samedi 6 septembre 2014

La chance que tu as - Denis Michelis

Il est assis à l’arrière de la voiture. La femme lui dit « Je suis ta mère et ce travail est la meilleure chose qui puisse t’arriver ». Il en déduit que l’homme au volant est son père. Tous deux le laissent devant les marches du « Domaine », une vaste maison bourgeoise avec une allée de gravier et, juste derrière, une immense forêt. Le domaine est un restaurant gastronomique. Le plus prestigieux de la région. Ses parents lui disent qu’il a été accepté comme serveur, que c’est un privilège, « presque un miracle ».

En réalité, tel le Petit Poucet, le jeune homme a été abandonné dans un milieu hostile. Dès le premier contact avec Virg, sa responsable, il se doute qu’il vient de mettre les pieds dans un nid de vipères. Ses effets personnels disparaissent mystérieusement et lorsqu’il demande à signer son contrat, on lui réplique qu’il l’a fait depuis longtemps. Commencent alors les humiliations, les engueulades et le harcèlement permanent. Du simple bizutage, on passe rapidement au degré supérieur. Le chef cuistot abuse de lui sexuellement et, pour mieux le faire obéir, on l’affuble d’un collier et d’une muselière. Avec cet attribut, il devient une attraction pour les clients, un phénomène que l’on vient voir de loin…

Un premier roman inclassable. Inclassable parce qu’au réalisme le plus cru, Denis Michelis a préféré une forme plus énigmatique, proche du conte fantastique. Le Domaine semble être un lieu hors du temps et les personnages qui l’occupent sont désincarnés, froids et pervers. Le flou temporel demeure tout au long du récit et on ne sait pas combien de jours, de semaines, de mois ou même d’années va durer la torture subie. L’escalade progressive des brimades est terrifiante, cruelle. On assiste à la construction implacable d’une victime, d’un souffre-douleur. On s’étonne du peu de réaction du pauvre garçon mais l’enchaînement des événements  prouve simplement que l’« on s’habitue à tout ».

Entre Kafka et « Le prisonnier », un texte glaçant.

« Ici au moins, il est au chaud.
Ici au moins, il est payé, nourri, blanchi.
Ici au moins, il a du travail.
L'enfermement le fait souffrir certes, mais pense un peu à tous ceux qui souffrent vraiment.
Ceux qui n'ont plus rien.
Alors que toi, tu as une situation et un toit où dormir, ça n'est pas rien tu sais.
Et tu oses te plaindre. »

La chance que tu as de Denis Michelis. Stock, 2014. 153 pages. 17,00 euros.


L’avis de Blablablamia 






38 commentaires:

  1. Ce matin, pas envie a priori, brrrr!

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  2. Oh punaise, quel roman atypique .... Un mélange d'"envie" et de "pas du tout envie" en ce qui me concerne ... Je pense que la curiosité l'emportera ^^
    Merci pour la découverte et bon dimanche,
    Cajou

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    1. Pour un premier roman c'est très culotté en tout cas.

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  3. J'ai un peu enchaîné les lectures glaçantes et atypiques ces derniers temps (mon blog est en retard ....), je vais attendre un peu pour en reprendre, mais merci de signaler ce texte.

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    1. Je reconnais que c'est plombant, surtout si tu les enchaînes !

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  4. Ah tiens, le billet de Blablablamia ne m'avait pas laissé cette impression de dureté et ne l'avait pas glacée ... Je l'ai donc je le lirai ... il m'intrigue.

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    1. Tant mieux si tu l'as ! Hâte de lire ton avis du coup.

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    2. J'ai bien fait de suivre vos conseils. Détonnant, déroutant, glaçant. Un premier roman qui mérite d'être mis en avant.

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    3. Un premier roman très original, oui. C'est assez rare pour être souligné.

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  5. Oh là là, sujet un peu dur je pense.
    Je passe.
    Passe une bonne journée.

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  6. Tu n'as pas l'air d'avoir trop aimé non ?
    Perso le milieu de la grande restauration m'intéresserait plutôt, mais avec une dimension presque fantastique plus l'escalade de la cruauté, je pense que je vais passer mon tour.

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    1. Difficile d'aimer un texte pareil. Mais j'ai beaucoup apprécié la prise de risque, surtout pour un premier roman.

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  7. Brrrrrrr.... je ne sais pas du tout si c'est pour moi, tout ça!

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    1. Pas la peine de prendre de risque alors !

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  9. Mouif... le genre de romans où l'on sort mal à l'aise, pas bien, non ? (mon bouclier anti-PAL est de nouveau actif^^).

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    1. Ah ben si, on en sort mal à l'aise, forcément.

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  10. as tu aimé finalement? la cruauté extrême me fait terriblement peur, je suis bien incapable de lire cela. J'ai déjà du mal à lire Millénium alors t'imagines...

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    1. J'ai aimé, d'une certaine manière. Mais moi non plus je ne lirai pas Millénium.

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  11. Mazette, je ne m'attendais pas à ça... C'est très très spécial quand même. Sûrement trop pour moi...

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    1. Oui, c'est très spécial, on peut dire ça !

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  12. Comment ai-je pu passer à côté de ce billet ? Je note ;)

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    1. Leiloona aussi en a très bien parlé récemment. C'est un premier roman qui attire l'attention, vraiment.

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