mercredi 20 mars 2019

Bolchoi arena T1 : Caelum incognito - Boulet et Aseyn

Imaginez un lieu où à peu près tout est possible, un lieu peuplé de planètes lointaines, d’inventions futuristes, de vaisseaux spatiaux et de villes tentaculaires dans lequel vous pouvez naviguer à votre guise depuis votre lit ou votre canapé, en enfilant un casque virtuel. Ce lieu s’appelle Bolchoi Arena et est devenu l’espace de jeu le plus populaire du monde. Marje, étudiante en astrophysique, va y faire ses premiers pas, guidée par son amie Dana. Très vite elle comprend à quel point l’univers de Bolchoi Arena constitue un champ d’exploration sans limite à la hauteur de sa passion pour les astres. Elle y fait d’emblée preuve d’une dextérité surprenante, quitte à s’attirer les foudres de joueurs chevronnés voyant d’un mauvais œil débarquer cette novice aux dents longues.
Évidemment, un monde virtuel aussi fascinant rend vite les utilisateurs accros, les coupant chaque jour davantage de la réalité quotidienne. Pour Marje, cela signifie moins de temps pour les études et moins de temps pour son amoureux Colin...

Boulet s’amuse comme un fou avec ce Bolchoi Arena. Il faut dire qu’une telle invention lui offre un terrain de jeu sans limite. C’est d’ailleurs le petit bémol de ce premier tome qui ne fait que mettre en place les éléments : on s’éparpille pas mal et on laisse en suspens bien des questions sans trop creuser la psychologie des personnages. Logique pour un tome d’exposition mais la série étant prévue pour être une trilogie, il va falloir se recentrer sur un fil conducteur plus épais pour ne pas rester dans l’anecdotique. Heureusement la toute fin de ce premier opus semble aller dans ce sens.

Niveau dessin, je suis fan du trait de Aseyn, clairement inspiré de Katsuhiro Otomo, le dessinateur d’Akira et de Masamune Shirow, celui de Ghost in the Shell et Appleseed. Les couleurs pastel et le petit côté vintage de son univers graphique ont un charme fou qui me ramène à ma découverte émerveillée du manga au début des années 90 (ben oui, ça remonte à loin, je ne suis plus tout jeune que voulez-vous).

Une nouvelle série SF prometteuse où la réalité virtuelle vient télescoper le réel. Si le scénario se densifie et que le dessin reste à un tel niveau, la trilogie à venir s’annonce comme une incontournable du genre !

Bolchoi arena T1 : Caelum incognito de Boulet et Aseyn. Delcourt, 2018. 164 pages. 23,95 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie.










mardi 19 mars 2019

Mamie fait sa valise - Gwladys Constant

Mamie n’en peut plus de sa vie planplan avec pépé Hubert. Du coup c’est décidé, elle le quitte. Et quand elle débarque chez Armand et ses parents pour s’installer quelques temps, la surprise est totale et plutôt mauvaise, tant pour son gendre que pour sa fille. Armand voit les choses d’un autre œil. Avoir sa mamie à demeure c’est une bonne chose vu qu’avec elle il peut faire tout ce qu’il n’a pas le droit de faire habituellement. Mais en même temps le petit garçon s’interroge. Il voudrait savoir d’où vient le problème, savoir si les morceaux peuvent être recollés et savoir comment aider pépé à reconquérir le cœur de sa femme.

Un roman rigolo et plein de fraîcheur. La mamie qui n’a pas sa langue dans sa poche, le pépé largué, la fille qui supporte difficilement sa mère, le gendre qui veut donner le change mais peine à garder son calme et le petit fils au regard aussi naïf que malicieux forment un casting haut en couleur. L’humour est bien présent, les dialogues dépotent et les échanges entre Armand et sa grand-mère valent leur pesant de cacahuètes, même s’il est difficile d’imaginer un enfant de six ans avoir autant de réflexion et de réparti.

Au final l’amour triomphera. Mais avant cette heureuse issue les obstacles seront nombreux. Et Armand comprendra que l’amour est comme un jardin, il faut l’entretenir et lui accorder beaucoup d’attention pour ne pas le voir dépérir.

Mamie fait sa valise de Gwladys Constant. Rouergue, 2019. 75 pages. 8,50 euros. A partir de 8 ans.



Une pépite jeunesse partagée avec Noukette








mercredi 13 mars 2019

Les brûlures - Zidrou et Laurent Bonneau

Nutella et Light. Le premier est noir mais doit son surnom à un concours gagné durant son enfance. Le second est obèse mais ses collègues lui ont donné ce sobriquet parce que ce n’est pas une lumière. Nutella et Light ou un duo de flics mal assorti chargé d’enquêter sur les meurtres atroces de prostituées dans une station balnéaire. Des flics de nuit dont la vie privée est loin de briller de mille éclats qui savent depuis longtemps que la nature humaine n’a rien de bon à offrir. Pour se changer les idées, Nutella passe beaucoup de temps à la piscine. Nager pour ne pas sombrer. Et pour faire des rencontres. Des rencontres aussi inattendues qu’excitantes qui pourraient s’avérer toxiques…

Zidrou et Laurent Bonneau, en voilà un joli duo. Ils troussent ici un polar se focalisant davantage sur l’intimité de l’un des protagonistes que sur l’enquête en cours. Un polar qui ne donne pas dans l’action mais joue plutôt sur les dialogues, les petits riens, les attitudes. Un peu comme ce que Tardi a fait en adaptant les romans de Jean-Patrick Manchette : on s’attarde beaucoup plus sur les comportements que sur la psychologie des personnages, on multiplie les silences, les non-dits, et on laisse le lecteur les interpréter à sa guise. C’est particulier mais personnellement j’adore.

Le découpage est simple et les cadrages très travaillés, d’une précision clinique. Le dessin de Laurent Bonneau, parfois proche du photomontage, donne une impression assez statique, s’attardant souvent sur l’expression des visages en gros plan. Un parti pris graphique qui donne au déroulement du récit une froideur à la fois étrange et hypnotique. Un léger bémol tout de même, j’ai trouvé que l’album se lisait trop vite et se refermait avec un petit goût de trop peu un poil frustrant. Pas de quoi bouder mon plaisir néanmoins, le résultat reste à la hauteur de mes espérances.

Les brûlures de Zidrou et Laurent Bonneau. Grand Angle, 2019. 120 pages. 19,90 euros.  











mardi 12 mars 2019

La première fois - Agnès de Lestrade

Trois semaines que Rose aurait dû avoir ses règles. Évidemment, il y a de quoi s’inquiéter. Surtout vu ce qu’il s’est passé pendant les vacances avec Paolo. Rose est perdue. Elle aimerait tout raconter à sa mère. « Mais comment lui dire qu’à seulement quatorze ans, j’avais peut-être un têtard dans le ventre, future grenouille géante. Comment lui dire qu’elle était une future mémé en puissance ? »

Elle ne l’a pas vu venir, sa première fois. Un coup de foudre. Inexplicable. Incontrôlable. Un séjour en Corse qui ne se déroule pas comme prévu, une cohabitation forcée avec un garçon inconnu dont elle tombe d’emblée follement amoureuse mais qui ne semble faire aucun cas d’elle. Difficile de comprendre que les apparences sont trompeuses quand on est une ado sans expérience de l’amour. Difficile d’accepter les secousses engendrées par ce coup de foudre, difficile d’y résister et de ne pas en souffrir.

Au fil des chapitres Rose égrène ses premières fois : le premier regard, les premières paroles échangées, le premier contact physique, la première caresse, le premier baiser. Et cette inoubliable première fois : « Je ne sais pas comment j’ai fait, mais je l’ai fait. M’emmêler. Me fondre. Me mélanger. Ses yeux dans les miens, sa bouche dans ma bouche. Et son reste dans mon reste. C’était la première fois. »

Un roman court, percutant. La voix de Rose touche en plein cœur, sa sincérité fait mouche, ses mots résonnent, son angoisse et ses questionnements ébranlent. Un petit roman simple, direct, universel.

La première fois d’Agnès de Lestrade. Talents Hauts, 2018. 62 pages. 7,00 euros. A partir de 13 ans.  




Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette








mercredi 6 mars 2019

Malaterre - Pierre-Henry Gomont

Après le gentil, gros, placide et mollasson personnage de Pereira dans son album précédent, Pierre-Henry Gomont met cette fois-ci  en scène un grand sec nerveux et antipathique père de famille. Gabriel, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a pas grand-chose pour lui. Menteur, colérique, flambeur, alcoolique, méprisant, imbu de lui-même, faisant passer son intérêt personnel  avant tout autre considération, ce rustre n’hésite pas à faire exploser sa famille pour mener à bien ses projets.

Cinq ans après avoir disparu des radars sans donner la moindre nouvelle à sa femme et à ses trois enfants, le bonhomme réapparaît soudain pour obtenir la garde des deux aînés. Son but ? Les emmener avec lui en Afrique équatoriale pour leur faire découvrir la maison coloniale, la scierie et le pan de forêt perdus par ses ancêtres pendant la crise de 29 qu’il vient de racheter au prix fort.  Trop occupé à mener ses affaires, Gabriel laisse ses enfants livrés à eux-mêmes. Les ados ne s’en plaignent pas vraiment, profitant d’une liberté inattendue pour enchaîner les virés entre copains et les transgressions plus ou moins avouables.

Gomont propose une jolie réflexion sur l’adolescence, ses questionnements et ses turpitudes tout en dressant le portrait d’un père aussi incompétent qu’imprévisible. Difficile de trouver la moindre circonstance atténuante à un pervers narcissique tel que Gabriel dont l’emprise sur les siens ne fait que distendre les liens. Mais à aucun moment le narrateur n’exprime le moindre jugement. C’est là toute la force du récit que de laisser le lecteur se faire son propre point de vue sur cet homme finalement très fragile dont le comportement déplorable peut trouver une éventuelle explication dans sa soif délirante de reconnaissance et de préservation d’un patrimoine familial forcément voué à disparaître malgré ses nombreuses gesticulations.

Le dessin tout en souplesse rappelle le trait de Christophe Blain (Isaac le pirate), les couleurs sont somptueuses et la jungle africaine magnifiquement restituée. Le découpage est quant à lui limpide, d’une grande maîtrise, il donne une surprenante impression de facilité. Cerise sur le gâteau, j’ai trouvé le texte extrêmement bien écrit. C’est la quatrième fois que je lis un album de Pierre-Henry Gomont  et il ne fait aucun doute que ce Malaterre restera à mes yeux comme celui de la maturité.

Un petit bijou qui a remporté le prix RTL de la BD 2018 et que l’adorable Moka a eu la gentillesse de m’offrir à Angoulême en janvier dernier. Merci à toi pour ce choix parfait !

Malaterre de Pierre-Henry Gomont. Dargaud, 2018. 190 pages. 24,00 euros.














mardi 5 mars 2019

La tribu des Zippoli - David Nel-Lo

« Avec un livre, on ne joue pas au ballon, on ne fait des batailles de boules de neige, mais avec un livre, on peut rire ou pleurer, et parfois on connaît tellement les personnages que c'est comme si on les avait vus ou qu'on avait rêvé d'eux. »

Le passage obligatoire à la bibliothèque de l’école quand on n’aime pas lire, c’est comme l’heure de piscine quand on ne sait pas nager : un calvaire. Ce calvaire, Guillem le vit difficilement. Chaque mercredi il se rend avec sa classe dans la bibliothèque de Mme Milstein et à chaque fois il doit en ressortir avec un livre. Un livre qu’il va laisser traîner jusqu’à la semaine suivante sans même l’ouvrir.

Si cela ne tenait qu’à lui il n’emprunterait que des BD mais Mme Milstein oblige les élèves à choisir un livre sans illustration. Un jour, pressé de faire son choix, il sort au hasard de derrière une étagère un vieil ouvrage poussiéreux ayant pour titre « La tribu des Zippoli ». Trois jours plus tard, en retrouvant le livre près de son lit, Guillem se décide à y jeter un œil. Et ce qu’il découvre en lisant les premières lignes le laisse sans voix. Il ne le sait pas encore, mais « La tribu des Zippoli » va changer sa vie…

Un livre sur les livres, sur la force de l’imaginaire, sur la magie de la lecture. Il serait dommage de trop en dévoiler sur le pouvoir de cette tribu vivant sur une île microscopique. Le catalan David Nel-Lo déroule une histoire certes pleine de fantaisie mais qui reste du début à la fin solidement charpentée et facile à comprendre. Surtout, il montre à quel point un livre peut procurer plaisir et évasion à celui qui s’y plonge. Un message simple, qui coule de source et qui prouve une fois encore qu’une vie de lecteur passionné démarre (presque) toujours par la rencontre magique entre un enfant et LE livre qui va faire résonner en lui une corde sensible dont il ignorait jusqu’alors l’existence.

La tribu des Zippoli de David Nel-Lo (traduit du catalan par Edmond Raillard). Actes Sud junior, 2019. 132 pages. 13,80 euros. A partir de 10 ans.










mercredi 27 février 2019

Portrait d’un buveur - Florent Ruppert, Jérôme Mulot et Olivier Schrauwen

Le sérieux du titre est trompeur. Et ne vous fiez pas à la figure avenante du portrait se trouvant sur la couverture car vous partiriez sur une sacrée fausse piste. Le buveur dont on parle s’appelle Guy. Charpentier de marine, il vit à la glorieuse époque de la piraterie et se comporte en vrai sans foi ni loi. Ses actions sont uniquement guidées par son besoin ou ses excès d’alcool. D’un bout à l’autre des 200 pages de l’album, il ne dessaoulera pas. Sa dépendance à la boisson fait de lui, en fonction de la situation, un lâche, un fainéant, un menteur ou un tueur sans scrupule. De ses larcins sur la terre ferme à la trahison de ses camarades marins en plein abordage par des pirates, Guy cumule les méfaits et passe miraculeusement entre les gouttes.

Décoiffant portrait d’un salopard en puissance. Ne cherchez aucune morale à cette fable cynique, la seule chose à en retenir est que la probité ne paie pas et qu’il vaut mieux avoir l’alcool mauvais qu’être un modèle de vertu. J’aime  cette prise de parti totalement amorale. Guy est délicieusement détestable, divinement médiocre. Un enfoiré de première qui se fout de tout, n’a pas de limites et est aussi méchant que dangereux, j’adore !

Graphiquement, c’est totalement dingue. Le duo Ruppert et Mulot est connu pour son audace depuis des albums tels que Soirée d’un faune mais l'association avec le belge Olivier Schrauwen, réputé pour son avant-gardisme décapant, donne un résultat incroyable. Au-delà des mésaventures de notre affreux jojo, ce portrait de buveur offre une expérience de lecture unique. Découpage surprenant passant de l’ultra classique gaufrier de six cases à des compositions dignes du surréalisme, jeu de couleurs désarçonnant, rupture brutale du rythme de la narration, les trouvailles se multiplient mais restent au service du récit sans jamais tomber dans de la pure expérimentation. Certes, il faut un peu s’accrocher au début pour trouver ses marques mais une fois le projet des auteurs bien cerné, on s’embarque  pour un voyage au long cours qui revisite avec virtuosité les codes de la bande dessinée.

Portrait d’un buveur de Florent Ruppert, Jérôme Mulot et Olivier Schrauwen. Dupuis, 2019. 184 pages. 28,95 euros.




















mardi 26 février 2019

Le bungalow a les crocs - Annabelle Fati

Les vacances s’annonçaient parfaites pour Amélie. Une location isolée à la lisière des bois, sa cousine Chloé, un bungalow rien que pour les enfants à côté de celui des parents, tout était réuni pour que la jeune fille passe un séjour inoubliable.
Au final inoubliable il l’a été, mais dans le mauvais sens du terme. Parce que dès le premier soir, il s’est passé des choses étranges. Du bruit à l’extérieur, son frère Guylain qui disparaît et des loups garous qui viennent  frapper au carreau de la baie vitrée. Des loups garous oui, d’affreuses bestioles affamées, les crocs acérés, des poils partout et une irrépressible envie de faire un gueuleton digne de ce nom. Pour Chloé, l’horrible évidence saute aux yeux : impossible de fuir, impossible de leur échapper, les vacances tournent au cauchemar.

Un roman jeunesse pour frissonner en partageant la nuit infernale vécue par Chloé et les siens. Les loups garous ne sortent pas d’un rêve, ils sont bien réels et assoiffés de sang. Pour ne pas finir dans leur estomac les enfants vont devoir improviser, ruser, prendre tous les risques. Heureusement les monstres ne sont pas très futés et leur cruauté n’a d’égale que leur stupidité.

C’est rigolo, c’est rythmé, c’est bien mené, ça fait un peu peur mais pas trop non plus. Avec le récit à la première personne de Chloé, Annabelle Fati a trouvé la bonne formule pour augmenter la tension sans jamais basculer dans le trop plein d’angoisse. A chaque moment de frayeur succède un épisode faisant redescendre la pression, ce qui évite tout risque d’escalade. Ce juste dosage permet d’agripper le lecteur et de faire en sorte qu’il se passionne pour l’histoire sans pour autant le confronter à des scènes traumatisantes.

Une fois encore la collection Pépix (qui accueille notamment en son sein la star Gurty !) prouve qu’elle est parfaite pour convaincre les plus réfractaires que la lecture peut facilement devenir un plaisir. Il suffit juste de trouver chaussure à son pied.

Le bungalow a les crocs d’Annabelle Fati (ill. de Qin Leng). Sarbacane, 2019. 236 pages. 10,90 euros. A partir de 9-10 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette








dimanche 24 février 2019

Mrs Flectcher ou les tribulations d’une MILF - Tom Perrotta

Cadeau d’anniversaire d’une collègue. C’est super gentil de sa part mais dès le départ j’ai flairé la mauvaise pioche. Le titre, le pitch, la quatrième de couv et ses citations élogieuses, tout concordait pour annoncer la catastrophe à venir.

L’histoire est digne d’une (mauvaise) série télé. Une quadra divorcée, plutôt aisée, s’abime dans son boulot de directrice de maison de retraite pour oublier qu’en rentrant le soir personne ne l’attend depuis que son crétin de fiston est rentré à la fac. Week-end en pyjama devant Netflix, repas en solitaire dans une maison devenue bien trop grande pour elle et vie sentimentale désertique sont le lot quotidien d’Eve Fletcher. Elle a pourtant de beaux restes, Mrs Fletcher. D’ailleurs elle reçoit un jour le SMS d’un admirateur anonyme lui annonçant qu’elle est sa MILF (une mère sexuellement très attirante pour dire les choses sobrement). A partir de là, tout bascule. La prude Eve s’intéresse à la question des MILF et découvre sur un site coquin les exploits sexuels de femmes de son âge. Fascinée par ce qu’elle voit, notre quadra devient accro aux sites porno et se lâche peu à peu. Drague d’une collègue, rapprochement avec un prof de fac transgenre ou plan à trois, elle multiplie les expériences et s’émancipe comme elle peut, sans assumer vraiment.

Disons-le clairement, ce n’est pas un bon roman. Déjà vu, sans surprise, mou du genou et fade. Tom Perrotta ne lâche pas les chevaux, il décrit la vie dissolue de Mrs Fletcher avec le frein à main. Son écriture n’a aucune chaleur, les tribulations de notre MILF sont tellement mollassonnes qu’elles n’offrent rien de croustillant. Et elles restent, du début à la fin, mortellement ennuyeuses. Ça aurait pu être super drôle, ou super cynique, ou super cruel, ou superbement féministe, ou plein d’autodérision. Mais ça n’est rien de tout ça. On suggère de loin pour ne pas choquer, on dresse le portrait misérable d’une bourgeoisie blanche sans saveur mais on ne creuse pas suffisamment le sujet pour le rendre intéressant et on s’en sort avec une pirouette finale ridicule qui donne une conclusion gnangnan au possible. 

Je suis comme tout le monde, j’adore les cadeaux mais force est de reconnaître que celui-là n’était pas fait pour moi. Rien de grave cela dit, j'ai quand fait même un gros bisou à la collègue qui a eu la gentillesse de se creuser la tête pour penser à mon anniversaire.

Mrs Flectcher ou les tribulations d’une MILF… de Tom Perrotta (traduit de l’anglais par Jean Esch). Fleuve éditions, 2019. 390 pages. 20,90 euros.









vendredi 22 février 2019

Sur les routes d'Europe : souvenirs d'un vagabond - Jean Buhler

« Faut-il donc creuser sa tombe à côté de son berceau, trouver dans un devoir héréditaire une satisfaction quotidienne et se résigner sans avoir pu choisir ? »

1938. Après l’obtention de son baccalauréat à Genève, Jean Buhler refuse de s’inscrire à l’université de Neufchâtel. A ses parents consternés il annonce sa volonté de parcourir l’Europe à pied, sac sur le dos et sans un sou. Des « projets de vacances » comme il les qualifie qui ne sont pas au goût de son père pour qui Jean doit étudier dans le but de travailler, faire honneur à son nom, « fonder une famille et gagner assez d’argent pour l’entretenir dans l’aisance. »

Mais le jeune homme n’en fait qu’à sa tête. Une nuit, il part, direction l’Italie. Rome, Naples, Bari. Une traversée en bateau et c’est la découverte de l’Albanie. Pendant quelques semaines il suit une caravane de tziganes et connait nombre de péripéties avant d’échouer à Budapest. Après une dernière étape à Vienne il rentre en Suisse. Mais très vite les envies d’ailleurs ressurgissent. A Paris il s’acoquine avec un voyou qui l’envoie en mission à Bruxelles. Fuyant son mentor et ses méthodes crapuleuses il trouve refuge en Allemagne, où il travaille pendant quelques temps à la construction de chemins de fer. 

Au-delà du voyage et de ses nombreuses étapes, il y a les rencontres. Salvatrices, inquiétantes, douloureuses ou délicieuses. Et à travers le cheminement du vagabond on découvre une Europe en pleine effervescence à la veille de son effondrement. Dans les Balkans la tension est à son comble, à Paris la jeunesse voit s’étendre l’ombre de la guerre à venir et en Allemagne le discours nationaliste devient nauséabond.

Surtout, au-delà du voyage et des nombreuses étapes, il y a l’état d’esprit d’un jeune homme épris de liberté dont la crâne assurance sera vite mise à rude épreuve. L’écriture est belle, un poil datée, lyrique sans excès. Elle dit l’effort, l’abandon à la fatigue, la rage adolescente pétrie de certitudes naïves, ce besoin d’errer sans but, d’aller où ses pas le portent. Elle dit sans mièvrerie l’exaltation de celui qui a su dire non au projet de vie que l’on avait tracé à sa place, de celui qui décide de son destin en s’affranchissant de son statut social.

Un superbe récit de voyage et une totale découverte pour moi qui, dans mon ignorance crasse, réduisais les écrivains-voyageurs suisses au seul Nicolas Bouvier.

Sur les routes d'Europe : souvenirs d'un vagabond de Jean Buhler. La Baconnière, 2019. 196 pages. 16,00 euros.








mercredi 20 février 2019

C’est aujourd’hui que je vous aime - François Morel et Pascal Rabaté

Isabelle Samain. Un nom qui sonne comme une promesse. Un nom qui va devenir une obsession pour un ado sautant à pieds joints dans le tourbillon de l’amour. Un amour certes à sens unique mais suffisant pour faire de chaque jour un moment de bonheur. Isabelle jouant au tennis, Isabelle sous l’abri de bus, Isabelle au collège, Isabelle à la piscine… L’observer de loin, ne pas oser l’aborder, récupérer une mèche de cheveux, un peigne ou une rognure d’ongle, avoir le cœur brisé en la voyant avec un autre, l’ado vit les affres d’une première histoire d’amour au début des années 80, sans les réseaux sociaux et sans pouvoir faire son éducation sexuelle en abusant du porno gratuit sur le net.

Rabaté adapte en BD le récit (à peu près) autobiographique de l’immense François Morel. C’est drôle, doux, tendre, poétique. Ça dit l’amour balbutiant, les premiers pas maladroits, les rêves fous que l’on sait inaccessibles et auxquels on s’accroche parce que de toute façon il n’y a pas moyen de faire autrement. Bien sûr on idéalise, bien sûr on fantasme, bien sûr on tente d’apprivoiser ses sentiments et ses désirs, les signaux que le corps nous envoie, la meilleure façon de calmer les premiers émois. Et ces interrogations, nombreuses. Sur le sexe, les filles, la façon de s’y prendre, de vaincre sa timidité, de décoder les signaux. Quitte à se tromper et à connaître de marquantes désillusions.

Niveau dessin Rabaté fait du Rabaté avec son trait ample, tout en souplesse, ses couleurs pastel et ses décors souvent réduits au strict minimum pour privilégier la lisibilité. Surtout, il restitue à merveille la sensibilité et la malice du texte de François Morel en replongeant le lecteur au cœur des années Giscard. Un régal !

C’est aujourd’hui que je vous aime de François Morel et Pascal Rabaté. Les Arènes, 2019. 72 pages. 18,00 euros.



















mardi 19 février 2019

Les inoubliables -Fanny Chartres

Luca s’apprête à entrer en seconde. Une rentrée pas comme les autres pour cet élève roumain arrivé en France avec son père pour approfondir sa pratique du violon. Dès la première heure de cours il découvre ses nouveaux camarades venus de Bulgarie, d’Angleterre, de Turquie ou de Corée du sud. Avec eux et avec l’indéfectible soutien de la jolie Anna, Luca va peu à peu trouver sa place et affronter un quotidien pas toujours simple à gérer, entre le métro, les profs à la patience parfois limitée et une précarité financière usante.

Un roman jeunesse chaleureux comme peuvent l’être des ados venus d’horizon différents se serrant les coudes pour faire face, ensemble, aux obstacles qui se dressent devant eux. Le difficile apprentissage de la langue française donne lieu à autant de quiproquos que de délicieux néologismes. Les différences unissent le groupe et les liens d’amitiés se renforcent au fil du temps, chacun s’enrichissant du parcours de l’autre.

Fanny Chartres dresse un portrait de groupe bigarré dont émerge la figure de Luca. Les tranches de vie se succèdent avec beaucoup de tendresse, une bonne dose d’humour et surtout une douceur qui fait chaud au cœur. 

Après, tout n’est pas parfait, les personnages secondaires manquent un peu d’épaisseur et je ne suis pas certain que la légèreté des épisodes relatés au fil des chapitres passionne les ados auxquels le roman s’adresse, mais le texte offre une jolie leçon de vie et montre la réalité aussi complexe que chaotique de ces enfants étrangers nouvellement arrivés en France que l’éducation nationale qualifie sans poésie d’ « allophones ».

Les inoubliables de Fanny Chartres. L’école des loisirs, 2019. 190 pages. 14,50 euros. A partir de 11 ans.



Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette





mardi 12 février 2019

Le prix d’Évelyne - Jo Hoestlandt

« Quand j'étais petite, à l'école, si on voulait me faire pleurer, on me traitait de « négresse ». Alors ça ne manquait pas, je fondais en larmes... »

Jo Hoestlandt signe sans doute ici son texte le plus intime, le plus autobiographique. Elle y raconte l’humiliation subie par sa mère quand cette dernière, alors écolière, s’était vue refuser par la maîtresse le titre de meilleure camarade de la classe à cause de ses origines étrangères. Une histoire que Jo a entendue enfant et qui n’a cessé de la hanter.

Sa maman s’appelait Évelyne. Le père d’Évelyne, d’origine jamaïcaine, était arrivé en France en 1917 avec des soldats canadiens. Tombé amoureux d’une bretonne, il s’installa dans l’hexagone et peu après Évelyne vint au monde, « avec ses grands yeux sombres et ses cheveux tout crépus » qui lui valurent d’être stigmatisée par la maîtresse des années plus tard.

L’auteure de Vue sur mer écrit des livres « pour essayer de dire la vie ; les toutes petites et les grandes choses de la vie, et ce qu’on éprouve à les vivre, qu’on soit grand, qu’on soit petit. » Dans celui-ci, à travers le portrait de sa mère, elle dit sa découverte de l’injustice, de la colère, de l’amertume, de l’envie de révolte. Des sensations ressenties chaque fois que sa maman lui racontait cette scène terrible et l’infini chagrin qui en découla. Un souvenir marquant, plein d’affection et de tendresse pour celle qui, en ouvrant ainsi son cœur, « redevenait la petite fille qu’elle avait été autrefois. »

Le prix d’Évelyne de Jo Hoestlandt (illustrations de Léo Poisson). Éditions du Pourquoi Pas ?, 2018. 54 pages. 9,50 euros. A partir de 10 ans.











vendredi 8 février 2019

Tous au pôle ! - Wolcott Gibbs

Herbst, un magnat de la presse, engage le commandant Christopher Robin pour mener une expédition scientifique au pôle sud. Enfin, « scientifique » est un bien grand mot puisque le but de l’opération se révélera au final purement marketing, l’idée étant de faire un maximum de buzz pour vendre un maximum de journaux. Le pauvre commandant Robin se voit donc imposer la présence d’un journaliste prêt à transformer chaque non-événement se passant à bord en scandale retentissant et d’une starlette écervelée, invitée pour faire de jolies photos et qui, à son retour, publiera un livre où elle racontera ses impressions de voyage (« Écrire un livre ? Bon sang, j’peux même pas écrire une lettre, alors un bouquin vous pensez ! »).

Un régal de parodie où l’absurde le dispute au mauvais esprit. Publié en 1931, ce roman hilarant était clairement en avance sur son temps. Dénonçant avant en l’heure les excès du grand cirque médiatique, il narre l’improbable expédition d’un équipage manipulé à distance par un patron de presse prêt à tout pour faire parler de son entreprise. C’est drôle, mordant et d’un cynisme à toute épreuve. Presse spectacle, dévoiement du journalisme, envahissement de la publicité, tout y passe avec un art consommé de la farce et du burlesque.

Wolcott Gibbs signa avec Tous au pôle son unique roman. Alcoolique, dépressif, misanthrope, ce pilier du New Yorker y dépeint une caricature cinglante de l’héroïsme des grands aventuriers qui ont ouvert la voie à un tourisme de masse dans des régions encore peu visitées. Une belle leçon de mise en scène de l’information-spectacle et de la confusion des genres qui résonne avec toujours autant de force 90 ans après sa publication.

Tous au pôle ! de Wolcott Gibbs (traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp). Wombat, 2019. 120 pages. 16,00 euros.





mercredi 6 février 2019

Beastars - Paru Itagaki

LE manga événement de ce début d’année. Le lancement à Angoulême a été une telle réussite que l’éditeur n’avait plus un seul exemplaire sur son stand dès le dimanche matin. La présence de l’auteure en dédicace et les goodies distribués à la pelle ne sont sans doute pas étrangers à un tel succès mais au-delà du buzz et du marketing, force est de constater que la série a plus d’un atout dans sa manche.

L’histoire se déroule à l’institut Cherryton où herbivores et carnivores se côtoient en harmonie dans le respect de règles strictes comme l’interdiction de manger de la viande ou l’obligation de vivre dans des dortoirs séparés en fonction des régimes alimentaires. Les étudiants se mélangent dans les différents clubs de l’école mais malgré la paix apparente entre les races, la tension monte parfois subitement. Elle va même culminer le jour où l’on découvre sur le campus le cadavre déchiqueté de Tem, un alpaga membre du club de théâtre. Le loup Legoshi fait un coupable idéal. Ami de Tem, membre du club de théâtre lui aussi, ce carnivore solitaire intrigue autant qu’il effraie. Et tandis que la tension ne fait que grimper dans les couloirs, l’approche de l’élection du Beastars, le leader de l’école, va révéler des personnalités inquiétantes… 



Le canevas tissé dans ces deux premiers tomes s’avère d’emblée addictif. Relation entre élèves, lutte de pouvoir, jalousie, clans, la vie du campus suffirait à elle seule à rendre le propos passionnant. Mais la dimension anthropomorphique du récit ajoute une réflexion sur le déterminisme social et biologique et interroge sur la difficulté à maîtriser sa véritable nature pour pouvoir vivre en société. C’est tout l’enjeu pour Legoshi, incapable par moment de contrôler ses instincts malgré une gentillesse des plus sincères. Son combat intérieur interpelle et pousse à se demander si c’est bien lui le tueur de l’alpaga.

Chaque personnage exprime une dualité et des sentiments d’une grande complexité. L’ambiguïté est partout présente, tant chez les herbivores que chez les carnivores. Ainsi la douce lapine se révèle une dévoreuse de mâles et le cerf que tout le monde admire cultive une soif de pouvoir et un culte de la personnalité ne ressemblant pas au caractère réservé et craintif propre à son espèce. On sent par ailleurs que le microcosme policé de l’institut repose sur des fondations fragiles et qu’à la moindre étincelle un retour à la sauvagerie primaire n’est pas à exclure.




Premier manga publié par Paru Itakagi, Beastars est une série phénomène. Lancée l’an dernier au Japon elle a déjà remporté plusieurs prix et ne cesse de gagner des lecteurs. Et franchement, vu la qualité des deux premiers volumes, c’est amplement mérité.     

Beastars T1 de Paru Itagaki. Ki-oon, 2019. 200 pages. 6,90 euros.
Beastars T2 de Paru Itagaki. Ki-oon, 2019. 200 pages. 6,90 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie !















mardi 5 février 2019

Je ne suis pas ton esclave ! - Roland Godel

Loïc a de gros soucis. Au collège, où il s’endort en classe, ne fait plus ses devoirs et ne parvient pas à suivre le rythme. A la maison, où depuis la mort de son père sa mère alcoolisée végète sur le canapé à longueur de journée. Pire encore, son beau-père l’embauche la nuit pour trier des vêtements « tombés du camion » qu’il revend à des marchands pas très regardants sur la provenance de la marchandise. Chaque jour l’adolescent sombre davantage. Renfermé sur lui-même, il s’isole et ne veut pas des mains qu’on lui tend, même celle de la jolie Flavie qui ne le laisse pourtant pas indifférent.

Un petit roman simple mais pas simpliste qui aborde les questions de la maltraitance et de l’exploitation des enfants. Loïc encaisse les ordres, les efforts, la fatigue, les remontrances, les remarques acerbes de ses professeurs. Loïc ne mange pas à sa faim, il sèche les cours et participe à des activités criminelles malgré lui. Il ne parvient pas à faire face. Il subit, accumule la colère, la douleur et la rancœur sans jamais oser se plaindre. Il se confie du bout des lèvres à Flavie mais lui fait jurer de ne rien répéter à personne. Seul, sans ami, sans ressources, le jeune garçon ne voit pas d’issue favorable, ne voit pas comment il va s’en sortir...

Évidemment l’issue est positive. Le chemin vers une solution n’a rien d’un long fleuve tranquille mais Roland Godel a l’intelligence de ne pas en rajouter inutilement dans le mélo tire-larmes et d'insister sur l'importance d'accorder sa confiance aux adultes prêts à offrir leur aide. Un texte parfait pour inciter au débat et à la réflexion avec de jeunes lecteurs sur la question des droits de de l’enfant. 

Je ne suis pas ton esclave ! de Roland Godel. Oskar, 2018. 80 pages. 7,95 euros. A partir de 10 ans.





Une pépite jeunesse partagée avec Noukette










vendredi 1 février 2019

La cabane du métayer - Jim Thompson

« On grandit vite en pays cotonnier, ou on ne grandit pas. On cesse d’être un enfant dès qu’on quitte le berceau. On rêve de pain de maïs, pas de cookies, et de retrouver son lit, mais pas pour l’histoire du soir. On appartient à un milieu qui a toujours eu sur le dos une charge trop lourde, qui doit constamment fournir plus que ce qu’il pourra recevoir. Donc on prend sa part du fardeau, sans quoi il nous écrase. On ne traîne pas les pieds, sans quoi on est largué. »

Commencer un roman de Jim Thompson c’est imaginer l’écrivain attraper ses personnages par les épaules, les soulever de terre et les tremper dans la mouise jusqu’au cou. Comme d’habitude on est à la cambrousse. Comme d’habitude les culs terreux sont de sortie. Et comme d’habitude les ennuis vont s’accumuler. Tommy Carver, fils d’un métayer blanc, fricote avec Donna, la fille indienne du propriétaire des terres sur lesquelles se trouve la cabane familiale. Autant dire qu’il n’y a aucune chance de voir leur union s’officialiser un jour. L’autre gros problème de Tommy, c’est son paternel. Enfin, son père adoptif. Un taiseux qui a souvent la main lourde et ne supporte aucune contestation de son autorité. Tommy le déteste. Il voudrait s’affranchir une bonne fois pour toute de son encombrante présence mais ce n’est pas si simple. Surtout qu’il y a Donna dans l’équation. Une équation insoluble, tellement insoluble que les ennuis vont s’accumuler de manière exponentielle pour le pauvre Tommy.

Thompson le retour. Les coups durs pleuvent, les salopards sont de sortie, la poisse devient la norme et la nature humaine n’en sort pas grandie. Bien sûr c’est pas joli-joli mais il y a dans la descente aux enfers de Tommy un petit quelque chose d’hypnotique qui nous empêche de détourner le regard de sa triste situation. Sans voyeurisme mais avec une délectable fascination.

J’avoue, il m’a manqué l’humour noir et le cynisme de ses romans précédents mais j’ai retrouvé avec plaisir les seconds rôles qui épicent avec bonheur le récit. Ici c’est l’avocat Kossmeyer et ses impayables tirades qui valent le détour. Tommy quant à lui est aussi touchant qu’agaçant. Buté, naïf, droit dans ses bottes alors qu’autour de lui ne naviguent que des lâches, des opportunistes ou des ordures, il encaisse sans broncher avec une seule idée en tête, qu’il ne pourra évidemment pas mener à bien.

Un roman de 1952 traduit pour la première fois dans sa version intégrale. Brutal, sans concession, idéal pour découvrir l’univers sombre et désenchanté d’un écrivain américain qui mérite vraiment le détour.

La cabane du métayer de Jim Thompson. Rivages, 2019. 286 pages. 8,00 euros.


Mes avis sur Pottsville et Une femme d'enfer


mardi 29 janvier 2019

Dysfférent - Fanny Vandermeersch

Il n’a pas de chance Charlemagne. Déjà, ce prénom, quoi ! Ses parents voulaient un prénom de roi, ils auraient pu choisir Louis par exemple. Ou Charles tout court. Parce que là, Charlemagne, c’est dur à porter. Et comme si cela ne suffisait pas, le pauvre est dys. Dyslexique, dysorthographique et dyspraxique. Autrement dit, il a des difficultés pour lire, écrire, mémoriser, compter, tracer, se repérer dans l’espace ou même faire ses lacets. Au collège ses camarades le surnomment  la passoire parce qu’il ne retient rien et ses profs ne lui font aucun cadeau sur le bulletin de notes. A la maison on a vite fait de s’agacer de sa lenteur et de son air d’être en permanence dans la lune. Bref, il n’y a rien de réjouissant dans son quotidien, jusqu’au jour où il découvre une maison perdue dans les bois. Dans cette maison, il y a un piano. Et il y a Jade, une fille de son âge  qui, à force de patience et de persévérance, va lui faire comprendre qu’être dys n’est pas une fatalité.

Pas simple d’être « dysfférent » (j’aime beaucoup ce titre). Pas simple d’affronter le regard des autres, leur méconnaissance de ce trouble, leur jugement forcément négatif face à quelqu’un ne pouvant pas faire des choses qui paraissent évidentes à tout le monde. Pas simple de se sentir bien dans sa peau quand on vous rabaisse en permanence, quand on vous fait comprendre que vous ne pourrez jamais être dans la norme et que l’on se moque de vous.

Charlemagne subit. Il s’enfonce petit à petit, perdant goût à tout, appréhendant avec stress la moindre activité scolaire, la moindre activité tout court. Heureusement il suffit parfois d’une rencontre. Ou deux. D’abord une prof de musique capable de vous écouter, de vous comprendre et de trouver les mots qui apaisent. Ensuite une jeune fille, elle aussi différente, qui va donner à l’adolescent ce qui lui manque le plus : la confiance en lui. Et qui va lui prouver qu’il peut trouver sa voie. A sa façon, à force de volonté, et avec l’aide d’un tiers. Finalement Fanny Vandermeersch montre le chemin d’un enfant différent vers l’épanouissement. Avec simplicité, sans effets de manche larmoyants mais avec une tendresse et une bienveillance qui font chaud au cœur.         

Dysfférent de Fanny Vandermeersch. Le Muscadier, 2018. 90 pages. 10,50 euros. A partir de 9 ans.













vendredi 25 janvier 2019

Gangs of L.A. - Joe Ide

Isaiah Quintabe. IQ pour les intimes. Un jeune homme des quartiers mal famés de Los Angeles qui utilise son QI de surdoué pour résoudre des affaires dont les habitants du ghetto ne veulent pas parler à la police : vol dans un hôtel, fugueuse partie avec un dealer, élève harcelée au collège, parents biologiques à retrouver, etc. Problème, les membres de la communauté ne sont pas bien riches et la plupart le paient en nature en lui offrant un jeu de pneus neufs pour sa voiture ou des denrées périssables. Jusqu’au jour où un rappeur célèbre lui promet 50 000 dollars pour prouver que son ex-femme a engagé un tueur à gages afin de l’éliminer. IQ hésite mais finit par accepter. Parce qu’avec cet argent il pourrait mener à bien un projet lui tenant particulièrement à cœur.

Je ne vais pas m’étendre longtemps sur ce roman qui relève du pur divertissement. A part pour préciser que le titre est trompeur et pour prévenir les lecteurs pensant faire une plongée sordide dans les gangs de L.A. qu’ils en seront pour leur frais puisqu’il n’est question de gangs que dans un seul chapitre. Le reste du temps on évolue dans le milieu de la musique chez un richissime rappeur au bout du rouleau. La narration est simple, aucune chance de se perdre en route malgré l’alternance d’événements se passant en 2005 et en 2013. L’écriture est très orale et les dialogues percutants, on rigole beaucoup des frasques du rappeur, du cynisme de son producteur, de la stupidité de ses gardes du corps ou de la poisse du tueur à gages. Et IQ est touchant dans son rôle de « démêleur d’embrouilles », il m’a rappelé le personnage de Makoto dans la série de romans japonais Ikebukuro West Gate Park.

Quoi d’autre ? Pas grand-chose à vrai dire. Quitte à me répéter, c’est du divertissement, ni plus ni moins. De l’action, des twists improbables, un page-turner efficace mais en rien révolutionnaire. C’est bien fait, bien mené et rythmé comme un épisode de série télé. Ça tombe bien (et ce n’est pas surprenant), l’adaptation pour le petit écran vient d’être annoncée.

Gangs of L.A. de Joe Ide. Denoël, 2019. 390 pages. 21,90 euros.





mercredi 23 janvier 2019

Le Grand Mort T8 : Renaissance - Loisel, Mallié et Djian

Voilà, c’est fini. Après huit albums Le Grand Mort tire sa révérence. Une conclusion plutôt bien menée pour cette série mêlant fantastique et post-apocalyptique.

Je ne vais pas vous faire un résumé détaillé des nombreuses péripéties ayant jalonné le parcours des personnages principaux mais sachez juste qu’au moment où s’ouvre cet ultime épisode, l’humanité est à deux doigts de disparaître. Pour la sauver, Erwann va devoir rejoindre le monde du Petit Peuple dans une dimension  parallèle afin de rétablir les équilibres perdus. Dis comme ça, ça paraît un peu obscur mais ceux qui suivent la série depuis le début savent de quoi je parle.

Cette fin tient donc la route, même si j’ai un peu de mal avec l’optimisme béat des dernières pages qui succède à la noirceur absolue de ce qui précède. C’est un vrai plaisir par contre de retrouver la patte de Loisel dans la partie fantastique de l’histoire, la faune, la flore et le Petit Peuple n’étant pas sans rappeler l’univers merveilleux de La quête de l’oiseau du temps.

Clairement, les allers-retours entre le monde féérique et celui des hommes font le sel du récit. Difficile également de ne pas apprécier le souffle épique d’une narration portée par les sublimes dessins de Vincent Mallié. J’avais ressenti un petit coup de moins bien dans les tomes précédents, l’impression que l’on tournait à vide par moment, que l’on faisait du surplace pour tirer inutilement en longueur une série à succès prévue à la base en cinq volumes. Heureusement cet ultime opus est solidement charpenté, fluide et rythmé juste comme il faut, sans précipitation. Surtout, il ne laisse aucune question sans réponse, ce qui était évidemment l’équation la plus difficile à résoudre tant les pistes ouvertes par le scénario étaient nombreuses. 

Une série marquante dans la production BD de ces dernières années. Et maintenant que la boucle est bouclée, je ne veux entendre personne me dire qu’il attend la suite pour se lancer !

Le Grand Mort T8 : Renaissance de Loisel, Mallié et Djian. Vents d’Ouest, 2019. 86 pages. 18,00 euros.





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mardi 22 janvier 2019

Captain Mexico - Guillaume Guéraud

Paco n’en peut plus de sa vie misérable dans un village à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Il n’en peut plus de la cabane en planches où toute la famille se partage quelques mètres carrés, de sa mère qui lui fiche des beignes et de son père qui rêve de traverser le Rio Grande pour aller chercher fortune chez l’Oncle Sam. Paco voudrait mettre fin à la pauvreté, il sait qu’elle sera vaincue par la révolution, que les travailleurs exploités ne doivent plus accepter leur insupportable condition. Mais il sait aussi que les ouvriers ne feront jamais le poids face aux patrons. Un jour pourtant, en se coiffant d’un vieux sombrero poussiéreux trouvé par terre, le jeune garçon se découvre des pouvoirs extraordinaires. Il devient alors Captain Mexico, un super héros qui va tout faire pour défendre les opprimés.

Impayable Guillaume Guéraud, toujours prompt à dénoncer les injustices et à offrir une revanche aux sans voix. Ici c’est avec un humour dévastateur qu’il permet à un enfant de botter le c.. des puissants. Guidé par la figure tutélaire de Zapata, Paco libère les prisonniers et mène la grève, il humilie soldats et policiers et vole au secours de sa dulcinée. Le combat final contre un super vilain américain est à mourir de rire et se termine évidemment par la victoire du bien contre le mal.

Un roman engagé. Sous le vernis de l’humour et de la légèreté, Paco montre la réalité de travailleurs pauvres exploités par la grande puissance voisine qui construit des usines dans leur pays pour produire à moindre coût et refuse de les laisser franchir la frontière. Donald Trompette, le président américain, veut construire son mur mais Captain Mexico va s’employer à l’humilier sans ménagement.

Du suspens, de l’action, une langue moderne proche de l’oralité et des situations cocasses, la recette est simple mais elle fonctionne à merveille. Une pépite jeunesse à dévorer sans modération.

Captain Mexico de Guillaume Guéraud. Rouergue, 2018. 95 pages. 8,80 euros. A partir de 9 ans.

L'avis de Krol

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vendredi 18 janvier 2019

Dans l’ombre du brasier - Hervé Le Corre

« Ils détruiront Paris plutôt que de laisser la ville au peuple. Et ils détruiront le peuple pour reprendre la ville. »

Paris, mai 1871. Les versaillais s’apprêtent à donner l’assaut. 60 000 soldats, des armes et des minutions à n’en plus finir. En face d’eux 10 000 communards désorganisés, à bout de souffle, manquant de tout, sans véritable chef. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Des ouvriers, des médecins, des ivrognes, des rêveurs, des salauds, des altruistes, des opportunistes. Ils attendent la marée en sachant qu’ils ne pourront la retenir, qu’ils vont être submergés. Et pendant ce temps, dans les rues, des femmes disparaissent, enlevées par un monstre à la gueule cassée. Le commissaire Roques, chargé de l’enquête, va tenter par tous les moyens de mener sa tâche à bien, pendant que la ville s’écroule. 

Ce n’est pas la première fois qu’un auteur imagine les agissements d’un criminel en temps de guerre (la BD Notre mère la guerre par exemple fonctionne sur le même principe). Si le procédé n’est pas nouveau, Hervé le Corre l’utilise pour mener une réflexion plus large sur le bien, le mal et la complexité de la nature humaine. Il ne pouvait trouver un meilleur décor que le Paris agonisant de la semaine sanglante. Pendant dix jours, du 18 au 28 mai, il nous entraîne sur les pas du commissaire, du kidnappeur et de son complice, des femmes enlevées et séquestrées dans une cave, mais aussi de communards prêts à défendre la moindre barricade, d’infirmières débordées par l’afflux de blessés ou de parisiens terrés dans leurs appartements.

Un roman à l'ambiance étouffante qui montre à hauteur d’hommes le climat d’insurrection, la chienlit, le désordre des troupes. Le chaos est partout, les rêves d’utopie ne seront bientôt plus que poussière. Et Hervé Le Corre excelle à décrire le bruit du canon, les immeubles qui s’effondrent, les incendies, les ruines, les gravats, le verre brisé sous les semelles. Il n’épargne pas les combattants aux membres arrachés, aux têtes pulvérisées par un éclat d’obus, aux tripes étalées par la mitraille. C’est incroyablement intense et réaliste, même si les descriptions deviennent par moment un peu répétitives.

On sent chez le romancier une évidente tendresse pour les communards mais son regard n’a rien de l’optimisme lyrique d’un Jean Vautrin par exemple (Le cri du peuple). Son ton est bien plus mélancolique. Certains insurgés continuent de croire au grand rêve de la liberté guidant le peuple mais chez la plupart c’est la lucidité qui l’emporte. Plus les jours passent et plus se renforce la certitude qu’il n’y aura pas de lendemains qui chantent. Qu’il n’y aura pas de lendemains du tout. Et pourtant ils restent debout face à l’ennemi. Ils font ce qu’ils ont à faire. « Ce qu’ils croient non pas raisonnable, mais juste. Ils savent l’issue. Ils connaissent la fin. » Tout est dit. C'est sombre et désenchanté comme j’aime.

Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre. Rivages, 2019. 492 pages. 22,50 euros.










mercredi 16 janvier 2019

Cachemire - Rubén del Rincon

Au printemps 1982, en catalogne, l’usine de textile d’Agustin ferme ses portes pour raisons économiques. Ce dernier, sachant qu’il ne trouvera pas de travail ailleurs, persuade ses collègues de se regrouper en coopérative pour racheter les locaux et le matériel de production. En attendant la vente aux enchères, les ouvriers tentent de réunir des fonds et s’organisent pour protéger les lieux nuit et jour afin d’empêcher les vols de câbles et de machines. L’album relate leur difficile combat pour subvenir aux besoins de leur famille et garder leur dignité de travailleur, entre espoir, coups durs et solidarité sans faille.

Rubén de Rincon s’inspire de son histoire personnelle et rend hommage à son père dans ce récit plein de vie. Un hommage tendre mais sans complaisance dans lequel il se met lui-même en scène à une époque où il n’était qu’un enfant. Loin de tout militantisme, le récit montre des prises de position bien plus pragmatiques que politiques. Et force est de constater qu’ils sont touchants ces hommes prêts à tout pour garder leur emploi et défendre leur savoir-faire. Touchants de naïveté, de maladresse et de volonté à toute épreuve.

Le dessin souple et le découpage dynamique donnent un rythme sans temps mort à cette histoire pétillante qui ne sombre jamais dans la déprime. C’est simple, si j’osais une comparaison je dirais que c’est aussi frais qu’un épisode des Beaux étés. Une plongée joyeuse et ensoleillée dans l’Espagne des années 80 ça ne se refuse pas, surtout au cœur de la grisaille hivernale !

Cachemire de Rubén del Rincon. Éditions du Long Bec, 2018. 110 pages. 19,00 euros. 





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mardi 15 janvier 2019

L’instant de la fracture - Antoine Dole

On y est. A l’instant de la fracture. Quand tout va basculer.
Ils sont là. Autour de la table. Pour le réveillon de Noël.
Bientôt il va ouvrir la bouche. Après ce sera la déflagration. L’explosion.
Il le dira une fois. Avant de hausser le ton. Et de pointer le doigt vers son père.
« Papa a abusé de moi ».

Les souvenirs douloureux affluent. Il se rappelle le loup dans la maisonnée. L’ogre qui a laissé sur l’enfant qu’il était son empreinte indélébile. La mère, Les frères et sœurs plus âgés qui n’ont rien vu. Ou qui n’ont pas voulu voir. Jusqu’alors il s’est tu. Ne rien dire pour les préserver. La famille comme un piège dont on ne peut se sortir. Pour ne pas faire souffrir les autres avec ses propres souffrances. Pour ne pas briser l’harmonie, l’équilibre. Le bonheur de façade.

C’est rien de dire qu’Antoine Dole m’a scié. Une fois de plus. Quarante petites pages dans la tête d’un fils qui s’apprête à dire l’insoutenable. L’inimaginable. Des phrases courtes. Heurtées. Comme une respiration saccadée. Ce moment où monte le vertige, où l’on prend son courage à deux mains pour franchir le pas en sachant qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible. Jusqu’à la dernière ligne on attend l’instant de la fracture. Le moment de se jeter dans le vide. Sans filet.

C’est terrible. Poignant. Intense. Percutant. Antoine Dole égal à lui-même, quoi.

L’instant de la fracture d’Antoine Dole. Talents hauts, 2018. 45 pages. 7,00 euros. A partir de 14 ans.



Une pépite jeunesse partagée avec Noukette.