mercredi 17 juillet 2019

A la ligne : feuillets d’usine - Joseph Ponthus

L’usine est / Plus que tout autre chose / Un rapport au temps / Le temps qui passe / Qui ne passe pas / Éviter de trop regarder l’horloge / Rien ne change des journées précédentes

Ce paragraphe résume à lui seul le sentiment que j’ai toujours gardé par rapport à l’usine. Et ce premier roman de Joseph Ponthus m’a replongé 25 ans en arrière sur les lignes de production d’une usine de crèmes glacées où les machines ont failli avoir ma peau.

C’est simple, j’ai tout aimé dans ce texte. Le contexte de sa création d’abord. L’auteur n’est pas entré à l’usine pour écrire un livre, faire un reportage ou une enquête sociologique. Il y est entré parce qu’il avait besoin d’argent pour bouffer, ni plus ni moins. Et l’air de rien ça change beaucoup de choses sur le contenu du propos et surtout la vision du travail, sa portée « alimentaire », la nécessité, quelle que soit la pénibilité de la tâche, de s’y plier pour ne pas perdre la mission d’intérim en cours et les indispensables revenus qui en découleront. Ensuite la forme. Une sorte de long poème en prose où les vers libres offrent une respiration particulière au texte et lui donnent un rythme tout sauf linéaire. Le fond enfin. Tous les sentiments et sensations propres au travail sur une chaîne de production sont restitués. L’ennui, la fatigue, l’impression que jamais ça ne s’arrêtera, que jamais la journée ne se finira. Sans oublier la douleur du corps qui voudrait dire stop alors que l’esprit le pousse à continuer ou le rapport à la hiérarchie, entre crainte et détestation.

Pour autant le tableau dressé n’est pas perpétuellement orienté vers les aspects les plus négatifs de l’expérience. Bien sûr il y a les réveils difficiles, les prises de poste au petit matin, le rythme infernal, les collègues pénibles, les machines qui tombent en panne, les odeurs insupportables que l’on ramène à la maison une fois la journée terminée et cet épuisement qu’aucune nuit de sommeil ne pourra réparer. Mais il y a aussi les pauses café, les collègues solidaires, la satisfaction du travail accompli, le fait que l’usine révèle une force de caractère insoupçonnée. Et puis il reste une vie hors du travail avec la femme aimée, le chien fidèle et la mère aimante. Le narrateur oscille entre colère et abattement, respirations bienvenues en bord de mer et rapport salvateur à la littérature. C’est parfois drôle, terriblement réaliste et en même temps suffisamment distancié pour ne pas sombrer dans le récit de vie bêtement autocentré.

Un premier roman qui m’a particulièrement touché pour un tas de raisons qui ne regardent que moi. Je n’avais rien lu d’aussi beau sur le monde ouvrier d’aujourd’hui depuis les superbes Chroniques des années d’usine de Robert Piccamiglio publiées il y a vingt ans chez Albin Michel. C’est une évidence, Ponthus est un digne héritier de la littérature prolétarienne chère au coeur de Michel Ragon (dont je peux que vous conseiller l'indispensable Histoire de la littérature prolétarienne de langue française). Une littérature que j’ai beaucoup étudiée à la fac et qui n’a jamais cessée de me passionner depuis.

A la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus. La Table Ronde, 2019. 266 pages. 18,00 euros.





lundi 15 juillet 2019

Conseils de lectures estivales (enfin, si on veut...)

Il n’est peut-être pas trop tard pour vous conseiller quelques titres à lire cet été. Enfin « conseiller » est un bien grand mot vu mon manque d’enthousiasme pour la lecture depuis le début de l’année. Disons qu’en fonction de vos envies et de vos besoins, certaines références de cette liste pourraient éventuellement vous être utiles…

(cliquez sur les couvertures pour lire mon avis - quand j'ai eu le courage de le donner)






Pour un soupçon de délicatesse




Pour une bonne dose de nostalgie




Pour se dire qu’on aura lu au moins un bouquin exigeant dans l’année




Pour les amateurs d’Histoire (et d’utopie)




Pour les soirs d’été poétiques et bluesy




Pour les amateurs de (bonne) BD




Pour se marrer un peu




Pour faire lire les grands ados




Pour lire le Goncourt du premier roman et se dire que le jury a vraiment des goûts de chiottes (ben oui quoi, ce lauréat est tellement fade et il y a avait tellement mieux à récompenser – Joseph Pontus par exemple…)




Pour les fans de (mauvaise) série télé



Pour faire des économies de somnifères
(une vingtaine de pages chaque soir suffira pour vous endormir)















jeudi 11 juillet 2019

Mes beaux habits au clou - Langston Hughes

New-York, 1927. Langston Hughes publie « Mes beaux habits au clou » et la critique l’assassine. Membre éminent du mouvement culturel afro-américain « La renaissance de Harlem », le poète subit les foudres de la bourgeoisie noire. Cette dernière lui reproche une langue populaire sans esthétisme et des thématiques « de caniveau ». Comme le souligne le traducteur Frédéric Sylvanise dans la postface, pour cette bourgeoisie singeant de plus en plus les blancs, ce recueil est trop « noir ». Trop noir parce que plusieurs poèmes respectent strictement la forme « vulgaire » du blues (un vers répété puis un troisième qui rime avec les deux premiers). Trop noir parce qu’il est écrit en vers libres dans une langue vernaculaire à la tonalité très orale. Trop noir parce qu’il « raconte des histoires de prolétaires dans leur vie de tous les jours » et que ces prolétaires ont une vie bien trop dissolue pour être respectables.

Ils sont tous là, ces prolo du ghetto, la poisse collée aux basques : Gin Mary l’alcoolique, filou le clodo, le boxeur, le joueur de craps ou la nouvelle fille du cabaret. Les histoires d’amour finissent mal, le gars qui travaille rentre chez lui sans trouver sa traînée de femme et dans « La chanson pour une fille foncée », l'amoureuse au coeur brisée pleure son chéri lynché par le klan : Là-bas, au fin fond du Sud / (J’en ai le cœur brisé) / Ils ont pendu mon jeune amant noir / A un arbre au croisement routier / Là-bas, au fin fond du Sud / (Un corps meurtri haut dans les airs) / J’ai demandé à notre Seigneur blanc Jésus / A quoi servait la prière / Là-bas, au fin fond du Sud / (j’en ai le cœur brisé) / L’amour est une ombre nue / Sur un arbre nu et déformé.

Publié pour la première fois en France par un petit éditeur nantais, le recueil est proposé en version bilingue avec chaque poème en VO sur la page de gauche et sa traduction sur celle de droite. Ne tournons pas autour du pot, Mes beaux habits au clou est un monument de la poésie afro-américaine. De la poésie américaine tout court, même. Un monument à découvrir d'urgence, évidemment.

Mes beaux habits au clou de Langston Hughes (traduit de l’américain par Frédéric Sylvanise). Joca Seria, 2019. 150 pages. 13,50 euros


Rieurs

Chanteurs du rêve / Conteurs d’histoires / Danseurs / Grands rieurs entre les mains du Destin / Mon peuple / Plongeurs / Garçons d’ascenseur / Femmes de chambres / joueurs de dés /  Cuisiniers / Serveurs / Jazzmen / Nourrices / Dockers / Noceurs / Auteurs de revues / Comédiens de cabaret / Et musiciens de cirque / Des chanteurs du rêve, tous / Mon peuple / Des conteurs d’histoires, tous / Mon peuple / Danseurs / Et Dieu ! Quels danseurs / Chanteurs / Et Dieu ! Quels chanteurs ! / Chanteurs et danseurs / Danseurs et rieurs / Rieurs ? / Oui, rieurs… rieurs… rieurs… / Rieurs aux éclats entre les mains du Destin.   








Toute une vie et un soir - Anne Griffin

« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… Crois-moi sur parole, ça s’arrange pas avec l’âge. C’est comme si on s’enfouissait toujours plus loin dans notre solitude. Pour régler nos problèmes nous-mêmes. »

Voila, c’est fini. Maurice Hannigan, 84 ans, vient de fermer pour la dernière fois la porte de sa ferme. Il s’installe seul au bar du Rainsford House Hotel et commande son premier verre de la soirée. Une soirée au cours de laquelle il va porter cinq toasts aux cinq personnes qui ont le plus compté pour lui. Son grand frère adoré Tony, son modèle, emporté par la tuberculose. Sa fille Molly, morte in-utero. Sa belle-sœur Noreen, l’excentrique, la « dérangée ». Son fils Kevin devenu journaliste et exilé sur la côte Est des États-Unis. Et enfin sa femme Sadie, disparue deux ans plus tôt et sans laquelle la vie n’a plus aucun sens. Cinq verres pour résumer une existence, pour se rappeler les joies et les douleurs, les bons et les mauvais moments. Une soirée pour se retourner sur le passé et solder les comptes avant de partir. Définitivement.

Ah, Maurice et ses souvenirs ! Pas toujours glorieux, loin s’en faut. Son sale caractère, son manque de tact, sa cupidité, son désir de vengeance. Son discours ne vire pas pour autant au mea culpa larmoyant, le gaillard connaît et assume ses faiblesses, sans remords ni regrets, tandis que sa lucidité se teinte de pudeur, l’irlandais n’étant pas du genre à s’épancher.

Ce premier roman ambitieux dresse le portrait intime d’un homme seul, fatigué, fragile, qui n’a jamais pu surmonter le décès de sa femme. Un homme conscient qu’il n’a rien d’exemplaire, prêt à s’effacer sans coup d’éclat après avoir levé une ultime fois son verre aux souvenirs des êtres chers. La narration est limpide, l’ensemble solidement charpenté et la simplicité de façade cache sous le vernis du propos parfois léger une réflexion profonde sur le sens de la vie et les ravages du temps qui passe. Malgré une fin un poil trop mélo à mon goût j’ai été touché en plein cœur par ce vieux bonhomme en bout de course et sa nostalgie d’une insondable tristesse : « Je suis ici pour me souvenir - de ce que j'ai été et de ce que je ne serai plus. »

Toute une vie et un soir d’Anne Griffin (traduit de l’anglais par Claire Desserrey). Delcourt, 2019. 270 pages. 20,50 euros.






mardi 18 juin 2019

Les vraies richesses - Cathy Ytak

Été 1913, dans la somme. Émile, 13 ans, croise par hasard Louise, venue livrée un poêle à bois dans l’école de son village. La discussion s’engage et très vite cette gamine sûre d’elle l’agace, surtout lorsqu’elle lui annonce qu’elle habite dans un palais avec piscine et que, dans sa classe, filles et garçons sont mélangés. Pour le fils de paysan vivant dans la misère, impossible de croire cette petite menteuse effrontée. Malgré tout, après le départ de Louise, Émile s’interroge. Finalement, il décide de partir à sa recherche afin de découvrir par lui-même ce fameux palais soi-disant construit par monsieur Godin pour ses ouvriers. Après un long voyage, il va non seulement constater que le bâtiment existe, mais il va également trouver sa place au sein d’une communauté qui a fait de l’utopie sociale une réalité bien concrète.

Amiens, Saint-Quentin, Guise, le voyage d’Émile offre une plongée réaliste dans la Picardie du début du 20ème siècle. Une terre rurale, pauvre, sans horizon pour sa population la plus démunie. Émile et les siens vivotent dans une ferme délabrée. Son père a l’alcool mauvais et la main lourde, sa mère s’épuise aux tâches ménagères entre deux accouchements et sa sœur Léonie, qui se rêve institutrice, sait que sa condition paysanne lui interdit d’accéder à un tel statut. Au familistère de Guise, le garçon découvre un mode de vie basé à la fois sur le coopératisme, une répartition égalitaire des richesses, l’éducation et l’émancipation des femmes. Un univers à ses yeux révolutionnaire dont il va vite comprendre le fonctionnement, les enjeux et surtout les bienfaits.

Cathy Ytak signe un roman jeunesse engagé avec ce qu’il faut de subtilité pour ne pas tomber dans la caricature. Elle dresse à travers le personnage d’Émile le portrait touchant d’un enfant sensible, rêveur, déterminé et naïf qui ne va cesser de s’enrichir au fil de ses rencontres. Le contexte historique est extrêmement bien rendu, sans lourdeurs didactiques, et le caractère utopiste et humaniste du familistère parfaitement expliqué, sans occulter les limites d’un tel « palais social » (promiscuité, forme de paternalisme, etc.).

Un roman qui se veut bien plus positif que politique, aussi captivant qu’instructif. Parfait en somme pour faire découvrir aux jeunes lecteurs un pan trop méconnu de notre histoire sociale.

Les vraies richesses de Cathy Ytak. Talents hauts, 2019. 235 pages. 9,00 euros. A partir de 9-10 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette







mercredi 12 juin 2019

Stray Bullets - David Lapham

Avec Stray Bullets, je suis dans mon élément. L’Amérique des paumés, des cinglés, des drogués, des bas du front. L’Amérique rurale, violente, à la bêtise crasse. L’Amérique des communautés repliées sur elles-mêmes, enfermées dans leur ignorance avec des rêves de grandeur ridicules. Tout ce que j’aime, quoi !

Au départ, cet album ne semble être qu’une succession de nouvelles, plus noires les unes que les autres. Sauf que d’une histoire à l’autre on retrouve quelques protagonistes, des lieux identiques, une cohérence chronologique (tout se déroule au cours de l’année 1983), des trajectoires qui se croisent et, inévitablement, se percutent. Il va de soi que l’on meurt beaucoup dans ces pages, et jamais paisiblement. Il suffit d’un grain de sable pour que le plan prévu au départ foire dans les grandes largeurs et que l’on perde le contrôle. La première nouvelle est à ce titre exemplaire. Deux gars avec un cadavre dans le coffre de leur bagnole doivent changer une roue, en pleine nuit, sur une route déserte. Un flic s’arrête pour leur porter secours et à partir de là, tout part en cacahuète. Pareil pour Orson, gamin naïf qui s’approche de trop près d’une fleur vénéneuse prénommée Rose. Orson, Rose, Amy la tueuse professionnelle, Nina la camée, Beth la fonceuse, Nick le couillon, Virginia la fugueuse et Lilly la vache à cinq pattes forment une galerie de personnages aussi déglingués qu’hauts en couleur.

C’est glauque, poisseux, parfois drôle, toujours pathétique, sobrement illustré par un noir et blanc au trait épais particulièrement expressif. La série compte en tout quarante épisodes et ce premier volume de près de 500 pages regroupe les quatorze premiers. Une série d’abord auto-éditée, récompensée en 1996 par l’Eisner Award du meilleur scénariste / dessinateur. Une série ovationnée par tous les amateurs de polar décapant, qui lorgne du côté de Chuck Palahniuk littérairement parlant et offre un croisement ébouriffant entre les univers cinématographiques de Tarantino et David Lynch. Rien que ça.

Un indispensable de la BD américaine indépendante dont j’attends évidemment  la suite avec la plus grande impatience !

Stray Bullets de David Lapham (traduit de l’américain par Hélène Remaud-Dauniol). Delcourt, 2019. 465 pages. 34,95 euros.








mardi 11 juin 2019

Diabolo fraise - Sabrina Bensalah

Elles sont quatre sœurs, âgées de 18 à 11 ans. Antonia, l’aînée, est enceinte. Marieke, de son côté, découvre le désir et le plaisir dans les bras du beau Basile. Jolène pour sa part est mal dans sa peau, elle désespère de ne pas encore avoir eu ses règles. Quant à Judy, la petite dernière, elle s’apprête à rentrer au collège avec pas mal d’appréhension. Quatre filles et des parents plutôt cools dans leur genre, une famille soudée qui traverse les années d’adolescence bille en tête, entre tempêtes et accalmies. Les sœurs sont unies comme les doigts de la main. Elles s’aiment, s’engueulent et se soutiennent en cas de coup de dur. Chacune avance à son rythme, avec sa propre personnalité, son propre caractère, ses propres problèmes. Pour autant la solidarité n’est pas un vain mot et la tribu aime plus que tout partager ensemble les bons moments que leur offre l’existence.

Les ingrédients sont simples mais le tour de main virtuose de Sabrina Bensalah donne à ce roman jeunesse une saveur délicieuse. C’est pêchu, pétillant, moderne. La sexualité des ados est abordée sans caricature ni langue de bois et les histoires s’entrecroisent dans un bel équilibre, donnant l’impression que chaque personnage a droit à la même attention. Un exercice de haute voltige où la dynamique du récit ne fléchit à aucun moment, portée, entre autres, par des dialogues aussi percutants que réalistes.

J’avoue, ces quatre sœurs ont fait vibrer mon petit cœur tout mou de papa. Je les ai trouvées particulièrement attachantes et étant moi-même père de trois filles, inutile de préciser que ce roman a fait résonner bien des éléments de mon quotidien. Une réussite totale donc, je me suis régalé du début à la fin !

Diabolo fraise de Sabrina Bensalah. Sarbacane, 2019. 275 pages. 16,00 euros. A partir de 13 ans.




Une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette


samedi 8 juin 2019

Bof, bof, bof...

Trois bof, rien que ça. Bientôt un mois et demi que je n’ai pas parlé de littérature « adulte » ici-même et ce n’est pourtant pas faute d’en avoir lue. Mais rien qui ne justifie à mes yeux l’intérêt d’en faire un billet. A part peut-être pour les trois titres suivants dont j’attendais beaucoup et qui ne se sont pas révélés à la hauteur de mes espérances.


J’adore Antoine Choplin, c’est un auteur d’une intelligence et d’une sensibilité qui me touchent particulièrement. Avec ce roman-là pourtant, la magie n’a pas fonctionné. Une fois encore il mélange la petite et la grande histoire en situant son récit dans le Chili de l’après-dictature. Un astronome solitaire rencontre une belle inconnue au musée de la mémoire dédié aux victimes de Pinochet. Elle lui rend visite quelques temps plus tard dans son observatoire au bord du Pacifique. Et puis rien. Rien de notable du moins. Pas d’intensité ni d’émotion particulière, j’ai regardé se nouer leur idylle de loin, pas franchement concerné ni séduit par le déroulement des événements. Encéphalogramme plat malgré une écriture toujours pleine de charme. Dommage.

Partiellement nuageux d’Antoine Choplin. La fosse aux ours, 2019. 135 pages. 16,00 euros.


Encore un auteur que j’adore et encore un encéphalogramme plat. Je me suis contenté de retenir une intrigue sans relief (l’empoisonnement de truites, c’est moyen comme grand crime à résoudre, non ?), des personnages sans épaisseur (Tucker par exemple, le propriétaire des truites, n’est qu’une grosse caricature sans nuance du beauf prêt à tout pour s’enrichir) et des coups de théâtre tellement prévisibles qu’on les voit venir à des kilomètres. Bref, pas grand-chose à sauver dans ce roman tout sauf inoubliable.



Un silence brutal de Ron Rash. Gallimard, 2019. 272 pages. 19,00 euros.



Pour celui-ci, j’avais vraiment de gros espoirs. Du noir rural au fin fond des Vosges, un village paumé, des autochtones mal embouchés et une ambiance poisseuse à souhait, le pitch était alléchant. Je m’imaginais un truc violent dans l’esprit de L’été des Charognes ou au moins aussi  âpre et rugueux qu’un roman de Franck Bouysse. A la limite une atmosphère plus poétique et proche du nature writing à la André Bucher m’aurait convenu aussi, mais malheureusement on en reste très éloigné.

Le problème de ce texte vient clairement de l’écriture. Bien trop ample, bien trop bavarde, bien trop ampoulée. Chez les taiseux vosgiens, il aurait fallu que chaque phrase aille à l’essentiel, sans circonvolutions inutiles. Pelot s’égare dans une prose boursouflée alors qu’il aurait clairement dû rester sur l’os. J’ai eu la désagréable impression qu’il se regardait écrire, qu’il se perdait dans une démonstration de style non seulement sans intérêt mais qui, en plus, desservait grandement son propos. Au final une très grosse déception pour ce pavé qui aurait gagné à être largement dégrossi.

Brave gens du purgatoire de Pierre Pelot. Éditions Héloïse d’Ormesson, 2019. 510 pages. 22,00 euros.


Trois bof donc, et rien de transcendant à l’horizon parmi mes lectures en cours, le problème vient peut-être de moi mais tout me semble fade en ce moment. Une mauvaise passe qui je l’espère prendra fin avec la pause estivale à venir. Wait and see... 







mercredi 5 juin 2019

Trashed - Derf Backderf

Akron, Ohio, début des années 80. J.B a arrêté ses études et glandouille chez ses parents. Répondant à une petite annonce du service d’entretien de la ville, il pense être embauché pour tondre les pelouses municipales mais se retrouve finalement accroché à l’arrière d’un camion poubelle. Chaque jour de sa vie d’éboueur devient une aventure aussi épuisante que déprimante et sa plongée dans l’enfer des déchets lui montre que le contenu des poubelles révèle souvent la nature peu reluisante de leurs propriétaires.

Hilarant et affligeant. Édifiant et effrayant. Ce roman graphique inspiré de la propre expérience d’éboueur de Derf Backderf est l’occasion pour lui de dénoncer avec force humour à la fois la surconsommation et le j’menfoutisme total de ses congénères dans la gestion de leurs déchets. Au fil de leurs tournées J.B et son copain Mike accumulent les déconvenues. Sacs surchargés qui se déchirent dès qu’on les soulève, poubelles infestées de vers et de mouches, encombrants laissés au bord de la route en dehors des jours de ramassage, animaux écrasés à décoller du bitume avec une pelle avant de les jeter dans la benne du camion, chaque nouvel arrêt est source de désagrément et d’écœurement. Sans compter les aléas climatiques et les agissements d’habitants toujours prompts à dénoncer un ramassage bâclé ou à profiter de leurs relations dans les hautes sphères municipales pour obtenir des passe-droits et compliquer la tâche des éboueurs.

C’est drôle et effarant mais pas seulement. J.B et Mike développent une rancœur tenace. Ils ont sur le dos un chef zélé qui ne les lâche pas d’une semelle. Trop crevés pour sortir le soir, puants comme des rats morts même après une douche prolongée, ils voient leur vie sociale disparaître sous l'amoncellement des ordures et en viennent à détester tous les habitants de leur bled, au point de se venger à leur façon, sans finesse mais avec une redoutable efficacité.

Au-delà du portrait décapant de J.B et de sa « vie de merde », comme il la qualifie lui-même, Derf Backderf interroge le rapport de l’américain moyen (voire en dessous de la moyenne) avec son mode de vie consumériste tout en dénonçant sa totale absence de réflexion sur son impact environnemental. Sous le vernis de la chronique déjantée affleure donc une prise de position engagée doublée d’une dimension pédagogique assumée, notamment dans les notes de conclusion où l’auteur offre des explications aussi sérieuses que documentées sur le traitement des déchets aux États-Unis. Une lecture évidemment peu ragoûtante mais qui se révèle au final distrayante et instructive.

Trashed de Derf Backderf (traduit de l’anglais par Philippe Touboul). Ça et Là, 2015. 240 pages. 22,00 euros.













mardi 4 juin 2019

Je ne suis pas un héros - Sophie Adriansen

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde chez nous. […] Juste cette maman-là, avec ses enfants. »

Bastien a pris l’habitude de voir cette maman roumaine et ses deux filles assises sur le trottoir devant la boulangerie où il va chercher son goûter chaque jour après l’école. A chaque fois qu’il les regarde il se sent mal à l’aise. Elles paraissent tellement sales que ça le dégoutte. Alors quand il les voit débarquer dans son appartement après une journée pluvieuse, la surprise est totale ! Sa mère et sa petite sœur Capucine leur ont proposé de s’installer temporairement dans la chambre d’amis, le temps de contacter la mairie et des associations pour trouver une solution de logement durable. Pour Bastien c’est la douche froide. Cohabiter avec « ces gens-là » est vraiment difficile et la mauvaise volonté du jeune garçon n’arrange pas les choses.

Une famille aisée d’un quartier chic de Paris qui vient en aide à une famille en situation irrégulière à la rue, ça pourrait vite tourner au cliché dégoulinant de bons sentiments. Sauf que Sophie Adriansen aborde la question avec de jolies nuances qui évitent ce genre de facilité. Bastien n’est pas « accueillant ». Il se fiche de la situation de ses personnes et voit juste son train-train douillet perturbé par leur arrivée. Pour lui, elles sont un fardeau, une source de problèmes. Du moins au début. Bien sûr son point de vue évolue. Certes difficilement mais la prise de conscience de la nécessité de leur venir en aide finit par être bien réelle. Là encore pourtant, Sophie Adriansen évite avec un douloureux réalisme l’écueil du « tout est bien qui finit bien ». 

Une belle réflexion sur les risques que l’on choisit parfois de prendre pour venir en aide à des personnes que l’on ne connaît pas et sur la notion de solidarité, ce délit pouvant être puni par la loi française selon les circonstances. Au-delà se pose aussi la question des motivations qui poussent à rendre service aux autres. Le point de vue de Bastien est très intéressant. Son regard d’enfant n’a rien d’innocent, il exprime un ressenti sans filtre, loin du politiquement correct. Comme le dit le titre il n’est pas un héros, juste un petit garçon dépassé par des événements dont il ne peut comprendre les enjeux et qui analyse les choses à hauteur de ses propres intérêts, avec un franc-parler qui le rend très attachant.

Un roman intelligent doublé d’une ode à la tolérance et au respect de la dignité humaine. Un roman jeunesse forcément essentiel, surtout par les temps qui courent.

Je ne suis pas un héros de Sophie Adriansen. Fleurus, 2019. 160 pages. 12,90 euros. A partir de 9 ans.


Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette














mercredi 29 mai 2019

Maïdan Love T1 : Olena - Aurélien Ducoudray et Christophe Alliel

C’est beau l’amour. Regardez Olena et Bogdan. Ils s’aiment et rien d’autre ne compte, même pas les remous politiques d’une Ukraine en crise.

Février 2014, Kiev s’embrase. Bogdan sort tout juste de l’école de police auréolé de son statut de « Berkout » (flic antiémeute). Olena manifeste sur la place Maïdan pour renverser le gouvernement. Envoyé sur les lieux pour sa première mission de maintien de l’ordre, Bogdan reçoit sur son portable un SOS d’Olena. Prêt à tout pour la retrouver et lui venir en aide, il devient malgré lui une icône des insurgés. Improbable me direz-vous. Certes, mais les talents de conteur d’Aurélien Ducoudray transforment cette romance en récit haletant, proche de la course poursuite.

Bogdan semble être dans un labyrinthe sans fin. Sa copine disparaît, il déserte, se fait tabasser par des manifestants avant d’endosser les habits de héros de la révolution tout en étant traqué par ses ex-collègues. Au-delà des nombreuses péripéties, le scénariste s’attache à décrire avec clarté une situation politique des plus complexes. Le mélange de la petite et de la grande histoire fait mouche, le rythme est parfait, le découpage dynamique en diable et le dessin de Christophe Alliel restitue à merveille l’atmosphère irrespirable d’une ville au bord de l’explosion.

Ce premier tome d’un diptyque se conclut comme il se doit sur un insoutenable suspens. Et comme il se doit, j’attends la suite avec la plus grande impatience !

Maïdan Love T1 : Olena d’Aurélien Ducoudray et Christophe Alliel. Grand Angle, 2019. 56 pages. 14,90 euros.




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mardi 28 mai 2019

Le concours de nouvelles - Jo Hoestlandt

Orane, bientôt 14 ans, décide sur un coup de tête de participer à un concours de nouvelles. Excellente en français, la collégienne a toujours aimé écrire. Seulement, écrire pour soi et écrire pour un jury littéraire, cela n’a rien à voir. Conseillée par sa prof de français et encouragée par la documentaliste, Orane s’installe au CDI, bien décidée à se lancer. Mais l’exercice n’est pas simple. Que raconter ? Et comment le raconter ? Très vite elle s’oriente vers une histoire très personnelle, une histoire d’amitié déçue qui reste pour elle une blessure à vif.

Du Jo Hoestlandt tout craché ! Une histoire simple, pleine de pudeur et de délicatesse, des personnages sensibles, une émotion contenue et des rencontres inattendues qui réservent de belles surprises. Orane manque de confiance en elle, c’est une solitaire qui peine à nouer des contacts avec ses camarades. Et quand elle y parvient la déception est au bout du chemin. Si l’écriture n’est pas un exutoire, c’est néanmoins une façon de clore un chapitre qu’elle n’avait jusqu’alors pas pu refermer, de « tirer un trait définitif sur ce douloureux moment de [sa] vie ».

Après l’ode à la lecture de mardi dernier ce « Concours de nouvelles » offre un bel hommage au pouvoir de l’écriture, à cette capacité qu’ont parfois les mots à exprimer le mal être et à panser les plaies : « Sans doute est-ce cela aussi, parfois, écrire : s’adresser en longue et intime confidence à d’invisibles amis, dans l’espoir fou qu’ils vous comprendront, qu’ils vous pardonneront vos erreurs et vous aimeront autant. »

Le concours de nouvelles de Jo Hoestlandt. Magnard, 2019. 145 pages. 11,90 euros. A partir de 10-11 ans.   




Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette














mercredi 22 mai 2019

La maison de la plage - Séverine Vidal et Victor L. Pinel

La maison de la plage, la tribu y passe tous les étés. Les trois frères, leurs enfants et Elno, le petit fils. Mais cette année l’ambiance est pesante. Albert, l’un des trois frères, voudrait récupérer sa part. Pour sa nièce Julie, impossible d’imaginer perdre cette maison. Enceinte et ayant perdu son compagnon dans un accident de voiture, la jeune femme  franchit le seuil de la maison des idées noires plein la tête. Soutenue par sa cousine Coline, elle attend l’arrivée du reste de la famille en espérant qu’une solution sera trouvée pour que la maison de la plage ne soit pas vendue.

2018, 1968, 1959. Trois époques et un même lieu, trois parties qui n’en font qu’une. D’abord le présent, ensuite le moment où les grands parents ont acquis la maison et enfin un coup de projecteur sur les propriétaires précédents et leur douloureuse histoire. Un roman graphique qui se veut positif malgré ses personnages bousculés par les aléas du destin. La construction alternant entre les époques est facile à suivre et toutes les pièces du puzzle s’imbriquent avec fluidité. Rien de révolutionnaire niveau scénario mais le but est atteint, on s’attache à tous les protagonistes et l’empathie ne fait que grandir au fil des pages.

Pourtant j’y suis allé à reculons. J’ai senti d’emblée un arrière-goût de feelgood dégoulinant de bienveillance et de bons sentiments et j’ai eu peur de tomber dans un récit insistant lourdement sur les effets dramatiques pour faire pleurer dans les chaumières. Heureusement ce n’est pas le cas, Séverine Vidal ne mange pas de ce pain-là et je la remercie de m’avoir évité une lecture inutilement larmoyante. Pour ce qui est du dessin, difficile de ne pas tomber sous le charme du trait lumineux et expressif de Vicor L. Pinel, un trait à l’évidence idéal pour illustrer une telle histoire.

Au final un joli roman graphique tout en pudeur et en émotion contenue. Simple et imparable !

La maison de la plage de Séverine Vidal et Victor L. Pinel. Marabulles, 2019. 160 pages. 17,95 euros.





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mardi 21 mai 2019

Le trésor de Barracuda - Llanos Campos

Il était une fois une bande de pirates menée par le terrible capitaine Barracuda. Une bande de pirates à la recherche du fabuleux trésor de Phineas Krane. Ce trésor, ils le trouvèrent. Malheureusement, ce trésor n’était qu’un vulgaire livre. Des années à parcourir les mers pour tomber sur un fichu bouquin en guise de récompense, quelle déception ! Jamais les pirates n’avaient vu trésor aussi inutile. Quel intérêt pouvait avoir un livre quand on ne savait pas lire ? Parmi eux, seul le corse surnommé "Deux-Dents" parvenait à déchiffrer quelques mots. Quand ses compagnons le trouvèrent un soir tapi sous l’escalier de la cale le livre entre les mains, ils lui demandèrent de leur en faire la lecture. Et très vite ils le sommèrent de leur apprendre à lire. Ce fut le début de la plus grande aventure que l’équipage ait jamais connue…

Quelle belle découverte ! Un roman de piraterie qui démontre avec brio que la lecture est le plus beau des trésors. Racontée par un jeune mousse plein d’entrain, l’histoire est drôle et pleine de rebondissements. Le livre trouvé par les pirates est l’autobiographie de Krane. Il renferme de précieuses indications qui vont permettre de déchiffrer des secrets bien gardés. Au cœur d’un volcan ou dans une maison abandonnée en pleine jungle, c’est en lisant entre les lignes que la troupe de Barracuda va parvenir à percer les mystères les mieux cachés.

Entre tempêtes et criques paisibles, tavernes mal famées et fêtes à tout casser sur le pont du bateau, le récit déroule avec gourmandise une succession de scènes plus savoureuses les unes que les autres. Au fil des événements les pirates prennent conscience du pouvoir offert par la maîtrise de la lecture. Pour la première fois de leur vie ils peuvent lire un menu ou s’orienter dans une ville en déchiffrant le nom des rues. Une source infinie d’enrichissement qu’aucune pierre précieuse ne pourra jamais égaler.

Un roman d’aventure original qui prouve s’il en était encore besoin que la lecture est à la fois un bagage indispensable et un émerveillement de chaque instant.   

Le trésor de Barracuda de Llanos Campos (traduit de l’espagnol par Anne Cohen Beucher, illustré par Nicolas Pitz). L’école des loisirs, 2018. 175 pages. 13,50 euros. A partir de 9 ans.




Une lecture commune partagée avec Noukette












mardi 14 mai 2019

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi - Séverine Vidal et Manu Causse

« Un pauvre gars handicapé, sa muse cérébrale, son petit pote de la cité, la copine en fauteuil, des jumelles fusionnelles et un ado trisomique à l’assaut du rêve américain. »

Quel plaisir de retrouver Vlad, Lou, Saïd, Mathilde, Dylan, Théa et Charlie ! Après s'être formée non sans remous dans le premier volume, cette bande hétéroclite s’apprête à s’envoler pour New-York afin de participer à un festival de films amateurs pour lequel le court métrage de Vlad et Saïd a été sélectionné. Alors que Dylan, trisomique, est resté au collège, ses ex-camarades ont tous fait leur entrée au lycée. Vlad « le pantin désarticulé » et Lou filent le parfait amour, Saïd aimerait que Charlie s’intéresse à lui tandis que Mathilde, en fauteuil roulant, est toujours aussi râleuse. Accompagné du principal Flachard et de l’AVS Irène, les enfants vont découvrir Big Apple et passer un séjour où les émotions fortes seront au rendez-vous.

Toujours écrit à quatre mains par Séverine Vidal et Manu Causse, les tribulations de ces cœurs tordus m’ont à nouveau ravi du début à la fin. Toujours pas la moindre mièvrerie ni le moindre apitoiement, toujours un bel alliage de subtilité et de sensibilité, toujours un regard sans langue de bois sur le handicap et toujours la même facilité à se mettre avec le plus grand réalisme dans la tête des ados. A chaque chapitre l’un d’eux prend la parole et à chaque chapitre on découvre une personnalité aussi forte que touchante. La variété des caractères est incontestablement le point fort du roman, elle permet des interactions crédibles et tout en nuances.

L’écriture est vive, moderne, pleine de peps et une fois encore, malgré les embûches et le grand huit émotionnel n’occultant aucun coup dur, on ne peut s’empêcher de refermer ce roman jeunesse en se disant qu’il déborde de joie de vivre !

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi de Séverine Vidal et Manu Causse. Bayard Jeunesse, 2018. 272 pages. 13,90 euros. A partir de 11 ans.


Mon avis sur le tome 1







lundi 29 avril 2019

Open Bar - Fabcaro

D’entrée le ton est donné avec cet enfant se plaignant qu’il y a un bébé éléphant dans sa salade et la réponse que lui font ses parents : « Ah mais c’est rien ça, c’est parce qu’elle est bio, ça prouve qu’il n’y a aucun pesticide… Tu préfères un bébé éléphant dans ta salade ou un cancer des testicules ? ».

Tout Fabcaro dans cette première page. Humour noir, décalé, non-sens qui déclenche le fou rire, la recette fonctionne toujours. Les cibles sont multiples : médias, hommes politiques, écolos, bourgeois coincés, couples qui ne se regardent plus, patronat, syndicats, commerçants, services publics, personne n’y  échappe. Le quotidien est disséqué jusqu’à l’absurde, sans limite, pour refléter toute la bêtise de notre époque. Il suffit d’un quiproquo, d’un mot mal compris, d’une affirmation hors de propos et chaque situation, de prime abord banale, vire au grand n’importe quoi. Clairement, plus c’est gros et plus ça passe !

Aplat de gris déprimant, quasi absence de décor et visages inexpressifs, le parti pris graphique renforce le côté absurde. Le décalage entre la neutralité du dessin et le côté « délirant » du propos constitue un ressort humoristique redoutablement efficace. Malgré tout, et contrairement aux albums précédents, je me suis surpris à trouver certaines chutes faiblardes et certains gags un peu faciles.

Sans vouloir être trop sévère, disons plutôt que l’effet de surprise ne fonctionne plus. Pour ceux qui n’ont jamais lu l’auteur de Zaï zaï zaï zaï pas de souci, cet Open Bar constitue une entrée en matière qui donne le ton de l’ensemble de sa production. Par contre, si on est habitué à son univers, il se peut qu’une légère impression de déjà-vu se fasse sentir. Entendons-nous, ça reste excellent et Fabcaro est encore loin de tourner en rond mais disons qu’un léger renouvellement serait bienvenu.

Open Bar de Fabcaro. Delcourt, 2019. 54 pages. 13,50 euros.


Une lecture commune partagée avec Noukette.








mercredi 24 avril 2019

Catamount T3 : La justice des corbeaux - Benjamin Blasco-Martinez

Suite au plan machiavélique de Berton, un promoteur véreux voulant s’accaparer des terres pour y faire passer le chemin de fer, le jeune Catamount est accusé à tort du meurtre de ses parents adoptifs. Traqué par tous les chasseurs de prime du Nebraska, il semble s’être volatilisé dans la nature. Pad le trappeur et le colonel Stark retrouvent cependant sa trace en pleine forêt. Capturés par les indiens Crows, les deux hommes découvrent que Catamount a été recueilli par la tribu. Pour sauver les captifs d’une mort certaine, ce dernier « jure de rendre la justice aux crows ».

Benjamin Blasco-Martinez poursuit son adaptation des romans d’Albert Bonneau publiés dans les années 50. Il clôt avec ce troisième tome une trilogie puissante, portée par des dessins somptueux et une tension dramatique électrisante. Les grands espaces, la rudesse de l’hiver, les indiens, les fusillades, la vengeance, les affreux jojo et le héros au cœur pur, les ingrédients sentent à plein nez le déjà-vu mais leur association fonctionne à merveille.

Un western old school très cinématographique et redoutablement efficace qui revisite sans lourdeur toute la mythologie de l’Ouest sauvage. Certaines pages relèvent du tour de force graphique et offrent des tableaux d’une beauté saisissante. Il s’en dégage une atmosphère d’une dureté implacable qui m’a rappelé les meilleurs épisodes de la série Durango, qui reste pour moi la référence absolue en matière de western en BD. Sans conteste, pour les amateurs du genre, cette trilogie est d’ores et déjà à classer dans la catégorie des incontournables.

Catamount T3 : La justice des corbeaux de Benjamin Blasco-Martinez, d’après les romans d’Albert Bonneau. Petit à Petit, 2019. 62 pages. 14,90 euros.


Mon avis sur les tomes 1 et 2




Les BD de la semaine sont chez Noukette








lundi 22 avril 2019

Le discours - Fabrice Caro (Fabcaro)

Je savais que ça collerait entre et Adrien moi. On avait tant de points communs. Bon, on ne m’a pas (encore) brisé le cœur et je ne suis pas fumeur mais pour le reste, on était fait pour s’entendre. Même regard à la fois distant et analytique sur les choses qui nous entourent, même capacité d’autodérision, même état d’esprit désabusé, même estime  de soi au ras des pâquerettes, même difficulté à se sentir à sa place « en société », même difficulté à exprimer ses sentiments... Tu sais quoi Adrien ? Ton rapport aux autres, ton rapport au monde, ton attitude, tout chez toi m’a rappelé bien des facettes de ma personnalité.

En plus ma mère est comme ta sœur, elle adore offrir des cadeaux aussi inutiles qu’improbables. Comme ce rond de serviette en bois avec mon prénom gravé alors que chez moi on n’utilise jamais de serviette de table. Elle le sait pourtant, puisqu’à chaque fois qu’elle vient manger à la maison elle apporte sa propre serviette! Elle m’a fait le même coup avec ce bol breton, toujours à mon prénom, alors que depuis toujours je bois mon café dans un mug. Un mug maman, pas un bol, tu le sais pourtant ! A part ça tes réflexions et anecdotes sur le mariage (la cérémonie du moins), j’aurais pu les écrire. La chenille vorace qui englouti les invités les uns après les autres, le discours du témoin d’une pertinence discutable et le marié qui se lance dans une chanson sirupeuse pour déclarer sa flamme, ça me déprime totalement.

Et puis je vais te dire Adrien, ce repas de famille que tu nous racontes, je l’ai déjà vécu cent fois. Toujours le même cérémonial immuable, toujours les mêmes anecdotes, souvent le même menu, chacun à sa place, jamais de vagues, jamais de sujet qui fâche, restons dignes mais chiants, y a rien de tel. Comme tu le dis si bien, il faut apprendre à être perdant. Tu as compris qu’on n’avait rien à gagner et que les rêves de grandeur mènent forcément dans une impasse. Lucide et résigné, tout ce que j’aime.

Après, entendons-nous, ce n’est pas le roman du siècle non plus. J’ai adoré le ton, le personnage bien sûr, mais le récit est assez convenu et l’écriture n’a rien de transcendant. Pour autant je me suis régalé à passer quelques heures auprès d’Adrien. Je l’ai tellement compris ce pauvre diable, tellement aimé aussi. Rien que pour ça, ça valait largement la peine ! Et un grand merci au passage à la douce Noukette qui a eu la gentillesse de me l’offrir pour mon anniversaire.

Le discours de Fabrice Caro. Gallimard, 2018. 200 pages. 16,00 euros.





dimanche 14 avril 2019

La contrée - Ben Metcalf

Un premier roman incroyable, je n’ai pas d’autre mot. Comme un fleuve de mots en cru qui déborde de tous côtés, sans limite, incontrôlable. C’est fou, impressionnant, agaçant parfois, inutilement boursouflé souvent mais traversé de telles fulgurances qu’au final j’en suis resté sur le c…

450 pages d’un monologue ininterrompu, d’une diatribe sans fin à l’encontre du choix de vie imposé par ses parents au narrateur. Leur but ? Quitter la ville pour s’installer dans un trou à la campagne, entre la fin des années 70 et le début des années 80. Fuir le péché, revenir vers la terre nourricière, voir dans la vie campagnarde l’antidote à la déchéance urbaine. Le retour à la nature n’est qu’un vaste enfer pour l’enfant qu’il était alors. Les moustiques, les mouches, les guêpes, les serpents, les rats, les tiques, les camarades de classe qui le martyrisent dans le bus scolaire, les intempéries, la promiscuité dans une maison-taudis, tout est prétexte à la souffrance. Les corvées à effectuer sous un soleil de plomb et sous les coups de ceinture du père, la bêtise des rares autochtones, la misère sexuelle qui poussent à tous les abus ou les ravages de l’alcool, la liste des griefs est infinie.

La narration est à peu près aussi énervée que le narrateur. Phrases interminables, parenthèses enchâssées dans d’autres parenthèses, syntaxe malmenée, digressions faisant perdre le fil du propos de départ, rien n’est épargné au lecteur (et au passage impossible de ne pas souligner le formidable travail de traduction de Séverine Weiss). Mais au final le tour de force m’a ébloui. En fait j’ai l’impression de m’être attaqué à une montagne. J’ai trouvé ça pénible par moment, fatigant à d’autres, je m’y suis égaré souvent, ennuyé parfois, mais arrivé au sommet et en regardant l’ensemble avec le recul et la hauteur nécessaire, je n’ai pu que siffler d’admiration. Difficile en effet de ne pas être ébloui par la force de cet implacable réquisitoire qui, malgré les nombreux chemins de traverses qu’il emprunte, revient toujours et encore au sujet initial pour dénoncer avec force éructation cette image d’Épinal frelatée d’une Amérique ayant soit-disant construit sa grandeur sur les terres sacrées d’une nature bénie des Dieux. 

Un roman qui perdra plus d’un lecteur en route et en découragera bien d’autres, je n’en doute pas une seconde. J’ai moi-même eu du mal à aller au bout mais au final je ne regrette pas l’effort qu'il m’a demandé (et franchement le mot « effort » n’est pas exagéré) parce que je suis convaincu d’avoir découvert un texte rare, d’une liberté formelle totale, et un auteur qui signe un premier roman d’une inventivité folle et d’une excentricité absolue. De la littérature américaine exigeante et inclassable comme je n’en avais pas lu depuis Malcolm Lowry, autant dire que la barre est placé très haut.

La contrée de Ben Metcalf (traduit de l’anglais par Séverine Weiss). Post-éditions, 2019. 460 pages. 24,00 euros.






vendredi 12 avril 2019

Solanin : intégrale - Inio Asano

Pourquoi Solanin est pour moi un chef d’œuvre du manga ? J’en sais trop rien. C’est une sensation qui m’est restée depuis que j’ai lu ce diptyque il y a plus de dix ans. A l’époque je me suis dit que c’était sans doute l’histoire d’une génération, qu’il faudrait le lire à vingt ans. Pas de bol j’en avais déjà pas loin de trente-cinq quand je l’ai découvert. N’empêche, je me rappelle parfaitement de l’histoire de Meiko et Taneda.

Meiko quitte son job et se retrouve sans rien, Taneda joue de la guitare et chante dans un groupe. Sortis de la fac depuis peu, ils vivent  à Tokyo, dans un petit appart, peinent à boucler les fins de mois et ne sont plus tout à fait sur la même longueur d’onde. Meiko s’interroge beaucoup. Sur leur relation, leur avenir, sur son incapacité à s’engager pleinement dans une entreprise, sur sa situation de jeune chômeuse dans une mégalopole qui ne lui fera pas de cadeau. Et puis d’un seul coup, Taneda disparaît. Il revient mais quelques jours plus tard, c’est l’accident de scooter. Fatal. Meiko n’arrive pas à s’en remettre. C’est l’histoire de son deuil, de sa difficulté à refaire surface. Mais c’est tellement plus que ça.

C’est beau, c’est triste, c’est universel. Ça parle d’amour, d’amitié, de solitude. C’est une quête d’identité et une perte des illusions. On n’ouvre pas les vannes du pathos pour verser des torrents de larmes, c’est tellement plus fin, plus pudique, plus touchant. C’est le portrait sans caricature d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place, qui vivote sans penser au lendemain mais qui ne s’apitoie pas sur son sort, qui ne sombre pas dans les excès pour oublier un quotidien dont elle n’espère rien. Il y avait malgré tout beaucoup de résignation à la toute fin. Meiko constate que « c’est comme ça », et puis c’est tout.

Pour une majorité de lecteurs cette conclusion était trop rapide, incomplète, pas à la hauteur. Une vraie frustration. Alors Inio Asano a rajouté un chapitre, publié en 2017. Ce chapitre inédit se trouve à la fin de cette intégrale et il éclaire l’histoire sous un nouveau jour. Meiko a plus de trente ans et elle… Non, je vais rien dire de plus, ce serait gâcher le plaisir de ceux qui vont découvrir la « vraie » fin de Solanin. Exit donc les deux tomes sortis en 2007 et 2008, il faut ABSOLUMENT lire cette intégrale et rien que cette intégrale pour profiter pleinement de ce chef d’œuvre du manga. J’espère que le message est clair !

Solanin : intégrale d’Inio Asano. Kana, 2019. 470 pages. 19,90 euros.