jeudi 17 août 2017

Les fantômes du vieux pays - Nathan Hill

Sa mère l’a abandonné alors qu’il avait 11 ans. Elle a disparu et n’a jamais donné la moindre nouvelle. Vingt ans plus tard, Samuel est devenu prof d’anglais dans une petite université. Il reçoit un coup de téléphone d’un avocat lui annonçant que sa génitrice a été arrêtée pour avoir agressé en public un candidat à la présidentielle. L’avocat lui demande d’écrire une lettre de soutien pour plaider sa cause. Hors de question pour Samuel, qui voit au contraire dans cette affaire une occasion de prendre sa revanche. Devant honorer un contrat avec un éditeur sous peine de se voir traîner en justice, il décide d’écrire un livre à charge sur cette mère indigne dont l’histoire passionne les médias. Pour mener son projet à bien il va devoir remonter le fil d’une destinée familiale mouvementée où subsistent beaucoup de zones d’ombres, quitte à réveiller quelques fantômes depuis longtemps endormis.

Un premier roman américain de plus de 700 pages et un deuxième pavé de l’été pour moi. 700 pages pour emmener le lecteur du Chicago d’aujourd’hui au New-York post 11 septembre, des émeutes étudiantes des années 60 à la Norvège des années 40. L’enfance de Samuel, son amitié avec Bishop balayée par la guerre en Irak, son histoire d’amour impossible avec Bethany la violoncelliste, la jeunesse de sa mère étudiante, le passé mystérieux de son grand-père, des personnages secondaires sur lesquels on s’attarde longuement comme Pwnage l’accro aux jeux en ligne ou la vicieuse Laura Pottsdam. Les fils narratifs se croisent, s’éloignent, se coupent subitement ou se rejoignent définitivement avec une virtuosité qui force l’admiration.

Un roman fleuve hyper construit et hyper maîtrisé. C’est drôle, cynique, terriblement lucide et sans la moindre illusion pour l’Amérique actuelle. Quelques bémols tout de même. Certaines longueurs (logique), les passages sur la jeunesse de la mère que j’ai trouvés moins passionnants et une ficelle romanesque avec le personnage du juge un peu trop grosse pour être totalement crédible. Mais je pinaille. Tomber sur un auteur de 39 ans capable de trousser un premier roman aussi ambitieux et aussi abouti ça n’arrive pas tous les jours alors autant ne pas bouder son plaisir. A l’évidence un des titres événements de cette rentrée littéraire, nul doute que l’on va beaucoup en entendre parler.

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill (traduit de l’anglais par Mathilde Bach). Gallimard, 2017. 720 pages. 25,00 euros.





mercredi 16 août 2017

La cire moderne - Vincent Cuvellier et Max de Radiguès

A la mort de son oncle, Manu hérite du stock de cierges de sa société La cire moderne. « Un très  beau patrimoine » selon le notaire qui n’inspire pourtant pas grand-chose au jeune homme, plus habitué à fumer des pétards qu’à fréquenter les églises. Accompagné de sa petite amie Sam et de Jordan, le frère lourdingue de cette dernière, Manu charge les cartons de cierges dans un combi Volkswagen et part faire le tour des paroisses  pour écouler le stock, avec l’idée de s’offrir une fois sa tournée achevée des vacances au Maroc. Mais en chemin « l’héritier » est frappé par la foi. Il n’a rien vu venir et cette hôte inattendue va bouleverser ses projets et ses certitudes.

Vincent Cuvellier et Max de Radiguès, une association inédite dont j’attendais beaucoup et qui ne m’a pas déçu. Leur road trip atypique, d’abord léger, vire au cheminement spirituel avec un naturel désarmant. Manu, Sam et Jordan sont de touchants jeunes d’aujourd’hui. Nonchalants, je-men-foutistes, fêtards et prenant la vie comme elle vient sans se poser de questions. Leur trio fonctionne à merveille, c’est dynamique, drôle et surtout très réaliste. Les dialogues sonnent juste, la narration est fluide, portée par un dessin en noir et blanc et un découpage d’une parfaite lisibilité.

Vincent Cuvellier aborde le sujet de la conversion loin de tout prosélytisme. Il parle de sexualité et de religion sans sombrer dans la caricature et épargne au lecteur des bondieuseries qui n’auraient pu qu’alourdir son propos. Sous le vernis de la légèreté apparaît au final une vraie profondeur de réflexion, c’est incontestablement la plus grande réussite de cet album inclassable.


La cire moderne de Vincent Cuvellier et Max de Radiguès. Casterman, 2017. 158 pages. 16,95 euros.


PS : un grand merci et un gros bisou à celle qui a eu la gentillesse de m'offrir cet album.








dimanche 13 août 2017

Au revoir là-haut - Pierre Lemaitre

« Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants ».  Tout le fil conducteur du roman repose sur ce constat je trouve.

1918. Albert et Edouard ont échappé à la grande boucherie. Miraculeusement. Mais non sans dommages. Albert a failli mourir enseveli dans un trou d’obus et Edouard a eu le visage à moitié arraché en lui portant secours. Sortis du conflit sans un sou et sans la moindre reconnaissance de la nation, ils vivotent, ensemble, dans un boui-boui parisien minable en tirant le diable par la queue. Condamnés à l’exclusion, les « héros » devenus parias vont se venger en imaginant une arnaque aussi cynique qu’immorale.

Après Confiteor l’an dernier, Au revoir là-haut est mon pavé de l’été. On m’avait prévenu que ce pavé n’avait pas la complexité et la profondeur de son illustre prédécesseur et je dois bien reconnaître que l’on ne m’avait pas menti. Pour autant, je n’ai pas boudé mon plaisir. Pierre Lemaitre offre un roman historique documenté, ambitieux et plein de souffle. Il prend le temps de déployer son intrigue, de creuser la psychologie de ses personnages et de tisser avec minutie les fils reliant chacun d’entre eux.

Un roman à l’ancienne, digne héritier des romans-feuilletons du 19ème siècle. Un roman engagé, antimilitariste, anticapitaliste, antipatriotique même (du moins dénonçant une certaine forme de patriotisme), avec ses bourgeois caricaturaux, ses chefs d’entreprise uniquement guidés par l’appât du gain, ses poilus revanchards  et son salaud de service, lui aussi caricatural, mais tellement haïssable qu’on se délecte de son inévitable chute.

De la littérature populaire dans le meilleur sens du terme, comme on en voit de moins en moins à l’heure de l’autofiction, du feelgood ou de la pseudo romance-érotico-sadomaso.  Une lecture rare et précieuse en somme, et un parfait pavé de l’été.

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. Le livre de poche, 2015. 665 pages. 11,50 euros.





mercredi 9 août 2017

Tokyo Alien Bros T1 - Keigo Shinzô

Fuyunosuke et Natsutarô ne sont pas des japonais comme les autres. Agissant sous couverture, ces deux extraterrestres ont été envoyés sur terre pour déterminer si leur race pourrait s’y installer. Fuyunosuke, dans la peau d’un étudiant au charisme ravageur, s’est rapidement intégré mais Natsutarô a plus de mal avec le mode de vie humain où beaucoup de choses lui semblent inutiles (les animaux domestiques, les parcs d’attraction, les rendez-vous galants ou les photos souvenir par exemple). Surtout, ses maladresses à répétition pourraient faire capoter leur mission et mettre à mal leur couverture.

Rien d’original au départ : des extraterrestre qui s’apprêtent à coloniser la terre, découvrent notre planète et sont horrifiés par les comportements humains, on a déjà vu ça mille fois. Mais Keigo Shinzô sort du registre de la SF pure pour donner dans l’étude de mœurs et surtout pour jouer sur la différence de sensibilité de son duo d’aliens. Le résultat est excellent, on se régale de l’enchaînement de scènes cocasses où l’humour n’est jamais lourdingue. La naïveté et le stress de Natsutarô sont en permanence contrebalancés par la nonchalance de Fuyunosuke et toute l’intrigue repose sur cet équilibre fragile.

Le dessin est simple, lisible, jamais surchargé ni brouillon, fluide et efficace comme savent souvent l’être les mangas.

A l’évidence pas une série à l’ambition démesurée mais une lecture des plus agréables, légère et fraîche comme une citronnade en plein été. Un livre de saison en somme (enfin, uniquement si vous vivez ou passez vos vacances dans le sud-est. Parce que pour les autres régions, cet été a des airs de Toussaint).

Tokyo Alien Bros T1 de Keigo Shinzô. Le Lézard Noir, 2017. 222 pages. 13,00 euros.