jeudi 2 juin 2016

Destiny - Pierrette Fleutiaux

« Les humains de ces régions ne veulent pas frapper à coups de bâton, tirer au bazooka, décapiter, tailler à la machette, ils ne veulent pas tuer, mais ils ne veulent pas non plus, ils ne peuvent pas non plus, ouvrir les bras, changer leurs habitudes, leurs croyances, devenir de meilleurs humains, ils ne réussissent pas à ouvrir les yeux sur ce qui leur arrive, à porter leur regard vers l’horizon, à y lire les contours de ce qui avance vers eux. »

Anne tombe sur Destiny dans un couloir du métro. Elle la dépasse, s’arrête, puis revient vers elle. « La femme appuyée contre le mur est jeune, noire, enceinte et semble en souffrance ». Dans un anglais approximatif, Destiny explique qu’elle se rend à l’hôpital. Anne, sans se poser de question, décide de l’accompagner. Le début d’une étrange relation entre une sexagénaire un peu bobo et une migrante d’origine nigériane, arrivée d’Italie après un long et douloureux périple. Anne ne sait pas, ne comprend pas pourquoi elle va revoir Destiny le lendemain de leur première rencontre. Certes, elle lui en a fait la promesse, mais il lui serait facile d’oublier cette promesse. Pourtant, quelque chose la pousse, une sorte d’altruisme mêlé de fascination pour cette femme dont elle admire le parcours. Le bébé vient au monde et Anne est toujours là. Destiny ne manifeste pas vraiment d’affection envers sa bienfaitrice, elle cherche un toit, fait appel chaque soir au 115, se débrouille comme elle peut. Au fil des semaines, la dépression la gagne, les crises se succèdent, l’internement devient inévitable. L’enfant lui est retiré mais Anne ne l’abandonne pas. Malgré sa propre vie, sa propre famille, les vacances qui l’éloignent de Paris. Elle vient aux nouvelles, apporte son soutien, modestement et avec une certaine retenue.

Un roman qui dresse le portrait sans concession d’une relation aussi particulière que fragile. Aucun angélisme dans cette rencontre, dans ces rapports à la fois bienveillants et distants. On se demande si l’attitude d’Anne relève de la charité chrétienne, d’une volonté de se donner bonne conscience. On se demande pourquoi elle fait subitement de Destiny sa « protégée » et pourquoi cette dernière, sans aller jusqu’à mordre la main qui lui est tendue, ne montre jamais de signe de reconnaissance.

Anne est parfois traversée par des pensées négatives, venant à se demander si son « amie » ne cherche pas uniquement à profiter de sa bonté. Elle ne poussera d’ailleurs jamais cette bonté jusqu’à inviter la migrante chez elle : « Son appartement lui paraît trop étroit pour la contenir, pour contenir Destiny et son énorme cargaison de malheur. Il lui semble que si Destiny entrait dans son appartement, celui-ci, tel un bateau surchargé, pourrait sombrer. Elle voit littéralement Destiny posant le pied dans l’entrée et aussitôt les murs tanguer, le parquet s’incliner. »

En fait, le lien entre les deux femmes reste impossible à définir et c’est dans cette complexité permanente que le roman prend toute son ampleur et déploie une image d’équilibre instable où, sans fard et sans surjouer, chacune trouve sa place en toute sincérité. Un très beau texte qui, au-delà de la question des migrants et de « l’accueil » qui leur est réservé dans nos contrées, traduit magistralement l’aspect fluctuant, inquiet et incertain de la plupart des rapports humains.

Destiny de Pierrette Fleutiaux. Actes Sud, 2016. 184 pages. 19,00 euros.



30 commentaires:

  1. Magnifique billet, qui donne très envie de découvrir ce titre. Un sujet qui me passionne et qui semble bien traité. Merci pour la découverte!

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    1. Ce fut une vraie découverte pour moi aussi.

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  2. beau billet, limite tu donnerais envie alors que les personnages n'ont pas l'air d'être faits pour me plaire :-)

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    1. Ce ne sont pas des personnages qui attirent d'emblée l'empathie.

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  3. J'aime bcp cette auteure. Et ton billet est diablement tentateur !
    Bisous jeune homme

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  4. Pourquoi ce titre m'est-il familier ? sans doute une interview - un sujet compliqué et qui me parle (comme ancienne bénévole auprès des migrants)

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  5. Une auteure que je crois n'avoir jamais lu. Enfin pas encore.

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    1. C'était mon ca aussi. Avant ce roman du moins ;)

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  6. Tu en parles bien c'est certain. Il croisera peut-être ma route un jour, qui sait, mais rien ne presse... ;-)

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  7. J'aime bien l'extrait que tu as mis dans ta chronique.

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  8. J'aime beaucoup ta chronique. Entendu beaucoup de bonnes choses sur ce livre que je note

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    1. J'ai découvert son existence par hasard dans un magazine.

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  9. Très intéressant cette histoire de relations atypiques que l'auteur ne cherche pas à caser à tout prix dans un schéma familier, avec un sens, une finalité. En même temps, je ne sais pas si ça ne m'agacerait pas en même temps de ne pas savoir ce qui motive l'une et ce qui réfrène l'autre. Mais ça a quelque chose d'assez réaliste qui me plaît. Dans la vie, toutes nos (inter)actions ne s'expliquent pas suivant une logique sans faille et on est en questionnement constant.

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    1. C'est exactement, même si ce genre de réactions et d'interactions est finalement assez peu romanesque je trouve.

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  10. Les relations humaines dans la plus pure simplicité c'est beau

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  11. J'avais aimé son "Des phrases courtes ma chérie"... et ton billet est tentant... à noter !! ;)

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    1. Je ne vais pas en rester là avec cette auteure.

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  12. Oh oui, billet très tentant. je ressens une grande sensibilité qui se dégage de ce livre. J'ai envie de le découvrir, très vite. le sujet pourrait prêter à la sensiblerie, à une forme de mièvrerie, mais on dirait bien que ces écueils ont été évités.

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    1. La mièvrerie, ça aurait en effet été la solution de facilité ;)

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  13. Bel article, peut-être un jour...

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  14. Un texte qui semble parler d'un sujet d'actualité avec beaucoup de justesse. Tentée (superbe chronique monsieur !)

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