jeudi 23 janvier 2014

Feu pour feu de Carole Zalberg

C’est la lettre d’un père à sa fille emprisonnée. Un père qui a quitté son pays d’origine alors qu’elle n’était qu’un bébé, le jour où tous les habitants de leur village ont été massacrés. Ensemble ils ont traversé des déserts et des océans avant d’échouer dans les rues et les parcs de villes sans nom. Ils ont erré, de centre de rétention en foyer de travailleurs, jusqu’à l’obtention du permis de séjour, ce Graal qui, enfin, aurait dû leur permettre de se réinventer une vie, même au cœur d’une cité délabrée. Mais le bébé, devenu une jeune fille hargneuse et révoltée, a commis l’irréparable…

Ce petit texte renforce ma conviction qu’il n’y a rien de tel que les écrits courts pour voir ce qu’un auteur a dans le ventre. Bon, en même temps je déteste les pavés, c’est pas un scoop alors je ne suis sans doute pas objectif mais quand même. Dans l’écriture minuscule l’écrivain se met à nu. Pas possible de se cacher ou de tricher, tout est dit en si peu de mots. C’est risqué, très casse-gueule même. Mais c’est un révélateur indiscutable. Et pour le coup ici, c’est parfait. Rien de trop, pas un poil de gras (petit clin d’œil en passant à Anne qui aime cette expression), on est tout de suite sur l’os. Évidemment je suis fan. Et puis quelle langue ! Le récit du père vous emporte, les interventions de sa fille vous laissent groggy, c’est magnifiquement construit.

Pour cette nouvelle lecture commune, Noukette m’a envoyé un petit message il y a quelques jours alors qu’elle venait de terminer le livre et que de mon coté je ne l’avais pas encore ouvert. En gros elle me disait « Ai fini Zalberg, outch ! ». Je crois que c’est ça, « outch ! ». Parce que cette histoire on la prend de plein fouet. L’histoire d’un homme qui fuit son pays en guerre avec son enfant sous le bras. Son voyage n’a rien d’une épopée au long cours. Rien non plus de glorieux, pas la peine d'en faire un roman fleuve, c'est juste une question de survie. On sent la tendresse, l’amour, le lien indestructible qui unit ces deux exilés. Mais avec les années le fossé se creuse entre le père et sa fille et l’inéluctable se produit : « J’ai accepté que le monde se glisse entre toi et moi et regarde, mon Adama, regarde où le monde t’a conduite ! Regarde où il t’a jetée ! ». Les mots disent la fragilité de l’homme, son incompréhension aussi. Naïvement, il a eu la faiblesse de croire que le plus dur était derrière eux : «  Je ne me pardonne pas d’avoir cru que toi et moi, parce que nous en avions eu notre content, de drame, nous en avions fini. » Mais son bébé est devenu une ado de 15 ans emportée par le tourbillon de la cité et pour ce père, le besoin de consolation est aujourd'hui impossible à rassasier (une expression que j'emprunte à l'écrivain suédois Stig Dagerman).

C’est beau, c’est fort, c’est intense. Une tragédie. Outch !

Allez, un dernier petit extrait, j'aurais pu en citer tellement d'autres : "Je ne pourrai remonter le cours de notre vie jusqu'au lit de ton crime car il est le dernier domino à tomber et j'ignore ce qui, de mon silence, de nos épreuves, de ton désœuvrement ou de tout autre chose encore a été le premier vacillement. Et quelle différence cela aurait-il fait si je t'avais raconté d'où nous venions ?"

Feu pour feu de Carole Zalberg. Actes Sud, 2014. 72 pages. 11,50 euros.

Une lecture commune percutante que j'ai le plaisir de partager avec Leiloona et Noukette.

Les avis enthousiastes de BrizeClara, Jostein et Un endroit pour lire




51 commentaires:

  1. Noté, à lire absolument ! Et je suis d'accord sur les écrits courts, certains sont parmi les plus forts que j'ai lus.

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    1. JE crois en effet que c'est un texte à lire. Un texte court en plus ;)

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  2. Oui, comme tu dis "outch", c'est bien le terme. A lire, un indispensable, et pas un mot de trop.
    Pour moi, déjà un classique, finalement.

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    1. J'espère que l'on va beaucoup en entendre parler, il le mérite !

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  3. Evidemment je le note même si je sais que ces 72 pages vont me briser le cœur.

    Bravo pour ce billet !

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    1. Je ne sais pas si ça va te briser le cœur, disons que ça va te le tordre et te l'essorer un bon coup ;)

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    1. Ce n'est pas un livre qui fait pleurer, c'est bien plus que ça.

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  5. Beau, fort et intense... Entièrement d'accord. Comme toi je suis tombée en amour de ce petit texte. Une pépite comme on en lit peu...

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    1. Celui-là, on l'a drôlement bien choisi, encore une fois !

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  6. "Dans l’écriture minuscule l’écrivain se met à nu."

    Magnifique et tellement vrai...
    Très beau billet.

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  7. Je note ta participation dès ce soir. Figure-toi que j'ai envie de le lire celui-là, même si le nombre de pages me fait peur. Et forcément, ton billet renforce mon envie.

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    1. Tu sais, je l'ai comparé au roman d'Hosseini et je me suis dit qu'il n'y avait pas photo. Quand l'un tire sur la corde et part dans toutes les directions, quitte à faire parfois fausse route, l'autre va à l'essentiel avec une économie de mots et d'effets absolument sidérante.
      Pas photo, quoi^^

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  8. A ce point ? Je note. Parfois j'accepte d'être bousculée.

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    1. Note-le, en plus je suis certain que cette lecture te ferait écrire un très beau billet.

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  9. j'ai lu beaucoup d'avis positifs sur ce livre et je suis quand même sur la réserve pas sur l'écriture (puisque je ne l'ai pas lu) mais sur le sujet.
    Je n'arrive pas à joindre les deux bouts de l'horreur , les réfugiés qui meurent devant Lampedusa et cette enfant( d'un de ces réfugiés ou de son frère!) qui tombe dans la grande délinquance.. lorsqu'on a échappé à la mort on a à jamais le sens de la vie. non?
    Luocine

    Luocine

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    1. Il n'y a pas de rapport entre "les deux bouts" puisque la jeune fille ne connaît rien de son passé. C'est à travers cette lettre et une fois qu'elle a sombré dans la délinquance que son père lui révèle une histoire d'exil dont elle n'a gardé aucun souvenir.
      Tu n'auras donc pas à joindre les deux bouts si tu te lances dans ce petit texte ;)

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  10. Je suis d'accord avec toi pour les récits courts !

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  11. Je suis rarement emballée par les formats courts, mais je note quand même celui-là, parce que ce que tu en dis m'interpelle!

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    1. Je sais bien, Valérie est ton leader, tu ne vois que par les pavés. Pffff...

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  12. De plus un thème qui me parle ...

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    1. J'espère bien. Tu en ferais un magnifique billet.

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  14. Comment se fait-il que je n'ai pas encore craqué ??

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  15. Ça a l'air très outch en effet. Peut-être trop outch pour moi en ce moment, mais je note pour plus tard.

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    1. Tu peux bien le rajouter dans ton énorme pal, il est tout petit, ça ne se verra même pas^^

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  16. Entièrement d'accord avec toi, les écrits courts ne se cachent pas (pas comme certains écrivains américains entre autres)
    Je note

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    1. Il faut le noter, c'est un incontournable.

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  18. Beaucoup d'enthousiasme, mais moi je préfère les pavés !

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    1. Pffff, il n'y a pas que les pavés dans la vie ;)

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  19. Difficile de ne pas être atteint par ce livre. Une grande claque !

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    1. Ton avis m'avait convaincu que ce texte ne me décevrait pas.

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  20. Déjà noté évidemment depuis le billet d'Un autre endroit. Même si les formats courts ne me conviennent pas trop (à peine installé dans un univers il faut déjà en sortir !) mais le texte me semble fort, juste comme il faut ;0)

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    1. Je comprends ton argument mais là, on va au-delà de cette impression.

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  21. Difficile de résister à un tel billet. J'aime bien les lectures qui font aoutch!

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    1. Avec ce livre-là, il ne faut surtout pas résister.

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