lundi 13 mai 2013

Où je prête mon blog à un auteur pour qu’il y publie une nouvelle inédite...

Un billet très particulier aujourd’hui puisque je prête mon blog à un auteur pour qu’il y publie une nouvelle inédite. Cet auteur, c’est Roger Wallet. Roger n’est pas n’importe qui pour moi puisqu’il a été mon patron pendant de nombreuses années et bien plus que cela encore. Un patron formidable qui, lorsque l’on rentrait dans son bureau pour lui exposer un projet ou une idée commençait toujours par vous répondre « c’est d’accord » avant de vous demander : « au fait, c’est quoi le projet ?» Grâce à lui j’ai vécu des moments magiques au cours d’ateliers d’écriture dans des classes, j’ai pu créer un prix littéraire pour des élèves de Cm2/6ème et faire venir pendant une semaine des ouistitis et des perroquets (vivants !) dans le hall de la médiathèque. Et puis c’est lui qui m’a fait découvrir Carver, Bobin et Michon. C’est pas rien.


Roger est un orfèvre de la nouvelle. Son crédo est celui des petites gens, de ces vies minuscules mises en lumière avec sensibilité (Carver et Michon, encore). Son premier roman, Portraits d’automne, paru au Dilettant en 1999 et réédité en poche (Folio) lui a valu les éloges de la critique et un passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot. Tout ce que j’ai perdu m’appartient (éd. du petit véhicule) reste mon recueil de nouvelles préféré.
Il m’a confié deux nouvelles à publier sur ce blog. Autant vous dire que je n’en suis pas peu fier. La première est très courte, vous pouvez la découvrir ci-dessous. La seconde, beaucoup plus longue, sera mise en ligne la semaine prochaine. J’espère que vous prendrez le temps de les découvrir. Il me semble que ça en vaut la peine...




La foudre, Volodia

Voilà. Je dirai simplement les choses, comme elles se sont passées. Pas de trémolos dans la voix ni de grandes orgues. Rien que la lueur du matin qui, ce jour-là, découpait autrement l'horizon. On ne peut s'y préparer, on ne peut s'en protéger. Rien d'autre que prier que cela n'arrive pas. Jamais. Quand la chose est arrivée – dans notre langue on dit le coup de foudre (udar groma) mais l'expression signifie autre chose pour vous – quand c'est arrivé, j'ai été désigné pour faire partie de la première équipe. Il neigeait tous les jours et la plaine autour de la centrale était une page blanche sur laquelle, interminablement, les chenilles réécrivaient leurs hiéroglyphes. De toutes ces années, nous n'avions rien fait d'autre que de surveiller, la centrale, les environs, les terroristes surtout. À l'atelier, nous bichonnions les engins. Nous avions des consignes très strictes pour tous les cas de figure mais celui-là, personne ne l'avait sérieusement envisagé. Lors de la construction, la zone avait été vidée de tous ses habitants, à cause des secrets militaires, le Kremlin était un peu paranoïaque là-dessus. Il n'était resté que Vladimir et sa femme. Ils n'avaient plus d'âge. Je les avais toujours connus ici, dans leur baraque minable et sans confort. Ils vivaient comme dans le temps. Quand on a construit la centrale, ils ont été les seuls à refuser de partir à la ville. Lui, Vladimir, il était quelqu'un ! Je ne connais pas très bien l'histoire mais à Stalingrad il avait eu un comportement héroïque. Depuis, il boitait et on lui fichait la paix. 
Là, tout est allé si vite après l'explosion… Je suis venu lui dire On a reçu des ordres, Volodia. Tu as une heure, pas plus. En attendant, le docteur a donné ces cachets. Je repasse vous prendre. Sa femme a posé la main sur son épaule, elle pleurait presque. Mais les personnes âgées ont reçu tellement de coups dans leur vie que les mots leur sont rentrés dans la gorge et les larmes dans les yeux. Volodia a simplement secoué la tête, Je crois qu'on va rester, petit, a-t-il dit. Il y avait de la tendresse entre nous, il m'avait connu gamin, il m'appelait petit et moi, je l'appelais Volodia.
Quand je suis repassé, il avait fait le plus dur : il avait étranglé sa femme de ses propres mains. Il lui avait mis un bouquet, trois fleurs, entre les doigts. Il a dit Aide-moi, petit. Il avait serré la corde autour du cou mais le plafond était bas. Alors je l'ai saisi à la taille et brusquement j'ai tiré de toutes mes forces en chialant comme un môme.

Roger Wallet





50 commentaires:

  1. bref, mais tu as raison ça en vaut la peine

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    1. Je suis content que tu aies apprécié.

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  2. Woawww...pas évident le matin en se levant...c'est très fort...çà va me rester en tête toute cette journée...merci

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    1. Tu as raison, difficile de commencer la journée en douceur avec un texte comme celui-là...

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    1. Oui, j'avoue que ce n'est pas joyeux-joyeux...

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  4. court
    et "percutant"
    (pourtant, je ne suis pas très nouvelle...)

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    1. Il y a pourtant des nouvelles absolument merveilleuses...

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  5. Superbe... Voilà qui me donne envie de découvrir ton auteur chouchou...! Hâte d'être à la semaine prochaine pour lire cette autre nouvelle !

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    1. Mon auteur chouchou... t'as raison, il y a un peu de ça^^

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  6. Whaou ! eh bien voilà un auteur à découvrir d'urgence !
    Merci à vous deux, j'adore !

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    1. C'est en tout cas un plaisir pour moi de le faire découvrir aux quelques personnes qui passent par ici.

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  7. Les 3 qu'il t'a fait découvrir : du lourd en effet!

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  8. Un saut sur le site de la médiathèque : 4 titres de Wallet, fichtre!

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  9. Foudroyant, russe-tique, une mise en scène d'une mort annoncée. Pas simple de devoir la partager, mais c'est pour mieux l'honorer. Chiale petit, tant que le soleil n'est pas revenu... Mais n'oublie jamais que tu as maintenant et pour toujours, cette force, celle d'un Volodia.
    Un écrit direct avec une trame bien tenue, à laquelle on ne s'attend pas, à laquelle on s'y laisse imaginer, à laquelle on ne voudrait pas que ça arrive, non pas ça... et pourtant c'est peut-être ce qu'il y a de mieux... je ne sais pas... pas comme ça... autrement... mais comment... je ne sais pas

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    1. Je sens que tu as été touché par ce texte et je m'en réjouis.

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  10. C'est un texte puissant qui laisse présager le meilleur pour la nouvelle à venir ( que nous attendons tous je crois). Tout cela est bien mené : on suppose, on suppute, on imagine, mais la fin...oh la la !En même temps c'est touchant ce lien entre les deux hommes...J'espère trouver le recueil dont tu parles

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    1. Pas de raison que tu ne le trouves pas, l'éditeur a une large diffusion.

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  11. Cette centrale n'a pas fini de faire couler l'encre ! Le texte d'Antoine Choplin raisonne encore en moi. Du coup, j'ai eu un peu de mal à prendre de la distance avec celui-ci ... J'attends la prochaine nouvelle avec impatience !

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    1. La seconde nouvelle n'a rien à voir avec celle-là en tout cas.

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  12. Voilà un univers qui me plait bien, comme l'écriture ... On a des surprises tous les jours par chez toi, et de jolies découvertes à noter. (Oups, je viens de voir le changement de nom !!!! J'ai failli avoir un "coup de sang", moi !!!)

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    1. Oui désolé, ça surprend n'est-ce pas. Mais ce n'est que temporaire, les choses vont revenir à la normale d'ici peu...

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  13. Jérôme, tu l'as fait, tu as vraiment changé une lettre au nom de ton blog !!!!

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    1. Oui je l'ai fait et crois-moi je n''en suis pas fier. C'est juste parce que l'on m'a fait remarquer que ce blog commençait à prendre une orientation inquiétante suite à quelques billets la semaine denrière. Alors j'ai voulu marquer le coup...

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    2. Je n'avais pas saisi pourquoi Anne te faisait ce retour hier. Je viens de voir... moins poétique...

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    3. Oui, désolé (mais ça ne va pas durer, promis).

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  14. C'est prenant d'émotions... j'aime beaucoup ! Je suis émue...

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    1. Oui, la nouvelle c'est un peu l'art de la chute.

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  16. Superbe texte, vraiment... qui donne furieusement envie d'en découvrir un peu plus de l'auteur. J'attends lundi avec impatience pour voir si l'essai sera transformé (et il n'y a pas de raison qu'il ne le soit pas, non ?)

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    1. Ben non, même si le texte de la semaine prochaine sera très différent, peut-être un peu plus "exigeant".

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  17. On plonge doucement mais surement dans l'univers de cette nouvelle. J'ai été fascinée par ce dénouement percutant auquel je ne m'attendais pas. Je pense que l'image de cet homme va rester ancrée dans ma mémoire quelques jours...
    Merci à vous pour avoir partagé ce superbe texte

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    1. Ce qui me fascine c'est cette capacité à créer un univers en quelques lignes. Tout ce tient, on est à la fois dans le visuel et dans l'émotion, je trouve ça très fort (même si je ne suis sans doute pas très objectif pour le coup...).

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  18. Un texte magnifique et intelligent, qui m'a rebaignée dans l'univers de La nuit tombée d'Antoine Choplin. Bises et bravo pour cette belle transmission.

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    1. C'est surtout Roger qu'il faut féliciter. Moi je ne fais que lui prêter mon modeste espace...

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  19. J'aime beaucoup ! J'aime les nouvelles
    Va-t-il y avoir un recueil ?
    Merci pour la découverte
    Bises

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    1. Je ne sais pas si un recueil est prévu mais deux ont déjà été publiés il y a quelques années.

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    2. Oui oui j'ai bien compris qu'il avait déjà publié deux recueils de nouvelles.
      j'espère que ses dernières seront elles aussi publiées dans un recueil.
      Bises

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    3. Pour l'instant ces nouvelles sont publiées dans des quotidiens régionaux. Mais mon petit doigt me dit qu'un recueil va finir par sortir...

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  20. C'est efficace, j'ai ressenti la nouvelle dans mon estomac, ça a cogné. J'aime quand les textes me prennent aux tripes, et ce n'est pas qu'une façon de parler.
    Je partais avec un bon à priori vu ton introduction, j'aurais adoré avoir un patron comme le tien :)

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    1. Je crois malheureusement que plus jamais je n'aurais un patron comme Roger. Il me reste quand même de beaux souvenirs...

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  21. Il n'y a rien à faire, je n'arrive pas à lire en ligne. Je décroche, je n'arrive pas à me concentrer sur ce que je lis. Pourtant, les billets de blogs, les articles, je n'ai pas de souci. Mais dès qu'il y a une citation, je bloque. Marrant comme blocage psychologique.
    A défaut je note le livre...

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    1. Je suis un peu comme toi, j'ai beaucoup de mal avec la lecture numérique...

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  22. Bon, tu me connais, tu sais que je ne suis pas fan de nouvelles... Mais là je n'ai rien à redire ! C'est parfait : il n'en fallait ni plus, ni moins ... et j'aime !

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    1. J'en suis ravi. Faut dire que cet auteur n'est pas un auteur comme les autres pour moi...

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