mercredi 22 mai 2013

Canicule - Vautrin et Baru

Un braqueur américain, poursuivi par les gendarmes et ses complices, planque le magot dans un champ de blé avant de trouver refuge dans une ferme beauceronne. Le problème c’est que cette ferme est le repère d’une famille de tarés complets, aussi affreux que méchants. Le maître des lieux, totalement abruti et ultra violent, son frangin alcoolique, un gamin souffre-douleur qui ne sera pas loin d’être au final le pire de tous, une nymphomane hystérique, une épouse presbytérienne et soumise qui finira par briser ses chaînes, j’en passe et des meilleures. Le braqueur, une fois à l’abri des regards dans un grenier, découvre l’horreur et constate qu’il y a bien plus méchant et retord que lui. Tout cela va forcément mal se terminer. La tension monte, chacun en prend pour son grade et personne, vraiment personne, n’en sortira grandi…

Un polar brut de décoffrage d’une sauvagerie inouïe. Vautrin dresse le portrait de l’inhumanité. Il démontre qu’en fonction des circonstances, on peut finir par laisser libre cours à nos plus bas instincts. La ferme, lieu isolé dans un océan de champs de céréales, est une prison dont aucun des occupants ne peut s’échapper. Un huis clos permanent où les rapports de force semblent clairement définis. Cobb le braqueur agit comme un détonateur, il est l’étincelle qui met le feu aux poudres et révèle les autres à leur bassesse. La cupidité engendre une brutalité incontrôlable, les protagonistes agissant sans qu’aucune barrière morale ne vienne réfréner leurs actes. Le résultat est saignant, noir de chez noir et, il faut bien l’avouer, par moments jubilatoire. Parce qu’il est évidemment impensable de prendre tout cela au premier degré. Seul le caractère grotesque, tragi-comique de l’ensemble et une pointe d’humour noir rend d’ailleurs la violence supportable.

Baru donne à ses protagonistes le visage de la laideur, déformant leurs traits en fonction de leur état d’esprit (colère, douleur, haine…). Il joue constamment sur le contraste entre la lumière éblouissante des jours d’été et la noirceur du propos. La douce chaleur estivale devient peu à peu poisseuse, irrespirable, étouffante. Son art du cadrage donne le dynamisme nécessaire aux nombreuses scènes d’action et malgré l’absence totale d’onomatopées, le lecteur discerne parfaitement le bruit et la fureur qui traverse toutes les pages. Un vrai tour de force graphique !

Canicule est un mélange réussi entre un récit d’action trépidant et une fable pessimiste sur la condition et la nature humaine. Une histoire déstabilisante qui, si on ne l’appréhende pas avec le recul et le second degré nécessaire, peut s’avérer fortement dérangeante. En tout cas, il n’y a pas à dire, c’est drôlement bon de déguster de temps en temps un petit noir bien serré comme celui-là. Le genre de lecture qui me manquait depuis les adaptations des romans de Manchette par Tardi.
 

Canicule de Vautrin et Baru. Casterman, 2013. 110 pages. 18 euros.


Une fois de plus j’ai le plaisir de partager cette lecture commune avec Mo’. Filez-vite découvrir son avis.





30 commentaires:

  1. Et bien... on est assez d'accord ! J'ai adoré. Tu dis jubilatoire ? Je te réponds jouissif ^^
    Merci pour l'échange ;)

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    1. Jouissif c'est bien aussi (c'est mieux même !). Sacré album en tout cas, c'est un plaisir de faire une LC sur un titre comme celui-là.

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  2. Mouais... Pas sûr que j'aurais le recul nécessaire, je trouve que ça craint pas mal, quand même !

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    1. ça craint sacrément même, et c'est ça qu'est bien !

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  3. Ton titre là, canicule, c'est de la provocation non...? ;-)
    Sinon, on a pas l'air de s'ennuyer une seconde avec ce polar bien noir ! Je ne suis pas une grande fan de Baru mais je note parce que c'est toi ! ;-)

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    1. Rhoooo comment peut-on ne pas être fan de Baru ? Y a faute de goût là !

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  4. Les récits noirs, je suis fan. Je prends !

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  5. Je vois bien que vous avez super aimé, mais je ne vais pas noter ce titre. Je dois maintenant sélectionner "grave" ! j'en ai tellement sur mon petit carnet !!!

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    1. Je comprends, la sélection doit devenir draconienne !

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  6. Je l'avais repéré, tu insistes, je renote !!!

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  7. Les gens ont besoin de chaleur ...

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    1. Pas certain qu'ils en trouvent beaucoup dans cette ferme de la Beauce...

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  8. jubilatoire, jouissif ... bon bah, je sais ce qu'il me reste à faire !

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    1. Pas de quoi, ce fut un plaisir de la partager.

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    1. Cours vite chez ton dealer, je te le recommande plus chaudement que la bio de Rimbaud !

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  11. Je crois que je vais passer mon chemin pour cette BD mais je serais presque partante pour une petite canicule... ;)

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    1. Ah bon, tu préfères la chaleur à la pluie, au vent et au froid ? Étrange, ça...

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  12. Lu aussi ce mois-ci ! J'ai trouvé effectivement ça d'une noirceur ! Je n'aurais pas définie cette histoire comme jouissive ou jubilatoire mais en tout cas, j'ai aimé ! :)

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    1. J'espère que l'on pourra bientôt lire ton billet.

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  13. J'ai toujours du mal à prendre du recul avec ce genre d'histoire qui me fait faire des cauchemars ! oui ze suis une âme sensible ;) Comme toujours c'est ton billet qui est jubilatoire :)

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    1. C'est gentil ça. Sinon c'est clair, âme sensible s'abstenir, cette BD peut laisser quelques traces chez le lecteur...

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  14. J'ai également bien aimé ce p'tit polar bien chaud. Un très bon moment de lecture !

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    1. M'étonne pas que tu l'aies apprécié cet album.

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  15. C'est l'histoire qui a inspirée le film ?

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    1. Oui, au départ il y a le roman de Vautrin, puis le film et maintenant la BD.

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