mardi 30 juillet 2019

Retour à la case départ - Stephen McCauley

Trente ans que David et Julie ne sont plus mariés, depuis le jour où il a dû reconnaitre sa préférence pour les hommes. De l’eau a coulé sous les ponts, Julie a refait sa vie. Elle est restée près de Boston et a eu une fille, Mandy, qui rentrera bientôt à l’université. Son second mari l’a quittée pour une plus jeune, il souhaite vendre la maison de bord de mer où Julie continue de vivre. Elle loue illégalement quelques chambres mais ça ne suffira pas à récolter suffisamment d’argent pour racheter la part de son ex et conserver cette maison qu’elle adore. David de son côté s’est installé à San Francisco. Quinqua de moins en moins fringant, il sort d’une relation douloureuse avec un jeunot et gagne sa vie en orientant les gosses de riches vers les facs les plus à même de les accueillir. Pour aider sa fille à choisir sa future université, Julie va faire appel à David. Il ne s’y attendait pas mais, au moment où sa vie prend l’eau de toute part, il se dit que c’est un signe du destin et décide de se rendre sur la côte Est. Une fois sur place il constate à quel point, malgré les années et les kilomètres les ayant séparés, leur complicité s’affiche avec un naturel déconcertant dès les premières secondes de leurs retrouvailles.

J’ai beaucoup aimé le ton de ce roman, les dialogues sont un régal et les portraits souvent assassins. On n’est pas dans du pur cynisme mais plutôt dans un regard acéré sur cette Amérique blanche angoissée de nature et pourtant pas franchement à plaindre. J’ai aimé également l’analyse des relations familiales bancales et cet entre soi où, sous le vernis des apparences souriantes, on se tire dans les pattes à la moindre occasion. McCauley oscille avec délice entre un humour noir grinçant et une dénonciation des tendances sociétales que tout le monde critique mais dont tout le monde profite (hilarante description des méfaits de la location au noir de chambres d’hôtes sur Airbnb !).

Dommage que la férocité des réflexions et des échanges soit contrebalancée par une ode mielleuse à la force de l’amitié. Il y a trop de bons sentiments dans les rapports entre David et Julie, et c’est tellement en décalage avec le reste des personnages que ça finit par perdre en crédibilité. Cette vision idéalisée de leur relation, avec seulement quelques vaguelettes pour contrarier le long fleuve tranquille de leur inébranlable bienveillance réciproque, ça sonne faux. Et cette fin bisounours, où tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil, où les planètes s’alignent pour que tout s’arrange d’un coup de baguette magique, est vraiment too much.

Verdict ? Une lecture plaisante, une écriture pleine de vivacité et d’humour qui m’a par moment rappelé l’excellent Richard Russo. Dommage qu’au final le feelgood l’emporte, ça a grandement affadi les déboires de David et Julie et grandement gâché mon plaisir. Il n’empêche que ça reste un roman idéal pour les vacances, frais et sans prise de tête. 

Retour à la case départ de Stephen McCauley (traduit de l’anglais par Séverine Weiss). Robert Laffont, 2019. 420 pages. 21,50 euros.







vendredi 26 juillet 2019

Un rêve d’ailleurs - Kim

1963. Après avoir arrêté ses études aux beaux-arts et un an avant de partir sous les drapeaux, Joaquim quitte l’Espagne et décide de se rendre en stop en Allemagne, un pays que beaucoup de ses compatriotes considèrent comme la terre promise. Ayant traversé la France en stop, il arrive à Francfort persuadé de rapidement trouver un travail. Hélas, la déconvenue est à la hauteur de ses espérances. Sans le sou, sans parler un mot d'allemand et avec un simple visa touristique, Joaquim erre d’auberge de jeunesse en auberge de jeunesse pour finalement échouer à Remsheid, une ville industrielle sans charme où il va s’installer pour plusieurs mois. Il y fera de belles rencontres, trouvera quelques jobs précaires et non déclarés pour gagner un peu d’argent et surtout, il pourra laisser libre cours à sa fibre artistique pour rendre son séjour bien moins sinistre que prévu.

Un récit totalement autobiographique qui révèle un pan méconnu de l’Espagne franquiste. L’exode allemand d’un million de travailleurs espagnols prend, sous les traits de Kim, les allures d’un hommage à une génération fuyant le joug de la dictature en quête de jours meilleurs. Bien sûr la désillusion sera grande et l’eldorado annoncé laissera à la plupart des exilés un goût amer mais, au-delà de la désillusion et des difficultés rencontrées, le dessinateur insiste surtout sur l’élan de fraternité ayant marqué son périple. Et au-delà de son propre cas, il préfère s’attarder sur le sort de quelques camarades d’infortune dont les trajectoires lui semblent bien plus intéressantes que la sienne. Comme par exemple ce travesti ayant dû fuir le cabaret de la Costa Brava où il se produisait en raison de son homosexualité ou ce pauvre paysan illettré à qui il lit les lettres envoyées par sa femme restée au pays.

Un roman graphique d’apparence touffu mais qui se lit avec fluidité. Kim raconte sa propre histoire sans effet de manche, sans tirer la couverture à lui, avec une modestie et une pudeur remarquables. Le récit déborde d’humanité et de tendresse sans jamais tomber dans le moindre misérabilisme. Une totale réussite.

Un rêve d’ailleurs de Kim. Editions du Long Bec, 2019. 200 pages. 22,00 euros.










lundi 22 juillet 2019

Cherry - Nico Walker

Une fois n’est pas coutume, c’est un livre qu’il faut commencer par les remerciements. Impossible sinon de comprendre le cheminement de ce texte, de sa genèse à sa dernière mouture. Nico Walker l’a écrit en prison.  Condamné à 11 ans de réclusion pour vol avec violence, il devrait retrouver la liberté l’an prochain. Cherry possède une tonalité très autobiographique, j’ai d’ailleurs cru au départ que ce serait un pur récit de prison, à la manière de ce qu’a pu faire Chester Himes dans Qu’on lui jette la première pierre ou plus récemment Joel Williams avec Du sang dans les plumes. Mais je me suis trompé sur toute la ligne. Cherry ne se passe pas derrière les barreaux, c’est l’histoire d’un pauvre gosse d’une pauvre banlieue de Cleveland qui tombe amoureux fou d’Emily au milieu des années 2000, s’engage dans l’armée alors qu’il a tout juste 20 ans, part sur le front irakien et rentre au pays tellement perturbé qu’il sombre dans l’héroïne et la délinquance.

Dis comme ça, j’avoue, ça ne fait pas rêver. Et autant prévenir les adeptes de feelgood et autres niaiseries mielleuses, Cherry n’a rien d’une douce cerise sur un bon gros gâteau. C’est plutôt glauque, désespéré, toxique, sans issue. Une plongée dans la noirceur d’un quotidien rythmé par le manque de drogue et la quête sans fin de la dose qui va permettre de tenir le coup jusqu’à la prochaine. Du moins dans la seconde partie du livre. La première est un récit de troufion américain plutôt classique avec la chaleur insupportable du désert, l’ennui sans fin de la vie de caserne, les missions inutiles auprès d’une population locale jamais coopérative et la perte de camarades dont les véhicules blindés sautent sur des mines. Le narrateur est aide-soignant, il a été formé à la va-vite et n’y connait rien en médecine. Il se contente de faire quelques bandages, de distribuer de l’aspirine et de constater les dégâts que peut faire une arme artisanale sur le corps d’un soldat (membres arrachés, cadavres calcinés, etc.). Une expérience forcément plus traumatisante qu’enrichissante dont il ne tirera aucune gloire.

Le retour au pays signe le début des chapitres les plus réussis du livre. On suit son basculement vers l’addiction à l’héroïne dans laquelle il entraîne l’amour de sa vie Emily. Chaque jour, partir en quête de la divine poudre. Chaque jour, se frotter à des dealers sans scrupules qui l’embarquent dans des plans foireux, l’arnaquent avec de la dope archi-coupée ou se barrent carrément avec son argent sans rien lui offrir en échange. Le couple sombre, la trésorerie s’assèche. Ensemble ils pensent s’en sortir alors qu’ils ne font que se tirer mutuellement vers le bas. Les jours de dèche ils passent leur temps à vomir, se disent que le sevrage n’a aucune chance d’aboutir et qu’il est préférable de replonger au plus vite. Et quand l’argent vient à manquer, le braquage de banques devient la seule issue possible. Sans se poser de question mais aussi sans illusion, avec la certitude que tout ça ne pourra pas durer indéfiniment.

Le style est brutal. Pas de chichi, tout est décrit sans complaisance mais avec une forme de naïveté et une précision qui file la nausée. L’écriture, sèche, elliptique, ne s’embarrasse pas de fioritures. Les dialogues claquent avec un réalisme ravageur et les personnages secondaires  sont croqués avec une attention qui force le respect.

Roman de guerre, roman d’amour et roman sur l’addiction, Cherry est une énorme claque dans la gueule de l’Amérique. C’est un roman de l’échec, échec personnel, échec de tout un pays incapable de sauver ses enfants après les avoir envoyés au casse-pipe dans un inextricable bourbier et qui finit par les enfermer plutôt que de leur tendre la main. Un texte incroyable de sincérité, qui ne tourne jamais au pathos ou à l’enjolivement. Les pages sur la toxicomanie sont les plus bouleversantes que j’ai pu lire depuis le cultissime Requiem for a Dream (Retour à Brooklyn) de Selby. Une référence absolue en ce qui me concerne, la comparaison est amplement méritée et place d’emblée Cherry au firmament de mes plus belles lectures américaines de ces dernières années. 

Cherry de Nico Walker (traduit de l’américain par Nicolas Richard). Les Arènes, 2019. 430 pages. 20,00 euros.







samedi 20 juillet 2019

Blagues pour miliciens - Mazen Maarouf

J’aime les auteurs aux parcours originaux, tortueux, douloureux. Avec Mazen Maarouf, j’ai été gâté. Né en 1978 au Liban, d’une famille palestinienne, il s’installe par la suite en Syrie, qu’il doit quitter en 2008 après avoir critiqué le régime d’Al-Assad. Vivant aujourd’hui en Islande, il est considéré comme l’un des plus grands poètes arabes de sa génération.

Il signe ici un recueil de nouvelles inclassable aux accents tragicomiques. On découvre dans ces textes un père humilié par des miliciens qui perd tout crédit aux yeux de son enfant, un oncle revenu d’entre les morts avec son habit de matador sur le dos, un autre père qui demande à son fils, après avoir été amputé des bras, de lui donner un des siens pour une greffe, un frère cherchant LA blague qui fera rire son aîné obligé de mendier pour nourrir la famille, un garçon réfugié dans un cinéma pendant que la ville croule sous les bombes ou encore un vieil homme qui transforme les voitures en biscuits.

Mazen Maarouf décrit un univers déroutant, un pays en guerre que l’on imagine facilement être le Liban. Ses narrateurs sont souvent des enfants portant un regard décalé sur le monde, des enfants qui constatent avec tristesse les défaites de leurs pères et font de leur imagination fertile le dernier rempart de résistance face à la barbarie. L’écriture est à la fois crue et poétique, oscillant sans cesse entre réalisme et fantastique. La farce côtoie l’absurde et la violence est contrebalancée par un humour féroce. 

Inclassable, étrange, déroutant, inquiétant, surréaliste, les adjectifs manquent pour qualifier un tel recueil. Reste au final la certitude, en ce qui me concerne du moins, d’avoir découvert un auteur sans concession sortant clairement des sentiers battus. Tout ce que j’aime, quoi.

Blagues pour miliciens de Mazen Maarouf (traduit de l’arabe par Bruno Barmaki). Flammarion, 2019. 170 pages. 17,00 euros.





mercredi 17 juillet 2019

A la ligne : feuillets d’usine - Joseph Ponthus

L’usine est / Plus que tout autre chose / Un rapport au temps / Le temps qui passe / Qui ne passe pas / Éviter de trop regarder l’horloge / Rien ne change des journées précédentes

Ce paragraphe résume à lui seul le sentiment que j’ai toujours gardé par rapport à l’usine. Et ce premier roman de Joseph Ponthus m’a replongé 25 ans en arrière sur les lignes de production d’une usine de crèmes glacées où les machines ont failli avoir ma peau.

C’est simple, j’ai tout aimé dans ce texte. Le contexte de sa création d’abord. L’auteur n’est pas entré à l’usine pour écrire un livre, faire un reportage ou une enquête sociologique. Il y est entré parce qu’il avait besoin d’argent pour bouffer, ni plus ni moins. Et l’air de rien ça change beaucoup de choses sur le contenu du propos et surtout la vision du travail, sa portée « alimentaire », la nécessité, quelle que soit la pénibilité de la tâche, de s’y plier pour ne pas perdre la mission d’intérim en cours et les indispensables revenus qui en découleront. Ensuite la forme. Une sorte de long poème en prose où les vers libres offrent une respiration particulière au texte et lui donnent un rythme tout sauf linéaire. Le fond enfin. Tous les sentiments et sensations propres au travail sur une chaîne de production sont restitués. L’ennui, la fatigue, l’impression que jamais ça ne s’arrêtera, que jamais la journée ne se finira. Sans oublier la douleur du corps qui voudrait dire stop alors que l’esprit le pousse à continuer ou le rapport à la hiérarchie, entre crainte et détestation.

Pour autant le tableau dressé n’est pas perpétuellement orienté vers les aspects les plus négatifs de l’expérience. Bien sûr il y a les réveils difficiles, les prises de poste au petit matin, le rythme infernal, les collègues pénibles, les machines qui tombent en panne, les odeurs insupportables que l’on ramène à la maison une fois la journée terminée et cet épuisement qu’aucune nuit de sommeil ne pourra réparer. Mais il y a aussi les pauses café, les collègues solidaires, la satisfaction du travail accompli, le fait que l’usine révèle une force de caractère insoupçonnée. Et puis il reste une vie hors du travail avec la femme aimée, le chien fidèle et la mère aimante. Le narrateur oscille entre colère et abattement, respirations bienvenues en bord de mer et rapport salvateur à la littérature. C’est parfois drôle, terriblement réaliste et en même temps suffisamment distancié pour ne pas sombrer dans le récit de vie bêtement autocentré.

Un premier roman qui m’a particulièrement touché pour un tas de raisons qui ne regardent que moi. Je n’avais rien lu d’aussi beau sur le monde ouvrier d’aujourd’hui depuis les superbes Chroniques des années d’usine de Robert Piccamiglio publiées il y a vingt ans chez Albin Michel. C’est une évidence, Ponthus est un digne héritier de la littérature prolétarienne chère au coeur de Michel Ragon (dont je peux que vous conseiller l'indispensable Histoire de la littérature prolétarienne de langue française). Une littérature que j’ai beaucoup étudiée à la fac et qui n’a jamais cessée de me passionner depuis.

A la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus. La Table Ronde, 2019. 266 pages. 18,00 euros.





lundi 15 juillet 2019

Conseils de lectures estivales (enfin, si on veut...)

Il n’est peut-être pas trop tard pour vous conseiller quelques titres à lire cet été. Enfin « conseiller » est un bien grand mot vu mon manque d’enthousiasme pour la lecture depuis le début de l’année. Disons qu’en fonction de vos envies et de vos besoins, certaines références de cette liste pourraient éventuellement vous être utiles…

(cliquez sur les couvertures pour lire mon avis - quand j'ai eu le courage de le donner)






Pour un soupçon de délicatesse




Pour une bonne dose de nostalgie




Pour se dire qu’on aura lu au moins un bouquin exigeant dans l’année




Pour les amateurs d’Histoire (et d’utopie)




Pour les soirs d’été poétiques et bluesy




Pour les amateurs de (bonne) BD




Pour se marrer un peu




Pour faire lire les grands ados




Pour lire le Goncourt du premier roman et se dire que le jury a vraiment des goûts de chiottes (ben oui quoi, ce lauréat est tellement fade et il y a avait tellement mieux à récompenser – Joseph Pontus par exemple…)




Pour les fans de (mauvaise) série télé



Pour faire des économies de somnifères
(une vingtaine de pages chaque soir suffira pour vous endormir)















jeudi 11 juillet 2019

Mes beaux habits au clou - Langston Hughes

New-York, 1927. Langston Hughes publie « Mes beaux habits au clou » et la critique l’assassine. Membre éminent du mouvement culturel afro-américain « La renaissance de Harlem », le poète subit les foudres de la bourgeoisie noire. Cette dernière lui reproche une langue populaire sans esthétisme et des thématiques « de caniveau ». Comme le souligne le traducteur Frédéric Sylvanise dans la postface, pour cette bourgeoisie singeant de plus en plus les blancs, ce recueil est trop « noir ». Trop noir parce que plusieurs poèmes respectent strictement la forme « vulgaire » du blues (un vers répété puis un troisième qui rime avec les deux premiers). Trop noir parce qu’il est écrit en vers libres dans une langue vernaculaire à la tonalité très orale. Trop noir parce qu’il « raconte des histoires de prolétaires dans leur vie de tous les jours » et que ces prolétaires ont une vie bien trop dissolue pour être respectables.

Ils sont tous là, ces prolo du ghetto, la poisse collée aux basques : Gin Mary l’alcoolique, filou le clodo, le boxeur, le joueur de craps ou la nouvelle fille du cabaret. Les histoires d’amour finissent mal, le gars qui travaille rentre chez lui sans trouver sa traînée de femme et dans « La chanson pour une fille foncée », l'amoureuse au coeur brisée pleure son chéri lynché par le klan : Là-bas, au fin fond du Sud / (J’en ai le cœur brisé) / Ils ont pendu mon jeune amant noir / A un arbre au croisement routier / Là-bas, au fin fond du Sud / (Un corps meurtri haut dans les airs) / J’ai demandé à notre Seigneur blanc Jésus / A quoi servait la prière / Là-bas, au fin fond du Sud / (j’en ai le cœur brisé) / L’amour est une ombre nue / Sur un arbre nu et déformé.

Publié pour la première fois en France par un petit éditeur nantais, le recueil est proposé en version bilingue avec chaque poème en VO sur la page de gauche et sa traduction sur celle de droite. Ne tournons pas autour du pot, Mes beaux habits au clou est un monument de la poésie afro-américaine. De la poésie américaine tout court, même. Un monument à découvrir d'urgence, évidemment.

Mes beaux habits au clou de Langston Hughes (traduit de l’américain par Frédéric Sylvanise). Joca Seria, 2019. 150 pages. 13,50 euros


Rieurs

Chanteurs du rêve / Conteurs d’histoires / Danseurs / Grands rieurs entre les mains du Destin / Mon peuple / Plongeurs / Garçons d’ascenseur / Femmes de chambres / joueurs de dés /  Cuisiniers / Serveurs / Jazzmen / Nourrices / Dockers / Noceurs / Auteurs de revues / Comédiens de cabaret / Et musiciens de cirque / Des chanteurs du rêve, tous / Mon peuple / Des conteurs d’histoires, tous / Mon peuple / Danseurs / Et Dieu ! Quels danseurs / Chanteurs / Et Dieu ! Quels chanteurs ! / Chanteurs et danseurs / Danseurs et rieurs / Rieurs ? / Oui, rieurs… rieurs… rieurs… / Rieurs aux éclats entre les mains du Destin.   








Toute une vie et un soir - Anne Griffin

« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… Crois-moi sur parole, ça s’arrange pas avec l’âge. C’est comme si on s’enfouissait toujours plus loin dans notre solitude. Pour régler nos problèmes nous-mêmes. »

Voila, c’est fini. Maurice Hannigan, 84 ans, vient de fermer pour la dernière fois la porte de sa ferme. Il s’installe seul au bar du Rainsford House Hotel et commande son premier verre de la soirée. Une soirée au cours de laquelle il va porter cinq toasts aux cinq personnes qui ont le plus compté pour lui. Son grand frère adoré Tony, son modèle, emporté par la tuberculose. Sa fille Molly, morte in-utero. Sa belle-sœur Noreen, l’excentrique, la « dérangée ». Son fils Kevin devenu journaliste et exilé sur la côte Est des États-Unis. Et enfin sa femme Sadie, disparue deux ans plus tôt et sans laquelle la vie n’a plus aucun sens. Cinq verres pour résumer une existence, pour se rappeler les joies et les douleurs, les bons et les mauvais moments. Une soirée pour se retourner sur le passé et solder les comptes avant de partir. Définitivement.

Ah, Maurice et ses souvenirs ! Pas toujours glorieux, loin s’en faut. Son sale caractère, son manque de tact, sa cupidité, son désir de vengeance. Son discours ne vire pas pour autant au mea culpa larmoyant, le gaillard connaît et assume ses faiblesses, sans remords ni regrets, tandis que sa lucidité se teinte de pudeur, l’irlandais n’étant pas du genre à s’épancher.

Ce premier roman ambitieux dresse le portrait intime d’un homme seul, fatigué, fragile, qui n’a jamais pu surmonter le décès de sa femme. Un homme conscient qu’il n’a rien d’exemplaire, prêt à s’effacer sans coup d’éclat après avoir levé une ultime fois son verre aux souvenirs des êtres chers. La narration est limpide, l’ensemble solidement charpenté et la simplicité de façade cache sous le vernis du propos parfois léger une réflexion profonde sur le sens de la vie et les ravages du temps qui passe. Malgré une fin un poil trop mélo à mon goût j’ai été touché en plein cœur par ce vieux bonhomme en bout de course et sa nostalgie d’une insondable tristesse : « Je suis ici pour me souvenir - de ce que j'ai été et de ce que je ne serai plus. »

Toute une vie et un soir d’Anne Griffin (traduit de l’anglais par Claire Desserrey). Delcourt, 2019. 270 pages. 20,50 euros.