jeudi 27 juin 2013

Le bâtard - Erskine Caldwell

« Ça n'a jamais été pour mon plaisir que j'ai pu voir des hommes, des femmes et des enfants naître, vivre et mourir dans la misère, l'ignorance et la dégradation. J'ai récolté le coton avec eux ; j'ai partagé leur pain ; j'ai creusé avec eux la tombe de leurs morts. Personne ne peut se considérer comme l'un d'eux à plus juste titre que moi. Mais je n’ai pas aimé du tout voir l’un de ces hommes attaché, fouetté par son propriétaire jusqu’à en perdre connaissance. Je n’ai pas aimé voir un politicard minable qui se faisait passer pour un homme d’affaires dépouiller l’un de ces hommes de son année de travail. Il ne m’a pas plu de voir un contremaître abattre de sang-froid un père de famille qui avait eu le tort de protester contre le viol de sa fille, commis sous ses propres yeux. C’est parce que je n’ai pas aimé toutes ces choses que j’ai voulu montrer que le Sud, non content d’avoir engendré une race d’esclaves, a soudain, ce qui est pire, fait volte-face pour lui lancer une ruade en plein visage. »

Ces quelques lignes de Caldwell furent publiées dans le New York Times en 1936 en réponse aux attaques d’un député de Géorgie. Caldwell a été l’écrivain le plus censuré des États-Unis. Le bâtard est son premier roman. Il a été interdit et saisi dès sa parution en 1929. Si vous ne supportez pas la littérature américaine pleine de violence et de sexualité, vous devez quand même lire Caldwell. Au moins pour comprendre d’où vient cette sauvagerie si typique de nombre de romans nord-américains. Je pensais que cela remontait à la fin des années 30, notamment avec Fante. Mais si Fante a mis un coup de pied dans la fourmilière, Caldwell y avait carrément foutu le feu dix ans plus tôt. L’héritage de Caldwell se retrouve chez D. Ray Pollock, chez Bruce Benderson, Joel Williams, Richard Price, Selby, E.M Williamson, Larry Fondation, Frank Bill, Benjamin Whitmer et tant d’autres. Tous ces gars-là ont lu Caldwell, pas possible autrement. Contemporain de Faulkner et Steinbeck, il ne joue, contrairement à eux, sur aucune intensité dramatique. Il ne cherche pas non plus à transformer le monde à travers la rhétorique. Son propos est celui d’un naturaliste. Des faits, uniquement des faits, sans aucune forme de jugement. Le discours devient forcément dérangeant car lorsque l’inhumanité côtoie le grotesque avec un tel réalisme, le lecteur ne peut qu’être mal à l’aise.

Le bâtard, c’est Gene, né de mère prostituée et de père inconnu. Après avoir pas mal bourlingué, il revient où il a grandi, à Lewisville, bled paumé de Géorgie. Il trouve un boulot à l’usine du coin, séduit quelques filles, s’installe chez un copain, rencontre celle qu’il pense être la femme de sa vie, part avec elle à Philadelphie. Ils ont un enfant, bébé monstrueux couvert de poils aux retards psychomoteurs irrécupérables. Gene finira par le noyer dans une rivière. Entre temps il aura violé une gamine en prison et il aura vu son ami John, patron d’une scierie, couper un ouvrier noir en deux sans motif véritable. Tous les personnages ont des conduites amorales, le bien et le mal semblent ne pas exister. Les choses adviennent, un point c’est tout. Forcément dérangeant…

Soyons honnêtes, l’écriture, sèche comme un coup de trique, n’a rien de transcendant. L’histoire elle-même ne casse pas trois pattes à un canard. Une succession de scénettes sans véritable lien pour lesquelles il est difficile de se passionner. Mais peu importe, l’intérêt est ailleurs. Il faut prendre Le bâtard pour ce qu’il est, à savoir un des romans fondateurs de la littérature américaine pleine de bruit et de fureur qui a caractérisé la seconde partie du 20ème siècle et qui est aujourd’hui encore une marque de fabrique pour nombre d’écrivains US. Pas certain que cela suffise à convaincre beaucoup de lecteurs mais je tenais quand même à vous en parler…

En cadeau bonus, un petit dialogue, juste pour vous mettre dans l’ambiance :
- Il n’y a que deux sortes de femmes : celles qui sont propres et les salopes.
- Moi j’les aime propres.
- Non, y a pas beaucoup de différence.
- C’est vrai, y a pas beaucoup de différence.
- Si elles sont propres, elles d’viennent des salopes, et si elles sont des salopes, elles le restent !






30 commentaires:

  1. Ouh là, ça m'a l'air costaud!
    Pour l'écriture : OK, mais il faudrait voir si la traduction n'a pas sabré quelques passages?

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    1. Non je ne crois pas que la traduction joue un rôle, c'est son style, tout simplement.

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  2. C'est carrément une très bonne initiative de rééditer Caldwell, plus disponible depuis très longtemps. Comme ça on sait d'où on vient et on s'incline bien bas...

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    1. Tu as raison c'est une très bon idée. De toute façon cette collection "Vintage" chez Belfond dont le but est de mettre en lumière des textes épuisés depuis longtemps est une vraie mine d'or.

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  3. Justement, ces auteurs que tu cites n'ont jamais eu ma préférence. je leur préfère Steinbeck and co.

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    1. J'adore Steinbeck mais j'aime aussi les choses beaucoup plus trash.

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  4. Pour être sincère la première moitié de ta critique m'a donné fort envie de lire le livre et dans la seconde partie ton honnêteté ma fait changé d'avis. De toute façon me connaissant je ne supporte pas les scènes violentes....Peut être un jour je me lancerai pour avoir mon propre avis.

    Chronique très intéressante, merci.

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    1. Disons que je ne voulais pas faire semblant de crier au génie littéraire. Ce n'est pas le cas mais la teneur du propos et son traitement sont vraiment à signaler si l'on s'intéresse à l'histoire littéraire américaine.

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  5. Charmant, le petit dialogue à la fin... ;-)

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    1. Oui, très classe en effet. Au moins on sait où on met les pieds...

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  6. Mouais... pas trop pour moi non plus, je le crains !

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    1. Je suis persuadé que ce n'est pas un titre pour toi !

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  7. Je ne connaissais pas cet auteur.
    Sacré dialogue !

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  8. C'est sûr que comme réflexion, ça se pose un peu là. Mais bon, ton extrait donne le ton, apparemment.

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    1. Bon en même temps tout le roman n'est pas rédigé sur ce même ton...

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  9. oh là là!
    tu as raison il faut avoir le courage de lire cela , mais je ne suis pas certaine l'avoir.
    La scène ou un homme coupe un noir en deux m'a fait frissonner , et tu as raison , il en fallu du temps pour se rendre compte que c'est de là que vient l'Amérique . Le dernier film de Tarentino n'était donc pas une exagération!(la scène où le maître laisse son esclave être dévoré par des chiens)
    Luocine

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    1. C'est une vision du Sud très dur qui a d'ailleurs été très mal perçu par nombre d'habitants qui ne se sont pas reconnus dans le portrait dressé par Caldwell (d'où les réactions violentes des politiciens suite à la publication de ses romans).

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  10. J'avais lu La route au tabac... il y a des années... j'avais trouvé ça vraiment dur aussi.

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    1. De lui, j'aimerais bien découvrir "Petit arpent du Bon Dieu", ça doit pas mal secouer également.

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  11. Je ne suis pas sûre que j'aimerais... ce n'est pas le dialogue qui est en cause, plutôt le fait qu'il n'y ait pas vraiment d'histoire.

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  12. Je passe ça manque un peu de poésie pour moi ! ;-)

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    1. Sûr que pour la poésie, faudra aller voir ailleurs...

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  13. Je suis quasi persuadée de préférer Faulkner et Steinbeck... Celui là me fait un peu peur j'avoue...

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    1. Pas certain en effet qu'il te convienne...

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  14. J'ai God's Little Acre dans ma LAL depuis 30 ans. Ce livre était recommandé dans mon livre d'anglais de terminale. Etonnant non.

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    1. Peut-être pas si étonnant que ça,. Caldwell est longtemps resté un incontournable de la littérature américaine dans la seconde moitié du 20ème siècle.

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  15. pffff ta critique est formidable , tout est dit .On sent le spécialiste:)
    Finalement je comprends pourquoi j'aime Pollock. Je note les autres noms que je ne connais pas.

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    1. Merci du compliment ;)
      Je ne crois pas être spécialiste de grand chose mais il est vrai que c'est une littérature qui me plait particulièrement.

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