jeudi 3 septembre 2015

Une fille est une chose à demi - Eimear McBride

Neuf ans. Il aura fallu neuf ans pour qu’Eimear McBride fasse accepter son manuscrit par un éditeur. En même temps, quand on pause les yeux sur les premières lignes, on comprend pourquoi ça a été aussi difficile. Parce qu’elle est irlandaise, on pense à Joyce ou à Beckett. On se dit aussi que l’on est proche de l’Oulipo, que le Nouveau Roman est de retour, que le texte relève de l’écriture automatique chère aux surréalistes et à la beat génération. Bref le lecteur lambda (c’est-à dire moi) est perdu. Totalement perdu. Mais bizarrement intrigué aussi. Et comme une preuve tangible vaut mieux qu’un long discours, je vous offre la première page. Le ton est donné et le reste du texte est à l’avenant.



Pour autant, passé l’effet de surprise, l’histoire prend sens peu à peu. Une histoire où la narratrice raconte à sa façon très particulière la mère bigote qu’elle déteste, le père absent, le frangin gardant les stigmates de la tumeur au cerveau qu'on lui a enlevée à la naissance, l’oncle-bourreau qui la déflore à 13 ans, les années lycée où elle couche avec tout ce qui bouge, le départ pour l’université de Dublin et les nuits de perdition dans des pubs enfumés avec des amants d’un soir, puis l’ultime retour dans la maison familiale pour accompagner dans ses derniers instants ce frère qui aura été son seul et véritable amour. Avec ses mots à elle, son discours syncopé, balbutiant, ces phrases tronquées qui se bousculent dans une profusion souvent anarchique. Mais aussi avec des éclairs de poésie illuminant un récit sombre à pleurer.   

Ce roman est un tourbillon qui vous submergera si vous n’y prenez gare. Exigeant, éprouvant même tant il demande une attention de tous les instants. J’avoue, j’ai lâché prise autour de la page 200 (sur 260). Plus moyen de me concentrer, de suivre le fil de ces pensées tellement chahutées qu’elles en deviennent quasi inaccessibles. J’ai repris pied vers la toute fin en tombant sur un passage éblouissant qui m'a mis les poils au garde à vous. Et je crois que c’est ce que j’ai envie de retenir de cette incroyable expérience de lecture (je pèse mes mots !), ces fulgurances touchées par la grâce qui émergent dans le flot ininterrompu d’une prose tellement sauvage qu’elle en devient souvent indomptable.

Avis aux curieux donc. A ceux qui veulent être bousculés, dérangés, surpris par une écriture plus que singulière. Mais une écriture qui reste chargée de sens, qui n’a rien de conceptuel, qui ne relève à aucun moment de la branlette intellectuelle. A ceux en fait qui veulent découvrir un premier roman comme on en a rarement vu. Aux curieux, quoi.

Une fille est une chose à demi d’Eimear McBride. Buchet Chastel, 2015. 262 pages. 20,00 euros.






57 commentaires:

  1. J'imagine que cela doit être bien de sortir des sentiers battus parfois. Mais là... non merci ;)

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  2. Cette première page fait peur quand même...

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  3. Ca a l'air beaucoup trop perché pour moi ! Ma curiosité a des limites ;)

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    1. Et puis la curiosité est un vilain défaut il parait ;)

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  4. oulà comme dit Yueyin, cette première page est quand même bien effrayante ! Je vais retourner à mes bons vieux polars hein ;-)

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  5. tentant, très tentant et en même temps tellement déjà fatiguée par cette rentrée que je ne sais si j'aurai le courage d'aller au bout de cette écriture exigeante ! MAIS très intriguée ;-) alors je note et irai le feuilleter demain ! merci pour la "folle" découverte !

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  6. Tu as vraiment titillé ma curiosité mais je ne suis pas sûre que le sujet soit pour moi !

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  7. Peut-être un peu long, vu l'ambition de l'auteur, mais pourquoi pas, ça peut être ébouriffant! :-)

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  8. ça a l'air particulier en effet... à voir..!

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  9. J'ignore si je tiendrais 360 pages (court, heureusement) mais je peux tenter (en bibli!)

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  10. Le style déconstruit me permettrait peut-être de mieux supporter la lourdeur du sujet... J'aime bien le titre !

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    1. Le pire c'est que je n'en suis pas certain...

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  11. Me rappelle cet exercice de style de Loïc Demey ou le dernier Christophe Manon...Tentée, donc.

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  12. Aux curieux et qui n'ont pas peur d'être décoiffé.

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  13. Tu as bien fait de mettre la première page, cela permet de bien se rendre compte du style étonnant de ce roman. C'est vrai aussi qu'elle fait peur ! Je ne suis pas sûre de tenir sur 260 pages.

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    1. ça a été une épreuve pour moi mais je ne regrette pas !

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  14. Je me rend compte, que je ne suis pas si curieuse que ça ... merci d'avoir mis la première page, comme ça on sait tout de suite à quoi on va se frotter.

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    1. Cette première page donne tellement le ton du reste...

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  15. toujours ces femmes bafouées et souffrantes , les mots de la douleur sont difficiles à dire, et à lire malheureusement! pas sûre que je m'y frotte.

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    1. Et le climat très religieux propre une Irlande traditionaliste n'allège pas le propos.

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  16. J'aimerais beaucoup le lire, il m'intrigue depuis l'annonce de sa sortie :)

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  17. J'aime bien que ce genre de roman existe, je peux en lire un extrait, mais je ne crois pas pouvoir le livre en entier.

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  18. Le début m'interpelle mais je ne pense pas avoir le courage de me concentrer longtemps pour suivre l'histoire.

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  19. Je suis sûre que je ne pourrai jamais tenir sur 260 pages !

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  20. Cette déconstruction du texte me fait penser à "Lava" de Rémi Davide
    Je note car je suis très intéressée

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    1. Jamais entendu parler de Rémi Davide. Tu m'intrigues !

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  21. J'ai hésité à recevoir le SP et j'ai regardé les avis anglophones, ça m'a fait peur. Tu confirmes donc mes craintes.

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    1. J'ai vu qu'il avait gagné de nombeux prix en Grande Bretagne.

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  22. Je suis curieuse mais pas tentée :)

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  23. Une écriture qui intrigue, forcément... mais je ne suis pas sûre de tenir sur la longueur.

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    1. C'est la plus grosse difficulté je crois.

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  24. Aaah j'aime être bousculée et compagnie, mais si possible pas contre un mur. Ton extrait me donne juste envie de fuir, j'ai pas les neurones pour, je le crains.;-)

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    1. Il y a des passages beaucoup plus "lisibles" après, heureusement !

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  25. Euh... sans moi. Je n'apprécie pas du tout les écritures trop "barrées".

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    1. C'est tellement déstabilisant il faut dire...

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  26. Je ne vais pas te mentir, il me fait archi peur ce livre. Bon déjà l'incipit m'effraie, mais je pense pouvoir m'y habituer, le sujet me paraît lourd lourd lourd (inceste, mort du frère, mère non aimante...punaise elle les cumule ton héroïne!!!!), et surtout ton décrochage du dernier quart me ralentit aussi. Je ne sais pas quoi penser.

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    1. Le sujet est très lourd, l'écriture très particulière... C'est le véritable ovni littéraire de la rentrée mais je ne regrette as du tout de l'avoir découvert.

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  27. Que des auteurs arrivent à écrire des trucs pareil moi j'avoue que je trouve ça limite flippant...!

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    1. C'est qu'il y a de quoi se poser des questions. Et pour le traducteur, j’imagine l'enfer !

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  28. Libraire depuis 20 ans, c'est le roman de cette rentrée qui restera gravé dans ma mémoire et vous en parlez très bien Jérôme. Les premières pages sont très déstabilisantes, le sujet dérangeant, mais la lecture devient plus facile par la suite. Je l'ai, pour ma part, lu d'une traite. A reserver aux curieux mais surtout aux bons lecteurs me semble-t-il, ceux qui aiment la vraie litterature, n'ont pas peur de sortir des sentiers battus ni d'être profondement secoués. Au final, cest une véritable réussite, une expérience linguistique et littéraire, un magnifique portrait de femme tourmentée, navigant parfois aux frontières de la folie, et la peinture sans concession d'une Irlande bien loin des images de cartes postales, écrasée par le poids de la religion. Âmes sensibles s'abstenir; quant à ceux qui tenteront l'aventure, ils ne ressortiront pas indemnes de la lecture de ce roman aussi cruel et dérangeant que beau. Un grand bravo à l'auteur et à vous, Jérôme, pour cette belle chronique.

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    1. Je pense malheureusement qu'il aura du mal à rencontrer ses lecteurs. En tout j'ai aimé être déstabilisé à ce point. Et je reste ébahi devant l travail mené par la traductrice !

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