samedi 29 juin 2013

Archanges : roman a capella - Velibor Colic

Vous ai-je déjà dit à quel point j’appréciais Athalie ? Enfin pas elle personnellement puisque je ne la connais pas. Son blog plutôt et ses billets plus particulièrement. Elle possède cette capacité rare à vous empoigner dès les premières lignes pour vous emmener dans un tourbillon de bons mots, de phrases enlevées, de tournures qui vous font rire ou vous laisse béat d’admiration devant tant d’inventivité. C’est un fait, je suis fan des billets d’Athalie. Tout à fait fan. Alors quand j’ai découvert son avis concernant ce roman de Velibor Colic, impossible de ne pas craquer. Je me le suis procuré dare-dare et j’avoue que je ne le regrette pas.   

Archanges est une succession de monologues. Quatre voix témoignent de l’horreur de la guerre en ex-Yougoslavie. Trois bourreaux et une victime. Deux vivants et deux morts. Le premier a sévi en Bosnie. Il s’appelle Esdras. Ses compagnons d’armes le considéraient comme un poète. C’était aussi et surtout un tueur implacable, grisé par le mauvais alcool, qui aimait couper les oreilles de ses victimes après les avoir violées. Aujourd’hui c’est un clodo qui vit dans un parc, à Nice. Ses journées sont toujours les mêmes : « Je bois et je pue. Et j’invente mes poèmes et je pense aux femmes. » Son état physique est déplorable, il se sait condamné, il veut juste qu’on le laisse tranquille. La guerre, il y pense avec nostalgie et il ne regrette rien, à part la défaite.

Le second était surnommé le duc. C’était le meilleur ami d’Esdras. Un officier d’une effroyable cruauté qui menait ses troupes d’une main de fer. Il se déplaçait avec un chien monstrueux portant un collier fait avec des yeux humains. Ce gars était une légende. On a écrit des chansons sur lui. Une bombe lui a ôté les bras et les jambes. Pour cela que maintenant on l’appelle le tronc. Il a été arrêté et emprisonné. C’est un maton qui vient le nourrir tous les jours. Au biberon. Pour passer le temps, il n’a plus que ses souvenirs. Les villages pillés, les hommes et les femmes tués de la pire des façons, les jeunes filles torturées avant d’être violées. L’âge d’or de son armée, avant la défaite.        

La troisième est Senka, une jeune fille qui a subi les assauts de ces ordures. Elle avait 13 ans. C’est un ange qui erre dans un paradis où tout lui semble être un enfer : « Dieu existe et c’est un chien. » Elle vient régulièrement hanter les nuits d’Esdras. Pas pour se venger. Juste parce qu’il faut que son bourreau ne l’oublie jamais car elle sait que l’on meurt deux fois : « La première fois physiquement, et la deuxième fois quand il n’y a plus personne sur cette terre qui puisse se souvenir de vous. Et moi, je suis toute seule. Et si on m’oublie, on oublie aussi le crime. C’est pourquoi j’espère qu’il vivra encore longtemps, ce vieux salaud. »

Le quatrième est le fils du tronc, il accompagnait son père sur le terrain de ses « exploits ». Lui aussi est mort. Égorgé dans un train, bien après la guerre. Il porte à son tour un regard nostalgique sur les heures glorieuses du conflit : « Tout était si facile. La guerre n’était qu’une rigolade, une camaraderie, on flinguait un peu, et on sautait tout ce qui bougeait. On libérait enfin, cinq siècles après, toute notre terre, une ville après l’autre, et le soir on fêtait ça comme il faut. » Il est aussi le plus lucide des quatre : «  Et puis merde, voilà, si l’on regarde bien, n’importe quelle tragédie peut devenir une farce. N’importe quelle victime n’est qu’un bourreau raté ; vous aussi, vous êtes tous coupables, parce que vous étiez témoins. » 

Archanges, c’est le requiem des vaincus. Un texte d’une rare dureté. La guerre est montrée dans toute son horreur, sans apologie. Les mots sont durs, crus, lyriques ou poétiques. Ils claquent, ils sonnent et laissent groggy. Ces voix résonnent et bousculent, elles dérangent et vous mettent mal à l’aise. La quatrième de couverture parle d’ « une parabole tourmentée pour faire acte de mémoire. » Pas mieux.     


Archanges (roman a capella) de Velibor Colic. Gaïa, 2008. 156 pages. 16,30 euros. 


22 commentaires:

  1. Mais dis donc... tu te fais convainquant. JE vais voir si c'est dispo dans mon bout du monde!

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    1. Moi je l'ai trouvé à la médiathèque.

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  2. Celui-là il me le faut et vite ! ;-)

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  3. Je ne connais pas Athalie et je file la découvrir ... par contre, c'est dangereux. je suis déjà si tentée à gauche et à droite avec tous ces blogs que je suis mais bon, je suis forte et téméraire ;)

    Pour ce qui est du livre, je ne sais pas pourquoi mais je ne suis pas tentée. Peut-être parce que j'ai envie d'un peu de légèreté maintenant.

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    1. Il est certain que si tu as envie de légèreté, il ne faut pas te lancer dans cette lecture.

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  4. Bon. Je lis ton billet, je lis celui d'Athalie (que moi non plus je ne connaissais pas, mais que je pense même que je vais apprécier ses chroniques)... je lis, je lis ce que tous deux vous dites et voilà ! je cours le commander ce terrible texte qui va me conforter dans l'idée que certains humains sont inhumains.

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    1. Ah je crois que c'est le genre de texte qui pourrait te plaire. C'est vraiment impressionnant !

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  5. Jérôme !!!!!!!! Me voici rouge de confusion extrême !!!! Mais quand même bien contente, surtout que ce roman t'ai embarqué aussi. Parce qu'il n'est pas facile de lire ces voix que l'on préferait parfois ne pas entendre tant ce qu'elles disent touchent à l'humaine inhumanité. Une de mes amies dit ne pas se souvenir de ce qu'elles racontent parce qu'elle a oublié de respirer en lisant...

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    1. Ben non, faut pas rougir. Si je peux convaincre quelques personnes passant par ici d'aller faire un tour chez toi, j'en serais ravi.
      Concernant le roman, c'est un vrai uppercut, ça cogne et ça secoue mais tu sais bien que j'aime ça, tu devais te douter que ça me plairait.

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  6. Une période de l'historie européenne longtemps passée sous silence.

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    1. Oui même si il y a déjà eu quelques romans et de nombreux films sur le sujet.

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  7. Tu donnes cruellement envie de découvrir ce titre, quoi qu'il en coûte au lecteur...

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    1. Donner "cruellement envie", c'est joli comme expression. Quoi qu'il en soit, prend déjà le temps de finir le Vent dans les saules, j'ai hâte de lire ton avis !

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  8. Ah, ben moi aussi je l'aime bien, Athalie je veux dire parce que Velibor, je ne sais pas encore (humm....), elle lit beaucoup de bonne littérature américaine. Elle était à Saint-Malo elle aussi, nous avons assisté à la même conférence sans le savoir... va falloir s'organiser l'an prochain, n'est-ce pas...

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    1. Oui, elle est super Athalie ! Et c'est vrai que niveau littérature américaine, elle a du répondant. Tout ce que j'aime en sorte !

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  9. Tu titilles ma curiosité là.... Et puis je ne connais pas Athalie moi, je file voir ça ! N'empêche... espèce de coureur va ! ;-)

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    1. Va donc voir Athalie et cours découvrir Archanges, tu comprendras mieux pourquoi je m'emballe à ce point ;)

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  10. je suis comme toi une fan du blog d'Athalie
    et je suis certaine que ce livre est puissant et fort
    trop sans doute pour moi en ce moment mais je le note quand même
    Luocine

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    1. Oui il faut être capable de recevoir un tel texte un plein visage, ce n'est pas forcément évident ;)

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