vendredi 25 juillet 2014

Le messager - Charles Stevenson Wright

Je n’avais jamais entendu parler de ce livre. Encore moins de cet auteur. C’est Noukette qui me l’a fait découvrir. Pas parce qu’elle l’a lu (et je doute d’ailleurs qu’elle le lise un jour) mais parce que sa libraire lui en a parlé et qu’elle a tout de suite pensé que ça allait me plaire. Elle a bien fait.

Charles Stevenson Wright (1932-2008) est l’auteur d’une trilogie dédiée à New York dont « Le messager », publié en 1963, constitue le premier volume. Un recueil de textes courts, à l’évidence très autobiographiques, où l’on navigue avec le narrateur dans les rues de Big Apple. Un narrateur dont le boulot de coursier lui rapporte moins de dix dollars par jour et qui habite, seul, dans un immeuble décati du nord de Manhattan. Un narrateur vivant parmi les arnaqueurs, les prostitués, les drogués et les travelos. Un narrateur métis au corps splendide et au cul superbe qui n’hésite pas à tapiner dans les bars pour améliorer l’ordinaire, se vendant au plus offrant, homme ou femme, blanc ou noir.

Ça parait glauque dit comme ça mais ça ne l’est pas du tout. Il y a au contraire beaucoup de lumière, une analyse lucide des rapports humains et une savoureuse galerie de personnages à la marge. Attention, ce n’est pas drôle pour autant, loin de là. Mais si je devais comparer « Le messager » avec d’autres romans ayant décrit l’underground New Yorkais, je dirais qu’il se dégage de celui-ci davantage de mesure que chez Selby par exemple (exemple extrême, je vous le concède, tant la vision de Selby est apocalyptique). Ce que je veux dire, c’est que l’écriture est ici plus léchée, tout en retenue. J’ai lu des dizaines de bouquins de ce genre à l'époque où je m'injectait chaque jour de la littérature américaine en intraveineuse (c'était bien avant le blog...) et j’ai retrouvé chez Wright la gouaille d’un Icerberg Slim, l’argot et la vulgarité en moins. J’ai retrouvé aussi la fougue et l’insouciance du cultissime « Basket Ball Diaries » de Jim Carroll. Je pourrais aussi citer Bruce Benderson, Jerome Charyn, Chester Himes ou Richard Price. Bref, je suis en terrain connu et j’adore ça.

C’est un régal si on aime le genre. Des découvertes comme celle-là, je veux bien en faire tous les jours. Pour conclure et vous donner le ton de l’ensemble, je vous offre deux extraits abordant des thématiques centrales du recueil, la solitude et la condition de métis dans l’Amérique des années 60 :

« Au petit matin, accablé d’un morne désespoir, concentré sur moi-même, je parcours les rues. Les bars sont en train de fermer et une magie terrible, indéfinissable, se mêle à l’air frais. A New York, l’aube du dimanche possède cette qualité calme et subtile. Les solitaires, partout dans le monde, connaissent ce moment particulier de la matinée. Pas lents et mal assurés, votre image déformée dans les devantures qui ne sont plus éclairées. Regards en coulisse, coups d’œil envieux, honteux, lancés aux couples que l’on croise. Vous reconnaissez les solitaires, vos frères. Ils prennent une direction et vous une autre. […]
Vous vous avouez vaincu, petit Waterloo personnel, vous montez les marches d’un pas lourd. Vous tournez la clé dans la serrure. Vous allumez l’électricité. Vous vous déshabillez. Vous arpentez le plancher et, finalement, vous essayez de dormir, sans que rien ne vienne vous réconforter, sinon la promesse d’un autre lever de soleil. »

« Etre né noir. Pas de ce noir absolu qu’on qualifie d’absence de couleur, pas brillant, pas monstrueux. Mais noir. Ou plutôt d’un élégant café au lait. Moitié moitié. Noir. Ma famille est à peu près également divisée entre les nuances claires et les nuances foncées. Je suis bronzé, d’un brun jaune, comme si on m’avait exposé au soleil au moment où je sortais du ventre de ma mère. Beige. Je suis un homme de couleur. La Ronde a commencé dès que mes ancêtres ont débarqué d’Afrique. Je maudis le jour de leur luxure. Je leur souhaite de nombreuses saisons dans un enfer syphilitique. […]
Ils ont fait de moi un marginal. Une minorité à l’intérieur d’une minorité. »


Le messager de Charles Stevenson Wright. Tripode, 2014. 200 pages. 17,00 euros.








28 commentaires:

  1. Encore un article bien troussé qui donne envie de foncer chez son libraire, tant qu'il y en a...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Voila. Et finalement c'est grâce à un libraire que j'ai découvert ce livre.

      Supprimer
  2. Bizarrement pas emballé, je passe mon chemin pour celui- là et surtout longue vie aux libraires!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas forcément bizarre, c'est un livre assez particulier, tant sur la forme que sur le fond.

      Supprimer
  3. On peut dire que tu sais donner envie ! J'aime beaucoup cette littérature américaine, je m'empresse de noter ce titre. Elle est forte cette Noukette ;)

    RépondreSupprimer
  4. Les extraits que tu as choisis ont fini de me convaincre...
    Il est basé où le libraire de miss Noukette ? (si elle veut bien le partager, hein...)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Désolé mais je ne sais pas du tout où est son libraire ;)

      Supprimer
  5. oui ça paraît glauque mais ton enthousiasme m'intrigue!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, c'est pas glauque je trouve. Pas du tout

      Supprimer
  6. Dingue! mais j'ai réussi à me connecter à ton blog (c'est un exploit tu n'imagines pas, tellement la connexion est mauvaise). Je pense que cet auteur va me plaire, tes extraits en tout cas donnent envie d'aller plus loin. Je viens de finir l'arbre à bouteilles....J'ai du mal à visiter Noukette, mais je lui fais un petit bisous si jamais elle passe par ici. Est-ce que tous ces romans sont davantage pour les mecs? Mais la littérature féminine est tellement cucul!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non je ne crois pas que ce soit davantage pour les mecs. C'est une question de ressenti, peu importe que l'on soit un garçon ou une fille.

      Supprimer
  7. bon en réserve pour des moments ou mon moral sera d'acier et où je croirai qu ele monde est bon! et les gens gentils
    sinon ça plombe un peu le moral non?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non ça plombe rien du tout. C'est plus la photographie d'une époque et d'un milieu particuliers.

      Supprimer
  8. Le Tripode n'a je l'espère pas fini de nous offrir de ces petites perles. Pourquoi pas les grandes maisons ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne sais pas comment ce texte est arrivé chez cet éditeur mais c'est une belle trouvaille.

      Supprimer
  9. Je viens par ici -le billet consacré me semble bien embouteillé de commentaires- te souhaiter de très belles vacances, style pause nécessaire pour se recharger en enthousiasme, détente et autres délires qui diffuseront leur bonnes énergies tout au long de l'année.Bonnes lectures (je lis 'l'ancien' Deville et même si je ne comprends pas tout ça me passionne!)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Fransoaz. Je compte lire le Deville dès la semaine prochaine.

      Supprimer
  10. Ah oui, tiens, je ne connaissais pas non plus.

    RépondreSupprimer
  11. Je le note pour le challenge. Dommage que ce ne soit pas un roman car les thèmes me plaisent beaucoup.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Au niveau de la forme, je ne pense pas que ça te convienne en effet.

      Supprimer
  12. Chouette, j'ai vu juste alors...! Je crois que je commence à bien te connaître ! ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je le crois aussi. Très bien même ;)

      Supprimer
  13. ça pourrait bien me plaire aussi ! Noté !

    RépondreSupprimer
  14. et dire que je l'ai reposé sur le présentoir lors de mon dernier passage en librairie...je m'en mords les doigts...

    RépondreSupprimer

Je modère les commentaires pour vous éviter les captcha pénibles de Google. Je ne filtre rien pour autant, tous les commentaires sans exception seront validés au plus vite, promis !