lundi 2 juin 2014

La lune assassinée - Damien Murith

Ce livre a une histoire (j'aime bien quand les livres ont une histoire). Il m'a été offert par une lectrice du blog. Pas une blogueuse ni une personne qui commente mes billets. Une lectrice de Suisse qui m'a un jour écrit pour me dire qu'elle ne ratait rien de ce qui se passe sur mes berges. Elle m'a par la suite suggéré quelques albums jeunesse que je me suis empressé de découvrir puis elle m'a proposé de m'offrir ce livre. Le premier ouvrage d'un auteur romand de 43 ans. Un livre qui ne l'a pas enthousiasmée mais qui, selon elle, pourrait me plaire. J'ai évidemment accepté sa proposition .C'est tout ce que j'aime avec le blog. Faire des découvertes, des rencontres, des échanges, être à l'écoute. Et pour le coup je n'ai pas été déçu, je trouve ce texte absolument magnifique.

L'histoire se passe dans un village,
« Le village, comme une teigne, avec ses maisons basses que mangent les vents, avec ses granges vides où l’on se pend, avec ses bêtes maigres, avec l’odeur du moisi qui rampe le long des ruelles, avec son auberge où l’on boit sa rage, sa haine, avec son clocher qui griffe la croûte grasse du ciel, et son cimetière, rectangle jaune et gris où reposent les os, avec ses chemins de poussière, ses sentiers de misère où poussent la ronce et l’ortie, et plus loin, l’usine, de briques, de fer, de sueur, avec la peur de l’autre, l’étranger à qui l’on entrouvre la porte, une lame cachée dans le dos, et le diable qui rôde, la nuit, sur les toits, et les chapelets qui s’égrènent, au coin des poêles, on prie la Sainte Vierge car dehors, les ombres guettent, avec ses gens, usés, râpés, cassés, la figure creuse, la douleur muette, traînant derrière eux un siècle d’âmes vaines, et encore plus loin, tout autour, la plaine, à l’infini, comme les restes d’une promesse. » 

Le village et l'usine où
« les hommes, verseurs de sueur, de larmes, de sang, errent comme des fantômes dans des brouillards jaunes, baissant la tête, courbant l'échine, ils toussent, ils crachent, ils étouffent, et pour paye : leur lente agonie. Et quand vient le soir, il s'en retournent au village, marée de têtes blêmes, traînant leur carcasse, et seul l'alcool bu à l'auberge donne la force sur les lèvres de crier la rage et de maudire le sort. »

Dans ce village, on va à l'église,
« on s'agenouille. Les yeux bouffis de ferveur, on prie Dieu, comme on passe commande, chez le marchand, on se relève, les genoux craquent, on s'assoit, on écoute le curé qui dira de bien belles choses, et puis on se relève à nouveau, on s'avance à petits pas, l'un derrière l'autre, les vieilles, avec leurs jambes maigres, avec leurs figures de poussière, suintant le drame jusque dans leur canne, tirent des langues blanchâtres à celui qui, miracle ! déjà pardonne la grimace, alors on s'en retourne chez soi, gavé de génuflexions, ivres de signes de croix, l'âme lisse et légère, délestée de la petite cloque du péché. »

Et quand vient l'étranger,
« il voit les femmes qui braillent devant les maisons, qui comme des chattes furieuses rassemblent autour de leurs robes rêches des essaims d'enfants sales, traîne-misère, filles et fils de la brume, qui de la vie ne connaissent que l'odeur de la crasse qui colle aux os et le goût du sang dans la bouche quand les gifles ivrognes tombent lourdes et font se fendre les lèvres. »

Dans ce village vivent Pierre, l'ouvrier, sa femme Césarine et la vieille, la mère de Pierre. Depuis quelques temps Pierre rentre tard ou découche. La faute à la garce. Après six ans de mariage, Pierre est allé voir ailleurs. La garce et son ventre « lisse comme un galet que le soleil aurait sucé ». « Pierre la boit : son odeur, son souffle, et lorsque de plaisir elle se cambre, ses soupirs ». Césarine sait mais se tait. La vieille sait aussi, forcément, comme tout le village d'ailleurs. Autour d'eux quatre, le drame va se nouer, inéluctable...

J'ai adoré ce texte âpre, sensuel, tout en poésie et en lyrisme contenu. On est chez « Ces gens-là » chantés par Brel, des petites gens taciturnes et miséreux, abrutis d'alcool et de travaux de forçats, méchants comme des teignes. Aucune lumière, point de ravissement naturaliste, seule la tragédie peut nouer des destins comme ceux-là. Et malgré sa noirceur, j'ai trouvé ce très court roman d'une beauté crépusculaire sidérante...

Merci Natacha pour la découverte, j'ai passé un très grand moment de lecture.

La lune assassinée de Damien Murith. L'âge d'homme 2013. 106 pages. 16 euros.

Et une quatrième pépite pour le challenge de Galéa !







22 commentaires:

  1. Effectivement en lisant ton billet on se dit que ce livre était fait pour toi. :)

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    1. N'est-ce pas ! Il aurait été dommage que je passe à coté quand même.

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  2. C'est bien écrit, j'aime les extraits, mais je ne suis pas sûre que j'aimerais sur 100 pages...

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    1. Ce n'est pas tout le temps comme ça avec de grandes phrases, il y aussi des passages très brefs.

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  3. Une pépite inattendue, ça fait toujours plaisir.

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    1. Pour le coup ça m'a fait énormément plaisir.

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  4. Alors là je suis carrément tentée ! Je le veux !

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  5. C'est une belle attention.
    Quant à l'histoire, elle pourrait être adaptée au cinéma. Je vois déjà les personnages et les lieux.
    Je note.

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    1. Au cinéma ça pourrait faire un beau film. Dur mais beau.

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  6. Je trouve vraiment l'histoire de cette lecture formidable, tu as raison c'est ce qu'il y a de plus précieux dans un blog.
    Damien M. avait été très actif sur FB et j'avais l'impression que son livre avait reçu un sacré bel accueil, ton très beau billet me conforte dans cette idée.
    Merci de ta participation au non-challenge (tu auras été un contributeur formidable)

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    1. Je n'avais jamais entendu parler de ce roman pour tout te dire. Mais tant mieux s'il a reçu un bel accueil, c'est mérité !

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  7. Les extraits me parlent beaucoup. L'écriture est superbe dans sa noirceur.
    Après les histoires d'infidélité, bof... Du coup je ne sais pas si je tente.

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    1. L'infidélité n'est pas le plus important dans cette histoire, ce qui compte c'est l'atmosphère et la façon dont les personnages sont incarnés.

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  8. Tu as fait une belle rencontre. Je note ce livre âpre

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    1. Une bien belle rencontre en effet, ce n'est pas moi qui vais dire le contraire.

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  9. Cette lectrice t'a bien cernée.:-) J'aime beaucoup aussi quand les livres ont une histoire, et c'est aussi intéressant de la connaître que de connaître l'avis d'un lecteur sur un livre.

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    1. Souvent ce sont des livres qui marquent beaucoup plus d'ailleurs parce leur petite histoire, on ne l'oublie pas.

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  10. Belle histoire de blog ! Tu t'es donc bien dévoilé à travers ton blog, puisqu'elle a vu juste avec ce roman...

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    1. C'est une observatrice attentive de mes goûts, je dois bien le reconnaître.

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  11. J'avais raté ce billet ...mais je le redécouvre grâce à Noukette, et je pense que ce livre va me plaire aussi !

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    1. Tu peux te laisser tenter, c'est un texte magnifique !

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