samedi 29 mars 2014

Le tort du soldat - Erri De Luca

Deux narrateurs dans ce court récit de mon écrivain italien préféré. Le premier s’est rendu à Aushwitz et Birkenau 50 ans après la shoah et en est revenu totalement bouleversé. A tel point qu’il a décidé d’apprendre le Yiddish, une langue moribonde : « Le Yiddich a été mon entêtement de colère et de réponse. Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes ». Alors qu’il est en train de travailler à la traduction en italien d’une nouvelle d’Israel Joshua Singer, frère du prix Nobel Isaac Bashevis, son regard croise celui d’une femme et d’un homme, attablés dans le même restaurant que lui. Une fille et son père. Elle sera la narratrice de la seconde partie du récit et expliquera que son père est un criminel de guerre nazi caché depuis des années sous un uniforme de facteur autrichien. Un criminel qui, en voyant dans le même lieu que lui une personne lisant des feuilles couvertes de caractères hébraïques, va se sentir menacé...

Encore et toujours la plume sensible et délicate de De Luca. Elliptique aussi, le texte se présentant sous forme de courts paragraphes, comme autant de petites touches qui composeront le tableau final. Un tableau dont la mémoire et la responsabilité sont à l’évidence les thèmes centraux.

La voix de la jeune femme est d’une justesse bouleversante. Elle raconte son histoire, ce père qu’elle a longtemps cru être son grand-père et avec lequel elle vit depuis toujours. Le vieux nazi n’a qu’un seul regret, celui d’avoir perdu ; « je suis un soldat vaincu, tel est mon crime. Le tort du soldat est la défaite. »  De son coté, elle voit les choses aussi simplement que sincèrement : « Je n’avais rien à voir avec sa vie d’homme caché, je m’étais simplement occupé de lui. »

Mais une telle vie aura forcément influencé sa relation aux hommes : « Je crois avoir été une bonne fille. J’ai pris soin d’un vieux père. J’ai respecté sa vie cachée, je ne l’ai pas dérangé par un mariage. Je n’ai pas été une religieuse, je n’ai pas pratiqué la chasteté. J’ai attendu des hommes les mains qui, enfant, m’allégeaient en me mettant sur un lit d’eau et de doigts. Aucun ne m’a comblée. Ils pénétraient par poussées, plongeaient en moi qui nageais sur le dos sous le lest de leur corps. [...] Aucun garçon, aucun homme n’avait atteint la surface où battent mes palpitations. Ils avaient plongé leurs corps dans mes entrailles, ils m’avaient creusée par leurs étreintes. Mais ma vie était sur ma peau, mon sens majeur était le toucher, qui a son siège partout entre la tête et les pieds. »                           

Un long extrait qui souligne la beauté de la prose de De Luca. Je ne suis pas objectif parce que je suis fan de cet écrivain, tout à fait fan. Mais avouez quand même que sa petite musique laisse en bouche un goût délicieux...

Le tort du soldat d’Erri De Luca. Gallimard, 2014. 90 pages. 11,00 euros.

L’avis de Marilyne




38 commentaires:

  1. J'ai découvert l'auteur récemment... mais là, je suis convaincue qu'il me faut celui-ci!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est une plume extraordinaire je trouve.

      Supprimer
  2. Je n'ai dû lire qu'un seul roman de lui, mais quelle écriture ! le thème de celui-ci me conviendrait parfaitement, je note.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quelle écriture, je suis bien d'accord !

      Supprimer
  3. Je ne suis pas sensible à son écriture... mais j'admire le travail du traducteur qui ne doit pas être facile.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le traducteur fait à chaque fois un boulot incroyable !

      Supprimer
  4. Oh non, encore un titre intéressant !
    Bon dimanche.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Désolé... (mais celui-là est vraiment intéressant !)

      Supprimer
  5. L'histoire me plait, le style je ne sais pas. A lire pour découvrir.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le style est très très beau selon moi (même si je reconnais ne pas être toujours objectif avec cet auteur).

      Supprimer
  6. Belle lecture. Tu le goûtes, je l'entends, oui, il nous laisse ces mots Erri de Luca. Un roman inattendu pour moi, et comme toi, impressionnée par la justesse du récit au féminin.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu sais bien que c'est le genre de récit qui ne peut que me plaire ;)

      Supprimer
  7. Ton billet est très tentant (j'adore quand les fantômes de l'Histoire se glisse dans les histoires de famille), j'avais néanmoins lu l'avis d'une blogueuse qui était d'une certaine manière restée sur sa faim...je vais quand même creuser

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Rester sur faim avec De Luca, il faut le faire quand même ;)

      Supprimer
  8. j aime aussi son écriture , je trouve ce sujet compliqué , on verra il est noté ;, mais j'ai tellement de retard
    Luocne

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le sujet n'est pas si compliqué, tu verras si tu te lances. Et puis ça se lit très vite.

      Supprimer
  9. L'extrait que tu as choisi est... succulent !

    RépondreSupprimer
  10. Forcément, on a envie d'en savoir plus. Les extraits choisis font mouche...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ils me plaisent bien en effet les extraits ;)

      Supprimer
  11. Aïe aïe ton écrivain italien préféré... J'avais lu Montedidio (ça remonte) et sans plus, enfin, je n'ai pas la sensibilité pour ce genre d'écriture même si je n'ai rien à y redire, du coup, Erri de Luca, je contourne plutôt...

    RépondreSupprimer
  12. Son précédent roman m'avait laissé de marbre.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. "Les poissons ne ferment pas les yeux" ? J'avais adoré !

      Supprimer
  13. Très envie de lire ce roman, tu en parles très bien... tiens, j'ai découvert grâce à toi et Valérie "Après l'orage", une très belle surprise. On en parle avec mes copines blogueuses dans notre prochain podcast de Bibliomaniacs qui sera en ligne très bientôt http://www.bibliomaniacs.fr/bibliomaniacs-episode-3-laffiche/

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai vu ton billet sur "Après l'orage", je suis ravi qu'il t'ait plu !

      Supprimer
  14. Je n'avais jusqu'ici jamais été trop tentée par cet écrivain mais là, je suis attirée par le sujet.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère que tu seras séduit par sa plume.

      Supprimer
  15. C'est vrai, la musique d'Erri de Luca résonne longtemps dans la tête... J'ai bien aimé ce roman, certains passages sont magnifiques, mais je suis un peu restée sur ma faim...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faut aimer les textes courts... Mais il est vrai que je serais bien resté plus longtemps avec les personnages.

      Supprimer
  16. Je crois qu'il est grand temps que je découvre cet auteur !

    RépondreSupprimer
  17. Je te rejoins pour la qualité de l'écriture, l'intérêt du sujet, la justesse des extrais que tu as choisi, donc, pourquoi, mais pourquoi, suis-je passée à côté de ce roman ???? Le premier narrateur m'a laissé de marbre, et la deuxième, ben, comment dire, je n'ai pas adhéré à son absence de curiosité ...C'est un peu léger comme raisons, j'en ai conscience ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non c'est pas léger, c'est ton ressenti et je le comprends très bien. Si tu veux redonner une chance à cet auteur, tente "Le poids du papillon", c'est mon préféré ;)

      Supprimer

Je modère les commentaires pour vous éviter les captcha pénibles de Google. Je ne filtre rien pour autant, tous les commentaires sans exception seront validés au plus vite, promis !