mardi 17 septembre 2019

Sans un mot - Romuald Giulivo

Six heures. Six heures dans la vie de Dinah, 15 ans. Du moment où elle enlève le petit Mihran devant son école jusqu’au moment où…

Dinah ne supporte pas le sort des migrants. Elle ne supporte pas de voir des policiers aller chercher des enfants en situation irrégulière dans leur classe pour les renvoyer « chez eux ». Enlever Mihran est le seul moyen de le soustraire au triste sort qui l’attend. Parvenue à ses fins, la jeune fille s’enfuit, d’abord dans le métro. Main dans la main avec le petit garçon, elle erre ensuite dans un centre commercial avant de rentrer chez elle. Ses parents sont en voyage, son grand-père va l’attendre pour manger. Mais peu importe. Dans la tête de Dinah tout se bouscule. Se cacher, passer pour une grande sœur avec son petit frère. Et ne pas penser à la suite, ne pas penser à ce qui les attend, elle et lui, après.

Il est bizarre ce petit roman. Très bizarre. On se demande ce qu’il se passe, on se demande dans quelle direction on nous emmène. Rapidement on comprend que l’enlèvement mis en œuvre par Dinah n’est pas aussi clair qu’elle voudrait nous le faire croire. Son comportement est étrange, son discours parfois confus, le portrait qu’elle dresse de ses parents est plutôt inquiétant et la réaction de son ex-petit ami lorsqu’il apprend son geste confirme qu’il y a chez elle un truc qui ne tourne pas rond.

Malgré tout rien n’est affirmé clairement, on navigue à vue, en plein brouillard. Plus qu’une tension montant crescendo c’est une sorte de malaise qui se diffuse au fil des pages, on ne sait plus si Dinah œuvre pour sauver un migrant ou si elle est une gamine paumée en mal de petit frère. Au final la surprenante conclusion remet les pièces du puzzle en place et conclut le récit sur une note positive qui n’a rien d’artificiel. Troublant et dérangeant comme j’aime !

Sans un mot de Romuald Giulivo. L’école des loisirs, 2019. 75 pages. 12,00 euros. A partir de 12-13 ans.


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dimanche 15 septembre 2019

Cafés, etc. - Didier Blonde

Didier Blonde « entre dans un café comme dans un roman ». Comme les romans, les cafés ont tous des points communs mais chacun est différent, chacun possède son propre décor, sa propre atmosphère, son propre rythme. Dans un café, Didier Blonde observe. Les serveurs, les clients, les conversations, les gestes, les silences. Les groupes d’amis, les solitaires, les habitués, les couples amoureux, ceux qui se séparent ou n’ont plus rien à se dire. Des vies qui « se mêlent, se heurtent ou s’ignorent ».

Dans ce petit opus d’une centaine de pages il a consigné des textes courts, des micro-nouvelles que l’on sent captées dans l’urgence, sur un coin de table. Il y parle aussi bien du confort des banquettes en moleskine que de la promiscuité du verre bu au comptoir, des journaux que l’on se partage aux toilettes qui en disent tant sur l’identité des lieux. Il se souvient aussi. Des cabines téléphoniques au fond de la salle, des objets qu’il a un jour oubliés dans un café, des écrivains qui les ont tant décrits ou qui y ont tant écrit (Simenon, Modiano, Breton, Verlaine, Sartre et Beauvoir, Nathalie Sarraute…). Beaucoup de références au cinéma, beaucoup d’anecdotes « historiques » également, le tout sans lyrisme malvenu, avec retenu et dans une forme de nostalgie pudique, sans tomber dans le discours du vieux con qui ne cesse de se lamenter au son du « c’était mieux avant ».

Une sorte d’exercice de style thématique qui m’a beaucoup plu. Il faut dire que j’ai une relation particulière aux cafés. Je les ai fréquentés dans ma plus tendre enfance, mon grand-père m’y trainait chaque dimanche quand il allait faire son tiercé. Je me rappelle des ballons de rouge posés sur le formica des tables, de la fumée dans toute la salle, des rires gras, des éclats de voix, des mains serrés et des claques dans le dos. Plus tard au lycée ce furent les flippers et le baby-foot, la mobylette garée sur le trottoir et les filles qui ne rechignaient jamais à nous accompagner pour boire une bière ou un monaco. Je n’oublie pas non plus que c’est dans un café que j’ai rencontré ma femme il y a 25 ans et que l’on n’est plus quitté depuis. Je les fréquente bien moins aujourd’hui mais ils restent attachés à des moments joyeux de mon existence.

Et puis, pour revenir au livre, depuis ma découverte de « Leïlah Mahi, 1932 » j’aime l’écriture de Didier Blonde, son style « modianesque » et l’atmosphère si particulière qu’il parvient à créer avec une élégance et une sobriété remarquables. J’ai donc été ravi de le retrouver ici, s’attardant sur un sujet me tenant particulièrement à cœur.

Cafés, etc. de Didier Blonde. Mercure de France, 2019. 126 pages. 13,00 euros. 





mercredi 11 septembre 2019

Au coin d’une ride - Thibaut Lambert

Éric amène Georges à la maison de retraite. Souffrant d’Alzheimer, ce dernier est devenu trop difficile à gérer au quotidien. Éric et Georges sont en couple mais afin de ne pas choquer les résidents, le directeur de l'établissement demande à Éric de ne pas ébruiter leur situation. La différence d’âge entre les deux hommes aidant, tout le monde pense que c’est son père qu’il vient régulièrement visiter. Pour Georges, la froideur d’Éric est un crève-cœur. Ne sachant pas que son compagnon est distant parce qu’on lui a demandé de l’être, il se sent abandonné et sombre peu à peu dans la dépression.

Rien de bien réjouissant dans ce résumé, je vous l’accorde. Mais l’angle d’attaque de Thibaut Lambert et sa façon de mener le récit n’ont rien de plombant, bien au contraire. Sans fausse légèreté ni effet de manche tire-larmes, il dit la douleur de la séparation à travers à la fois la difficulté à trouver sa place pour celui qui découvre un nouvel environnement et la tristesse de celui qui reste seul dans l’appartement où le couple a vécu ses plus beaux moments. Quelques flashbacks bienvenus apportent des éclaircissements sur les raisons qui ont contraint au placement tandis que les visites à la maison de retraite alternent entre tension et moments de complicité.

Les thèmes abordés (Alzheimer, homophobie, placement en institut spécialisé) sont lourds et pourtant l’histoire ne sombre jamais dans une pesante tristesse. En 46 pages, difficile de traiter un tel sujet en profondeur, mais en restant à la surface des choses l’auteur affiche une pudeur pleine de justesse qui ne masque pas les émotions. Les ellipses sont très parlantes et la force d’évocation des silences et des non-dits vaut bien plus que de longues analyses. Surtout, malgré l’avenir sombre qui s’annonce, la lumière et l’espoir demeurent.

Publié pour la première fois en 2014, je profite de cette réédition pour découvrir avec plaisir un album aux thématiques atypiques, touchant, sans esbroufe et d’une grande sensibilité.

Au coin d’une ride de Thibaut Lambert. Des ronds dans l’O, 2019. 46 pages. 14,00 euros.




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mardi 10 septembre 2019

Le journal de Gurty T6 : Mes bébés dinosaures - Bertrand Santini

Gurty revient pour la sixième fois et je ne m’en lasse toujours pas. Il y aurait de quoi pourtant. Le décor est le même (la Provence), les personnages gardent leurs (rares) qualités et leurs (nombreux) défauts et l’humour pipi-caca reste la marque de fabrique de la série. Pourquoi ça marche alors me direz-vous ? Parce que Gurty, ses amis, ses ennemis, ses aventures improbables, ses réflexions souvent pleines de bon sens, ses coups de sang et ses fous rires nous ouvrent une parenthèse enchantée. On y plonge en sachant d’avance ce qui nous attend, on y va tranquille, en confiance, comme quand on retrouve une bande de copains fidèles avec lesquels on sait qu’on va passer un bon moment. On sait aussi que ça ne va pas voler bien haut, qu’on risque davantage de se marrer en comparant un museau de rat sortant de la braguette d’un épouvantail à un zizi qui parle que de disserter sur l’importance de l’anthropologie structurale telle que la définit Lévi-Strauss, mais c'est ça qui est bon justement !

Et c’est pour ça qu’un nouveau Gurty nous attire irrésistiblement. Pour l’absence de prise de tête, la rigolade franchouillarde et le scénario un brin tordu. Cette fois-ci la petite chienne découvre par hasard des œufs de dinosaures. Des œufs que son instinct maternel lui intime de couver. Des œufs qui vont attiser bien des convoitises et provoquer une sacrée pagaille.

Pour ce qui est du casting, personne ne manque à l’appel. Gurty évidemment, sa meilleure amie Fleur, qui lâche trois gouttes de pipi dès qu’elle ment, l’affreux chat Tête de Fesses, le sournois et insaisissable écureuil sans oublier le hérisson Ftéphanie et son défaut de prononciation qui ferait la fortune d’un orthophoniste. Seul petit nouveau, un rat envahissant et sans gêne qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Du classique donc. Simple, efficace. Poilant. Du Gurty quoi.

Le journal de Gurty T6 : Mes bébés dinosaures de Bertrand Santini. 160 pages. 10,90 euros. A partir de 8 ans.




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vendredi 6 septembre 2019

Le coffre - Jacky Schwartzmann et Lucian-Dragos Bogdan

Le cadavre d’une femme est retrouvé dans un coffre de toit, à Lyon. La femme est roumaine, récemment retraitée, et n’a aucun antécédent judiciaire. Le gendarme Gendron est à quelques mois de la retraite et il se serait bien passé de cette dernière affaire avant la quille. Pendant qu’il mène l’enquête en France, une équipe roumaine menée par le stagiaire Marian Douca se charge des investigations dans le pays natal de la victime. Entre crime crapuleux, trafic d’organes, réseau mafieux et magouille familiale, les pistes à suivre ne manquent pas. L’enquête s’oriente donc dans plusieurs directions qui, les unes après les autres, ne semblent mener nulle part. Et entre la gendarmerie française et la police roumaine, la collaboration ne coule pas de source…

Un plaisir simple ce roman à quatre mains franco-roumain. Chacun son personnage, chacun son chapitre, chacun son pays et une cohérence entre les différents éléments de l’enquête qui fait reposer l’ensemble sur de solides fondations sans jamais donner l’impression d’avoir improvisé une construction bancale. On reconnaît bien sûr au premier coup d’œil la gouaille d’un Jacky Schwartzmann qui s’amuse à donner aux coéquipiers de Gendron les noms et prénoms d’auteurs de polar (Ledun, Tixier, Pouy, Oppel, etc). Lucian-Dragos Bogdan n’a pas non plus sa langue dans sa poche. A travers les investigations menées par son jeune flic on découvre une Roumanie moderne aux diversités régionales très marquées.

Un duo qui fonctionne sans fausse note pour signer un polar qui ne révolutionnera pas le genre mais fera passer au lecteur curieux de le découvrir un moment de lecture agréable et sans prise de tête.

Le coffre de Jacky Schwartzmann et Lucian-Dragos Bogdan. La Fosse aux ours, 2019. 154 pages. 15,00 euros.







mercredi 4 septembre 2019

Les indes fourbes - Alain Ayroles et Juanjo Guarnido

Afficher au casting d’un album le dessinateur de Blacksad et le scénariste de De capes et de crocs engendre forcément chez tout amateur de BD qui se respecte la promesse d’un incroyable moment de lecture. Avec Les indes fourbes, les deux compères ont voulu écrire une suite au roman picaresque  El Buscon de Francisco de Quevedo. Un roman datant de 1626 mettant en scène le fantasque Don Pablos de Segovie,  « vagabond exemplaire et miroir des filous ». Après de nombreuses mésaventures sur ses terres natales, Pablos s’embarquait à la toute fin du roman dans un galion en route pour le Nouveau Monde. C’est à partir de ce moment qu’Ayroles et Guarnido ont choisi de prendre son destin en main.

Évidemment rien ne va se passer comme prévu pour le pauvre bougre en quête d’Eldorado. Je ne vais pas relater les péripéties de son voyage, ce serait gâcher les nombreuses surprises et les nombreux rebondissements propres à toute histoire picaresque digne de ce nom. L’intérêt du récit tient dans la personnalité du filou, un gueux suivant à la lettre le commandement que son père lui enseigna alors qu’il n’était qu’un enfant : « Tu ne travailleras point ». Pour survivre, Pablos enchaîna donc les vilenies. Opportuniste, traître, voleur, menteur, proxénète à ses heures, le garçon ne fut jamais avare de mauvais coups.

Le portrait de cette âme damnée prête à tous les excès pour s’extraire de sa condition et vivre dans l’opulence offre à Alain Ayroles un infini champ de possibles. Respectant à la lettre le ton précieux et baroque d’un roman du 17ème siècle, il s’en donne à cœur joie dans les nombreux récitatifs à la première personne où Pablos se raconte. Le texte est magnifié par les sublimes dessins de Juanjo Guarnido où s’expriment  son art du découpage et son sens du mouvement.

Un album classieux, extrêmement littéraire, délicieusement ambitieux et sublimement réalisé.

Les indes fourbes d’Alain Ayroles et Juanjo Guarnido. Delcourt, 2019. 160 pages. 34,90 euros.




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mardi 3 septembre 2019

Vorace - Guillaume Guéraud

Elle est là, la bête. Personne ne la voit mais elle rôde dans Paris. Ce sont les rats qui ont disparu en premier. Puis des chats, des chiens, des animaleries que l’on a retrouvées avec des cages vides, sans une seule porte ouverte, sans la moindre trace d’effraction. Quand la bête s’est attaquée à des nourrissons, le retentissement a été bien plus grand. Après les enfants, les adultes. D’abord un par un puis par groupes entiers. Un phénomène incompréhensible, incontrôlable, inarrêtable, invisible. Sauf pour Léo. Cet ado sans parents ayant fui son foyer de Perpignan fait la manche avec son chien sur une place parisienne. Et à plusieurs reprises, quand la bête a frappé, il était présent. Mieux encore, il l’a vue. Mais la police a du mal à prendre son témoignage au sérieux. Qui irait croire un mineur SDF défoncé par le shit qui vit dans un squat avec sa petite amie roumaine ?

Un drôle de roman, à la Guéraud. Les gens disparaissent, se volatilisent sous les yeux de nombreux témoins. Un gamin est le seul à voir ce qu’il se passe. Ce gamin est un pauvre gosse à la rue. Un pauvre gosse avec un chien, un pauvre amoureux fou. Voilà, débrouillez-vous avec ça. Les pièces du puzzle ont l’air impossible à assembler mais on s’en fiche. Guéraud a pris la main dès le départ, il va nous mener par le bout du nez, à son rythme. Et il sait y faire pour laisser monter la pression. La tension est palpable et, pour qui l’a déjà lu, aucun doute, le pire va arriver car le bonhomme n’est pas du genre à ménager ses personnages. On parcourt donc le roman la trouille au ventre, comme les parisiens terrorisés par la bête.

Après, j’avoue, la fin a fait retomber le soufflé. Disons que je n’ai pas tout compris, même si j’ai bien compris que c’était le but. Zéro explication, du moins rien de clair comme de l’eau de roche. Elle est nébuleuse en diable cette conclusion, ouverte à bien des interprétations. Evidemment c’est voulu mais c’est aussi un peu facile je trouve. Derrière la bête il y a une dénonciation des maux de notre société. Certes. Mais lesquels ? A chacun de choisir, de se faire sa propre idée. Pourquoi pas. N’empêche que je suis resté sur ma faim. Mais avant de rester sur ma faim je me suis comme d’habitude régalé de la prose nerveuse, engagée et sans langue de bois d’un auteur jeunesse qui ne s’embarrasse pas d’artifices inutiles pour s’adresser à ses lecteurs. Au final l’impression reste largement positive malgré un épilogue pas forcément convaincant.

Vorace de Guillaume Guéraud. Le Rouergue, 2019. 158 pages. 12,50 euros. A partir de 13 ans.





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mercredi 28 août 2019

Callas, je suis Maria Callas - Vanna Vinci

Sophia Cecilia Anna Maria Callas. Née à New-York en 1923, décédée à Paris le 16 septembre 1977. Entre ces deux dates une vie bien remplie, faite de hauts et de bas, de moments de gloire et d’une descente aux enfers fatale. Maria Callas est grecque. Le nom de famille originel (Kalogeropoulus) a été simplifié par le père pour faciliter l’implantation de sa pharmacie en Amérique. Après un passage à Athènes pendant la guerre où elle prend ses premiers cours de chant, c’est en Italie que sa carrière balbutiante est lancée. Elle y rencontre un riche industriel qui a trente ans de plus qu’elle. Giovani Meneghini va devenir son mari et son manager. C’est avec lui qu’elle va peu à peu grimper les marches de la renommée pour devenir la plus grande chanteuse lyrique de tous les temps.

Une biographie qui retrace avec précision les épisodes les plus marquants de la vie de la Callas, ses débuts difficiles, ses succès, ses échecs, ses amours compliqués (avec le milliardaire Onasis notamment, qui l’abandonnera pour Jackie Kennedy), son tempérament de feu, son statut d’icône, de diva parfois incontrôlable, sa solitude malgré la lumière des projecteurs braqués sur elle en permanence.

L’album est dense mais sa construction est d’une grande lisibilité. Les références à la tragédie antique sont nombreuses et parfaitement raccords avec le destin de cette femme hors du commun. Le trait épais de Vanna Vinci donne vie et mouvement à la Callas, soulignant son évolution physique et vestimentaire au fil des ans. Les planches sont sans cases, le découpage privilégiant les gros plans sur les visages pour un maximum d’expressivité.

Une somme remarquable, extrêmement documentée, qui ne tourne jamais au panégyrique. Les nombreux témoignages extérieurs disséminés au fil des pages offrent un vaste point de vue sur la complexité d’une personnalité qui a fasciné toute une époque. Au final le portrait se veut aussi complet que sincère, la légende se révèle dans toute sa grâce et sa fragilité, jusqu’à sa terrible fin. Un roman graphique aussi touchant qu’instructif.

Callas, je suis Maria Callas de Vanna Vinci (traduit de l’italien par Simona Maccaroni. Marabulles, 2019. 176 pages. 17,95 euros. 




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mardi 27 août 2019

Nos mains en l’air - Coline Pierré

Chez Victor, 21 ans, on est voleur de père en fils. Cambriolage, braquage, la tradition familiale impose à chaque enfant de suivre les traces de ses ainés sans avoir son mot à dire. Sauf que Victor ne veut pas de cette vie de hors-la-loi. Sensible, préférant venir en aide à son prochain plutôt que le dévaliser, Victor est mal dans sa peau. Yazel de son côté est sourde et orpheline. Depuis la mort accidentelle de ses parents la jeune fille de 12 ans est logée chez sa richissime tante qui ne lui accorde pas la moindre attention. Quand les chemins de Victor et Yazel se croisent dans des circonstances très particulières, ils ne se doutent pas que leurs destins vont se lier, pour le meilleur et pour le pire. Embarqués dans un périple devant les mener en Bulgarie, le voleur au grand cœur et sa nouvelle meilleure amie vont devoir franchir bien des obstacles pour arriver à bon port.

Un chouette roman jeunesse, qui prend le temps de déployer son intrigue et de développer en douceur la relation entre Victor et Yazel. Rien n’est surjoué, rien n’est précipité, les aléas du voyage sont crédibles et s’enchaînent sans à-coups. Le road-trip est parfait pour laisser s’exprimer ces deux personnages cabossés qui ne peuvent trouver salut et liberté que dans la fuite. Fuir une « carrière » toute tracée pour l’un et un foyer où elle n’a pas sa place pour l’autre. La différence d’âge entre Victor et Yazel évite le glissement vers l’histoire d’amour convenue et développe une complicité plus proche de la fratrie.

Jolie réflexion sur le handicap doublée d’un questionnement sur la difficulté à s’extraire de sa condition quand une figure paternelle inflexible veut imposer son point de vue, « Nos mains en l’air » joue la partition d’une bienveillance réciproque n’éludant pas les difficultés et ne tombant pas dans la facilité consistant à régler les problèmes d’un coup de baguette magique final. Coline Pierré aime les amitiés improbables, elle aime m’être en scène des duos qu’à première vue tout oppose. Après les inoubliables Flora et Max (romans à quatre mains réalisés avec Martin Page), elle récidive ici avec Victor et Yazel. Et une fois encore c’est une totale réussite !

Nos mains en l’air de Coline Pierré. Rouergue, 2019. 350 pages. 14,80 euros. A partir de 13 ans.




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samedi 24 août 2019

Querelle - Kevin Lambert

Il y a évidemment dans le titre du second roman de Kevin Lambert un hommage au marin de Genet. L’action ne se situe pourtant pas à Brest mais au Québec, sur les bords du lac Saint Jean. A Roberval, la scierie est en grève. Une grève dure, totale, partie pour durer. Et parmi les grévistes il y a Querelle, icône gay au corps parfait et à la vigueur inébranlable. Querelle est un intérimaire arrivé il y a peu mais il est solidaire de ses nouveaux collègues. Une solidarité ouvrière sans faille que le patronat cherche pourtant à lézarder. Voilà pour le point de départ de ce roman bien plus sexuel que social malgré les apparences (et malgré son sous-titre « Fiction syndicale »).

Un roman sans filtre où Kevin Lambert ose tout. La veine sociale n’est qu’un prétexte. Les patrons se comportent certes comme des enfoirés prêts à tous les coups fourrés pour briser la grève mais les travailleurs ne sont pas aussi unis qu’ils en ont l’air. Sous les postures de façade se cachent des vérités pas forcément très avouables. Chacun est guidé par des intérêts individuels, chacun possède un point de vue différent de ses camarades et chacun n’hésite pas à cracher dans le dos de l’autre dès qu’il se retourne.

Les galeries de portraits s’enchaînent et aucune personnalité ne sort du lot, la médiocrité semblant être la norme. Avec deux exceptions toutefois, l’indomptable Jézabel, femme forte et indépendante, et bien sûr le magnétique Querelle qui ne cesse d’attirer à lui tous les jeunes hommes de la région en manque de sensations fortes. Car Querelle est un amant hors-pair, un partenaire inoubliable. Sa réputation sulfureuse se répand comme une trainée de poudre et sa capacité à faire grimper aux rideaux les petits culs serrés du lac Saint Jean lui vaut l’animosité de la frange la plus virile de la population, incapable de supporter plus longtemps les performances de ce corrupteur des bonnes mœurs locales.

J’ai adoré ce roman tellement provocateur, totalement transgressif. Kevin Lambert ne s’interdit rien, même d’intervenir dans son texte pour exprimer ses (vraies-fausses) convictions : « Je – Kevin Lambert, auteur de cette bien modeste fantaisie – prends ici même, en page 149, position sans ambigüité pour le patronat et contre la bassesse des grévistes, que je me suis efforcé de décrire le plus fidèlement dans les pages précédentes et dans celles qui suivent ». Au-delà de cette petite facétie, il mène de main de maître un récit traversé par une violence et une sexualité incandescentes. Ça cogne fort, ça baise fort et on ne se cache pas derrière son petit doigt pour le le crier sur tous les toits. Le résultat est forcément troublant, cru, dérangeant. Perso c’est tout ce que j’aime mais je conçois parfaitement que ce ne soit pas le cas de tout le monde alors autant vous prévenir : âmes sensibles et culs serrés s’abstenir.

Querelle de Kevin Lambert. Le Nouvel Attila, 2019. 240 pages. 19,00 euros.









mercredi 21 août 2019

Cadavre exquis - Agustina Bazterrica

Une pandémie a décimé les animaux. Pour que l’on puisse continuer à manger de la viande, les scientifiques ont créé une nouvelle race humaine spécialement dédiée à la consommation. Marcos travaille pour un abattoir. Il fait le tour des fournisseurs et des clients, il gère les approvisionnements et les embauches. Depuis la mort de son enfant, Marcos est séparé de sa femme. Seul dans sa maison trop grande, il traîne son vague à l’âme sans but. Mais le jour où une connaissance lui offre une femelle d’élevage, son destin bascule. Specimen destinée à terme à finir dans son assiette, la jeune femme l’embarrasse dans un premier temps, avant de remplir peu à peu le vide de son quotidien. Leur relation évolue jusqu’à un point de bascule interdit par la loi. Marcos a beau savoir qu’il risque sa propre vie en la protégeant, il ne peut se résoudre à agir autrement.

Evidemment, celles et ceux qui ont lu Défaite des maîtres possesseurs vont tout de suite voir que ce roman possède de gros points communs avec celui de Vincent Message. Très, très gros même. M’étonnerait que l’Argentine Agustina Bazterrica ait lu l’écrivain français mais quand même, les similitudes entre les deux histoires sont particulièrement évidentes. D’ailleurs je n’avais pas franchement aimé le roman de Message et j’ai eu exactement le même ressenti avec celui-ci.

L’histoire n’est qu’un prétexte. Agustina Bazterrica a écrit un texte à charge dont le but est clairement de dénoncer l’exploitation et la maltraitance animale. Et pour se faire, elle emploie les grands moyens. Que ce soit dans la visite de l’abattoir ou dans la description d’une nouvelle forme de chasse à courre, elle ne lésine pas sur les détails. Je dirais même qu’elle décortique absolument tous les gestes et sévices effectués par les bourreaux sur leurs victimes. C’est à la limite du supportable, je ne me souviens pas avoir lu des passages aussi gerbants depuis… jamais en fait !

L’histoire ne sert donc qu’à dénoncer. Les personnages sont d’une froideur glaciale, sans charme et sans relief, ils sont juste là pour provoquer l’écœurement, pour choquer, pour montrer à quel point le traitement réservé aux specimens destinés à la consommation est plus que révoltante. En ce qui me concerne le fait d’insister lourdement sur les horreurs a été contre-productif. Ce côté « documentaire dégueu » enrobé sous des faux-airs de fable et de parabole m’a à la fois donné la nausée et une désagréable impression de complaisance face à la cruauté. Ce n’était évidemment pas le but mais c’est vraiment la sensation que j’ai eue.

Une lecture sans aucun plaisir donc. L’écœurement a pris le dessus sur tout le reste malheureusement, les situations révoltantes et les descriptions hyper précises n’étant jamais contrebalancées par une épaisseur romanesque qui aurait pourtant été bienvenue. Dommage. Mais au moins le message est clair !

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud. Flammarion, 2019. 300 pages. 19,00 euros.   






dimanche 18 août 2019

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon - Jean-Paul Dubois

Du fond de sa prison canadienne, Paul Hansen raconte sa vie. L’enfance française à Toulouse, le père danois pasteur et la mère française amoureuse du cinéma d’auteurs. Les parents se séparent, le pasteur part prêcher dans une ville minière du Québec. Son fils le rejoint après le bac et devient quelques années plus tard l’homme à tout faire d’un immeuble cossu de Montréal. Un job qui lui va comme un gant, l’amour qui lui tombe dessus sans crier gar et un chien qu’il adore plus que tout, Paul est heureux. Mais tout va s’écrouler et Paul va commettre le geste de trop qui lui vaudra de se retrouver derrière les barreaux.

Le récit alterne les souvenirs du passé et le présent de la prison avec son co-détenu Horton, Hells Angels meurtrier au verbe fleuri. Un passé comme autant d’étapes ayant balisé le chemin de Paul jusqu’à cette cellule sordide où les jours s’écoulent tristement.

Jean-Paul Dubois déploie son histoire avec l’incomparable talent de conteur qui le caractérise. Il y a dans son écriture une élégance, une forme de nonchalance très travaillée au charme indéfinissable. C’est tantôt espiègle, tantôt grave, parfois teinté d’une douce ironie ou d’une tendre mélancolie, toujours plein d’esprit. Une fois encore il se plait à mettre en scène un homme seul, un homme simple et sans histoire. Un homme qui s’appelle forcément Paul (tous ses héros s’appellent Paul), qui a forcément une relation particulière avec son père, qui possède forcément un chien et qui est forcément plein d’interrogations sur le sens de sa vie et des événements qui l’ont mené là où il en est. Et comme toujours il dresse sans misérabilisme le portrait d’un type attachant que l’on accompagne pour un bout de chemin et que l’on quitte à regret.

Jean-Paul Dubois signe un roman dans la veine de La succession, privilégiant la gravité à l’humour noir typique de ses premières œuvres. Mais contrairement à La succession le ton est ici moins résigné, plus positif, sans pour autant tomber dans un optimisme béat. Un roman plein d’humanité, de pudeur et de nostalgie. Du Dubois pur jus quoi.

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois. L’Olivier, 2019. 250 pages. 19,00 euros.





jeudi 15 août 2019

Mer blanche - Roy Jacobsen

Novembre 1944. Un navire allemand transportant des prisonniers russes coule au nord de la Norvège, faisant des centaines de morts. Quelques corps échouent sur la petite île de Barroy. Parmi eux, un des rares survivants du naufrage. Secouru et soigné par la seule habitante des lieux, Ingrid, l’homme est entre la vie et la mort. La jeune femme comprend rapidement que le blessé est russe. Malgré la barrière de la langue, tous deux vont peu à peu apprendre à mieux se connaître. Le début d’une belle histoire, troublée par l’apparition d’un officier allemand qui, venant sur l’île pour récupérer les cadavres des noyés, se demande si Ingrid ne lui cache pas quelque chose.

Je me réjouissais de retrouver l’îlot désolé de Barroy et cette chère Ingrid, personnage central du roman précédent de Jacobsen, Les invisibles. Un roman âpre, rude, mettant en scène une nature sauvage et une famille esseulée vivant au fil des saisons dans un environnement hostile auquel elle restait viscéralement attachée. Mer blanche se déroule 25 ans plus tard. Ingrid est maintenant trentenaire et elle est revenue sur son l’île natale par désœuvrement. L’arrivée du naufragé lui redonne de l’allant, même si elle a conscience que la situation va rapidement devenir intenable et qu’elle ne pourra pas le cacher bien longtemps sur son petit caillou battu par les vents.

Ça aurait pu être grandiose, dans la continuité des Invisibles, mais on en est loin. L’île n’est plus au cœur de l’histoire, ses rares habitants ont disparu et une grande partie de l’intrigue se déroule sur le continent. L’ambiance et le charme si particuliers de la vie sur Barroy ont disparu au profit d’un récit terne aux rebondissements assez convenus. La Norvège occupée et les privations de la population sont bien rendues mais quelques ruptures temporelles dans la narration font perdre le fil. On se demande si l’on est dans le rêve ou la réalité et on peine à remettre les pièces du puzzle dans l’ordre alors que rien ne justifie une construction aussi « alambiquée ».

Non vraiment, cette suite des Invisibles ne m’a pas du tout convaincu. Je partais pourtant confiant, la déception a été à la hauteur de mes espérances. J’en resterais donc sur l’excellente impression laissée par Les invisibles, un roman que je vous recommande chaudement et qui, cerise sur le gâteau, vient de sortir en poche.

Mer blanche de Roy Jacobsen (Traduit du norvégien par Alain Gnaedig). Gallimard, 2019. 260 pages. 21,00 euros.   









mardi 30 juillet 2019

Retour à la case départ - Stephen McCauley

Trente ans que David et Julie ne sont plus mariés, depuis le jour où il a dû reconnaitre sa préférence pour les hommes. De l’eau a coulé sous les ponts, Julie a refait sa vie. Elle est restée près de Boston et a eu une fille, Mandy, qui rentrera bientôt à l’université. Son second mari l’a quittée pour une plus jeune, il souhaite vendre la maison de bord de mer où Julie continue de vivre. Elle loue illégalement quelques chambres mais ça ne suffira pas à récolter suffisamment d’argent pour racheter la part de son ex et conserver cette maison qu’elle adore. David de son côté s’est installé à San Francisco. Quinqua de moins en moins fringant, il sort d’une relation douloureuse avec un jeunot et gagne sa vie en orientant les gosses de riches vers les facs les plus à même de les accueillir. Pour aider sa fille à choisir sa future université, Julie va faire appel à David. Il ne s’y attendait pas mais, au moment où sa vie prend l’eau de toute part, il se dit que c’est un signe du destin et décide de se rendre sur la côte Est. Une fois sur place il constate à quel point, malgré les années et les kilomètres les ayant séparés, leur complicité s’affiche avec un naturel déconcertant dès les premières secondes de leurs retrouvailles.

J’ai beaucoup aimé le ton de ce roman, les dialogues sont un régal et les portraits souvent assassins. On n’est pas dans du pur cynisme mais plutôt dans un regard acéré sur cette Amérique blanche angoissée de nature et pourtant pas franchement à plaindre. J’ai aimé également l’analyse des relations familiales bancales et cet entre soi où, sous le vernis des apparences souriantes, on se tire dans les pattes à la moindre occasion. McCauley oscille avec délice entre un humour noir grinçant et une dénonciation des tendances sociétales que tout le monde critique mais dont tout le monde profite (hilarante description des méfaits de la location au noir de chambres d’hôtes sur Airbnb !).

Dommage que la férocité des réflexions et des échanges soit contrebalancée par une ode mielleuse à la force de l’amitié. Il y a trop de bons sentiments dans les rapports entre David et Julie, et c’est tellement en décalage avec le reste des personnages que ça finit par perdre en crédibilité. Cette vision idéalisée de leur relation, avec seulement quelques vaguelettes pour contrarier le long fleuve tranquille de leur inébranlable bienveillance réciproque, ça sonne faux. Et cette fin bisounours, où tout le monde il est beau et tout le monde il est gentil, où les planètes s’alignent pour que tout s’arrange d’un coup de baguette magique, est vraiment too much.

Verdict ? Une lecture plaisante, une écriture pleine de vivacité et d’humour qui m’a par moment rappelé l’excellent Richard Russo. Dommage qu’au final le feelgood l’emporte, ça a grandement affadi les déboires de David et Julie et grandement gâché mon plaisir. Il n’empêche que ça reste un roman idéal pour les vacances, frais et sans prise de tête. 

Retour à la case départ de Stephen McCauley (traduit de l’anglais par Séverine Weiss). Robert Laffont, 2019. 420 pages. 21,50 euros.







vendredi 26 juillet 2019

Un rêve d’ailleurs - Kim

1963. Après avoir arrêté ses études aux beaux-arts et un an avant de partir sous les drapeaux, Joaquim quitte l’Espagne et décide de se rendre en stop en Allemagne, un pays que beaucoup de ses compatriotes considèrent comme la terre promise. Ayant traversé la France en stop, il arrive à Francfort persuadé de rapidement trouver un travail. Hélas, la déconvenue est à la hauteur de ses espérances. Sans le sou, sans parler un mot d'allemand et avec un simple visa touristique, Joaquim erre d’auberge de jeunesse en auberge de jeunesse pour finalement échouer à Remsheid, une ville industrielle sans charme où il va s’installer pour plusieurs mois. Il y fera de belles rencontres, trouvera quelques jobs précaires et non déclarés pour gagner un peu d’argent et surtout, il pourra laisser libre cours à sa fibre artistique pour rendre son séjour bien moins sinistre que prévu.

Un récit totalement autobiographique qui révèle un pan méconnu de l’Espagne franquiste. L’exode allemand d’un million de travailleurs espagnols prend, sous les traits de Kim, les allures d’un hommage à une génération fuyant le joug de la dictature en quête de jours meilleurs. Bien sûr la désillusion sera grande et l’eldorado annoncé laissera à la plupart des exilés un goût amer mais, au-delà de la désillusion et des difficultés rencontrées, le dessinateur insiste surtout sur l’élan de fraternité ayant marqué son périple. Et au-delà de son propre cas, il préfère s’attarder sur le sort de quelques camarades d’infortune dont les trajectoires lui semblent bien plus intéressantes que la sienne. Comme par exemple ce travesti ayant dû fuir le cabaret de la Costa Brava où il se produisait en raison de son homosexualité ou ce pauvre paysan illettré à qui il lit les lettres envoyées par sa femme restée au pays.

Un roman graphique d’apparence touffu mais qui se lit avec fluidité. Kim raconte sa propre histoire sans effet de manche, sans tirer la couverture à lui, avec une modestie et une pudeur remarquables. Le récit déborde d’humanité et de tendresse sans jamais tomber dans le moindre misérabilisme. Une totale réussite.

Un rêve d’ailleurs de Kim. Editions du Long Bec, 2019. 200 pages. 22,00 euros.










lundi 22 juillet 2019

Cherry - Nico Walker

Une fois n’est pas coutume, c’est un livre qu’il faut commencer par les remerciements. Impossible sinon de comprendre le cheminement de ce texte, de sa genèse à sa dernière mouture. Nico Walker l’a écrit en prison.  Condamné à 11 ans de réclusion pour vol avec violence, il devrait retrouver la liberté l’an prochain. Cherry possède une tonalité très autobiographique, j’ai d’ailleurs cru au départ que ce serait un pur récit de prison, à la manière de ce qu’a pu faire Chester Himes dans Qu’on lui jette la première pierre ou plus récemment Joel Williams avec Du sang dans les plumes. Mais je me suis trompé sur toute la ligne. Cherry ne se passe pas derrière les barreaux, c’est l’histoire d’un pauvre gosse d’une pauvre banlieue de Cleveland qui tombe amoureux fou d’Emily au milieu des années 2000, s’engage dans l’armée alors qu’il a tout juste 20 ans, part sur le front irakien et rentre au pays tellement perturbé qu’il sombre dans l’héroïne et la délinquance.

Dis comme ça, j’avoue, ça ne fait pas rêver. Et autant prévenir les adeptes de feelgood et autres niaiseries mielleuses, Cherry n’a rien d’une douce cerise sur un bon gros gâteau. C’est plutôt glauque, désespéré, toxique, sans issue. Une plongée dans la noirceur d’un quotidien rythmé par le manque de drogue et la quête sans fin de la dose qui va permettre de tenir le coup jusqu’à la prochaine. Du moins dans la seconde partie du livre. La première est un récit de troufion américain plutôt classique avec la chaleur insupportable du désert, l’ennui sans fin de la vie de caserne, les missions inutiles auprès d’une population locale jamais coopérative et la perte de camarades dont les véhicules blindés sautent sur des mines. Le narrateur est aide-soignant, il a été formé à la va-vite et n’y connait rien en médecine. Il se contente de faire quelques bandages, de distribuer de l’aspirine et de constater les dégâts que peut faire une arme artisanale sur le corps d’un soldat (membres arrachés, cadavres calcinés, etc.). Une expérience forcément plus traumatisante qu’enrichissante dont il ne tirera aucune gloire.

Le retour au pays signe le début des chapitres les plus réussis du livre. On suit son basculement vers l’addiction à l’héroïne dans laquelle il entraîne l’amour de sa vie Emily. Chaque jour, partir en quête de la divine poudre. Chaque jour, se frotter à des dealers sans scrupules qui l’embarquent dans des plans foireux, l’arnaquent avec de la dope archi-coupée ou se barrent carrément avec son argent sans rien lui offrir en échange. Le couple sombre, la trésorerie s’assèche. Ensemble ils pensent s’en sortir alors qu’ils ne font que se tirer mutuellement vers le bas. Les jours de dèche ils passent leur temps à vomir, se disent que le sevrage n’a aucune chance d’aboutir et qu’il est préférable de replonger au plus vite. Et quand l’argent vient à manquer, le braquage de banques devient la seule issue possible. Sans se poser de question mais aussi sans illusion, avec la certitude que tout ça ne pourra pas durer indéfiniment.

Le style est brutal. Pas de chichi, tout est décrit sans complaisance mais avec une forme de naïveté et une précision qui file la nausée. L’écriture, sèche, elliptique, ne s’embarrasse pas de fioritures. Les dialogues claquent avec un réalisme ravageur et les personnages secondaires  sont croqués avec une attention qui force le respect.

Roman de guerre, roman d’amour et roman sur l’addiction, Cherry est une énorme claque dans la gueule de l’Amérique. C’est un roman de l’échec, échec personnel, échec de tout un pays incapable de sauver ses enfants après les avoir envoyés au casse-pipe dans un inextricable bourbier et qui finit par les enfermer plutôt que de leur tendre la main. Un texte incroyable de sincérité, qui ne tourne jamais au pathos ou à l’enjolivement. Les pages sur la toxicomanie sont les plus bouleversantes que j’ai pu lire depuis le cultissime Requiem for a Dream (Retour à Brooklyn) de Selby. Une référence absolue en ce qui me concerne, la comparaison est amplement méritée et place d’emblée Cherry au firmament de mes plus belles lectures américaines de ces dernières années. 

Cherry de Nico Walker (traduit de l’américain par Nicolas Richard). Les Arènes, 2019. 430 pages. 20,00 euros.







samedi 20 juillet 2019

Blagues pour miliciens - Mazen Maarouf

J’aime les auteurs aux parcours originaux, tortueux, douloureux. Avec Mazen Maarouf, j’ai été gâté. Né en 1978 au Liban, d’une famille palestinienne, il s’installe par la suite en Syrie, qu’il doit quitter en 2008 après avoir critiqué le régime d’Al-Assad. Vivant aujourd’hui en Islande, il est considéré comme l’un des plus grands poètes arabes de sa génération.

Il signe ici un recueil de nouvelles inclassable aux accents tragicomiques. On découvre dans ces textes un père humilié par des miliciens qui perd tout crédit aux yeux de son enfant, un oncle revenu d’entre les morts avec son habit de matador sur le dos, un autre père qui demande à son fils, après avoir été amputé des bras, de lui donner un des siens pour une greffe, un frère cherchant LA blague qui fera rire son aîné obligé de mendier pour nourrir la famille, un garçon réfugié dans un cinéma pendant que la ville croule sous les bombes ou encore un vieil homme qui transforme les voitures en biscuits.

Mazen Maarouf décrit un univers déroutant, un pays en guerre que l’on imagine facilement être le Liban. Ses narrateurs sont souvent des enfants portant un regard décalé sur le monde, des enfants qui constatent avec tristesse les défaites de leurs pères et font de leur imagination fertile le dernier rempart de résistance face à la barbarie. L’écriture est à la fois crue et poétique, oscillant sans cesse entre réalisme et fantastique. La farce côtoie l’absurde et la violence est contrebalancée par un humour féroce. 

Inclassable, étrange, déroutant, inquiétant, surréaliste, les adjectifs manquent pour qualifier un tel recueil. Reste au final la certitude, en ce qui me concerne du moins, d’avoir découvert un auteur sans concession sortant clairement des sentiers battus. Tout ce que j’aime, quoi.

Blagues pour miliciens de Mazen Maarouf (traduit de l’arabe par Bruno Barmaki). Flammarion, 2019. 170 pages. 17,00 euros.





mercredi 17 juillet 2019

A la ligne : feuillets d’usine - Joseph Ponthus

L’usine est / Plus que tout autre chose / Un rapport au temps / Le temps qui passe / Qui ne passe pas / Éviter de trop regarder l’horloge / Rien ne change des journées précédentes

Ce paragraphe résume à lui seul le sentiment que j’ai toujours gardé par rapport à l’usine. Et ce premier roman de Joseph Ponthus m’a replongé 25 ans en arrière sur les lignes de production d’une usine de crèmes glacées où les machines ont failli avoir ma peau.

C’est simple, j’ai tout aimé dans ce texte. Le contexte de sa création d’abord. L’auteur n’est pas entré à l’usine pour écrire un livre, faire un reportage ou une enquête sociologique. Il y est entré parce qu’il avait besoin d’argent pour bouffer, ni plus ni moins. Et l’air de rien ça change beaucoup de choses sur le contenu du propos et surtout la vision du travail, sa portée « alimentaire », la nécessité, quelle que soit la pénibilité de la tâche, de s’y plier pour ne pas perdre la mission d’intérim en cours et les indispensables revenus qui en découleront. Ensuite la forme. Une sorte de long poème en prose où les vers libres offrent une respiration particulière au texte et lui donnent un rythme tout sauf linéaire. Le fond enfin. Tous les sentiments et sensations propres au travail sur une chaîne de production sont restitués. L’ennui, la fatigue, l’impression que jamais ça ne s’arrêtera, que jamais la journée ne se finira. Sans oublier la douleur du corps qui voudrait dire stop alors que l’esprit le pousse à continuer ou le rapport à la hiérarchie, entre crainte et détestation.

Pour autant le tableau dressé n’est pas perpétuellement orienté vers les aspects les plus négatifs de l’expérience. Bien sûr il y a les réveils difficiles, les prises de poste au petit matin, le rythme infernal, les collègues pénibles, les machines qui tombent en panne, les odeurs insupportables que l’on ramène à la maison une fois la journée terminée et cet épuisement qu’aucune nuit de sommeil ne pourra réparer. Mais il y a aussi les pauses café, les collègues solidaires, la satisfaction du travail accompli, le fait que l’usine révèle une force de caractère insoupçonnée. Et puis il reste une vie hors du travail avec la femme aimée, le chien fidèle et la mère aimante. Le narrateur oscille entre colère et abattement, respirations bienvenues en bord de mer et rapport salvateur à la littérature. C’est parfois drôle, terriblement réaliste et en même temps suffisamment distancié pour ne pas sombrer dans le récit de vie bêtement autocentré.

Un premier roman qui m’a particulièrement touché pour un tas de raisons qui ne regardent que moi. Je n’avais rien lu d’aussi beau sur le monde ouvrier d’aujourd’hui depuis les superbes Chroniques des années d’usine de Robert Piccamiglio publiées il y a vingt ans chez Albin Michel. C’est une évidence, Ponthus est un digne héritier de la littérature prolétarienne chère au coeur de Michel Ragon (dont je peux que vous conseiller l'indispensable Histoire de la littérature prolétarienne de langue française). Une littérature que j’ai beaucoup étudiée à la fac et qui n’a jamais cessée de me passionner depuis.

A la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus. La Table Ronde, 2019. 266 pages. 18,00 euros.





lundi 15 juillet 2019

Conseils de lectures estivales (enfin, si on veut...)

Il n’est peut-être pas trop tard pour vous conseiller quelques titres à lire cet été. Enfin « conseiller » est un bien grand mot vu mon manque d’enthousiasme pour la lecture depuis le début de l’année. Disons qu’en fonction de vos envies et de vos besoins, certaines références de cette liste pourraient éventuellement vous être utiles…

(cliquez sur les couvertures pour lire mon avis - quand j'ai eu le courage de le donner)






Pour un soupçon de délicatesse




Pour une bonne dose de nostalgie




Pour se dire qu’on aura lu au moins un bouquin exigeant dans l’année




Pour les amateurs d’Histoire (et d’utopie)




Pour les soirs d’été poétiques et bluesy




Pour les amateurs de (bonne) BD




Pour se marrer un peu




Pour faire lire les grands ados




Pour lire le Goncourt du premier roman et se dire que le jury a vraiment des goûts de chiottes (ben oui quoi, ce lauréat est tellement fade et il y a avait tellement mieux à récompenser – Joseph Pontus par exemple…)




Pour les fans de (mauvaise) série télé



Pour faire des économies de somnifères
(une vingtaine de pages chaque soir suffira pour vous endormir)















jeudi 11 juillet 2019

Mes beaux habits au clou - Langston Hughes

New-York, 1927. Langston Hughes publie « Mes beaux habits au clou » et la critique l’assassine. Membre éminent du mouvement culturel afro-américain « La renaissance de Harlem », le poète subit les foudres de la bourgeoisie noire. Cette dernière lui reproche une langue populaire sans esthétisme et des thématiques « de caniveau ». Comme le souligne le traducteur Frédéric Sylvanise dans la postface, pour cette bourgeoisie singeant de plus en plus les blancs, ce recueil est trop « noir ». Trop noir parce que plusieurs poèmes respectent strictement la forme « vulgaire » du blues (un vers répété puis un troisième qui rime avec les deux premiers). Trop noir parce qu’il est écrit en vers libres dans une langue vernaculaire à la tonalité très orale. Trop noir parce qu’il « raconte des histoires de prolétaires dans leur vie de tous les jours » et que ces prolétaires ont une vie bien trop dissolue pour être respectables.

Ils sont tous là, ces prolo du ghetto, la poisse collée aux basques : Gin Mary l’alcoolique, filou le clodo, le boxeur, le joueur de craps ou la nouvelle fille du cabaret. Les histoires d’amour finissent mal, le gars qui travaille rentre chez lui sans trouver sa traînée de femme et dans « La chanson pour une fille foncée », l'amoureuse au coeur brisée pleure son chéri lynché par le klan : Là-bas, au fin fond du Sud / (J’en ai le cœur brisé) / Ils ont pendu mon jeune amant noir / A un arbre au croisement routier / Là-bas, au fin fond du Sud / (Un corps meurtri haut dans les airs) / J’ai demandé à notre Seigneur blanc Jésus / A quoi servait la prière / Là-bas, au fin fond du Sud / (j’en ai le cœur brisé) / L’amour est une ombre nue / Sur un arbre nu et déformé.

Publié pour la première fois en France par un petit éditeur nantais, le recueil est proposé en version bilingue avec chaque poème en VO sur la page de gauche et sa traduction sur celle de droite. Ne tournons pas autour du pot, Mes beaux habits au clou est un monument de la poésie afro-américaine. De la poésie américaine tout court, même. Un monument à découvrir d'urgence, évidemment.

Mes beaux habits au clou de Langston Hughes (traduit de l’américain par Frédéric Sylvanise). Joca Seria, 2019. 150 pages. 13,50 euros


Rieurs

Chanteurs du rêve / Conteurs d’histoires / Danseurs / Grands rieurs entre les mains du Destin / Mon peuple / Plongeurs / Garçons d’ascenseur / Femmes de chambres / joueurs de dés /  Cuisiniers / Serveurs / Jazzmen / Nourrices / Dockers / Noceurs / Auteurs de revues / Comédiens de cabaret / Et musiciens de cirque / Des chanteurs du rêve, tous / Mon peuple / Des conteurs d’histoires, tous / Mon peuple / Danseurs / Et Dieu ! Quels danseurs / Chanteurs / Et Dieu ! Quels chanteurs ! / Chanteurs et danseurs / Danseurs et rieurs / Rieurs ? / Oui, rieurs… rieurs… rieurs… / Rieurs aux éclats entre les mains du Destin.   








Toute une vie et un soir - Anne Griffin

« Aujourd’hui, les gens adorent parler. Dire ce qu’ils ont sur le cœur. Comme si c’était facile. Les hommes, en particulier, se font beaucoup reprocher de pas faire leur part dans ce domaine. Pour ce qui est des Irlandais… Crois-moi sur parole, ça s’arrange pas avec l’âge. C’est comme si on s’enfouissait toujours plus loin dans notre solitude. Pour régler nos problèmes nous-mêmes. »

Voila, c’est fini. Maurice Hannigan, 84 ans, vient de fermer pour la dernière fois la porte de sa ferme. Il s’installe seul au bar du Rainsford House Hotel et commande son premier verre de la soirée. Une soirée au cours de laquelle il va porter cinq toasts aux cinq personnes qui ont le plus compté pour lui. Son grand frère adoré Tony, son modèle, emporté par la tuberculose. Sa fille Molly, morte in-utero. Sa belle-sœur Noreen, l’excentrique, la « dérangée ». Son fils Kevin devenu journaliste et exilé sur la côte Est des États-Unis. Et enfin sa femme Sadie, disparue deux ans plus tôt et sans laquelle la vie n’a plus aucun sens. Cinq verres pour résumer une existence, pour se rappeler les joies et les douleurs, les bons et les mauvais moments. Une soirée pour se retourner sur le passé et solder les comptes avant de partir. Définitivement.

Ah, Maurice et ses souvenirs ! Pas toujours glorieux, loin s’en faut. Son sale caractère, son manque de tact, sa cupidité, son désir de vengeance. Son discours ne vire pas pour autant au mea culpa larmoyant, le gaillard connaît et assume ses faiblesses, sans remords ni regrets, tandis que sa lucidité se teinte de pudeur, l’irlandais n’étant pas du genre à s’épancher.

Ce premier roman ambitieux dresse le portrait intime d’un homme seul, fatigué, fragile, qui n’a jamais pu surmonter le décès de sa femme. Un homme conscient qu’il n’a rien d’exemplaire, prêt à s’effacer sans coup d’éclat après avoir levé une ultime fois son verre aux souvenirs des êtres chers. La narration est limpide, l’ensemble solidement charpenté et la simplicité de façade cache sous le vernis du propos parfois léger une réflexion profonde sur le sens de la vie et les ravages du temps qui passe. Malgré une fin un poil trop mélo à mon goût j’ai été touché en plein cœur par ce vieux bonhomme en bout de course et sa nostalgie d’une insondable tristesse : « Je suis ici pour me souvenir - de ce que j'ai été et de ce que je ne serai plus. »

Toute une vie et un soir d’Anne Griffin (traduit de l’anglais par Claire Desserrey). Delcourt, 2019. 270 pages. 20,50 euros.






mardi 18 juin 2019

Les vraies richesses - Cathy Ytak

Été 1913, dans la somme. Émile, 13 ans, croise par hasard Louise, venue livrée un poêle à bois dans l’école de son village. La discussion s’engage et très vite cette gamine sûre d’elle l’agace, surtout lorsqu’elle lui annonce qu’elle habite dans un palais avec piscine et que, dans sa classe, filles et garçons sont mélangés. Pour le fils de paysan vivant dans la misère, impossible de croire cette petite menteuse effrontée. Malgré tout, après le départ de Louise, Émile s’interroge. Finalement, il décide de partir à sa recherche afin de découvrir par lui-même ce fameux palais soi-disant construit par monsieur Godin pour ses ouvriers. Après un long voyage, il va non seulement constater que le bâtiment existe, mais il va également trouver sa place au sein d’une communauté qui a fait de l’utopie sociale une réalité bien concrète.

Amiens, Saint-Quentin, Guise, le voyage d’Émile offre une plongée réaliste dans la Picardie du début du 20ème siècle. Une terre rurale, pauvre, sans horizon pour sa population la plus démunie. Émile et les siens vivotent dans une ferme délabrée. Son père a l’alcool mauvais et la main lourde, sa mère s’épuise aux tâches ménagères entre deux accouchements et sa sœur Léonie, qui se rêve institutrice, sait que sa condition paysanne lui interdit d’accéder à un tel statut. Au familistère de Guise, le garçon découvre un mode de vie basé à la fois sur le coopératisme, une répartition égalitaire des richesses, l’éducation et l’émancipation des femmes. Un univers à ses yeux révolutionnaire dont il va vite comprendre le fonctionnement, les enjeux et surtout les bienfaits.

Cathy Ytak signe un roman jeunesse engagé avec ce qu’il faut de subtilité pour ne pas tomber dans la caricature. Elle dresse à travers le personnage d’Émile le portrait touchant d’un enfant sensible, rêveur, déterminé et naïf qui ne va cesser de s’enrichir au fil de ses rencontres. Le contexte historique est extrêmement bien rendu, sans lourdeurs didactiques, et le caractère utopiste et humaniste du familistère parfaitement expliqué, sans occulter les limites d’un tel « palais social » (promiscuité, forme de paternalisme, etc.).

Un roman qui se veut bien plus positif que politique, aussi captivant qu’instructif. Parfait en somme pour faire découvrir aux jeunes lecteurs un pan trop méconnu de notre histoire sociale.

Les vraies richesses de Cathy Ytak. Talents hauts, 2019. 235 pages. 9,00 euros. A partir de 9-10 ans.




Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette







mercredi 12 juin 2019

Stray Bullets - David Lapham

Avec Stray Bullets, je suis dans mon élément. L’Amérique des paumés, des cinglés, des drogués, des bas du front. L’Amérique rurale, violente, à la bêtise crasse. L’Amérique des communautés repliées sur elles-mêmes, enfermées dans leur ignorance avec des rêves de grandeur ridicules. Tout ce que j’aime, quoi !

Au départ, cet album ne semble être qu’une succession de nouvelles, plus noires les unes que les autres. Sauf que d’une histoire à l’autre on retrouve quelques protagonistes, des lieux identiques, une cohérence chronologique (tout se déroule au cours de l’année 1983), des trajectoires qui se croisent et, inévitablement, se percutent. Il va de soi que l’on meurt beaucoup dans ces pages, et jamais paisiblement. Il suffit d’un grain de sable pour que le plan prévu au départ foire dans les grandes largeurs et que l’on perde le contrôle. La première nouvelle est à ce titre exemplaire. Deux gars avec un cadavre dans le coffre de leur bagnole doivent changer une roue, en pleine nuit, sur une route déserte. Un flic s’arrête pour leur porter secours et à partir de là, tout part en cacahuète. Pareil pour Orson, gamin naïf qui s’approche de trop près d’une fleur vénéneuse prénommée Rose. Orson, Rose, Amy la tueuse professionnelle, Nina la camée, Beth la fonceuse, Nick le couillon, Virginia la fugueuse et Lilly la vache à cinq pattes forment une galerie de personnages aussi déglingués qu’hauts en couleur.

C’est glauque, poisseux, parfois drôle, toujours pathétique, sobrement illustré par un noir et blanc au trait épais particulièrement expressif. La série compte en tout quarante épisodes et ce premier volume de près de 500 pages regroupe les quatorze premiers. Une série d’abord auto-éditée, récompensée en 1996 par l’Eisner Award du meilleur scénariste / dessinateur. Une série ovationnée par tous les amateurs de polar décapant, qui lorgne du côté de Chuck Palahniuk littérairement parlant et offre un croisement ébouriffant entre les univers cinématographiques de Tarantino et David Lynch. Rien que ça.

Un indispensable de la BD américaine indépendante dont j’attends évidemment  la suite avec la plus grande impatience !

Stray Bullets de David Lapham (traduit de l’américain par Hélène Remaud-Dauniol). Delcourt, 2019. 465 pages. 34,95 euros.