lundi 28 septembre 2015

Fordetroit - Alexandre Friederich

Après avoir lu le dernier Reverdy, j'ai eu envie de retourner à Detroit. Ça tombe bien, le Suisse Alexandre Friederich y a passé quelques temps l'an dernier. Au cœur du désastre, il a parcouru les quartiers sinistrés à vélo, ne pouvant que constater l'ampleur des dégâts. Une ville frappée de plein fouet par la crise économique, symbole de l'échec du capitalisme. Une ville désertée par ses habitants (la population est passée de 1,5 millions à 700 000 âmes), une ville devenue la proie des flammes (« A Detroit les incendies sont constants.Pas une minute ne se passe sans que les flammes ne ravagent une partie de la ville. »), une ville où se succèdent les bâtiments désaffectés et où le taux de criminalité est le plus élevé du pays.

L'auteur est persuadé qu'à Detroit, la fin du monde a déjà eu lieu. C'est pour lui un laboratoire dans lequel il va pouvoir étudier l'avenir de l'humanité. Logeant chez l'habitant, il déambule dans une ville fantôme à la recherche des formes de vie ayant survécu à l'apocalypse. Il va croiser des junkies, des SDF, des chômeurs, des éclopés en tout genre.Mais aussi des citoyens ayant conservé une once d'espoir, ayant fait de la débrouille et de l'autogestion leur raison d'être. Des gens debout face à la tempête : « On a l'impression par ici que ce qui se passe est une des images de l'avenir. Et cependant, la vie continue. »

Avec Friderich, pas de plans larges sur les ruines, pas une vue d'ensemble de la catastrophe mais une plongée digne d'un ethnologue, au plus près des lieux et des gens. Ni fiction, ni carnet de voyage, ni reportage, ce texte inclassable est traversé par de très beaux passages : « Quel jour sommes-nous ? Un jour ouvrable, un jour de semaine. Difficile à croire. Tout est enfoui, abstrait, cataleptique. Au-dessous du niveau des émotions. Ici dans le centre, après les fastes de la production et le capitalisme conquérant, les retombées sont catastrophiques : le puits de langage est soufflé, les forces vitales défaites, le sens perdu. Une révolution dramatique. L'homme a déserté la scène. Le silence occupe la place. »

Alors que Reverdy était dans le « pendant » de l'écroulement de la ville, au début de la crise des subprimes en 2008, Friederich est lui dans « l'après ». Il déploie au fil de sa traversée à vélo la maquette du monde à venir, un monde qui, bien que frappé en plein cœur, ne cesse de renaître de ses cendres. Une réflexion lucide, optimiste et d'une grande beauté.

Fordetroit d'Alexandre Friederich. Allia, 2015. 128 pages. 6,50 euros.

32 commentaires:

  1. Cette ville passionne beaucoup de gens.Ça a commencé par les cinéastes et cette esthétique de la déréliction que Detroit représente si bien (j'ai vu "Lost River" de Ryan Gosling par exemple), et maintenant, des écrivains européens. C'est comme un présage cette ville, le cauchemar de la fin de l'ère industrielle : on doit pouvoir écrire des romans passionnants.

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    1. Beaucoup de photographe s'y sont intéressés aussi depuis les années de crise. C'est clairement un environnement qui fascine.

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  2. Le thème est très intéressant, je ne sais pas si c'est un laboratoire du futur, mais en tout cas c'est un foutu exemple de la décomposition de la société industrielle ultra-libérale.

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    1. Sans doute pour ça que certains y voient notre avenir.

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  3. Moi qui suis une incorrigible optimiste, je crois que cette ville va renaître différente, plus adaptée au monde futur... ce livre devrait me plaire, donc.

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    1. C'est ce que pense aussi l'auteur en tout cas.

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  4. Etonnant quand même cet engouement autour de Détroit.

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    1. Pas si étonnant que ça quand on regarde de près la façon dont cette ville a "évolué".

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  5. uhhhh je note ! merci jeun hom
    mille bises <3

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    1. Toi aussi tu veux te balader à vélo dans Detroit ?

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  6. Bonjour Jerome; houlala, il y a longtemps que je ne suis pas venue "bavarder" avec toi et me voila toute timide. Comme je suis nounouille je n'arrivais pas à laisser des commentaires (à cause du changement de plateforme, pour moi), enfin bref, après plusieurs essais je peux te laisser une petite bafouille. Bon je rattraperai pas le retard, dans les commentaires (tu publies trop vite; mais tant mieux, ça fait plus de choix). J'ai déjà noté plein de titres chez toi. Bises; quand je pense que j'ai failli ne plus revenir. Louise :)

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    1. Ravi, ravi, ravi de te revoir Louise. Tu reviens quand tu veux, tu seras toujours accueillie à bras ouverts ;)

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  7. Peut-être qu'il faut en passer par les ruines pour afin se reconstruire et se réinventer. Il faut espérer que ça soit le cas pour Detroit.

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    1. ça a toujours été comme ça au fil de l'histoire, non ?

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  8. Je ne connaissais pas du tout et étant curieuse de tout ce qui touche les USA je note :)

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  9. Je suis intéressée par le sort de cette ville , si elle s'en sort , cela me ferait plaisir mais elle est bien mal partie. J'aimerais y croire!

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    1. Il faut y croire et il y a de quoi y croire.

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  10. bon...je vais le reprendre . Moi aussi j'ai voulu lire Fortdetroit après le roman de Reverdy ...je n'ai rien compris !! Le récit n'est pas linéaire et je n'aurais pas du prendre ce (petit) bouquin un soir juste avant de dormir ...Merci de me bousculer un petit peu par ton commentaire .

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    1. Ce n'est pas un roman finalement. Le récit est à l'image des déambulations de l'auteur, tout sauf linéaire oui.

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  11. très très tentée... et par celui-là et par le Reverdy. Question piège : lequel lire en priorité?

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    1. Je te conseillerais de commencer par Reverdy.

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  12. Hmmm... je sens que celui-là aura plus de chance de me happer que le Reverdy... mais... haut les boucliers, haut ! (oui, j'en ai 2 maintenant, un pour chaque bras :-P)

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  13. Je ne connaissais pas ce texte. Un bon complément sans doute en effet au livre de Reverdy.

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    1. En tout cas il est vraiment très différent.

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  14. Et un ouvrage qu'il me semble intéressant de découvrir également. Je note ;)

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  15. Bizarrement je ne pense pas qu'il soit pour moi celui là... (et pourtant ce n'est pas un pavé :-p )

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    1. Je crois aussi que tu peux faire l'impasse.

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  16. C'est dingue comment cette ville semble catalyser tout l'imaginaire de fin du monde tel que nous l'entretenons en Occident...je tergiverse du coup (toi, tu aurais pu participer au mois américain de Titine, tu as grave assuré sur la question...contrairement à moi)

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    1. J'aurais pu y participer oui mais je préfère ne rien programmé à l'avance, mais envie de lecture changent trop souvent pour que je passe un mois entier sur la même thématique.

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