mardi 19 novembre 2019

Va te changer - Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier

« Ils voudraient oser et ils osent pas. Ils voudraient être eux-mêmes, mais se conforment au groupe, et ça les rend cons et méchants. »

Robin a décidé d’aller au lycée en portant la jupe qu’il s’est achetée pendant un séjour en Ecosse. Pas par provocation, ni parce qu’il voudrait être une fille, ni parce qu’il est homo, ni parce qu’il voulait se déguiser ou s’exhiber, simplement parce que cette jupe, il la trouve classe, stylée, et qu’elle lui va à merveille. Pour les autres élèves, c’est le choc. Même sa petite copine Jade tombe des nues. Mais elle au moins ne le juge pas. Car après la surprise et les réactions d’admiration devant une telle audace, le ton change. Moqueries, insultes, réflexions lourdingues, la tension ne cesse de monter au fil de la journée, jusqu’à l’inévitable conclusion…

Un petit texte qui montre à quel point il est impossible de vivre sa vie comme on l’entend dès que l’on envisage les choses un tant soit peu en dehors des normes. Robin n’a rien d’un excentrique, il ne cherche pas à se faire remarquer, il veut juste être libre de s’afficher au lycée comme bon lui semble, dans une tenue où il se sent bien. Son pas de côté vestimentaire ne laisse pas insensible et provoque chez certains une réaction épidermique ne reposant sur aucun argument solide. Cet aspect irrationnel du surgissement d’une forme de brutalité, tant verbale que physique, est exposé avec une implacable justesse. 

Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier dénoncent sans clichés et évidemment sans gros sabots la bêtise crasse des esprits trop étroits et le dévastateur effet de meute entraînant certains dans une incontrôlable spirale de violence. Nul besoin d’en rajouter, le message est d’autant plus fort qu’il évite toute caricature inutile. Un texte fort, engagé, idéal pour une lecture théâtralisée à partager avec un maximum d’élèves tant il souligne l’importance fondamentale du droit au respect et à la différence.

Va te changer de Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier. Editions du Pourquoi pas ?, 2019. 60 pages. 9,00 euros. A partir de 12 ans.





Lecture en duo avec Noukette













mercredi 13 novembre 2019

Royal City T3 : On flotte tous en bas - Jeff Lemire

A Royal City les choses ne s’arrangent pas pour la famille Pike. Pendant que le père sort tout juste du coma après sa crise cardiaque, la mère le trompe avec un ancien camarade de lycée. La fille, Tara, entame une procédure de divorce et voit son gros projet immobilier battre de l’aile tandis que Richie, son cadet, doit effacer une dette au plus vite s’il ne veut pas finir avec les genoux fracassés à la batte de baseball et que Patrick, l’aîné, n’arrive pas à écrire la moindre ligne alors que son éditeur lui met la pression pour récupérer le manuscrit de son troisième roman. Tous continuent de vivre avec à leurs côtés le fantôme de Tommy, le petit dernier décédé vingt ans plus tôt, en pleine adolescence. Un fantôme que chacun façonne selon sa propre vision et auquel chacun confie ses secrets les plus inavouables.

Conclusion d’un triptyque à la mélancolie déchirante, cet album creuse jusqu’à la racine les dysfonctionnements de cette famille frappée par un drame dont personne n’a pu se relever. Récit choral traversé par la voix de Tommy, Royal City est un modèle de drame psychologique ne tombant jamais dans la mièvrerie ou d’artificiels torrents de larmes. Tommy accompagne les siens, il les pousse dans leurs derniers retranchements, les place face à leurs responsabilités, leurs égarements, leurs compromis devenus trop lourds à porter. Ce faisant, il les amène à déchirer le voile de faux semblants barrant depuis trop longtemps leur chemin pour les ramener vers un indispensable lâcher prise et une salvatrice résilience.

Jeff Lemire excelle dans ce registre intimiste tout en retenu, décrivant à merveille la banalité et l’horizon bouché d’une petite ville industrielle sans relief. Après Essex County, Jack Joseph, Sweet Tooth et Winter Road, ce génial touche à tout confirme sa place parmi les grands noms de la BD américaine actuelle.

Royal City T3 : On flotte tous en bas de Jeff Lemire. Urban Comics, 2019. 120 pages. 14,50 euros.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie













mardi 12 novembre 2019

Je les entends nous suivre - Florence Cadier

Il y a eu la fuite éperdue, les poursuivants à leurs trousses. Il y a eu les insultes, les « salopes », les « pédales ». Puis il y a eu le moment où ils les ont rattrapés et leur sont tombés dessus. Ensuite est venue la douleur, le goût du sang, la perte de connaissance. Et ce déferlement de haine qui a marqué bien plus que la chair, ce déferlement de haine dont, psychologiquement, il ne parvient pas à se relever.

Un an plus tôt les choses étaient bien différentes. Léo pensait séduire Léonore en organisant une fête chez lui pour ses 15 ans. Mais ce soir-là, après avoir embrassé la jeune fille, il est tombé sous le charme de Robin. Le début d’une belle histoire et le début des ennuis. Car Léo a d’emblée eu du mal à afficher cet amour en public, mal à l’aise dès que son petit ami se montrait trop démonstratif, préférant taire cette relation à son entourage de peur des réactions, pensant que pour vivre heureux il valait mieux vivre caché.

Surprenant de voir à quel point ce roman parvient à aborder autant de thèmes sans donner l’impression de les survoler. Au-delà de l’homophobie, de la difficulté à assumer, à affronter le regard des autres et à se confier, le cœur du récit repose sur les questionnements existentiels de Léo, son impossibilité à déterminer clairement une orientation sexuelle, son traumatisme après l’agression, son difficile chemin vers une résilience dont on ne connaîtra pas l’issue, sans oublier la certitude que son aventure avec Robin l’aura a jamais transformé : « Aujourd’hui, je comprends. Aujourd’hui, je suis un autre – un garçon amoureux. »

La fin est du coup assez inattendue mais se révèle d’une grande finesse, hyper réaliste et intelligemment menée. Rencontre, coup de foudre, questionnement, euphorie, douleur, séparation, Florence Cadier ne raconte pas spécifiquement une histoire d’amour homosexuelle, elle raconte la relation amoureuse dans sa dimension universelle et à quel point ce sentiment ressenti pour la première fois bouleverse avec une intensité que l’on ne pouvait soupçonner avant d’en faire l’expérience.  Troublant et particulièrement percutant.

Je les entends nous suivre de Florence Cadier. Le Muscadier, 2019. 90 pages. 9,50 euros. A partir de 13 ans.













mardi 29 octobre 2019

Les ombres de Nasla - Cécile Roumiguière et Simone Rea

Ce soir, Nasla ne trouve pas le sommeil. Elle fixe un point jaune qui ressemble à un œil au-dessus de l’armoire de sa chambre. Nasla se demande qui la regarde. Peut-être la tortue en peluche perchée tout là-haut ? Peut-être l’éléphant Timboubou, dont la trompe semble bouger ? Lui aussi fait partie des jouets entassés sur l’armoire. Et si ce n’était pas l’éléphant mais plutôt un fantôme qui bougeait, et si l’œil jaune grossissait jusqu’à l’avaler ? Et qui entend-elle respirer dans sa chambre ?

Nasla voudrait chanter, Nasla voudrait parler, Nasla voudrait sortir de son lit, jouer pour s’occuper et ne plus être effrayée. Mais la nuit, on doit dormir, et pour dormir, Nasla a heureusement un indispensable allié sous son oreiller.

Ah, ce difficile moment où l'on n'est plus un bébé mais que l'on n'est pas encore tout à fait un grand ! C'est avec une tendresse touchante que Cécile Roumiguière aborde ce passage si particulier de la petite enfance à l'enfance tout court. Il se dégage de chaque phrase une douceur et une poésie qui jouent davantage sur la complexité des émotions que sur la simple peur enfantine. Les illustrations sont magnifiques, épurées et intenses, portées le plus souvent par des fonds noirs profonds qui subliment les autres couleurs et offrent un écrin parfait au texte.



Un superbe album, soulignant à la fois la difficulté de grandir et la puissance de l’imaginaire. 


Les ombres de Nasla de Cécile Roumiguière et Simone Rea. Seuil jeunesse, 2019. 32 pages. 13,50 euros. Dès 5 ans.










vendredi 25 octobre 2019

Un sandwich à Ginza - Yôko Hiramatsu

« Le goût, c’est subjectif, mais quand vous vous efforcez de ne faire qu’un avec ce qui vous entoure, il vous relie au pouls de la ville, au cœur de la cité. »

Hiramatsu Yôko est reporter culinaire. Dans ce recueil de chroniques elle parcourt le Japon et se régale de ses richesses gastronomiques. Cuisine de saison, cuisine bouddhique, cuisine populaire, cuisine chinoise, dégustation de bières accompagnées de raviolis croustillants au printemps ou d’anguilles en été, les chapitres thématiques abordent tous un sujet bien précis. Gargote ou restaurant de prestige, établissements centenaires ou à la mode, la curiosité et la recherche de la qualité sont les moteurs de ses choix et de ses envies. 

Sociologue de formation, Hiramatsu Yôko ne donne pas dans l’analyse pointue des plats. Son regard se porte davantage sur l’histoire des lieux, des personnages qui les font vivre et de l’ambiance qui y règne. Point de critique gastronomique donc mais plutôt un ressenti, l’expression du plaisir simple de manger, seule ou accompagnée. Elle insiste sur l’importance de prendre son temps et de faire de chaque repas un moment de joie : « la précipitation vous fait passer à côté de ces petits bonheurs. […] Il faut se laisser porter et savourer. »

J’ai adoré découvrir la diversité de la cuisine japonaise au fil de ses chroniques. Sa démarche est avant tout épicurienne, son enthousiasme ne tombe jamais dans l’exagération, rien ne semble jamais surjoué. Manger est une fête, connaître les bons produits et les lieux où la qualité prime sur toute autre considération évite forcément les désillusions. Après, tout ne m’a pas mis l’eau à la bouche. Le chapitre sur les sandwichs est particulièrement appétissant, tout comme celui consacré aux pot-au-feu typiquement japonais mais la soupe de baleine, les cocons de vers à soie frits et le ragoût d’ours, très peu pour moi.

Proposer à Jirô Taniguchi de faire quelques illustrations semblait couler de source tant, entre son Gourmet solitaire et la sociologue hédoniste, les connexions quasi philosophiques sont nombreuses. Les dessins du regretté mangaka sont distillés avec parcimonie mais ils complètent le texte à merveille.

Un voyage culinaire dépaysant, qui permet de découvrir à la fois la richesse d’une cuisine dont le patrimoine ne cesse d’être entretenu par des chefs passionnés et le rapport assez particulier (et fascinant) des japonais à la nourriture. 

Un sandwich à Ginza de Yôko Hiramatsu (illustré par Jirô Taniguchi). Editions Picquier, 2019. 250 pages. 20,00 euros.





mercredi 23 octobre 2019

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt - Olivier Peru et Giovanni Lorusso

Une bonne idée cette nouvelle collection consacrée aux légendes de l’Ouest. Et c’est sans conteste un bon choix de la démarrer avec le mythique Wyatt Earp. Une figure incontournable, connue essentiellement pour le règlement de compte du ranch d’OK Corral et la vendetta qu’il mena suite à ce règlement de compte. Chasseur de primes et de bisons, mineur et joueur de poker, son nom reste associé aux plus grandes heures du Far West.
Cet album présente Wyatt Earp au crépuscule de sa carrière. Arrivant à San Francisco à l’hiver 1890, le cow-boy se rend chez son vieil ami Lucky Cullen, qui l’a invité afin de lui confier une grosse affaire. Reçu par la femme de Cullen, cette dernière lui apprend que son mari vient d’être sauvagement assassiné dans d’étranges circonstances. Déterminé à démasquer le meurtrier, Earp se lance dans une enquête dont il ne mesure pas la réelle dangerosité.

Un western urbain loin des images d’Épinal du genre. Dans une ville moderne en plein développement, le vieux cow-boy ne se sent pas à sa place. Peu à l’aise dans un décor aussi densément peuplé, il ne cesse de regretter les journées à cheval dans les vastes étendues de l’ouest sauvage et les nuits à la belle étoile. Mais pour venger son ami, il doit se frotter à une bourgeoisie locale cachant bien son jeu qui, sous couvert de respecter son passé légendaire, le considère comme un plouc.

L’enquête en elle-même est plutôt classique, avec ce qu’il faut d’action, de suspens et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine. Le dessin réaliste est lui aussi classique et la vie nocturne de San Francisco avec ses ruelles sombres et ses bars louches est parfaitement rendue. Rien de révolutionnaire au final mais du travail bien fait, avec des dialogues peut-être un poil bavards par moment mais une intrigue menée à bon port avec une belle maîtrise. Encore un excellent western en BD, décidément le genre ne cesse de se renouveler et c’est tant mieux.

Le prochain tome de la collection sera consacré au non moins légendaire Billy the Kid. Il va de soi que je serai au rendez-vous au moment de sa sortie prévue en mars prochain.

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt d’Olivier Peru et Giovanni Lorusso. Soleil, 2019. 64 pages. 15,50.




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mardi 22 octobre 2019

Mon père des montagnes - Madeline Roth

Une semaine !  Une semaine à passer dans un chalet paumé en pleine montagne, sans eau, sans électricité et bien sûr sans réseau. Cerise sur le gâteau, Lucas va se retrouver avec son père comme seule compagnie, un père taiseux avec lequel les échanges sont réduits au strict minimum. Un programme tout sauf réjouissant concocté par sa mère, sans doute pour tenter de les rapprocher. Mais comment nouer des liens quand on ne sait pas exprimer ses sentiments ? Comment fendre l’armure de son ours de père alors qu'il passe ses journées seul dans son coin ? Et surtout, surtout, comment tenir une semaine entière dans ces conditions ?

Qu’il est beau ce petit roman, mais qu’il est beau ! Il ne s’y passe pas grand-chose, le temps s’écoule lentement, le père et le fils semblent vivre dans deux mondes parallèles. Chacun est incapable de faire le premier pas. Lucas ne comprend pas son paternel. Son mode de vie, la monotonie d’un quotidien plan-plan, le travail pourri à l’usine. « Je ne savais pas ce que ça allait être, ma vie. Mais je voulais pas de la sienne. Ça me rendait tellement en colère, je crois, que mon père ne soit pas un héros ». Et puis il y a son indifférence qui saute aux yeux. Jamais il ne s’intéresse à ce que fait son fils, jamais il ne le questionne sur les cours, les amis, les loisirs. Lucas a l’impression qu’au fil du temps un mur s’est dressé entre eux, un mur incontournable et impossible à abattre.

Le face à face est davantage dans l’évitement que dans l’affrontement, sans violence ni tension. C’est l’incompréhension et la tristesse qui dominent, l’impression de ne pas savoir s’y prendre. La force de Madeline Roth est de dévoiler par petites touches les premières fissures dans le mur, de laisser entrer un filet de lumière sous la porte du chalet d’alpage, de réduire la distance. Au coin du feu les langues se délient un peu, le silence perd en épaisseur, les rapports se réchauffent en douceur.

C’est beau parce que c’est fragile et tout en retenue. Entre père et fils, le fil se renoue avec finesse et simplicité. Pas de grand discours ni de démonstration affective, tout se joue avec une sensibilité qui touche en plein cœur. Une incontestable pépite !

Mon père des montagnes de Madeline Roth. Rouergue, 2019. 75 pages. 9,00 euros. A partir de 13 ans.




Une pépite comme d'habitude partagée avec Noukette











samedi 19 octobre 2019

Solénoïde - Mircea Cartarescu

"Je vais donc bâtir ici une histoire de ma vie. Sa partie visible, je le sais mieux que personne, est la moins spectaculaire, la plus terne des vies, la vie qui correspond à mon visage effacé, à mon caractère distant, à mon insignifiance et à mon manque d'avenir. Une allumette presque entièrement consumée, dont ne reste qu'une traînée de cendre blanchâtre."

Depuis fin août j’ai lu une dizaine de romans de la rentrée et en dehors de Jean-Paul Dubois, rien ne m’a véritablement fait grimper aux rideaux. Du moins avant Solénoïde. Parce que soyons clair et ne tournons pas autour du pot, ce pavé est un chef-d’œuvre comme je n’en ai pas lu depuis très, très longtemps. Un truc incroyable qui semble être passé sous les radars. Franchement, si les prix d’automne étaient vraiment littéraires, ce roman ferait forcément partie de toutes les sélections.

Pourtant à première vue, rien de clinquant. Déjà, la couverture quasi illisible n’attire pas l’œil pour deux ronds mais c’est encore pire une fois le livre ouvert tant la police de caractère riquiqui et les interlignes hyper serrés achèvent de convaincre que la lecture des quelques 800 pages risque d’être un long chemin de croix.

Il serait pourtant dommage (voire impardonnable) de s’arrêter à ces détails peu engageants. Parce que Solénoïde touche au sublime avec son narrateur écrivain refoulé devenu malgré lui un pauvre prof de lettres dans un minable établissement de Bucarest où ses minables élèves n’ont rien d’autres que leurs poux à partager. A vingt ans, il croyait dur comme fer que les portes de la gloire s’ouvriraient en grand devant son incommensurable talent. Persuadé de remporter haut la main le prestigieux concours littéraire de son université, il fut englouti sous la sévérité des critiques infligées par un jury cinglant. Une désillusion dont il ne se remettra jamais vraiment, pour notre plus grand bonheur.

Solénoïde est un livre incroyable, journal halluciné d’un gars hallucinant (ou l’inverse) qui lorgne du côté de Kafka et Borges. Un livre brillant, agaçant, enthousiasmant, désespérant. Tour à tour métaphysique, sensuel, surréaliste, pathétique, hilarant. Pénible par moment, souffrant de rares longueurs, mais traversé la plupart du temps par des fulgurances qui laissent sur le carreau et, cerise sur le gâteau, porté par une traduction exceptionnelle.

Je ne vais pas m'étendre davantage, si ce n'est pour insister sur le fait que c'est un roman monumental, de ceux que l’on croise rarement dans une vie de lecteur. Certes il ne se donne pas facilement, il réclame une attention et une concentration dignes de son ambitieuse construction mais au final les efforts fournis sont grandement récompensés. Pour moi c’est LA grosse claque de l’année. Des dernières années même, soyons fou.

Solénoïde de Mircea Cartarescu (traduit du roumain par Laure Hinckel). Édition Noir sur Blanc, 2019. 790 pages. 27,00 euros.






mardi 15 octobre 2019

Sauveur et fils saison 5 - Marie-Aude Murail

C’est toujours un plaisir de pousser la porte du cabinet de Sauveur Saint-Yves. A force, on s’y sent comme chez soi, on a l’impression d’être à ses côtés pour recueillir les confidences de ses patients, de hocher la tête comme lui et de lâcher les fameux « Mm, mm » dont il est coutumier en guise de réponse aux problèmes qui lui sont confié.
Deux ans ont passé depuis le tome précédent. Sauveur et Louise sont toujours en couple, Gabin squatte toujours le grenier de la maison, il s’est inscrit en fac après son bac mais passe le plus clair de son temps dans son lit. Jovo, ex-SDF et ex-légionnaire, s’est remis de son AVC.  Alice, la fille de Louise, est une lycéenne (presque) comme les autres et Lazare et Paul ont fait leur entrée en sixième. Dans ce cinquième tome Sauveur retrouve d’anciens patients (Ella devenue Elliot, Solo le gardien de prison fan de Star Wars, Samuel qui vient de casser avec Margaux, Maïlys et son papa Lionel ou encore Blandine dont l’addiction au sucre lui cause bien des soucis) et se retrouve face à de nouveaux cas plus ou moins complexes. Un quotidien bien huilé qui n’empêche pas les ennuis de s’accumuler comme de gros nuages noirs au-dessus de l’appartement de la rue des Murlins. 

Après quatre tomes qui constituent en quelque sorte un cycle complet, Marie-Aude Murail a su intelligemment faire évoluer son petit monde. D’une part avec un bond dans le temps de deux ans et d’autre part en plaçant le curseur davantage sur Sauveur et sa tribu que sur sa « clientèle ». Cette derniers est toujours bien présente mais la mécanique du récit repose plus fortement sur les épaules du psychologue et des siens. Le résultat est probant, les pièces du puzzle s’imbriquent toujours avec évidence, les sujets abordés restent d’une grande actualité, les dialogues se dégustent avec la même gourmandise et les traits d’humour ne cessent de faire mouche.

Cerise sur le gâteau, le final laisse augurer une suite inéluctable. Impossible de nous laisser en plan avec tant d’incertitudes sur l’avenir de Gabin, les amours d’Alice, l’amitié fragilisée de Lazare et Paul et surtout, surtout, les relations de couple de Sauveur et Louise. Bref, il y a encore matière à nous faire partager les péripéties d’une galerie de personnages dont il semble impossible de se lasser, et c’est tant mieux.

Sauveur et fils saison 5 de Marie-Aude Murail. L’école des loisirs, 2019. 315 pages. 17,00 euros.





Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette













samedi 12 octobre 2019

L’horizon qui nous manque - Pascal Dessaint

« Ce n’était pas le monde que nous voulions, et pourtant nous y vivions, sans trop de désir mais avec une certaine volonté. »

Pour cinquante euros par mois, Lucille loue une caravane sur le terrain d’Anatole, en bord de plage, entre Gravelines et Calais. Après avoir claqué la porte de l’éducation nationale pour œuvrer avec une ONG auprès des migrants, l’ex-enseignante ne sait plus comment occuper ses journées depuis le démantèlement de la jungle. Anatole vit quant à lui dans un mobile home, juste à côté de la caravane de Lucille et d’une baraque à frite inutilisée depuis des années. Chasseur passionné, le vieil homme bricole des oiseaux en bois en attendant l’ouverture de la saison. A ces deux-là vient bientôt s’ajouter Loïk, repris de justice au caractère insaisissable et au cœur gros comme ça. Un drôle de trio, bancal, cabossé, à la fois complémentaire et dysfonctionnel. Bien sûr ça va mal tourner, mais quand la violence affleure, les relations humaines en sortent parfois renforcées.

Un vrai plaisir de retourner sur les plages du nord avec Pascal Dessaint. J’y ai retrouvé le décor, l’ambiance et même quelques personnages de l’excellent « Le chemins’arrêtera-là ». J’ai également retrouvé son art de mêler l’âpreté à une certaine forme de douceur, sa capacité à parler sans jugement des invisibles, des laissés-pour-compte qui vivotent comme ils peuvent et font avec les moyens du bord. Ceux pour qui, « dans l’ascenseur social, il n’y a qu’un bouton pour le sous-sol ». Face à la mer, l'horizon est sous leur yeux au quotidien et pourtant il n'ouvre aucun champ de possibles. Cet horizon qui leur manque, et qui donne son joli titre titre au roman, c'est la perspective d'un avenir sans ligne de force, sans ambitions ni buts particuliers.

Un très beau roman noir et social qui, malgré les apparences, déborde de tendresse.   

L’horizon qui nous manque de Pascal Dessaint. Rivages, 2019. 220 pages. 19,00 euros.  




mardi 8 octobre 2019

Dorothy Counts : affronter la haine raciale - Élise Fontenaille

La nuit avait été courte pour Dorothy. En cette veille de rentrée, impossible de trouver le sommeil. Après le petit déjeuner, elle avait enfilé sa belle robe bleue et était partie pour le lycée. Sur la route de l’établissement elle avait croisé une foule « compacte, interminable, rassemblée sous les arbres. » Une foule de jeunes de son âge et d’adultes qui n’attendait qu’elle. Des gens qui, dès son apparition, se sont mis à hurler, à la menacer, à lui cracher dessus, à lui jeter des pierres. Il y avait quelques policiers et beaucoup de photographes. Elle avançait sous les injures et les flashs crépitant, déterminée à franchir sans s’écrouler les portes du lycée. En ce matin du 4 septembre 1957, Dorothy Counts devenait la première fille noire à suivre les cours du lycée Harding de Charlotte, en Caroline du Nord. Un lycée réservé aux blancs où la ségrégation s’appliquait encore de la manière la plus radicale qui soit.

Après Kill the indian in the Child et Eben et les yeux de la nuit, Élise fontenaille montre une fois encore à quel point la haine raciale peut engendrer les pires abominations. L’impossibilité d’imaginer pour les manifestants blancs qu’une noire puisse être leur égale en terme d’éducation ou de considération sociale conjuguée à l’effet de meute entraîna d’ignobles débordements. Dorothy tiendra quatre jours avant que ses parents décident de la retirer de l’établissement. Quatre jours d’enfer avec des élèves haineux, des profs qui l’ignorent, des menaces de mort et la peur au ventre en permanence. 

Pas besoin d’en rajouter dans la description de l’abject, les faits se suffisent à eux-mêmes. La voix de de Dorothy est bouleversante de retenue. Elle constate et subit sans résignation mais aussi sans haine ni colère, avec une dignité qui force l’admiration. Portrait d’une jeune femme à l’incroyable force de caractère, ce témoignage, au-delà de ses aspects historiques et documentaires, reste malheureusement d’actualité 60 ans après et ne peut qu’inciter à la réflexion et à la discussion.

Dorothy Counts : affronter la haine raciale d’Élise Fontenaille. Oskar éditeur, 2019. 60 pages. 9,95 euros. A partir de 11 ans.




Une pépite jeunesse comme d'habitude partagée avec Noukette.









mercredi 2 octobre 2019

L’Orme du Caucase - Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi)

Un couple de retraités achète une maison. Dans le jardin, un orme du Caucase majestueux s’élance vers le ciel. Quelques jours après leur emménagement des voisins leur rendent visite pour se plaindre de la présence de l’arbre, de ses feuilles qui tombent et bouchent leurs gouttières. Le couple s’excuse et promet de l’abattre. Mais le jour où le bûcheron arrive pour le couper, le mari ne peut se résoudre à le laisser passer à l’acte. Ainsi s’ouvre ce superbe recueil de nouvelles adaptées par Taniguchi de l’œuvre de Ryûichirô Utsumi.

Dans les autres histoires, une petite fille confiée à ses grands-parents par sa mère semble terrorisée à l’idée de monter sur les manèges d’un parc d’attraction, un père n’ayant pas vu sa fille depuis plus de vingt ans découvre qu’elle est devenue une artiste reconnue et que ses œuvres sont exposées dans la ville où il se trouve pour un rendez-vous professionnel, un frère rend visite à son aîné parce qu’il s’inquiète de le savoir vivre seul dans un hôtel bon marché, une sœur s’apprête à revoir son cadet dont elle a été séparé au moment du divorce de ses parents, une vieille dame fait une jolie rencontre dans un parc et deux frères ayant dû abandonner leur chien suite à un déménagement vont traverser une forêt pour tenter de le retrouver.

Des hommes, des femmes, des enfants à un moment charnière. Ils ont une décision à prendre, une situation difficile à affronter, un passé douloureux à se remémorer. Tout se joue en retenu et en discrétion, dans les regards, les silences, les attitudes. On ne s’épanche pas, on ne se livre pas, on n’étale pas ses sentiments. L’émotion ne peut qu’être contenue et il se dégage de chaque histoire une beauté douce et déchirante qui vous touche en plein cœur avec une simplicité dénuée de tout effet de manche inutile. Taniguchi n’était jamais aussi à l’aise que dans ce genre d’intimité pudique, dans l’expression d’un réalisme du quotidien aussi banal qu’émouvant. Assurément l’un de ses meilleurs recueils.

L’Orme du Caucase de Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi). Traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet. Casterman, 2019. 220 pages. 18,95 euros. 

Les avis de Moka et Hélène





















mardi 1 octobre 2019

J’ai tué un homme - Charlotte Erlih

Arthur vient d’être hospitalisé en psychiatrie. Souffrant d’une bouffée délirante, il se prend pour Germaine Berton, une anarchiste coupable d’un meurtre politique en 1923. Comment en est-il arrivé là ? Pourquoi Germaine Berton ? Les questions restent en suspens tandis que ses proches essaient de comprendre. Collégien en 3ème dans un lycée huppé de Paris, enfant solitaire, renfermé, sans amis, passionné par l’histoire et la lecture, Arthur a-t-il succombé à une pression scolaire trop forte, à une situation familiale trop complexe où à un mal bien plus profond ?

Un roman choral glaçant où chacun tente de percer le mystère entourant la terrible crise d’Arthur. Tandis que le discours de ce dernier montre à quel point il s’identifie à l’anarchiste, ses parents, ses professeurs, les soignants et ses camarades de classe livrent leurs interrogations, leur rapport au malade et leur difficulté à trouver une explication « concrète ». La mère est bouleversante, le père largué, la prof d’histoire culpabilise, les élèves sont d’abord odieux puis davantage compréhensifs pendant que le personnel hospitalier au bout du rouleau fait face, comme d’habitude.

Chaque voix est d’une justesse saisissante, chaque point de vue possède sa propre sensibilité. Charlotte Erlih orchestre avec maestria les prises de parole successives, insufflant à chaque témoignage une singularité évitant les redondances. Seul point véritablement commun, tout le monde semble démuni. Démuni parce qu’au cœur du maelstrom s’emparant de chacun, il y a Arthur. Insaisissable Arthur qui s’est abandonné à une autre identité, une autre vie. Comme dans Coupée en deux et High Line, on sort de ce court roman groggy, bousculé par un sujet fort, un rythme implacable et une écriture qui ne prend pas de gant pour dire l’adolescence et ses tourments, le rapport aux autres et à un avenir difficile à imaginer. Douloureusement percutant.

J’ai tué un homme de Charlotte Erlih. Actes Sud junior, 2019. 124 pages. 13,90 euros. A partir de 14 ans.













mardi 17 septembre 2019

Sans un mot - Romuald Giulivo

Six heures. Six heures dans la vie de Dinah, 15 ans. Du moment où elle enlève le petit Mihran devant son école jusqu’au moment où…

Dinah ne supporte pas le sort des migrants. Elle ne supporte pas de voir des policiers aller chercher des enfants en situation irrégulière dans leur classe pour les renvoyer « chez eux ». Enlever Mihran est le seul moyen de le soustraire au triste sort qui l’attend. Parvenue à ses fins, la jeune fille s’enfuit, d’abord dans le métro. Main dans la main avec le petit garçon, elle erre ensuite dans un centre commercial avant de rentrer chez elle. Ses parents sont en voyage, son grand-père va l’attendre pour manger. Mais peu importe. Dans la tête de Dinah tout se bouscule. Se cacher, passer pour une grande sœur avec son petit frère. Et ne pas penser à la suite, ne pas penser à ce qui les attend, elle et lui, après.

Il est bizarre ce petit roman. Très bizarre. On se demande ce qu’il se passe, on se demande dans quelle direction on nous emmène. Rapidement on comprend que l’enlèvement mis en œuvre par Dinah n’est pas aussi clair qu’elle voudrait nous le faire croire. Son comportement est étrange, son discours parfois confus, le portrait qu’elle dresse de ses parents est plutôt inquiétant et la réaction de son ex-petit ami lorsqu’il apprend son geste confirme qu’il y a chez elle un truc qui ne tourne pas rond.

Malgré tout rien n’est affirmé clairement, on navigue à vue, en plein brouillard. Plus qu’une tension montant crescendo c’est une sorte de malaise qui se diffuse au fil des pages, on ne sait plus si Dinah œuvre pour sauver un migrant ou si elle est une gamine paumée en mal de petit frère. Au final la surprenante conclusion remet les pièces du puzzle en place et conclut le récit sur une note positive qui n’a rien d’artificiel. Troublant et dérangeant comme j’aime !

Sans un mot de Romuald Giulivo. L’école des loisirs, 2019. 75 pages. 12,00 euros. A partir de 12-13 ans.


Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette




dimanche 15 septembre 2019

Cafés, etc. - Didier Blonde

Didier Blonde « entre dans un café comme dans un roman ». Comme les romans, les cafés ont tous des points communs mais chacun est différent, chacun possède son propre décor, sa propre atmosphère, son propre rythme. Dans un café, Didier Blonde observe. Les serveurs, les clients, les conversations, les gestes, les silences. Les groupes d’amis, les solitaires, les habitués, les couples amoureux, ceux qui se séparent ou n’ont plus rien à se dire. Des vies qui « se mêlent, se heurtent ou s’ignorent ».

Dans ce petit opus d’une centaine de pages il a consigné des textes courts, des micro-nouvelles que l’on sent captées dans l’urgence, sur un coin de table. Il y parle aussi bien du confort des banquettes en moleskine que de la promiscuité du verre bu au comptoir, des journaux que l’on se partage aux toilettes qui en disent tant sur l’identité des lieux. Il se souvient aussi. Des cabines téléphoniques au fond de la salle, des objets qu’il a un jour oubliés dans un café, des écrivains qui les ont tant décrits ou qui y ont tant écrit (Simenon, Modiano, Breton, Verlaine, Sartre et Beauvoir, Nathalie Sarraute…). Beaucoup de références au cinéma, beaucoup d’anecdotes « historiques » également, le tout sans lyrisme malvenu, avec retenu et dans une forme de nostalgie pudique, sans tomber dans le discours du vieux con qui ne cesse de se lamenter au son du « c’était mieux avant ».

Une sorte d’exercice de style thématique qui m’a beaucoup plu. Il faut dire que j’ai une relation particulière aux cafés. Je les ai fréquentés dans ma plus tendre enfance, mon grand-père m’y trainait chaque dimanche quand il allait faire son tiercé. Je me rappelle des ballons de rouge posés sur le formica des tables, de la fumée dans toute la salle, des rires gras, des éclats de voix, des mains serrés et des claques dans le dos. Plus tard au lycée ce furent les flippers et le baby-foot, la mobylette garée sur le trottoir et les filles qui ne rechignaient jamais à nous accompagner pour boire une bière ou un monaco. Je n’oublie pas non plus que c’est dans un café que j’ai rencontré ma femme il y a 25 ans et que l’on n’est plus quitté depuis. Je les fréquente bien moins aujourd’hui mais ils restent attachés à des moments joyeux de mon existence.

Et puis, pour revenir au livre, depuis ma découverte de « Leïlah Mahi, 1932 » j’aime l’écriture de Didier Blonde, son style « modianesque » et l’atmosphère si particulière qu’il parvient à créer avec une élégance et une sobriété remarquables. J’ai donc été ravi de le retrouver ici, s’attardant sur un sujet me tenant particulièrement à cœur.

Cafés, etc. de Didier Blonde. Mercure de France, 2019. 126 pages. 13,00 euros. 





mercredi 11 septembre 2019

Au coin d’une ride - Thibaut Lambert

Éric amène Georges à la maison de retraite. Souffrant d’Alzheimer, ce dernier est devenu trop difficile à gérer au quotidien. Éric et Georges sont en couple mais afin de ne pas choquer les résidents, le directeur de l'établissement demande à Éric de ne pas ébruiter leur situation. La différence d’âge entre les deux hommes aidant, tout le monde pense que c’est son père qu’il vient régulièrement visiter. Pour Georges, la froideur d’Éric est un crève-cœur. Ne sachant pas que son compagnon est distant parce qu’on lui a demandé de l’être, il se sent abandonné et sombre peu à peu dans la dépression.

Rien de bien réjouissant dans ce résumé, je vous l’accorde. Mais l’angle d’attaque de Thibaut Lambert et sa façon de mener le récit n’ont rien de plombant, bien au contraire. Sans fausse légèreté ni effet de manche tire-larmes, il dit la douleur de la séparation à travers à la fois la difficulté à trouver sa place pour celui qui découvre un nouvel environnement et la tristesse de celui qui reste seul dans l’appartement où le couple a vécu ses plus beaux moments. Quelques flashbacks bienvenus apportent des éclaircissements sur les raisons qui ont contraint au placement tandis que les visites à la maison de retraite alternent entre tension et moments de complicité.

Les thèmes abordés (Alzheimer, homophobie, placement en institut spécialisé) sont lourds et pourtant l’histoire ne sombre jamais dans une pesante tristesse. En 46 pages, difficile de traiter un tel sujet en profondeur, mais en restant à la surface des choses l’auteur affiche une pudeur pleine de justesse qui ne masque pas les émotions. Les ellipses sont très parlantes et la force d’évocation des silences et des non-dits vaut bien plus que de longues analyses. Surtout, malgré l’avenir sombre qui s’annonce, la lumière et l’espoir demeurent.

Publié pour la première fois en 2014, je profite de cette réédition pour découvrir avec plaisir un album aux thématiques atypiques, touchant, sans esbroufe et d’une grande sensibilité.

Au coin d’une ride de Thibaut Lambert. Des ronds dans l’O, 2019. 46 pages. 14,00 euros.




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mardi 10 septembre 2019

Le journal de Gurty T6 : Mes bébés dinosaures - Bertrand Santini

Gurty revient pour la sixième fois et je ne m’en lasse toujours pas. Il y aurait de quoi pourtant. Le décor est le même (la Provence), les personnages gardent leurs (rares) qualités et leurs (nombreux) défauts et l’humour pipi-caca reste la marque de fabrique de la série. Pourquoi ça marche alors me direz-vous ? Parce que Gurty, ses amis, ses ennemis, ses aventures improbables, ses réflexions souvent pleines de bon sens, ses coups de sang et ses fous rires nous ouvrent une parenthèse enchantée. On y plonge en sachant d’avance ce qui nous attend, on y va tranquille, en confiance, comme quand on retrouve une bande de copains fidèles avec lesquels on sait qu’on va passer un bon moment. On sait aussi que ça ne va pas voler bien haut, qu’on risque davantage de se marrer en comparant un museau de rat sortant de la braguette d’un épouvantail à un zizi qui parle que de disserter sur l’importance de l’anthropologie structurale telle que la définit Lévi-Strauss, mais c'est ça qui est bon justement !

Et c’est pour ça qu’un nouveau Gurty nous attire irrésistiblement. Pour l’absence de prise de tête, la rigolade franchouillarde et le scénario un brin tordu. Cette fois-ci la petite chienne découvre par hasard des œufs de dinosaures. Des œufs que son instinct maternel lui intime de couver. Des œufs qui vont attiser bien des convoitises et provoquer une sacrée pagaille.

Pour ce qui est du casting, personne ne manque à l’appel. Gurty évidemment, sa meilleure amie Fleur, qui lâche trois gouttes de pipi dès qu’elle ment, l’affreux chat Tête de Fesses, le sournois et insaisissable écureuil sans oublier le hérisson Ftéphanie et son défaut de prononciation qui ferait la fortune d’un orthophoniste. Seul petit nouveau, un rat envahissant et sans gêne qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Du classique donc. Simple, efficace. Poilant. Du Gurty quoi.

Le journal de Gurty T6 : Mes bébés dinosaures de Bertrand Santini. 160 pages. 10,90 euros. A partir de 8 ans.




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vendredi 6 septembre 2019

Le coffre - Jacky Schwartzmann et Lucian-Dragos Bogdan

Le cadavre d’une femme est retrouvé dans un coffre de toit, à Lyon. La femme est roumaine, récemment retraitée, et n’a aucun antécédent judiciaire. Le gendarme Gendron est à quelques mois de la retraite et il se serait bien passé de cette dernière affaire avant la quille. Pendant qu’il mène l’enquête en France, une équipe roumaine menée par le stagiaire Marian Douca se charge des investigations dans le pays natal de la victime. Entre crime crapuleux, trafic d’organes, réseau mafieux et magouille familiale, les pistes à suivre ne manquent pas. L’enquête s’oriente donc dans plusieurs directions qui, les unes après les autres, ne semblent mener nulle part. Et entre la gendarmerie française et la police roumaine, la collaboration ne coule pas de source…

Un plaisir simple ce roman à quatre mains franco-roumain. Chacun son personnage, chacun son chapitre, chacun son pays et une cohérence entre les différents éléments de l’enquête qui fait reposer l’ensemble sur de solides fondations sans jamais donner l’impression d’avoir improvisé une construction bancale. On reconnaît bien sûr au premier coup d’œil la gouaille d’un Jacky Schwartzmann qui s’amuse à donner aux coéquipiers de Gendron les noms et prénoms d’auteurs de polar (Ledun, Tixier, Pouy, Oppel, etc). Lucian-Dragos Bogdan n’a pas non plus sa langue dans sa poche. A travers les investigations menées par son jeune flic on découvre une Roumanie moderne aux diversités régionales très marquées.

Un duo qui fonctionne sans fausse note pour signer un polar qui ne révolutionnera pas le genre mais fera passer au lecteur curieux de le découvrir un moment de lecture agréable et sans prise de tête.

Le coffre de Jacky Schwartzmann et Lucian-Dragos Bogdan. La Fosse aux ours, 2019. 154 pages. 15,00 euros.







mercredi 4 septembre 2019

Les indes fourbes - Alain Ayroles et Juanjo Guarnido

Afficher au casting d’un album le dessinateur de Blacksad et le scénariste de De capes et de crocs engendre forcément chez tout amateur de BD qui se respecte la promesse d’un incroyable moment de lecture. Avec Les indes fourbes, les deux compères ont voulu écrire une suite au roman picaresque  El Buscon de Francisco de Quevedo. Un roman datant de 1626 mettant en scène le fantasque Don Pablos de Segovie,  « vagabond exemplaire et miroir des filous ». Après de nombreuses mésaventures sur ses terres natales, Pablos s’embarquait à la toute fin du roman dans un galion en route pour le Nouveau Monde. C’est à partir de ce moment qu’Ayroles et Guarnido ont choisi de prendre son destin en main.

Évidemment rien ne va se passer comme prévu pour le pauvre bougre en quête d’Eldorado. Je ne vais pas relater les péripéties de son voyage, ce serait gâcher les nombreuses surprises et les nombreux rebondissements propres à toute histoire picaresque digne de ce nom. L’intérêt du récit tient dans la personnalité du filou, un gueux suivant à la lettre le commandement que son père lui enseigna alors qu’il n’était qu’un enfant : « Tu ne travailleras point ». Pour survivre, Pablos enchaîna donc les vilenies. Opportuniste, traître, voleur, menteur, proxénète à ses heures, le garçon ne fut jamais avare de mauvais coups.

Le portrait de cette âme damnée prête à tous les excès pour s’extraire de sa condition et vivre dans l’opulence offre à Alain Ayroles un infini champ de possibles. Respectant à la lettre le ton précieux et baroque d’un roman du 17ème siècle, il s’en donne à cœur joie dans les nombreux récitatifs à la première personne où Pablos se raconte. Le texte est magnifié par les sublimes dessins de Juanjo Guarnido où s’expriment  son art du découpage et son sens du mouvement.

Un album classieux, extrêmement littéraire, délicieusement ambitieux et sublimement réalisé.

Les indes fourbes d’Alain Ayroles et Juanjo Guarnido. Delcourt, 2019. 160 pages. 34,90 euros.




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mardi 3 septembre 2019

Vorace - Guillaume Guéraud

Elle est là, la bête. Personne ne la voit mais elle rôde dans Paris. Ce sont les rats qui ont disparu en premier. Puis des chats, des chiens, des animaleries que l’on a retrouvées avec des cages vides, sans une seule porte ouverte, sans la moindre trace d’effraction. Quand la bête s’est attaquée à des nourrissons, le retentissement a été bien plus grand. Après les enfants, les adultes. D’abord un par un puis par groupes entiers. Un phénomène incompréhensible, incontrôlable, inarrêtable, invisible. Sauf pour Léo. Cet ado sans parents ayant fui son foyer de Perpignan fait la manche avec son chien sur une place parisienne. Et à plusieurs reprises, quand la bête a frappé, il était présent. Mieux encore, il l’a vue. Mais la police a du mal à prendre son témoignage au sérieux. Qui irait croire un mineur SDF défoncé par le shit qui vit dans un squat avec sa petite amie roumaine ?

Un drôle de roman, à la Guéraud. Les gens disparaissent, se volatilisent sous les yeux de nombreux témoins. Un gamin est le seul à voir ce qu’il se passe. Ce gamin est un pauvre gosse à la rue. Un pauvre gosse avec un chien, un pauvre amoureux fou. Voilà, débrouillez-vous avec ça. Les pièces du puzzle ont l’air impossible à assembler mais on s’en fiche. Guéraud a pris la main dès le départ, il va nous mener par le bout du nez, à son rythme. Et il sait y faire pour laisser monter la pression. La tension est palpable et, pour qui l’a déjà lu, aucun doute, le pire va arriver car le bonhomme n’est pas du genre à ménager ses personnages. On parcourt donc le roman la trouille au ventre, comme les parisiens terrorisés par la bête.

Après, j’avoue, la fin a fait retomber le soufflé. Disons que je n’ai pas tout compris, même si j’ai bien compris que c’était le but. Zéro explication, du moins rien de clair comme de l’eau de roche. Elle est nébuleuse en diable cette conclusion, ouverte à bien des interprétations. Evidemment c’est voulu mais c’est aussi un peu facile je trouve. Derrière la bête il y a une dénonciation des maux de notre société. Certes. Mais lesquels ? A chacun de choisir, de se faire sa propre idée. Pourquoi pas. N’empêche que je suis resté sur ma faim. Mais avant de rester sur ma faim je me suis comme d’habitude régalé de la prose nerveuse, engagée et sans langue de bois d’un auteur jeunesse qui ne s’embarrasse pas d’artifices inutiles pour s’adresser à ses lecteurs. Au final l’impression reste largement positive malgré un épilogue pas forcément convaincant.

Vorace de Guillaume Guéraud. Le Rouergue, 2019. 158 pages. 12,50 euros. A partir de 13 ans.





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mercredi 28 août 2019

Callas, je suis Maria Callas - Vanna Vinci

Sophia Cecilia Anna Maria Callas. Née à New-York en 1923, décédée à Paris le 16 septembre 1977. Entre ces deux dates une vie bien remplie, faite de hauts et de bas, de moments de gloire et d’une descente aux enfers fatale. Maria Callas est grecque. Le nom de famille originel (Kalogeropoulus) a été simplifié par le père pour faciliter l’implantation de sa pharmacie en Amérique. Après un passage à Athènes pendant la guerre où elle prend ses premiers cours de chant, c’est en Italie que sa carrière balbutiante est lancée. Elle y rencontre un riche industriel qui a trente ans de plus qu’elle. Giovani Meneghini va devenir son mari et son manager. C’est avec lui qu’elle va peu à peu grimper les marches de la renommée pour devenir la plus grande chanteuse lyrique de tous les temps.

Une biographie qui retrace avec précision les épisodes les plus marquants de la vie de la Callas, ses débuts difficiles, ses succès, ses échecs, ses amours compliqués (avec le milliardaire Onasis notamment, qui l’abandonnera pour Jackie Kennedy), son tempérament de feu, son statut d’icône, de diva parfois incontrôlable, sa solitude malgré la lumière des projecteurs braqués sur elle en permanence.

L’album est dense mais sa construction est d’une grande lisibilité. Les références à la tragédie antique sont nombreuses et parfaitement raccords avec le destin de cette femme hors du commun. Le trait épais de Vanna Vinci donne vie et mouvement à la Callas, soulignant son évolution physique et vestimentaire au fil des ans. Les planches sont sans cases, le découpage privilégiant les gros plans sur les visages pour un maximum d’expressivité.

Une somme remarquable, extrêmement documentée, qui ne tourne jamais au panégyrique. Les nombreux témoignages extérieurs disséminés au fil des pages offrent un vaste point de vue sur la complexité d’une personnalité qui a fasciné toute une époque. Au final le portrait se veut aussi complet que sincère, la légende se révèle dans toute sa grâce et sa fragilité, jusqu’à sa terrible fin. Un roman graphique aussi touchant qu’instructif.

Callas, je suis Maria Callas de Vanna Vinci (traduit de l’italien par Simona Maccaroni. Marabulles, 2019. 176 pages. 17,95 euros. 




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mardi 27 août 2019

Nos mains en l’air - Coline Pierré

Chez Victor, 21 ans, on est voleur de père en fils. Cambriolage, braquage, la tradition familiale impose à chaque enfant de suivre les traces de ses ainés sans avoir son mot à dire. Sauf que Victor ne veut pas de cette vie de hors-la-loi. Sensible, préférant venir en aide à son prochain plutôt que le dévaliser, Victor est mal dans sa peau. Yazel de son côté est sourde et orpheline. Depuis la mort accidentelle de ses parents la jeune fille de 12 ans est logée chez sa richissime tante qui ne lui accorde pas la moindre attention. Quand les chemins de Victor et Yazel se croisent dans des circonstances très particulières, ils ne se doutent pas que leurs destins vont se lier, pour le meilleur et pour le pire. Embarqués dans un périple devant les mener en Bulgarie, le voleur au grand cœur et sa nouvelle meilleure amie vont devoir franchir bien des obstacles pour arriver à bon port.

Un chouette roman jeunesse, qui prend le temps de déployer son intrigue et de développer en douceur la relation entre Victor et Yazel. Rien n’est surjoué, rien n’est précipité, les aléas du voyage sont crédibles et s’enchaînent sans à-coups. Le road-trip est parfait pour laisser s’exprimer ces deux personnages cabossés qui ne peuvent trouver salut et liberté que dans la fuite. Fuir une « carrière » toute tracée pour l’un et un foyer où elle n’a pas sa place pour l’autre. La différence d’âge entre Victor et Yazel évite le glissement vers l’histoire d’amour convenue et développe une complicité plus proche de la fratrie.

Jolie réflexion sur le handicap doublée d’un questionnement sur la difficulté à s’extraire de sa condition quand une figure paternelle inflexible veut imposer son point de vue, « Nos mains en l’air » joue la partition d’une bienveillance réciproque n’éludant pas les difficultés et ne tombant pas dans la facilité consistant à régler les problèmes d’un coup de baguette magique final. Coline Pierré aime les amitiés improbables, elle aime m’être en scène des duos qu’à première vue tout oppose. Après les inoubliables Flora et Max (romans à quatre mains réalisés avec Martin Page), elle récidive ici avec Victor et Yazel. Et une fois encore c’est une totale réussite !

Nos mains en l’air de Coline Pierré. Rouergue, 2019. 350 pages. 14,80 euros. A partir de 13 ans.




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samedi 24 août 2019

Querelle - Kevin Lambert

Il y a évidemment dans le titre du second roman de Kevin Lambert un hommage au marin de Genet. L’action ne se situe pourtant pas à Brest mais au Québec, sur les bords du lac Saint Jean. A Roberval, la scierie est en grève. Une grève dure, totale, partie pour durer. Et parmi les grévistes il y a Querelle, icône gay au corps parfait et à la vigueur inébranlable. Querelle est un intérimaire arrivé il y a peu mais il est solidaire de ses nouveaux collègues. Une solidarité ouvrière sans faille que le patronat cherche pourtant à lézarder. Voilà pour le point de départ de ce roman bien plus sexuel que social malgré les apparences (et malgré son sous-titre « Fiction syndicale »).

Un roman sans filtre où Kevin Lambert ose tout. La veine sociale n’est qu’un prétexte. Les patrons se comportent certes comme des enfoirés prêts à tous les coups fourrés pour briser la grève mais les travailleurs ne sont pas aussi unis qu’ils en ont l’air. Sous les postures de façade se cachent des vérités pas forcément très avouables. Chacun est guidé par des intérêts individuels, chacun possède un point de vue différent de ses camarades et chacun n’hésite pas à cracher dans le dos de l’autre dès qu’il se retourne.

Les galeries de portraits s’enchaînent et aucune personnalité ne sort du lot, la médiocrité semblant être la norme. Avec deux exceptions toutefois, l’indomptable Jézabel, femme forte et indépendante, et bien sûr le magnétique Querelle qui ne cesse d’attirer à lui tous les jeunes hommes de la région en manque de sensations fortes. Car Querelle est un amant hors-pair, un partenaire inoubliable. Sa réputation sulfureuse se répand comme une trainée de poudre et sa capacité à faire grimper aux rideaux les petits culs serrés du lac Saint Jean lui vaut l’animosité de la frange la plus virile de la population, incapable de supporter plus longtemps les performances de ce corrupteur des bonnes mœurs locales.

J’ai adoré ce roman tellement provocateur, totalement transgressif. Kevin Lambert ne s’interdit rien, même d’intervenir dans son texte pour exprimer ses (vraies-fausses) convictions : « Je – Kevin Lambert, auteur de cette bien modeste fantaisie – prends ici même, en page 149, position sans ambigüité pour le patronat et contre la bassesse des grévistes, que je me suis efforcé de décrire le plus fidèlement dans les pages précédentes et dans celles qui suivent ». Au-delà de cette petite facétie, il mène de main de maître un récit traversé par une violence et une sexualité incandescentes. Ça cogne fort, ça baise fort et on ne se cache pas derrière son petit doigt pour le le crier sur tous les toits. Le résultat est forcément troublant, cru, dérangeant. Perso c’est tout ce que j’aime mais je conçois parfaitement que ce ne soit pas le cas de tout le monde alors autant vous prévenir : âmes sensibles et culs serrés s’abstenir.

Querelle de Kevin Lambert. Le Nouvel Attila, 2019. 240 pages. 19,00 euros.









mercredi 21 août 2019

Cadavre exquis - Agustina Bazterrica

Une pandémie a décimé les animaux. Pour que l’on puisse continuer à manger de la viande, les scientifiques ont créé une nouvelle race humaine spécialement dédiée à la consommation. Marcos travaille pour un abattoir. Il fait le tour des fournisseurs et des clients, il gère les approvisionnements et les embauches. Depuis la mort de son enfant, Marcos est séparé de sa femme. Seul dans sa maison trop grande, il traîne son vague à l’âme sans but. Mais le jour où une connaissance lui offre une femelle d’élevage, son destin bascule. Specimen destinée à terme à finir dans son assiette, la jeune femme l’embarrasse dans un premier temps, avant de remplir peu à peu le vide de son quotidien. Leur relation évolue jusqu’à un point de bascule interdit par la loi. Marcos a beau savoir qu’il risque sa propre vie en la protégeant, il ne peut se résoudre à agir autrement.

Evidemment, celles et ceux qui ont lu Défaite des maîtres possesseurs vont tout de suite voir que ce roman possède de gros points communs avec celui de Vincent Message. Très, très gros même. M’étonnerait que l’Argentine Agustina Bazterrica ait lu l’écrivain français mais quand même, les similitudes entre les deux histoires sont particulièrement évidentes. D’ailleurs je n’avais pas franchement aimé le roman de Message et j’ai eu exactement le même ressenti avec celui-ci.

L’histoire n’est qu’un prétexte. Agustina Bazterrica a écrit un texte à charge dont le but est clairement de dénoncer l’exploitation et la maltraitance animale. Et pour se faire, elle emploie les grands moyens. Que ce soit dans la visite de l’abattoir ou dans la description d’une nouvelle forme de chasse à courre, elle ne lésine pas sur les détails. Je dirais même qu’elle décortique absolument tous les gestes et sévices effectués par les bourreaux sur leurs victimes. C’est à la limite du supportable, je ne me souviens pas avoir lu des passages aussi gerbants depuis… jamais en fait !

L’histoire ne sert donc qu’à dénoncer. Les personnages sont d’une froideur glaciale, sans charme et sans relief, ils sont juste là pour provoquer l’écœurement, pour choquer, pour montrer à quel point le traitement réservé aux specimens destinés à la consommation est plus que révoltante. En ce qui me concerne le fait d’insister lourdement sur les horreurs a été contre-productif. Ce côté « documentaire dégueu » enrobé sous des faux-airs de fable et de parabole m’a à la fois donné la nausée et une désagréable impression de complaisance face à la cruauté. Ce n’était évidemment pas le but mais c’est vraiment la sensation que j’ai eue.

Une lecture sans aucun plaisir donc. L’écœurement a pris le dessus sur tout le reste malheureusement, les situations révoltantes et les descriptions hyper précises n’étant jamais contrebalancées par une épaisseur romanesque qui aurait pourtant été bienvenue. Dommage. Mais au moins le message est clair !

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud. Flammarion, 2019. 300 pages. 19,00 euros.   






dimanche 18 août 2019

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon - Jean-Paul Dubois

Du fond de sa prison canadienne, Paul Hansen raconte sa vie. L’enfance française à Toulouse, le père danois pasteur et la mère française amoureuse du cinéma d’auteurs. Les parents se séparent, le pasteur part prêcher dans une ville minière du Québec. Son fils le rejoint après le bac et devient quelques années plus tard l’homme à tout faire d’un immeuble cossu de Montréal. Un job qui lui va comme un gant, l’amour qui lui tombe dessus sans crier gar et un chien qu’il adore plus que tout, Paul est heureux. Mais tout va s’écrouler et Paul va commettre le geste de trop qui lui vaudra de se retrouver derrière les barreaux.

Le récit alterne les souvenirs du passé et le présent de la prison avec son co-détenu Horton, Hells Angels meurtrier au verbe fleuri. Un passé comme autant d’étapes ayant balisé le chemin de Paul jusqu’à cette cellule sordide où les jours s’écoulent tristement.

Jean-Paul Dubois déploie son histoire avec l’incomparable talent de conteur qui le caractérise. Il y a dans son écriture une élégance, une forme de nonchalance très travaillée au charme indéfinissable. C’est tantôt espiègle, tantôt grave, parfois teinté d’une douce ironie ou d’une tendre mélancolie, toujours plein d’esprit. Une fois encore il se plait à mettre en scène un homme seul, un homme simple et sans histoire. Un homme qui s’appelle forcément Paul (tous ses héros s’appellent Paul), qui a forcément une relation particulière avec son père, qui possède forcément un chien et qui est forcément plein d’interrogations sur le sens de sa vie et des événements qui l’ont mené là où il en est. Et comme toujours il dresse sans misérabilisme le portrait d’un type attachant que l’on accompagne pour un bout de chemin et que l’on quitte à regret.

Jean-Paul Dubois signe un roman dans la veine de La succession, privilégiant la gravité à l’humour noir typique de ses premières œuvres. Mais contrairement à La succession le ton est ici moins résigné, plus positif, sans pour autant tomber dans un optimisme béat. Un roman plein d’humanité, de pudeur et de nostalgie. Du Dubois pur jus quoi.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois. L’Olivier, 2019. 250 pages. 19,00 euros.