jeudi 18 septembre 2014

Les fils de rien, les princes, les humiliés - Stéphane Guibourgé

« Nous choisissons la haine. Nous sortons la nuit pour casser du bicot, défoncer des youpins. Nous sortons la nuit pour humilier des pédés, des gauchistes, des branleurs. Les passants s’effacent, La colère nous hante depuis l’origine. C’est un écho qui ne faiblit pas. 
Nous sommes treize. Des hommes forts, des hommes pâles. Rangers noires lacées haut, bombers sombres, tee-shirt blancs. Une faction. Phalanges tatouées, crânes, fraternité européenne. Nul ne s’oppose à nous, vitesse et violence rassemblées. Dans la pureté de l’instant, chacun de nos pas est une conquête. La ville, les faubourgs nous appartiennent. »

Ainsi s’ouvre la douloureuse confession d’un ancien skinhead. Falco a aujourd’hui 47 ans et il se souvient. Les vols de voiture, les agressions gratuites, les viols, les bagarres entre hooligans autour du Parc des Princes. La Meute l’a accueilli alors qu’il sortait à peine de l’adolescence. Elle est devenue sa seule famille au cœur des années 80, au moment où la France comptait pour la première fois 2,5 millions de chômeurs et où la jeunesse des classes populaires n’avait devant elle qu’un horizon bouché. Enfant de la banlieue né du mauvais coté du périph, fils d’un ouvrier licencié de l’usine Citroën de Poissy, Falco a choisi la haine : « La déroute de nos pères est la nôtre. L’accepter. Tuer ainsi le vieil homme en nous. Rentrer dans la maison de nos pères et y mettre le feu. Retourner dans la maison de l’enfance. La dévaster. Alors seulement nous serons libres, nous pourrons vivre. »

A l’aube de la cinquantaine, sans remords ni nostalgie, Falco cherche l’impossible apaisement. Le chiot enragé qu’il était a commis l’irréparable, le meurtre gratuit. Il a connu la prison, il a trahi, il est devenu un lâche, un père abandonnant son enfant sans se retourner. Aujourd’hui retiré dans les montagnes, vivant dans une caravane avec son chien, construisant pierre par pierre sa maison, il voudrait se réconcilier avec lui-même. Surtout, il voudrait comprendre sa violence, la nommer : « Qu’y a-t-il au fond de moi de sauvage, de mauvais ? Quel est ce mal ? Une force profonde, qui me précédait je crois. Qui me l’a transmise ? Une maladie présente depuis l’origine, qui surgit soudain et se déploie. Certains savent la juguler, d’autres cèdent et se laissent emporter. Ceux-là dévastent tout sur leur passage. »

L’auteur précise en préambule que les opinions qui agitent la Meute dans certaines pages du livre ne sont pas les siennes. Ce n’était pas nécessaire je pense. Ce texte est âpre, traversé par un désespoir poisseux, irrigué par une violence abjecte, mais il est impossible d’y voir une quelconque apologie de la haine ordinaire. C’est bien plus profond. Pas de fascination ni de dégoût pour le personnage, on touche ici à l'angoisse, à la peur, à « la douleur nue, les nerfs qui frottent contre l’os. La solitude. »

Ce roman est un roman social, un roman éminemment politique. Il vous heurte par ses mots crus, sa prose habitée, sa force brute. Il secoue furieusement, il interpelle, il laisse sans voix. Un choc dont on sort ébranlé, et pas qu’un peu.

Les fils de rien, les princes, les humiliés de Stéphane Guibourgé. Fayart, 2014. 200 pages. 17,00 euros.









20 commentaires:

  1. wow! ce livre a l'air d'être une grande claque! je note, le sujet des skinheads m'intéresse beaucoup.

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    1. Une grande claque, c'est ça. Le genre de claque que j'adore !

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  2. Il me semble que c'est un roman fort à te lire.
    Remarque, le sujet n'est pas banal.

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  3. Je ne me jetterai pas dessus tout de suite mais un roman qui gratte, c'est bien de temps en temps.

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    1. Il me fallait un roman qui gratte pour varier les plaisirs et celui-là est plus abrasif que du papier de verre.

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  4. Je l'avais repéré celui-ci et tu confirmes qu'il est digne d'intérêt.

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  5. Ce livre a l'air vraiment intéressant. C'est noté.

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    1. Il mérite vraiment que l'on s'attarde sur son cas.

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  6. Aïe aie aïe non. Tout me fait fuir dans ce livre.;-)

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    1. Ah ben non, faut pas fuir, faut faire face, c'est un vrai coup de matraque ce texte !

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  7. Il a su mettre en mots ce que peu de soins savent faire, malheureusement.

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    1. Il a su trouver des mots qui frappent et laissent des marques !

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  8. Je ne comprends pas trop, c'est une histoire vraie, ou c'est juste un roman? Stéphane Guibourgé c'est Falco? Puis chercher à comprendre ces gens, c'est un peu leur chercher des excuses, mais c'est quand même eux qui ont choisi cette voie. Parler de maladie, ou demander qui m'a transmis cette violence, c'est un peu comme dire, je n'y suis pour rien.
    Donc oui un roman (?) très intéressant et encore plus si on peut en parler après.

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    1. Ce n'est pas du tout autobiographique, c'est une pure fiction. Et il ne cherche aucunement des excuses, il cherche à décrypter l'origine de la violence (du moins selon moi). Je n'en ai pas parlé dans le billet mais Falco a été un enfant battu, ça a été un facteur déterminant sans doute et c'est un des mauyx qui le rongent. Comme le contexte politique de l'époque, très marqué, où la gauche de Mitterand a abandonné la classe ouvrière et jeté nombre d'enfants d'ouvriers dans les griffes de l'extrême droite.
      Bref c'est un roman assez complexe ;)

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  9. Sacrément tentant. Un roman qui a l'air très intelligemment fait et qui donc suscite ma curiosité.
    Merci pour la découverte, je ne 'lavais encore croisé nulle part !

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    1. Intelligemment construit, c'est indiscutable !

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