pour la plupart, se demandent ce qu’ils font là.

Un Rabaté plein d’humanité, pacifiste sans angélisme. Un Rabaté égal à lui-même en somme, portant sur le monde ce regard à la fois lucide et bienveillant qui est un peu (beaucoup) sa marque de fabrique.

La déconfiture (seconde partie) de Pascal Rabaté. Futuropolis, 2018. 120 pages. 20,00 euros.

Mon avis sur le tome 1




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mardi 22 mai 2018

Mamie gâteau s’emmêle le tricot - Gwladys Constant et Gilles Freluche

A quatre ans et demi Côme connaît bien plus de mots que les enfants de son âge. Il en connaît beaucoup mais il les mélange tous, ce qui inquiète sa maman. Une maman célibataire qui jongle entre sa vie de famille et ses deux emplois. Heureusement mamie Madeleine est là pour s’occuper du petit. Mais depuis peu il se passe de drôles de choses chez mamie Madeleine. Ses affaires disparaissent, comme si quelqu’un s’amusait à les cacher. Un fantôme pense mamie, un fantôme qui lui joue de vilains tours…

Côme confond les mots et mamie a des oublis. Troubles du langage et troubles de la mémoire, chacun se retrouve en difficulté, à l’école ou dans la vie quotidienne. Mais plutôt que de mettre un mouchoir sur le problème, mieux vaut l’affronter. A chacun son spécialiste, à chacun son analyse. Et main dans la main, la grand-mère et son petit fils vont aller de l’avant.

Ne sortez pas les violons ni les mouchoirs, ce petit roman plein de fraîcheur déborde de peps et de vitalité. Loin de l’abattement, on se soutient, on discute, on cherche de l’aide. Les dialogues sont joliment troussés, la maman courageuse affrontant les soucis de sa mère et de son fils est touchante et le petit bonhomme au vocabulaire « décalé » craquant.

Un texte enjoué, positif, où rien ne se règle pas d’un coup de baguette magique mais où on ne baisse pas les bras devant les obstacles à surmonter. Après La révolte des personnages et Philibert Merlin apprenti enchanteur, Gwladys Constant montre une fois de plus sa capacité à donner le sourire en alliant bonne humeur et simplicité.

Mamie gâteau s’emmêle le tricot de Gwladys Constant et Gilles Freluche (ill.). Oskar, 2018. 64 pages. 8,95 euros. A partir de 7 ans




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samedi 19 mai 2018

Les Rois d’Islande - Einar Mar Gudmundsson

On m’avait promis une « une histoire mirifique », « un tourbillon de portraits hautement réjouissants – la saga contemporaine d’une famille exubérante et totalement déjantée ». J’avais ajouté à cela un auteur islandais mondialement reconnu, l’idée d’une chronique familiale « à la nordique » comme je les aime (à l’image de l’excellent Tête de chien par exemple) et un éditeur que j’adore. Autant dire que je partais confiant, très confiant même. Et pourtant…

Pourtant j’ai abandonné. A la moitié. Impossible de trouver le moindre plaisir dans cette mosaïque dont je n’arrivais pas à assembler les pièces. On passe d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, d’une histoire à l’autre. On se noie sous les prénoms, on navigue entre Astvaldur, Arfinnur, Krisjan, Olafur, Gréta, Olof et tant d’autres, on se perd, on oublie qui est qui, qui fait quoi et quelles sont les relations qui les unissent. Il aurait fallu que je prenne des notes, que je dresse un arbre généalogique, une chronologie des événements. Mais il aurait fallu pour cela que je m’intéresse à la famille Knudsen, que je vois un lien entre les fils tissés par l’auteur. Et ça n’a pas du tout été le cas.

C’est dommage mais j’ai juste eu l’impression d’un empilement d’anecdotes, je pas n’ai vu de ligne directrice, de fondations solides pour soutenir l’ensemble du récit. J’aurais pu persévérer, j’ai peut-être raté quelque chose mais je n’ai pas eu envie de faire l’effort, d’aller péniblement jusqu’au bout pour risquer de constater que j’avais perdu mon temps.  Heureusement il y a des avis bien plus enthousiastes que le mien, assurément pas représentatif de la réelle qualité de ce roman. D’ailleurs il vient de remporter prix Littérature-Monde 2018 du festival étonnants voyageurs, décerné par un jury composé de Dany Laferrière, Michel Le Bris, Anna Moï, Atiq Rahimi, Jean Rouaud et Boualem Sansal. Autant dire des pointures bien plus crédibles que ma petite personne.

Les Rois d’Islande d’Einar Mar Gudmundsson. Zulma, 2018. 330 pages. 21,00 euros.








mercredi 16 mai 2018

Traquemage T2 : Le chant vaseux de la sirène - Lupano et Relom

Victime collatérale de la guerre des mages, le berger et fromager Pistolin décide, après avoir perdu son troupeau, de pourchasser les êtres magiques pour les exterminer jusqu’au dernier. Toujours à la recherche de la célèbre épée Durambar, le producteur de Pécadou se rend à Saint-Azur-en-Lagune, un village lacustre sous la coupe du seigneur Kobéron où il compte trouver des sirènes pouvant l’aider à mener sa quête à bien.

Tu sens qu’un album va être lourdingue quand tu découvres qu’un des personnages s’appelle « Merdrin l’enchianteur ». Tu sens qu’un album va être lourdingue quand les poivrots vont boire un coup à « La morue qui chante ».  Tu sens qu’un album va être lourdingue quand des sirènes cul-de-jatte dansent le french-cancan. J’ai senti tout ça très vite en fait. Ça ne m’a pas refroidi, vous pensez bien, mais ça m’a un peu laissé circonspect. Le lourdingue ça me va, ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas bégueule. Mais pour que le lourdingue passe comme une lettre à la poste il faut qu’il soit drôle. Et là, ce n’est pas le cas.

Le premier tome était rigolo, même si l’histoire restait au ras des pâquerettes. J’aurais dû tiquer en lisant le titre de ce second volume. Bon sang mais c’est bien sûr ! Le « vaseux » du titre dit tout de la qualité de l’album. Certes il y a quelques éclairs dans la grisaille. Les pratiques commerciales des intermédiaires dont Pistolin est victime, la façon dont Kobéron « respecte le produit » quand il cuisine la chair de sirène ou la gouaille de la fée Pompette font mouche mais pour le reste, rien ne décolle.

Ça me fait mal au ventre de reconnaître que je n’ai pas été sensible au charme de Lupano sur ce coup-là mais à quoi bon nier l’évidence… Pour la peine je vais me venger sur le tome 4 des vieux fourneaux, qui m’attend depuis sa sortie. Non mais !

Traquemage T2 : Le chant vaseux de la sirène de Lupano et Relom. Delcourt, 2017. 56 pages. 14,95 euros.




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mardi 15 mai 2018

Les étrangers - Éric Pessan et Olivier de Solminihac

« Ils ont traversé la guerre, […] la famine, le désert, la mer. Ils ont plusieurs fois échappé à la mort et ils sont morts plusieurs fois. Ils ne savent plus avec certitude comment ils s’appellent, ils n’ont plus de papiers d’identité valables. Et beaucoup de gens ne croient pas en leur existence, soit qu’ils ne les voient pas, soit qu’ils ne veulent pas les voir, et en même temps ils en ont peur, et en même temps ils croient qu’ils sont partout. Mais quand tu commences à voir les fantômes et à les connaître, tu t’attaches à eux. Tu essaies de les faire repasser du côté de la vie. Tu te bats pour ça. »

Toute l’histoire de ce court roman tient dans cet extrait je trouve. Basile, un lycéen à la vie bien rangée, croise un soir quatre jeunes migrants dans une gare désaffectée. Ils sont tendus, effrayés, ils fuient quelque chose. Quand l’un d’eux se fait enlever sous ses yeux par un passeur, Basile va tout faire pour lui venir en aide, pour lui éviter de disparaître définitivement.

Les migrants, les passeurs, la mafia, le regard porté sur une population « d’invisibles », la découverte d’une réalité face à laquelle on préfère se voiler la face, il y a tout ça dans ce texte rédigé à quatre mains. Bien sûr il y a aussi cette nuit où les événements s’enchaînent, où le suspens va crescendo. Mais la mécanique du récit ne repose pas sur l’action à tout prix. Le but est de pousser à la réflexion sur le sort des réfugiés, d’ouvrir les yeux sur sa propre condition pour relativiser ses propres tracas, pour ne pas s’émouvoir de petits drames personnels alors que d’autres en vivent de bien plus grands.

A travers l'expérience vécue par Basile on découvre la terrible situation d’une population abandonnée, l’inhumanité de certains, prêts à toutes les abominations pour profiter de leur désespoir et le soutien sans limite apporté par ceux qui prennent le risque de leur venir en aide. Éric Pessan et Olivier de Solminihac signent avec ces « étrangers » un titre malheureusement d’actualité, aussi instructif que percutant.

Les étrangers d’Éric Pessan et Olivier de Solminihac. L’école des loisirs, 2018. 125 pages. 13,00 euros. A partir de 13-14 ans.



Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.











dimanche 13 mai 2018

Le hibou dans tous ses états - David Sedaris

Il est marrant David Sedaris. Depuis plus de quarante ans il tient un journal intime. Du moins depuis plus de quarante ans il note au jour le jour les petits riens du quotidien, des choses vécues, d’autres entendues. Célèbre pour ses publications dans le New-Yorker, ses émissions de radio et ses lectures publiques, ce natif de Caroline du Nord a habité en France et possède une maison en Angleterre. Ce recueil regroupe des textes courts, chroniques, nouvelles, appelez-ça comme vous voulez. Certaines sont de pures fictions, d’autres jouent à fond la carte autobiographique.

Mais attention, chez Sedaris l’autofiction n’a rien de la branlette nombriliste ou de la confession pleurnicharde. Quand il revient sur sa jeunesse loin d’être glorieuse, c’est avec une ironie mordante. Qu’il vous parle de sa première coloscopie ou de son dentiste français et vous vous bidonnez toutes les deux lignes. La recherche d’un hibou empaillé pour la Saint-Valentin de son chéri Hugh devient un petit bijou d’absurde, comme le vol de son passeport et sa difficulté à renouveler son statut de résident permanent auprès de l’administration britannique. Son regard caustique n’épargne pas non plus la Chine et sa gastronomie ou encore le manque de civisme des anglais qui transforment leurs campagnes en dépotoirs. La critique, même cinglante, n’est jamais moralisatrice, le coup de griffe se voulant toujours plus cocasse que revendicatif.

Il y a un petit quelque chose d’Etgar Keret chez Sedaris, et c’est loin d’être un reproche, bien au contraire. Même concision, même sens de la formule, même autodérision, même mauvaise foi, même capacité à mettre le doigt sur les points sensibles de sa personnalité avec une forme de détachement qui fait mouche. Tout ce que j’aime.

Je découvre avec ce titre étrange un conteur né qui prend un plaisir évident et communicatif à partager sa vision décalée du monde. Mon seul regret ? Tourner l’ultime page avec la frustration d’un enfant qui réclame en vain une autre histoire alors que sa mère lui a annoncé juste avant que c’était la dernière…

Le hibou dans tous ses états de David Sedaris. L’Olivier, 2018. 250 pages. 22,50 euros.




Ce billet signe ma première participation au
challenge Mai en nouvelles de Marie et Electra





vendredi 11 mai 2018

The Promised Neverland - Kaiu Shirai et Posuka Demizu

Ça commence comme dans un rêve. Un orphelinat où les enfants s’épanouissent sous le regard attendri de celle qu’ils appellent « maman », où les lits sont douillets et les repas délicieux, où chacun a l’impression d’appartenir à la même famille et où l’on coule des jours heureux. Trente-huit enfants avec un numéro tatoué dans le cou qui ont pour seules consignes de ne pas s’approcher du portail et de ne pas franchir la barrière dans la forêt.

Tout s’écroule le jour où les trois pensionnaires les plus âgés découvrent que leur orphelinat chéri est en fait un élevage d’enfants destinés à finir dans l’assiette d’horribles monstres. Après le traumatisme de cette révélation, ils décident d’échafauder un plan pour s’évader en emmenant avec eux leurs camarades. Mais ils vont vite comprendre qu’il n’est pas simple de tromper la vigilance de leur « maman ».

LE manga de l’année. En tout cas le plus médiatisé, avec un premier tome tiré à 100 000 exemplaires et un démarrage en fanfare depuis son lancement le 25 avril. C’est ma grande fifille qui a absolument voulu le lire, je ne pouvais pas faire autrement que l’accompagner.

Verdict ? C’est drôlement bien fichu et drôlement addictif. Ce seinen (manga pour jeunes adultes) mêle habilement le fantastique, l’horreur et le suspens. Son pitch de prime abord simpliste ne cesse de gagner en profondeur, tournant dans les dernières pages à une partie d’échecs à huis clos où chaque camp avance ses pions en cachant son jeu.

Ça fonctionne parce qu’on se demande évidemment comment les choses vont tourner mais aussi parce que l’on se rend compte en même temps que les enfants qu’ils ne savent rien du monde extérieur, que les monstres auxquels ils sont destinés règnent peut-être sur toute la planète et qu’ils n’auront par conséquent aucune échappatoire s'ils parviennent à sortir de l'orphelinat.

Après, il faut voir ce que cela va donner sur la durée, un premier tome emballant ne présage en rien d'un avenir radieux mais dans son pays d'origine la série en est au huitième volume et ne cesse de voir son audience augmenter, ce qui est plutôt bon signe. De tout façon je me ferai ma propre idée puisque fifille compte bien lire la suite et que je vais évidemment l'accompagner.

The Promised Neverland de Kaiu Shirai et Posuka Demizu. Kazé, 2018. 192 pages. 6,80 euros.





mercredi 9 mai 2018

Strip-tease - Emma Subiaco

Camille prend une décision radicale après avoir découvert son mec au lit avec une autre : fini la gentille demoiselle qui marche dans les clous et ne fait pas de vague, fini ce boulot d’architecte qui ne lui apporte aucune satisfaction. Pour être libre et s’accomplir, la jeune femme décide de se lancer dans le strip-tease. A peine engagée dans un club par une patronne peu regardante sur son manque d’expérience, Camille devient Elise et après une formation express (à peine cinq minutes), la voilà lancée sur scène pour un tour de piste dont le but en de donner à envie au client de la solliciter pour un tête à tête privé où l’on peut juste regarder sans jamais toucher, où la danse est facturée 300 euros et la bouteille de champagne 500.

Autour de Camille la concurrence est rude. De Pétra aux lèvres pulpeuses et aux énormes seins refaits à Linda qui porte la vulgarité à des sommets inégalés en passant par Amanda l’accro à la cocaïne et Judith la cougar, la néophyte découvre que ses consœurs ont des profils et des motivations bien différentes. Elle découvre aussi un univers très particulier et des clients qui font plus pitié qu’envie. Mais surtout, et c’est bien le plus important, elle se rend compte que ce job tant décrié lui permet de s’affirmer en tant que femme.

Basé sur l’expérience personnelle d’Emma Subiaco, qui a été barmaid puis strip-teaseuse dans un club, ce roman graphique jette un regard à la fois réaliste et décalé sur ce milieu d’habitude si fermé.

Un regard critique d’abord : sans salaire fixe, uniquement payées en fonction du nombre de danses « privées », en CDD de deux mois renouvelables ou pas au bon vouloir de la direction, les filles ont des conditions d’exercice particulièrement précaires. Les clients quant à eux sont soit des machos venus s’en payer une bonne tranche, soit des pauvres gars paumés à la sexualité inexistante ou des jeunes trouducs en virée entre potes. Aucun n’attire la moindre sympathie et au final tous sont bien plus fragiles que les femmes qu’ils viennent mater la bave aux lèvres.

Un regard plein d’empathie ensuite sur les strip-teaseuses, bien plus soudées que les apparences ne pourraient le laisser penser. Des filles lucides, qui savent ce qu’elles veulent et comment s’y prendre pour l’obtenir, qui portent un jugement sans pitié sur les hommes et ne leur font pas le moindre cadeau.

Au final une chouette BD, qui brille plus par son propos que par son graphisme parfois tremblotant. Une BD engagée, féministe, qui a le mérite de ne jamais tomber dans le sordide, préférant empiler les anecdotes et les petits soucis plutôt que les grands drames. Emma Subiaco explique d’ailleurs sa démarche en fin d’ouvrage dans une postface instructive qui  éclaire son projet avec beaucoup de conviction. Une vraie réussite que ce premier album culotté en diable (même si la couverture pourrait laisser croire le contraire !).

Strip-tease d’Emma Subiaco. Editions du Long Bec, 2018. 144 pages. 20,00 euros.




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mardi 8 mai 2018

Deux secondes en moins - Marie Colot et Nancy Guilbert

C’est l’histoire d’une gueule cassée et d’un cœur brisé.

Igor ne pardonnera jamais à son père son manque d’attention au volant. Les yeux rivés sur son smartphone, il n’a pu éviter l’accident. Depuis son fils est défiguré et ne veut plus de contact avec l’extérieur. Rhéa, elle, ne comprendra jamais pourquoi son petit ami s’est jeté sous un train. Quelques semaines après la tragédie elle survit, submergée par un chagrin sans fin.

Je vous le concède, le pitch résumé de la sorte est terriblement plombant. Pourtant ce roman jeunesse écrit à quatre mains est un bijou à découvrir d’urgence. 

Une gueule cassée et un cœur brisé, des ados comme deux planètes en perdition dont les trajectoires vont se croiser, se rapprocher et s’aligner. Non sans encombre, cela va de soi. C’est toute la réussite de Marie Colot et de Nancy Guilbert d’avoir pris le temps de disséquer le cheminement de l’un et de l’autre. Bien sûr on s’attarde sur les moments difficiles, ceux où l’on sombre, ceux où la colère et la rancœur prennent le pas sur le reste. Mais peu à peu une porte s’entrouvre timidement et laisse passer un rayon de lumière. Et peu à peu Igor et Rhéa vont refaire surface, aidés par la musique de Schubert et par un prof de piano vraiment pas comme les autres.

Les ados s’expriment à tour de rôle, confiant leurs douleurs, leur mal-être, leurs doutes et leurs maigres espoirs. On suit également les balbutiements de leur rapprochement, les jours avec et les jours sans, le regard que chacun porte sur l'autre, l’amitié fragile qui se tisse et dont les racines finiront par s’ancrer profondément. Un texte porteur d’espoir, qui montre que l’on peut se relever et reprendre goût à la vie après un drame, aussi terrible soit-il. Un texte superbe, d’une infinie justesse, d’un réalisme qui serre les tripes. Assurément un de mes plus grands coups de cœur de ces derniers mois en littérature jeunesse.

Deux secondes en moins de Marie Colot et Nancy Guilbert. Magnard, 2018. 304 pages. 14,90 euros. A partir de 15 ans.


Une formidable pépite jeunesse, évidemment partagée avec Noukette !









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