mardi 14 mai 2019

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi - Séverine Vidal et Manu Causse

« Un pauvre gars handicapé, sa muse cérébrale, son petit pote de la cité, la copine en fauteuil, des jumelles fusionnelles et un ado trisomique à l’assaut du rêve américain. »

Quel plaisir de retrouver Vlad, Lou, Saïd, Mathilde, Dylan, Théa et Charlie ! Après s'être formée non sans remous dans le premier volume, cette bande hétéroclite s’apprête à s’envoler pour New-York afin de participer à un festival de films amateurs pour lequel le court métrage de Vlad et Saïd a été sélectionné. Alors que Dylan, trisomique, est resté au collège, ses ex-camarades ont tous fait leur entrée au lycée. Vlad « le pantin désarticulé » et Lou filent le parfait amour, Saïd aimerait que Charlie s’intéresse à lui tandis que Mathilde, en fauteuil roulant, est toujours aussi râleuse. Accompagné du principal Flachard et de l’AVS Irène, les enfants vont découvrir Big Apple et passer un séjour où les émotions fortes seront au rendez-vous.

Toujours écrit à quatre mains par Séverine Vidal et Manu Causse, les tribulations de ces cœurs tordus m’ont à nouveau ravi du début à la fin. Toujours pas la moindre mièvrerie ni le moindre apitoiement, toujours un bel alliage de subtilité et de sensibilité, toujours un regard sans langue de bois sur le handicap et toujours la même facilité à se mettre avec le plus grand réalisme dans la tête des ados. A chaque chapitre l’un d’eux prend la parole et à chaque chapitre on découvre une personnalité aussi forte que touchante. La variété des caractères est incontestablement le point fort du roman, elle permet des interactions crédibles et tout en nuances.

L’écriture est vive, moderne, pleine de peps et une fois encore, malgré les embûches et le grand huit émotionnel n’occultant aucun coup dur, on ne peut s’empêcher de refermer ce roman jeunesse en se disant qu’il déborde de joie de vivre !

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi de Séverine Vidal et Manu Causse. Bayard Jeunesse, 2018. 272 pages. 13,90 euros. A partir de 11 ans.


Mon avis sur le tome 1







lundi 29 avril 2019

Open Bar - Fabcaro

D’entrée le ton est donné avec cet enfant se plaignant qu’il y a un bébé éléphant dans sa salade et la réponse que lui font ses parents : « Ah mais c’est rien ça, c’est parce qu’elle est bio, ça prouve qu’il n’y a aucun pesticide… Tu préfères un bébé éléphant dans ta salade ou un cancer des testicules ? ».

Tout Fabcaro dans cette première page. Humour noir, décalé, non-sens qui déclenche le fou rire, la recette fonctionne toujours. Les cibles sont multiples : médias, hommes politiques, écolos, bourgeois coincés, couples qui ne se regardent plus, patronat, syndicats, commerçants, services publics, personne n’y  échappe. Le quotidien est disséqué jusqu’à l’absurde, sans limite, pour refléter toute la bêtise de notre époque. Il suffit d’un quiproquo, d’un mot mal compris, d’une affirmation hors de propos et chaque situation, de prime abord banale, vire au grand n’importe quoi. Clairement, plus c’est gros et plus ça passe !

Aplat de gris déprimant, quasi absence de décor et visages inexpressifs, le parti pris graphique renforce le côté absurde. Le décalage entre la neutralité du dessin et le côté « délirant » du propos constitue un ressort humoristique redoutablement efficace. Malgré tout, et contrairement aux albums précédents, je me suis surpris à trouver certaines chutes faiblardes et certains gags un peu faciles.

Sans vouloir être trop sévère, disons plutôt que l’effet de surprise ne fonctionne plus. Pour ceux qui n’ont jamais lu l’auteur de Zaï zaï zaï zaï pas de souci, cet Open Bar constitue une entrée en matière qui donne le ton de l’ensemble de sa production. Par contre, si on est habitué à son univers, il se peut qu’une légère impression de déjà-vu se fasse sentir. Entendons-nous, ça reste excellent et Fabcaro est encore loin de tourner en rond mais disons qu’un léger renouvellement serait bienvenu.

Open Bar de Fabcaro. Delcourt, 2019. 54 pages. 13,50 euros.


Une lecture commune partagée avec Noukette.








mercredi 24 avril 2019

Catamount T3 : La justice des corbeaux - Benjamin Blasco-Martinez

Suite au plan machiavélique de Berton, un promoteur véreux voulant s’accaparer des terres pour y faire passer le chemin de fer, le jeune Catamount est accusé à tort du meurtre de ses parents adoptifs. Traqué par tous les chasseurs de prime du Nebraska, il semble s’être volatilisé dans la nature. Pad le trappeur et le colonel Stark retrouvent cependant sa trace en pleine forêt. Capturés par les indiens Crows, les deux hommes découvrent que Catamount a été recueilli par la tribu. Pour sauver les captifs d’une mort certaine, ce dernier « jure de rendre la justice aux crows ».

Benjamin Blasco-Martinez poursuit son adaptation des romans d’Albert Bonneau publiés dans les années 50. Il clôt avec ce troisième tome une trilogie puissante, portée par des dessins somptueux et une tension dramatique électrisante. Les grands espaces, la rudesse de l’hiver, les indiens, les fusillades, la vengeance, les affreux jojo et le héros au cœur pur, les ingrédients sentent à plein nez le déjà-vu mais leur association fonctionne à merveille.

Un western old school très cinématographique et redoutablement efficace qui revisite sans lourdeur toute la mythologie de l’Ouest sauvage. Certaines pages relèvent du tour de force graphique et offrent des tableaux d’une beauté saisissante. Il s’en dégage une atmosphère d’une dureté implacable qui m’a rappelé les meilleurs épisodes de la série Durango, qui reste pour moi la référence absolue en matière de western en BD. Sans conteste, pour les amateurs du genre, cette trilogie est d’ores et déjà à classer dans la catégorie des incontournables.

Catamount T3 : La justice des corbeaux de Benjamin Blasco-Martinez, d’après les romans d’Albert Bonneau. Petit à Petit, 2019. 62 pages. 14,90 euros.


Mon avis sur les tomes 1 et 2




Les BD de la semaine sont chez Noukette








lundi 22 avril 2019

Le discours - Fabrice Caro (Fabcaro)

Je savais que ça collerait entre et Adrien moi. On avait tant de points communs. Bon, on ne m’a pas (encore) brisé le cœur et je ne suis pas fumeur mais pour le reste, on était fait pour s’entendre. Même regard à la fois distant et analytique sur les choses qui nous entourent, même capacité d’autodérision, même état d’esprit désabusé, même estime  de soi au ras des pâquerettes, même difficulté à se sentir à sa place « en société », même difficulté à exprimer ses sentiments... Tu sais quoi Adrien ? Ton rapport aux autres, ton rapport au monde, ton attitude, tout chez toi m’a rappelé bien des facettes de ma personnalité.

En plus ma mère est comme ta sœur, elle adore offrir des cadeaux aussi inutiles qu’improbables. Comme ce rond de serviette en bois avec mon prénom gravé alors que chez moi on n’utilise jamais de serviette de table. Elle le sait pourtant, puisqu’à chaque fois qu’elle vient manger à la maison elle apporte sa propre serviette! Elle m’a fait le même coup avec ce bol breton, toujours à mon prénom, alors que depuis toujours je bois mon café dans un mug. Un mug maman, pas un bol, tu le sais pourtant ! A part ça tes réflexions et anecdotes sur le mariage (la cérémonie du moins), j’aurais pu les écrire. La chenille vorace qui englouti les invités les uns après les autres, le discours du témoin d’une pertinence discutable et le marié qui se lance dans une chanson sirupeuse pour déclarer sa flamme, ça me déprime totalement.

Et puis je vais te dire Adrien, ce repas de famille que tu nous racontes, je l’ai déjà vécu cent fois. Toujours le même cérémonial immuable, toujours les mêmes anecdotes, souvent le même menu, chacun à sa place, jamais de vagues, jamais de sujet qui fâche, restons dignes mais chiants, y a rien de tel. Comme tu le dis si bien, il faut apprendre à être perdant. Tu as compris qu’on n’avait rien à gagner et que les rêves de grandeur mènent forcément dans une impasse. Lucide et résigné, tout ce que j’aime.

Après, entendons-nous, ce n’est pas le roman du siècle non plus. J’ai adoré le ton, le personnage bien sûr, mais le récit est assez convenu et l’écriture n’a rien de transcendant. Pour autant je me suis régalé à passer quelques heures auprès d’Adrien. Je l’ai tellement compris ce pauvre diable, tellement aimé aussi. Rien que pour ça, ça valait largement la peine ! Et un grand merci au passage à la douce Noukette qui a eu la gentillesse de me l’offrir pour mon anniversaire.

Le discours de Fabrice Caro. Gallimard, 2018. 200 pages. 16,00 euros.





dimanche 14 avril 2019

La contrée - Ben Metcalf

Un premier roman incroyable, je n’ai pas d’autre mot. Comme un fleuve de mots en cru qui déborde de tous côtés, sans limite, incontrôlable. C’est fou, impressionnant, agaçant parfois, inutilement boursouflé souvent mais traversé de telles fulgurances qu’au final j’en suis resté sur le c…

450 pages d’un monologue ininterrompu, d’une diatribe sans fin à l’encontre du choix de vie imposé par ses parents au narrateur. Leur but ? Quitter la ville pour s’installer dans un trou à la campagne, entre la fin des années 70 et le début des années 80. Fuir le péché, revenir vers la terre nourricière, voir dans la vie campagnarde l’antidote à la déchéance urbaine. Le retour à la nature n’est qu’un vaste enfer pour l’enfant qu’il était alors. Les moustiques, les mouches, les guêpes, les serpents, les rats, les tiques, les camarades de classe qui le martyrisent dans le bus scolaire, les intempéries, la promiscuité dans une maison-taudis, tout est prétexte à la souffrance. Les corvées à effectuer sous un soleil de plomb et sous les coups de ceinture du père, la bêtise des rares autochtones, la misère sexuelle qui poussent à tous les abus ou les ravages de l’alcool, la liste des griefs est infinie.

La narration est à peu près aussi énervée que le narrateur. Phrases interminables, parenthèses enchâssées dans d’autres parenthèses, syntaxe malmenée, digressions faisant perdre le fil du propos de départ, rien n’est épargné au lecteur (et au passage impossible de ne pas souligner le formidable travail de traduction de Séverine Weiss). Mais au final le tour de force m’a ébloui. En fait j’ai l’impression de m’être attaqué à une montagne. J’ai trouvé ça pénible par moment, fatigant à d’autres, je m’y suis égaré souvent, ennuyé parfois, mais arrivé au sommet et en regardant l’ensemble avec le recul et la hauteur nécessaire, je n’ai pu que siffler d’admiration. Difficile en effet de ne pas être ébloui par la force de cet implacable réquisitoire qui, malgré les nombreux chemins de traverses qu’il emprunte, revient toujours et encore au sujet initial pour dénoncer avec force éructation cette image d’Épinal frelatée d’une Amérique ayant soit-disant construit sa grandeur sur les terres sacrées d’une nature bénie des Dieux. 

Un roman qui perdra plus d’un lecteur en route et en découragera bien d’autres, je n’en doute pas une seconde. J’ai moi-même eu du mal à aller au bout mais au final je ne regrette pas l’effort qu'il m’a demandé (et franchement le mot « effort » n’est pas exagéré) parce que je suis convaincu d’avoir découvert un texte rare, d’une liberté formelle totale, et un auteur qui signe un premier roman d’une inventivité folle et d’une excentricité absolue. De la littérature américaine exigeante et inclassable comme je n’en avais pas lu depuis Malcolm Lowry, autant dire que la barre est placé très haut.

La contrée de Ben Metcalf (traduit de l’anglais par Séverine Weiss). Post-éditions, 2019. 460 pages. 24,00 euros.






vendredi 12 avril 2019

Solanin : intégrale - Inio Asano

Pourquoi Solanin est pour moi un chef d’œuvre du manga ? J’en sais trop rien. C’est une sensation qui m’est restée depuis que j’ai lu ce diptyque il y a plus de dix ans. A l’époque je me suis dit que c’était sans doute l’histoire d’une génération, qu’il faudrait le lire à vingt ans. Pas de bol j’en avais déjà pas loin de trente-cinq quand je l’ai découvert. N’empêche, je me rappelle parfaitement de l’histoire de Meiko et Taneda.

Meiko quitte son job et se retrouve sans rien, Taneda joue de la guitare et chante dans un groupe. Sortis de la fac depuis peu, ils vivent  à Tokyo, dans un petit appart, peinent à boucler les fins de mois et ne sont plus tout à fait sur la même longueur d’onde. Meiko s’interroge beaucoup. Sur leur relation, leur avenir, sur son incapacité à s’engager pleinement dans une entreprise, sur sa situation de jeune chômeuse dans une mégalopole qui ne lui fera pas de cadeau. Et puis d’un seul coup, Taneda disparaît. Il revient mais quelques jours plus tard, c’est l’accident de scooter. Fatal. Meiko n’arrive pas à s’en remettre. C’est l’histoire de son deuil, de sa difficulté à refaire surface. Mais c’est tellement plus que ça.

C’est beau, c’est triste, c’est universel. Ça parle d’amour, d’amitié, de solitude. C’est une quête d’identité et une perte des illusions. On n’ouvre pas les vannes du pathos pour verser des torrents de larmes, c’est tellement plus fin, plus pudique, plus touchant. C’est le portrait sans caricature d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place, qui vivote sans penser au lendemain mais qui ne s’apitoie pas sur son sort, qui ne sombre pas dans les excès pour oublier un quotidien dont elle n’espère rien. Il y avait malgré tout beaucoup de résignation à la toute fin. Meiko constate que « c’est comme ça », et puis c’est tout.

Pour une majorité de lecteurs cette conclusion était trop rapide, incomplète, pas à la hauteur. Une vraie frustration. Alors Inio Asano a rajouté un chapitre, publié en 2017. Ce chapitre inédit se trouve à la fin de cette intégrale et il éclaire l’histoire sous un nouveau jour. Meiko a plus de trente ans et elle… Non, je vais rien dire de plus, ce serait gâcher le plaisir de ceux qui vont découvrir la « vraie » fin de Solanin. Exit donc les deux tomes sortis en 2007 et 2008, il faut ABSOLUMENT lire cette intégrale et rien que cette intégrale pour profiter pleinement de ce chef d’œuvre du manga. J’espère que le message est clair !

Solanin : intégrale d’Inio Asano. Kana, 2019. 470 pages. 19,90 euros.










mercredi 10 avril 2019

Cassandra Darke - Posy Simmonds

« Je n’ai pas vécu comme une femme est censée le faire. J’ai obéi une fois aux conventions en me mariant. Terrible erreur, mais leçon utile (connais-toi toi-même) : je suis nulle pour vivre avec des gens. Je n’ai d’intérêt ni pour la vie domestique ni pour les enfants. Je suis solitaire, vieille fille dans l’âme, responsable devant personne, à charge de personne. »

Elle est comme ça, Cassandra Darke. Une harpie. Pingre. Aigrie. Acariâtre. Misanthrope. Et malhonnête en plus. Cette marchande d’art gérant la galerie de son défunt mari a vendu des faux en toute connaissance de cause. Depuis la révélation de ses méfaits et le procès qui a suivi, elle vit en recluse, fuyant davantage encore le monde et ses obligations. En acceptant d’héberger la fille de son ex dans son sous-sol aménagé en studio (et en échange de services aussi variés que pénibles, cela va de soi) Cassandra ne se doute pas qu’elle va vivre une cascade d’événements plus désagréables les uns que les autres, de la mort de son chien à un revolver trouvé dans le panier à linge en passant par des SMS menaçants reçus par un expéditeur lui promettant les pires tourments…

Posy Simmonds aurait pu s’arrêter à une simple réécriture du chant de Noël de Dickens avec une Scrooge obèse portant une chapka mais son propos est évidemment bien plus vaste et plus complexe. Car en baladant son anti-héroïne dans les rues de Londres elle montre les deux faces de la ville, du clinquant des quartiers chics au sordides des sombres ruelles où l’on oblige des filles venue d’Europe de l’Est à vendre leurs corps. Et entre l’hypocrisie d’une haute bourgeoisie toujours prompte à se donner bonne conscience et la violence de malfrats sans envergure à la bêtise crasse, il n’y a pas grand monde à sauver.

J’ai adoré ce roman graphique so british dont la narration, entre longs récitatifs très littéraires et dessins très travaillés peut de prime abord donner l’impression d’être trop bavarde. Finalement on se rend compte que l’équilibre entre les deux formes est idéal et que l’ensemble se révèle parfaitement digeste.

Un récit dense, fourmillant de détails, qui tient à la fois du polar, de la comédie de mœurs et de la satire grinçante. C’est mordant, irrévérencieux et sans concession tout en restant d’une grande élégance. So british, quoi !

Cassandra Darke de Posy Simmonds. Denoël Graphic, 2019. 95 pages. 21,00 euros.





Les BD de la semaine sont chez Moka










mardi 9 avril 2019

Rattrapage - Vincent Mondiot



« J’étais l’une des filles les plus populaires du lycée. Et lui, c’est un type aux cheveux gras avec des boutons sur la gueule, qui marche d’un pas traînant, les épaules voûtées. […] On est aux deux extrêmes de la chaîne alimentaire lycéenne. Je suis le genre de fille qu’il ne peut même pas rêver d’avoir un jour comme copine. Il est le genre de mec auquel je n’accepterais même pas de faire la bise. »


Elle attend les oraux du rattrapage du bac. Dans sa tête c’est un peu le foutoir. A cause de la cuite prise la veille mais aussi et surtout à cause de ce regard qu’elle vient de croiser et qui a fait remonter le souvenir de ce qui s’est passé plus tôt dans l’année. C’était au mois de décembre, un samedi matin, pendant le cours de philo. Un « incident » qu’elle ne peut pas oublier et dont elle se sait en partie responsable. Elle était la reine du lycée et lui une proie facile. Sans être à la manœuvre au départ, elle s’est jointe à la meute. Sans se poser de question, parce que ça coulait de source. Et qu’elle ne pouvait pas se douter que tout ça se terminerait dans une mare de sang.

Elle veut se persuader que c’est juste une connerie d’ado qui aurait dû rester sans conséquence. Elle se dit qu’elle n’a fait que suivre le mouvement, que c’était naturel. Qu’elle fait partie d’un système, d’une hiérarchie où chacun doit rester à sa place. Ils étaient les chasseurs, il était la victime désignée. La curée lancée, il n’avait qu’à s’avouer vaincu par plus fort. Les conséquences dramatiques pour lui, aucune raison d’y penser.

Glaçante cette plongée dans la tête d’une harceleuse affrontant son déni et ayant toutes les peines du monde à reconnaître sa faute. Vincent Mondiot ne joue pas le registre facile du remords et de la prise de conscience, il laisse son personnage dans un entre deux où le mal-être le dispute à une franchise sans langue de bois. C’est la complexité du raisonnement de la jeune fille et sa difficulté à admettre une évidence inacceptable qui donne son originalité et sa puissance au texte.

« C’est trop facile, là, à la fin de l’année, de la jouer tourmentée par la culpabilité en ressassant de vieilles images et des envies de pleurer. De quel droit je me complais là-dedans ? […] J’essaie de me persuader que j’ai compris des choses, appris de mes erreurs, mais je suis toujours une reine du lycée, toujours plus intéressée par moi-même que par les autres. Tout ce que je veux savoir c’est s’il me hait, pas comment il va. »

Un monologue aussi percutant que dérangeant qui traite la question du harcèlement sous un angle ne pouvant que faire réagir et pousser à la réflexion.

Rattrapage de Vincent Mondiot. Actes Sud junior, 2019. 80 pages. 9,80 euros. A partir de 14 ans.





Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.












vendredi 5 avril 2019

Court vêtue - Marie Gauthier

Félix débarque chez le cantonnier du village pour entamer son apprentissage. Un village écrasé de chaleur et une maison qui sera la sienne pour quelques mois. En plus de son patron, il va vivre sous le même toit que la fille de ce dernier, Gilberte. A seize ans la gamine travaille chez l’épicier. Félix découvre qu’elle s’éclipse souvent avec des hommes, toujours différents. Pour le garçon Gilberte devient un objet de fascination. Il se doute de ce qu’elle fait avec ces hommes et s’il n’en espère pas autant, il aimerait au moins qu’elle partage quelques moments avec lui. Fébrile, en quête du moindre signe, Félix vit dans l’attente d’un éventuel rapprochement à venir.

Un premier roman bien écrit, rien à redire là-dessus, mais pour le reste et en ce qui me concerne du moins, ce sera un grand bof. Le sujet est vu et revu cent fois, j’avais deviné la fin au bout de 30 pages et j’ai cherché en vain la montée de tension sexuelle qui aurait accéléré ma pression sanguine. Félix est un ado naïf et mou comme une chique et Gilberte, malgré les apparences, froide comme un glaçon. L’un comme l’autre n’ont suscité chez moi ni empathie ni intérêt, ce qui est quand même fort dommage.

Un texte sans prétention mais sans envergure. Bien écrit donc, mais prévisible. Qui se voudrait chargé d'un érotisme à la fois suggestif et sulfureux mais qui se révèle au final aussi excitant qu'un discours de François Fillon sur la dette publique. Un mauvais signe qui ne trompe pas, j’ai mis un temps fou à avaler ses 100 petites pages. D’ailleurs, s’il y en avait eu 50 de plus je ne serais pas allé au bout je pense.

On va dire que c’est un rendez-vous manqué entre ce livre et moi, ce n’est pas bien grave, ça arrive. Je lui souhaite évidemment bon vent et je me réjouis pour cette jeune auteure de le voir dans la liste des sélectionnés pour le Goncourt du premier roman. Personnellement je ne l’y aurais pas mis mais il va de soi que l’on ne me demande pas mon avis sur ce genre de question et il va de soi que c’est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Court vêtue de Marie Gauthier. Gallimard, 2019. 105 pages. 12,50 euros.

mercredi 3 avril 2019

Mes héros ont toujours été des junkies - Ed Brubaker et Sean Phillips

Keith Richards, David Bowie, Lou Reed, Elliott Smith, Billie Holiday, Jean-Paul Sartre, Gram Parsons, Judy Garland, Marilyn Monroe, Janis Joplin, Van Gogh, Nick Cave ou Burroughs. Les héros d’Ellie sont tous des junkies. Pour elle, ces camés sont romantiques, ils brûlent la chandelle par les deux bouts et la drogue fait d’eux des êtres à part, touchés par la grâce. Dans le centre de désintox où son oncle l’a traînée de force en lui promettant que ce serait « sa seule chance », elle fait figure de rebelle. Pas question pour elle de décrocher, être « clean » rend la vie trop triste.

Dans son  groupe de parole, elle fascine autant qu’elle agace. Pour Skip, c’est une plante vénéneuse irrésistiblement attirante. Le garçon sait pourtant qu’il doit se tenir à carreau s’il ne veut pas rechuter. Mais la mauvaise influence d’Ellie et son aura magnétique sont plus fortes que sa bonne volonté. S’échapper du centre n’est pas l'idée du siècle. Pourtant, il ne pourra s’empêcher de la suivre dans sa fuite en avant. Et une fois le pas franchi, plus de retour en arrière possible, il faut foncer, quitte à se brûler les ailes. Définitivement.

Le scénario se présente comme une longue nouvelle se déroulant dans l’univers de la série « Criminal ». Le récit n’est pas aussi simple que les apparences peuvent le laisser supposer. Au-delà de l’idéalisation des junkies et de l’histoire d’amour tragique, Ed Brubaker et Sean Phillips tricotent un polar noir, serré, amer. Ellie est bien plus complexe que sa posture et son discours le suggèrent, ses zones d’ombres cachent des dessins aussi sombres qu’inavouables.

Un polar comme je les aime aux personnages torturés, porté par la figure toxique d’une héroïne au charme fatal. Brubaker et Phillips m’avaient récemment conquis avec l’excellent « Fondu au noir », ils confirment ici la qualité de leur collaboration et je compte bien les retrouver très bientôt , notamment avec la série « Killed or be killed » (tout un programme !).

Mes héros ont toujours été des junkies d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Delcourt, 2019. 80 pages. 12,00 euros.











mardi 2 avril 2019

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine - Agnès Debacker

Simon a perdu Simone. Le garçonnet de 10 ans a du mal à accepter le décès de sa voisine, avec laquelle il partageait une grande complicité. Il a gardé d’elle son plus précieux trésor, la théière qui recueillait leurs souhaits. Dans cette « théière à vœux » Simone, Simon et quelques autres ont glissé des petits papiers au contenu secret pas forcément très avouable. Depuis que Simon a récupéré l’objet, il n’ose l’ouvrir. Mais le jour où il franchit le pas, il découvre un pan de la vie de son amie dont elle ne lui avait jamais parlé. Tous les vœux de Simone tournent autour du même sujet : Farid. Qui était Farid ? Pourquoi une telle obsession à son égard ? Pourquoi n’y-a-t-il aucune trace de lui dans l’appartement de la vieille dame alors qu’il semble être le centre de son univers ? Simon voudrait savoir. Mais il a beau se démener comme un beau diable, Farid reste un insaisissable fantôme.

Un bel objet-livre, parfait écrin aux superbes illustrations et à la finition soignée renfermant un fort joli texte. Simon vit le deuil à sa façon, en cherchant à percer un mystère qui le dépasse. Sa tristesse n’est pas que douleur, il émane de sa quête une douceur et une réflexion pertinente sur les secrets que chaque destin cache précieusement. L’enfant va aussi comprendre que les histoires d’amour finissent rarement bien, que le bonheur ne tient qu’à un fil et que ce fil peut se rompre au moindre soubresaut.

Ni guimauve ni potion trop amère, Agnès Debacker a su trouver un délicat équilibre aigre-doux. Un dosage subtil, sans vision gratuitement idyllique et sans pessimisme déprimant, portant un regard lucide sur la vie et ses aléas, sur ces occasions que l’on saisit et celles qui restent à jamais des actes manqués. Le titre résume parfaitement le propos, Simon découvre ce que peut être l’amour et à quel point cet amour peut briser un cœur, au sens propre comme au figuré. Un roman jeunesse aussi intelligent que touchant.

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine d’Agnès Debacker (ill. Anaïs Brunet). MeMo, 2019. 108 pages. 11,00 euros. A partir de 9 ans.





Une pépite jeunesse partagée avec Noukette.






samedi 30 mars 2019

Portrait de lecteur de « A à Z »


Un tag découvert chez Delphine. Des années que je ne m’étais pas prêté à un tel exercice. D’habitude je trouve ça bien plus contraignant que plaisant mais dans celui-ci les questions m’ont parlé d’emblée et je dois dire que les réponses de Delphine n’y sont pas étrangères. On va dire qu’elles m’ont inspiré.

A pour « auteur » : l’auteur(e) dont tu as le plus de livres : 

J’ai les 50 romans de la série « 87ème District » d’Ed McBain mais ils sont regroupés en 9 volumes de la collection Omnibus. Du coup si je dois compter en nombre de livres je vais revenir à mon cher Bukowski. J’ai tout ce qui a été publié de lui en français, ça doit faire près de 25 bouquins en tout.

B pour « best » : la meilleure suite de série :

Je ne sais pas si une trilogie peut être considérée comme une série mais « La tristesse des anges »,  le 2ème tome de celle de Stefansson, est pour moi un pur bijou.

C pour « current » : ta lecture en cours : 

Je viens de commencer « Âpre cœur » de la chinoise Jenny Zhang et je peux déjà dire que ça sent le gros coup de cœur.

D pour « drink » : la boisson qui accompagne tes lectures :

Je bois rarement en lisant mais quand ça arrive j’ai près de moi un tasse de café très chaud et sans sucre.

E pour « e-book » : e-book ou roman papier :

Roman papier et rien d’autre. Définitivement. Il n’y a que la presse et éventuellement la BD que je peux lire en numérique.

F pour « fictif » : un personnage fictif avec qui tu serais sorti au lycée :

La « Nana » de Zola m’a beaucoup fait fantasmer quand j’étais au lycée. Une femme aussi sulfureuse ne s’oublie pas.

G pour « glade » : un roman auquel tu es content d’avoir laissé une chance :

Ce n’est pas un roman mais un carnet. Celui d’Éric Cantona. Je n’avais aucune envie de le lire mais après coup je ne le regrette pas , il m’a tellement fait rire !

H pour « hidden » : un roman que tu considères comme un joyau caché :

Sans hésitation « L’agneau carnivore » d’Agustin Gomez-Arcos. C’est un chef d’œuvre, ni plus ni moins, épuisé depuis plus de 30 ans. Je ne comprends pas qu’un éditeur n’ait pas sorti de l’oubli un texte aussi exceptionnel.

I pour « important » : un moment important dans ta vie de lecteur :

Le jour où j’ai compris que la lecture n’était pas une contrainte mais un plaisir. C’est ballot parce que ça coule de source mais si ce moment-là n’avait pas existé je ne serais jamais devenu un lecteur passionné.

J pour « juste » : le livre que tu viens juste de finir :

« Partiellement nuageux », le nouveau roman d’Antoine Choplin.

K pour « kind » : le genre de roman que tu ne liras jamais :

Je ne sais pas si c’est vraiment un genre mais je me rappelle de mon frangin qui engloutissait les romans de la collection « épouvante » de J’ai Lu dans les années 90 et je me disais à l’époque que jamais je ne lirai des trucs pareils, bien trop effrayants à mon goût. Je ne sais pas si cette collection existe encore mais je n’ai pas changé d’avis depuis.

L pour « long » : le plus long roman que tu aies jamais lu :

C’était pas plus tard que l’an dernier. « Brasier noir » de Greg Iles. Le pire c’est que je ne l’ai pas trouvé bon du tout ce roman.

M pour « major » : le livre qui t’a causé le plus gros « hangover » : 

Le dernier livre que j’ai refermé en me disant « les suivants vont devoir s’accrocher pour me faire autant d’effet » est sans conteste le phénoménal « Un jardin de sable » d’Earl Thompson.

N pour « nombre » : le nombre de bibliothèques que tu possèdes :

Une bonne douzaine je pense, si je compte celles qui sont dans les chambres de mes filles.


O pour « one » : un roman que tu as lu plusieurs fois :

« Demande à la poussière » de John Fante. Un roman culte qu’il faut lire à 20 ans et que j’ai pris plaisir à relire à 40.

P pour « préféré » : ton endroit préféré pour lire :

Mon canapé, dans une maison vide et silencieuse. Autant dire que ça arrive très rarement.

Q pour « quote » : une citation d'un livre que tu as lu qui t’inspire ou te fait ressentir plein d’émotions :

« Les gens se dépêchent de juger pour ne pas l’être eux-mêmes ». Camus a écrit cette phrase dans « La chute » et je constate tous les jours à quel point elle est d’une absolue pertinence.

R pour « regret » : un regret de lecture : 

Le regret de lecture serait sans doute un livre qui m’a donné l’impression de perdre mon temps, même si regret est un mot trop fort. Si je ne devais en citer qu’un, je dirais « Les enfants qui mentent n'iront pas au paradis » de Nicolas Rey. Un très mauvais livre qui m'a vraiment fait perdre mon temps.

S pour série : une série que tu as commencée mais jamais finie (et dont tous les tomes sont sortis) :

« A la recherche du temps perdu ». Pour tout avouer je n’ai lu que « Le  temps retrouvé », le dernier volume de la série. C'était pour un devoir à la fac et il ne m'en reste aucun souvenir.

T pour « trois » : trois de tes livres préférés de tous les temps :

- « Last Exit to Brooklyn » de Selby (dans la nouvelle traduction de Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet)

- « Septentrion » de Calaferte.

- « Don Quichotte » de Cervantes. N'en déplaise à Moka, c'est un très grand livre qui m'a offert un très grand moment de lecture.

U pour « unapology » : quelque chose dont tu es fan sans aucun remord :

Il n’y a rien dont je sois fan à vrai dire. A part peut-être le gâteau aux petits-suisses de ma mère.

V pour « very » : un livre dont tu attends la sortie avec une grande impatience :

Je ne sais pas s’il y en a un de prévu mais j’attends toujours avec impatience un nouveau roman de Stefansson.

W pour « worst » : ta pire habitude livresque :

Je corne les pages. A mort. Et j’adore ça.

X pour « x » : commence à compter à gauche en haut de ton étagère la plus proche et prends le 27ème livre :

« Il ne pleuvra pas toujours » d’Edward Anderson, roman largement autobiographique sur la Grande dépression vécue par un hobo. 

Y pour « your » : ton dernier livre acheté :

« Un silence brutal », le dernier Ron Rash. 

Z pour « Zzz » : le dernier livre qui t’as tenu éveillée bien trop tard dans la nuit :

Aucun livre ne me tient éveillé jusqu’au bout de la nuit car aucun livre ne peut lutter contre le sommeil quand il me prend. Il n’y a qu’une partie de jambes en l’air endiablée, une soirée pleine de mojito ou une virée à Angoulême avec des blogueuses surexcitée qui peut me tenir éveillé jusqu'au petit matin. D'ailleurs parmi ces trois propositions certaines peuvent aller de pair...



Un tag que j'ai grand plaisir à partager avec Noukette












mercredi 27 mars 2019

Fables amères : Détails futiles - Chabouté

Des nouvelles en BD, quelle drôle d’idée.  Des nouvelles de quelques pages en noir et blanc, la plupart sans texte. Des moments du quotidien, comme une succession de de tout petits riens (c’était d’ailleurs le sous-titre du premier tome paru il y a près de 10 ans). Chabouté y montre les solitaires, les invisibles, les isolés, les exclus. On trouvera aussi dans ces nouvelles des fiers-à-bras ridicules, ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, un gros dur au cœur d’enfant, un cul de jatte admirant la vitrine d’un magasin de chaussures ou un paraplégique à qui l’on reproche de ne pas se lever pendant la marseillaise.

Les choses tiennent souvent à des broutilles mais les « détails futiles » accompagnant le titre sur la couverture ne le sont pas vraiment. Chabouté joue des silences, des angles de vue, des gros plans et des expressions des visages pour dire le grotesque et l’insignifiant, les maladresses qui font mal, la bêtise ordinaire.

Graphiquement on va à l’essentiel. Après m’avoir fasciné en racontant pendant plus de 300 pages l’histoire d’un banc public avec Un peu de bois et d’acier, Chabouté démontre une fois encore sa maîtrise du noir et blanc et du découpage. Son sens de la narration est un modèle du genre et son art de l’épure éblouit une fois de plus. Il fait mouche sans chichi ni fioriture, sans le moindre effet de style inutile, en gardant le regard à hauteur d’homme.

Comme disait le grand Raymond Carver, maître ès nouvelles s’il en est, « c’est pas grand-chose mais ça fait du bien. »

Fables amères : Détails futiles de Chabouté. Vents d’Ouest, 2019. 102 pages. 13,90 euros.










mardi 26 mars 2019

Renversante - Florence Hinckel

Dans le pays de Léa et Tom les femmes dirigent l’état et les hommes s’occupent des enfants. Dans le pays de Léa et Tom les filles font du foot pendant que les garçons jouent à la corde à sauter et s’habillent en rose. Dans ce pays les femmes sont mieux payées que les hommes et si ces derniers représentent la moitié de la population, ils sont minoritaires dans tous les domaines, absents des manuels d’histoire et aucun n’a une rue ou une école à son nom. Sans compter qu'en grammaire, le féminin l’emporte toujours sur le masculin puisque « le genre féminin est réputé plus noble que le masculin à cause de la supériorité de la femelle sur le mâle ». Pour faire court, dans le pays de Léa et Tom la domination féminine est sans partage et personne ne s’en offusque.

Pourtant Léa et Tom s’interrogent. Sur cette société matriarcale injuste, sur les maigres progrès que peut revendiquer la cause masculine, sur la façon de résister à l’ordre établi, voire sur la façon de le remettre en cause pour pouvoir rêver, un jour peut-être, d’égalité entre les sexes. Et comme le dit si bien Léa, « est-ce que tout ce que l’on vit ne serait pas juste une question de point de vue ? ».

Florence Hinckel imagine un monde miroir du nôtre en inversant les rôles. Elle pousse à la réflexion et détricote avec humour des clichés qui ont la vie dure. C’est malin et rondement mené mais je regrette un peu qu’on en reste à une sorte de catalogue thématique où l’enchaînement des chapitres ne raconte pas une véritable histoire.

Après, il faut reconnaître que l’exercice n’était pas simple et particulièrement casse gueule. Le résultat ne peut donc qu’être salué, tant par la finesse et la pertinence de son analyse que par l’invitation au débat qu’il suscite.

Renversante de Florence Hinckel. L’école des Loisirs, 2018. 94 pages. 10,00 euros. A partir de 9 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.







samedi 23 mars 2019

Les dévastés - JJ Amaworo Wilson

« Ce sont tous des désaxés. Des ex-drogués. Des ex-alcooliques. Des malades mentaux. Des nécessiteux. Des infirmes. C’est ce que nous sommes. »

Les dévastés partirent à 600 et finirent bien plus nombreux. A leur tête Nacho l’estropié. Un boiteux qui les mena jusqu’aux portes d’un gratte-ciel abandonné de soixante étages dans la mégalopole de Favelada. Pour s’y installer ils durent chasser des loups puis faire face à un déluge, à des nuées de moustiques et à une armée corrompue. Leurs rangs ne cessèrent de grossir, la communauté ne cessa de lutter pour sa liberté dans un combat que chacun pensait perdu d’avance. Protégés par la figure tutélaire de Nacho, prophète malgré lui, ils s’obstinèrent, envers et contre tout. « Des dévastés. Au plus bas de l’échelle. Sicaires. Agresseurs au couteau. Assassins. Bandits. A la détente facile, au regard froid. Des impies, des sans-logis à la botte d’un éclopé. »

Une odyssée épique, picaresque, traversée par le souffle du réalisme magique latino-américain. JJ Amaworo Wilson, anglo-nigérian vivant aux États-Unis, signe un premier roman plein d'humanité,  ambitieux et maîtrisé. Nacho, son frère Emil, le chinois qui n’en est pas un et tous les dévastés forment une galerie de personnages attachants aux personnalités et aux parcours complexes. On alterne les moments d’action, les échanges quasi philosophiques, les pauses méditatives et les intrusions d’éléments fantastiques. Ça pourrait tourner au foutoir mais c’est au contraire très structuré, parfaitement charpenté. On frémit, on sourit, on s’émeut, on pleure ou on souffre, on vit quoi !

Il y a bien sûr un petit quelque chose d’utopique dans cette improbable aventure. Mais les coups durs ont beau s’enchaîner, l’espoir demeure et force est de constater que le chemin des dévastés jusqu’à la terre promise de leur tour de Babel en ruine est un superbe exemple d’abnégation et de force collective. Un excellent premier roman, aussi abouti que surprenant. 

Les dévastés de JJ Amaworo Wilson (traduit de l’anglais par Camille Nivelle). Les éditions de l’Observatoire, 2019. 400 pages. 22,00 euros.











mercredi 20 mars 2019

Bolchoi arena T1 : Caelum incognito - Boulet et Aseyn

Imaginez un lieu où à peu près tout est possible, un lieu peuplé de planètes lointaines, d’inventions futuristes, de vaisseaux spatiaux et de villes tentaculaires dans lequel vous pouvez naviguer à votre guise depuis votre lit ou votre canapé, en enfilant un casque virtuel. Ce lieu s’appelle Bolchoi Arena et est devenu l’espace de jeu le plus populaire du monde. Marje, étudiante en astrophysique, va y faire ses premiers pas, guidée par son amie Dana. Très vite elle comprend à quel point l’univers de Bolchoi Arena constitue un champ d’exploration sans limite à la hauteur de sa passion pour les astres. Elle y fait d’emblée preuve d’une dextérité surprenante, quitte à s’attirer les foudres de joueurs chevronnés voyant d’un mauvais œil débarquer cette novice aux dents longues.
Évidemment, un monde virtuel aussi fascinant rend vite les utilisateurs accros, les coupant chaque jour davantage de la réalité quotidienne. Pour Marje, cela signifie moins de temps pour les études et moins de temps pour son amoureux Colin...

Boulet s’amuse comme un fou avec ce Bolchoi Arena. Il faut dire qu’une telle invention lui offre un terrain de jeu sans limite. C’est d’ailleurs le petit bémol de ce premier tome qui ne fait que mettre en place les éléments : on s’éparpille pas mal et on laisse en suspens bien des questions sans trop creuser la psychologie des personnages. Logique pour un tome d’exposition mais la série étant prévue pour être une trilogie, il va falloir se recentrer sur un fil conducteur plus épais pour ne pas rester dans l’anecdotique. Heureusement la toute fin de ce premier opus semble aller dans ce sens.

Niveau dessin, je suis fan du trait de Aseyn, clairement inspiré de Katsuhiro Otomo, le dessinateur d’Akira et de Masamune Shirow, celui de Ghost in the Shell et Appleseed. Les couleurs pastel et le petit côté vintage de son univers graphique ont un charme fou qui me ramène à ma découverte émerveillée du manga au début des années 90 (ben oui, ça remonte à loin, je ne suis plus tout jeune que voulez-vous).

Une nouvelle série SF prometteuse où la réalité virtuelle vient télescoper le réel. Si le scénario se densifie et que le dessin reste à un tel niveau, la trilogie à venir s’annonce comme une incontournable du genre !

Bolchoi arena T1 : Caelum incognito de Boulet et Aseyn. Delcourt, 2018. 164 pages. 23,95 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie.










mardi 19 mars 2019

Mamie fait sa valise - Gwladys Constant

Mamie n’en peut plus de sa vie planplan avec pépé Hubert. Du coup c’est décidé, elle le quitte. Et quand elle débarque chez Armand et ses parents pour s’installer quelques temps, la surprise est totale et plutôt mauvaise, tant pour son gendre que pour sa fille. Armand voit les choses d’un autre œil. Avoir sa mamie à demeure c’est une bonne chose vu qu’avec elle il peut faire tout ce qu’il n’a pas le droit de faire habituellement. Mais en même temps le petit garçon s’interroge. Il voudrait savoir d’où vient le problème, savoir si les morceaux peuvent être recollés et savoir comment aider pépé à reconquérir le cœur de sa femme.

Un roman rigolo et plein de fraîcheur. La mamie qui n’a pas sa langue dans sa poche, le pépé largué, la fille qui supporte difficilement sa mère, le gendre qui veut donner le change mais peine à garder son calme et le petit fils au regard aussi naïf que malicieux forment un casting haut en couleur. L’humour est bien présent, les dialogues dépotent et les échanges entre Armand et sa grand-mère valent leur pesant de cacahuètes, même s’il est difficile d’imaginer un enfant de six ans avoir autant de réflexion et de réparti.

Au final l’amour triomphera. Mais avant cette heureuse issue les obstacles seront nombreux. Et Armand comprendra que l’amour est comme un jardin, il faut l’entretenir et lui accorder beaucoup d’attention pour ne pas le voir dépérir.

Mamie fait sa valise de Gwladys Constant. Rouergue, 2019. 75 pages. 8,50 euros. A partir de 8 ans.



Une pépite jeunesse partagée avec Noukette








mercredi 13 mars 2019

Les brûlures - Zidrou et Laurent Bonneau

Nutella et Light. Le premier est noir mais doit son surnom à un concours gagné durant son enfance. Le second est obèse mais ses collègues lui ont donné ce sobriquet parce que ce n’est pas une lumière. Nutella et Light ou un duo de flics mal assorti chargé d’enquêter sur les meurtres atroces de prostituées dans une station balnéaire. Des flics de nuit dont la vie privée est loin de briller de mille éclats qui savent depuis longtemps que la nature humaine n’a rien de bon à offrir. Pour se changer les idées, Nutella passe beaucoup de temps à la piscine. Nager pour ne pas sombrer. Et pour faire des rencontres. Des rencontres aussi inattendues qu’excitantes qui pourraient s’avérer toxiques…

Zidrou et Laurent Bonneau, en voilà un joli duo. Ils troussent ici un polar se focalisant davantage sur l’intimité de l’un des protagonistes que sur l’enquête en cours. Un polar qui ne donne pas dans l’action mais joue plutôt sur les dialogues, les petits riens, les attitudes. Un peu comme ce que Tardi a fait en adaptant les romans de Jean-Patrick Manchette : on s’attarde beaucoup plus sur les comportements que sur la psychologie des personnages, on multiplie les silences, les non-dits, et on laisse le lecteur les interpréter à sa guise. C’est particulier mais personnellement j’adore.

Le découpage est simple et les cadrages très travaillés, d’une précision clinique. Le dessin de Laurent Bonneau, parfois proche du photomontage, donne une impression assez statique, s’attardant souvent sur l’expression des visages en gros plan. Un parti pris graphique qui donne au déroulement du récit une froideur à la fois étrange et hypnotique. Un léger bémol tout de même, j’ai trouvé que l’album se lisait trop vite et se refermait avec un petit goût de trop peu un poil frustrant. Pas de quoi bouder mon plaisir néanmoins, le résultat reste à la hauteur de mes espérances.

Les brûlures de Zidrou et Laurent Bonneau. Grand Angle, 2019. 120 pages. 19,90 euros.  











mardi 12 mars 2019

La première fois - Agnès de Lestrade

Trois semaines que Rose aurait dû avoir ses règles. Évidemment, il y a de quoi s’inquiéter. Surtout vu ce qu’il s’est passé pendant les vacances avec Paolo. Rose est perdue. Elle aimerait tout raconter à sa mère. « Mais comment lui dire qu’à seulement quatorze ans, j’avais peut-être un têtard dans le ventre, future grenouille géante. Comment lui dire qu’elle était une future mémé en puissance ? »

Elle ne l’a pas vu venir, sa première fois. Un coup de foudre. Inexplicable. Incontrôlable. Un séjour en Corse qui ne se déroule pas comme prévu, une cohabitation forcée avec un garçon inconnu dont elle tombe d’emblée follement amoureuse mais qui ne semble faire aucun cas d’elle. Difficile de comprendre que les apparences sont trompeuses quand on est une ado sans expérience de l’amour. Difficile d’accepter les secousses engendrées par ce coup de foudre, difficile d’y résister et de ne pas en souffrir.

Au fil des chapitres Rose égrène ses premières fois : le premier regard, les premières paroles échangées, le premier contact physique, la première caresse, le premier baiser. Et cette inoubliable première fois : « Je ne sais pas comment j’ai fait, mais je l’ai fait. M’emmêler. Me fondre. Me mélanger. Ses yeux dans les miens, sa bouche dans ma bouche. Et son reste dans mon reste. C’était la première fois. »

Un roman court, percutant. La voix de Rose touche en plein cœur, sa sincérité fait mouche, ses mots résonnent, son angoisse et ses questionnements ébranlent. Un petit roman simple, direct, universel.

La première fois d’Agnès de Lestrade. Talents Hauts, 2018. 62 pages. 7,00 euros. A partir de 13 ans.  




Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette








mercredi 6 mars 2019

Malaterre - Pierre-Henry Gomont

Après le gentil, gros, placide et mollasson personnage de Pereira dans son album précédent, Pierre-Henry Gomont met cette fois-ci  en scène un grand sec nerveux et antipathique père de famille. Gabriel, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’a pas grand-chose pour lui. Menteur, colérique, flambeur, alcoolique, méprisant, imbu de lui-même, faisant passer son intérêt personnel  avant tout autre considération, ce rustre n’hésite pas à faire exploser sa famille pour mener à bien ses projets.

Cinq ans après avoir disparu des radars sans donner la moindre nouvelle à sa femme et à ses trois enfants, le bonhomme réapparaît soudain pour obtenir la garde des deux aînés. Son but ? Les emmener avec lui en Afrique équatoriale pour leur faire découvrir la maison coloniale, la scierie et le pan de forêt perdus par ses ancêtres pendant la crise de 29 qu’il vient de racheter au prix fort.  Trop occupé à mener ses affaires, Gabriel laisse ses enfants livrés à eux-mêmes. Les ados ne s’en plaignent pas vraiment, profitant d’une liberté inattendue pour enchaîner les virés entre copains et les transgressions plus ou moins avouables.

Gomont propose une jolie réflexion sur l’adolescence, ses questionnements et ses turpitudes tout en dressant le portrait d’un père aussi incompétent qu’imprévisible. Difficile de trouver la moindre circonstance atténuante à un pervers narcissique tel que Gabriel dont l’emprise sur les siens ne fait que distendre les liens. Mais à aucun moment le narrateur n’exprime le moindre jugement. C’est là toute la force du récit que de laisser le lecteur se faire son propre point de vue sur cet homme finalement très fragile dont le comportement déplorable peut trouver une éventuelle explication dans sa soif délirante de reconnaissance et de préservation d’un patrimoine familial forcément voué à disparaître malgré ses nombreuses gesticulations.

Le dessin tout en souplesse rappelle le trait de Christophe Blain (Isaac le pirate), les couleurs sont somptueuses et la jungle africaine magnifiquement restituée. Le découpage est quant à lui limpide, d’une grande maîtrise, il donne une surprenante impression de facilité. Cerise sur le gâteau, j’ai trouvé le texte extrêmement bien écrit. C’est la quatrième fois que je lis un album de Pierre-Henry Gomont  et il ne fait aucun doute que ce Malaterre restera à mes yeux comme celui de la maturité.

Un petit bijou qui a remporté le prix RTL de la BD 2018 et que l’adorable Moka a eu la gentillesse de m’offrir à Angoulême en janvier dernier. Merci à toi pour ce choix parfait !

Malaterre de Pierre-Henry Gomont. Dargaud, 2018. 190 pages. 24,00 euros.