samedi 13 décembre 2014

Une saison de coton : trois familles de métayers - James Agee et Walker Evans

« Une civilisation qui, pour quelque raison que ce soit, porte préjudice à une vie humaine, ou une civilisation qui ne peut exister qu’en portant préjudice à la vie humaine, ne mérite ni ce nom ni de perdurer. Et un être dont la vie se nourrit du préjudice imposé aux autres, et qui préfère que cela continue ainsi, n’est humain que par définition, ayant beaucoup plus en commun avec la punaise de lit, le ver solitaire, le cancer et les charognards des mers. »

1936. James Agee part faire un reportage sur les conditions de travail des fermiers blancs et pauvres du sud profond. Un reportage que le magazine Fortune refusera au final de publier. Trop virulent, trop bouleversant. Et, sur, le fond une charge anticapitaliste toujours d’actualité.

Agee s’intéresse à trois familles : les Tingle, les Fields et les Burroughs. Les premiers sont les plus en difficulté. « Les Tingle ne sont plus capables d’envisager l’existence une saison à la fois, ni même un jour à la fois : désorganisés, engourdis, animés en de brefs sursauts, ils flottent dans leur vie comme on dérive sur l’eau, une heure après l’autre. La pauvreté est la cause de leur indifférence ; leur indifférence les enfonce plus profond encore dans la pauvreté ». Les Fields et les Burroughs, tout aussi pauvres, conservent néanmoins « une emprise sur la vie » qu’ils s’échinent tant bien que mal à entretenir.

Après avoir  montré comment les propriétaires terriens maintiennent les métayers sous leur coupe et les exploitent sans vergogne, Agee décrit chaque aspect du quotidien de ces familles : l’habitat fait de maisons de bois aux toits perméables et aux murs n’offrant aucune protection contre les frimas hivernaux et les canicules estivales  (« pour pousser à terre ces baraquements, il suffirait d’un seul homme décidé ») ; la nourriture, constituée essentiellement de fruits et légumes secs accompagnés de pain de maïs (la viande étant très rarement au menu) ; les vêtements (salopettes, chemises et robes en coton, chapeaux de paille, habits du dimanche, chaussures aussi rares que déglinguées, le tout tâché par la sueur, la graisse, la boue et lavé très occasionnellement) ; la culture du coton, harassante, dépendante des aléas du climat et des attaques de chenilles où la cueillette est un acte simple et terrible qui brise les corps et met à mal l’endurance (un homme cueille en moyenne 115 kilos par jour) ; l’éducation (sur 150 jours d’école, les enfants en manquent généralement la moitié pour aider leurs parents dans les champs ou pour cause de maladie et n’iront de toute façon pas au-delà du CM2) ; les loisirs et les relations sociales, quasi inexistants ; la santé, forcément précaire (les Tingle, par exemple, ont perdu sept enfants)…

Agee pose un regard plein de compassion sur ces pauvres hères broyés par la vie. Sans empathie particulière, il rend dignité et humanité à ces familles ravagées par la misère. Il en profite également pour dénoncer radicalement l’économie ultralibérale d’une Amérique qui, loin du clinquant d’Hollywood et de la modernité des grandes métropoles, laisse une partie de sa population ravalée au rang de bêtes de somme. Édifiant.




Une saison de coton : trois familles de métayers de James Agee (photographies de Walker Evans). Bourgois, 2014. 188 pages. 18,00 euros.





Un billet qui signe ma contribution mensuelle au projet non-fiction de Marilyne


26 commentaires:

  1. Parfait exemple du racisme social. Même s'il n'y avait pas la différence de couleur de peau, la raison profonde du clivage est la différence de statut social. Ceci est aussi valable en France de nos jours. Pourquoi tolère-t-on une femme entièrement voilée dans un magasin ? Parce qu'elle est la femme de l'émir du'un confetti du moyen-orient...

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    1. C'est surtout le résultat d'un ultralibéralisme poussé à l'extrême et loin de toute considération sociale.

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  2. Comme Clara. C'est dingue comme la pauvreté rend laid ... avec ces photos on dirait même qu'ils sont dégénérés.
    C'est édifiant comme tu dis.

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    1. Il y a avait de gros soucis de santé mais aussi pas mal de problèmes psychologiques.

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  3. je vais faire un commentaire peut être choquant, en regardant les photos j'ai pensé que Floyds Burroughs était aussi beau que Marlo Brandon à ses débuts.. trêve de propos déplacés , je connaissais ces photos , elles ont fait le tour du monde et je lirai ce livre que je mets aussitôt dans ma liste. Merci
    Au passage j'aimerais que quelqu'un m'explique pourquoi je n'ai aucun mal à mettre des commentaires avec un ordi mais que je ne peux pas avec mes appareils nomades .. tablettes et téléphone

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    1. Je le trouve très beau, Floyd Burroughs. Cette photo est d'ailleurs très célèbre.
      Pour ton problème avec smartphone et tablettes, tu n'es malheureusement pas la seule et personne ne peut m'expliquer d'où vient le problème.

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  4. J'avais déjà très envie de le lire, et maintenant, je me dis qu'il est temps d'aller voir s'il est à la bibli :-)

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  5. J'ai failli l'acheter - je me demande ce que j'ai pris à la place - il est repéré depuis un moment celui-là.

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  6. Il a l'air très intéressant, je le note.

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  7. J'adore tous les livres sur les États-Unis alors il me le faut !! :D

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  8. Une thématique qui me parle beaucoup et qui m'intéresse d'autant plus que ce n'est pas un roman. Et ton extrait est juste... "pfiou !"

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    1. L'écriture n'est pas que journalistique, elle est parfois très incisive.

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  9. Edifiant, oui, j'imagine. Un véritable témoignage. Tu nous présentes une pépite, ça fait froid dans le dos ( ce refus de publication à l'époque en plus )

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    1. La préface éclaire beaucoup de choses sur le contexte de la publication. Et sinon ça fait clairement froid dans le dos !

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  10. Je dois être dans une quatrième dimension car j'avais l'impression que tu avais chroniqué ce livre. Tu en avais parlé sur FB, peut-être?
    Valérie

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    1. J'avais mis la couverture et un extrait sur FB, oui.

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  11. Moi qui adore Walker Evans, je note :-)

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    1. Ses photos ont quelque chose de fascinant.

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