jeudi 20 juin 2013

Une dernière fois la nuit - Sébastien Berlendis

Le narrateur a 30 ans et il se meurt. Il a trouvé refuge dans un ancien sanatorium qui sera bientôt détruit et remplacé par un hôtel de luxe. Il est seul, sa chambre a les volets clos, il vit son dernier été et sa mémoire s’effiloche. Son corps est un corps qui tousse, qui s’essouffle et s’asphyxie. « C’est une toux qui vient de loin. De l’enfance. A quatre ans, les premières crises apparaissent, l’asthme commence à rythmer les nuits. »

Il arrive au bout du chemin et il le sait. « C’est le début de l’été et je sens la mort qui accélère. » Une dernière fois il se rappelle les cures, les séjours sans fin près du lac de Côme, les bains de Trieste, les thermes de l’hôpital St Vincent, la maison de santé du Val d’Aoste… Il se souvient de son père, des premières années à Bracca, près de Bergame, quand ses parents ont fui l’aridité des terres du sud. Il pense souvent à Simona, malade comme lui. Simona, morte il y a longtemps déjà. Simona qu’il a aimé passionnément, avec laquelle il a connu ses premières étreintes : « Mordre le bas du ventre, les fesses et l’intérieur des cuisses. Entre deux crises. Ne pas craindre la montée des pulsations du cœur. […] Simona lèche ma bouche, respire plus vite, frotte son pubis contre mon ventre. Dans le creux de la nuque, un grain de beauté noir et net. Les mains découvrent le corps dans ses retraits. Timide et aspiré, j’ai un goût de sang dans la gorge. N’aie pas peur, n’aie pas peur. »

Je ne sais pas si on peut qualifier ce texte de roman. A vrai dire je m’en contrefiche. Ce récit bref, au lyrisme contenu, à l’écriture mélancolique et sensuelle, est une pure merveille. Sébastien Berlendis est professeur de philosophie à Lyon. J’avoue que ça aussi je m’en fiche un peu. Ce qui compte, c’est qu’il signe un premier livre éblouissant de maîtrise. Chaque phrase semble scandée entre deux râles. Des phrases courtes, hachées, lâchée par un corps au bord de l’asphyxie. Un corps qui lutte : « je me demande s’il faut mourir le plus tard possible, si je dois garder la maladie dans mon camp. »   

C’est tellement beau que je pourrais recopier chaque paragraphe. « Dans la chambre du chemin de la Résistance, je me demande combien de temps ça prend un cœur qui cesse de battre. Je n’ai pas de nostalgie, je ne souffre pas d’un manque d’enfance et les bouffées du dehors ne me sautent pas à la gorge. »

Je vous offre pour conclure les dernières phrases, celles qui m’ont collé des frissons : « Un matin de brumes de juillet, mon corps au ralenti ne se lève plus. Il reste dans la nuit. » J’avoue que je ne sais plus quoi dire. Une écriture d’une telle pureté est rare, elle se déguste, mot après mot. C’est magnifique et triste à pleurer, c’est juste de la littérature.
   

Une dernière fois la nuit de Sébastien Berlendis. Stock, 2013. 92 pages. 12,50 euros.

L'avis (enthousisate) du petit carré jaune et celui (tout aussi enthousiaste) de Noukette.






36 commentaires:

  1. Magnifique et triste à pleurer...? Je veux !

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    1. Mon petit doigt me dit que tu vas bientôt le découvrir...

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  2. non, tu exagères !!!! je le veux !!!!!

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    1. Ah ben non, cette fois-ci je n'exagère pas !

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  3. Woawwww ...c'est tout ce que j'aime...merci...(sous mes yeux avant ce week-end...c'est sûr...

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  4. J'ai vu ton F**k, franchement tu veux nous tenter! bon, à la bibli peut être...

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    1. J'espère bien qu'il va finir à la bibli. Il faut leur suggérer, les menacer même, s'ils ne veulent pas le mettre dans une prochaine commande.

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  5. Je te lis et j'ai envie de tenir le livre dans les mains tout de suite !! Quels magnifiques extraits tu nous proposes là, merci ! Je note et je souligne donc !

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    1. Ce livre est fait pour toi, c'est une évidence (j'ai d'ailleurs dit la même chose à Marilyne^^).

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  6. Comme les copains, je suis conquise par ton billet.

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  7. Je l'ai déjà acheté hier, par contre je ne sais quand je pourrais le lire... Même si il est court j'en ai déjà d'autres à caler LOL
    Bonne soirée :)

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    1. Pas grave, maintenant qu'il est bien au chaud dans ta pal, je suis certain que tu vas le lire.

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  8. Tu sais fort bien nous tenter... pourtant ce n'est pas le genre de livre dont j'ai envie en ce moment. (je suis en mode "lectures faciles avant les vacances")

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    1. Ce n'est pas une lecture facile, certes, mais c'est une belle lecture, une très belle lecture même.

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  9. Après un tel billet : ce livre, je le veux, moi aussi !

    Y.

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  10. Ton avis donne vraiment très envie, et puis l'ensemble est court je me laisserai sans doute tenter!

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    1. Oui, c’est court mais c’est bon ;)

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  11. Rien que le titre est un poème... Je suis plus que curieuse de le découvrir !

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    1. Je suis absolument certain que tu adorerais.

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  12. Réponses
    1. Même pas peur (je suis plutôt confiant pour le coup...).

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  13. Du triste à pleurer ... et bien ça risque de me plaire et tu le mets en avant de belle façon.
    Bisous et bon WE !

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  14. tiens, tiens.. un auteur qui se lance dans une prose poétique et en plus un philosophe .. tiens, tiens... un blogueur qui est sous le charme...tiens , tiens... des amies et amis blogueuses et blogueurs qui ont bien envie d 'y aller voir de plus près!
    je vais me joindre au chœur si ce livre croise ma route j'y vais aussi!aussi
    Luocine

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    1. Tu pourras y aller aussi. Le seul autre prof de philo/écrivain que je connaisse, c'est Jérôme Ferrari. Il y a pire comme référence ;)

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  15. Bon, je suis la voix discordante mais ce genre de thème et de prose ne me tente pas ;-)

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    1. Rassure-toi tu ne dois pas être la seule...

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  16. Merci Jérôme de me l'avoir mis entre les mains.... Rare, beau, puissant, envoutant, troublant, chancelant... Et respirer de nouveau. Merci

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    1. Je viens de lire ton billet... magnifique ! Je m'empresse de rajouter le lien.

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  17. Dis... *yeux du chat potté*, il peut faire un petit crochet par moi ce roman qui n'en est peut-être pas un mais on s'en fiche ? :)

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    1. Évidemment qu'il peut fait un crochet par chez toi, même pas la peine de demander ;)

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