vendredi 20 mai 2016

De nos frères blessés - Joseph Andras

Une bombe. Déposée dans un local abandonné où personne ne va jamais, au fin fond de l’usine. « Pas de morts, surtout pas de morts ». Du pur sabotage. C’est ce que voulait Fernand Iveton, ouvrier communiste et militant anticolonialiste. Son action n’avait qu’un but : attirer l’attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu’il y ait plus de bonheur social sur cette terre d’Algérie où il est né. Mais Fernand a été dénoncé. Arrêté juste après avoir posé la bombe, qui n’explosera pas. Emmené au commissariat. Torturé. Emprisonné. Jugé. Condamné à mort. Guillotiné le 11 février 1957. Fernand Iveton restera le seul européen exécuté par la justice française durant la guerre d’Algérie.

Incroyable premier roman qui m’a happé dès les premières lignes, me laissant la gorge nouée face au destin tragique d’un idéaliste sacrifié au nom de la raison d’état. Joseph Andras raconte avec minutie l’enchaînement des événements, entrelaçant le présent du militant arrêté et son passé, notamment la rencontre avec celle qui deviendra sa femme et ne cessera de le soutenir jusqu’au bout. La prose est sobre, âpre, sans gras. La description des tortures est terrifiante, chaque coup porté résonnant avec une précision clinique. Et l’ouvrier de céder face à l’innommable douleur : « Fernand n’aurait jamais cru que c’était cela la torture, "la question", la trop fameuse, celle qui n’attend qu’une réponse, la même, invariablement la même : donner ses frères. Que cela pouvait être aussi atroce. Non, le mot n’y est pas. L’alphabet a ses pudeurs. L’horreur baisse pavillon devant vingt-six petits caractères ».

Il n’y avait objectivement aucune raison de prononcer une telle condamnation tant les circonstances atténuantes semblaient évidentes. Après tout, le militant avait épousé une cause mais n’avait pas fait couler le sang. Seulement, l’opinion publique, vent debout face aux terroristes responsables des « événements » d’Algérie, avait besoin de satisfaire son esprit de représailles aveuglé par la haine. Et la France se devait de montrer sa fermeté, quitte à en faire trop. Le rejet de la grâce présidentielle réduisit en cendres les derniers espoirs. René Coty et son garde des sceaux François Mitterrand biffèrent d’un trait de plume le recours des avocats, préférant laisser, comme ils l’écrivirent, « la justice suivre son cours ».

Fernand mort pour l’exemple, mort pour la France, victime d’une violence aveugle, d’une raison d’état se foutant des destins individuels au nom de l’intérêt collectif. Un symbole, un bouc émissaire dont l’exécution reste aujourd’hui encore une honte pour la République. Exercice d’admiration, texte forcément engagé qui aurait pu tourner au lyrisme dégoulinant et contre-productif, « De nos frères blessés » est au contraire un hommage d’une absolue dignité, porté par une écriture et une construction d’une maîtrise sidérante. Un très grand premier roman, je pèse mes mots.

De nos frères blessés de Joseph Andras. Actes sud, 2016. 140 pages. 17,00 euros.
















51 commentaires:

  1. Tu es le premier billet que je lis sur ce roman et cet auteur intrigant. A retenir donc.

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  2. ah oui, quand même !! On sent à quel point tu as aimé ! Je me laisserai sans doute tenter, à te lire ça donne envie !

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    1. J'ai été très secoué par ce texte, c'est un fait.

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    1. Je ne suis pas surpris une seconde ;)

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  4. Son prix ( inattendu et refusé) avait attiré l'attention. Tu confirmes que c'est un livre à ne pas laisser passer.

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    1. Cette histoire de Goncourt refusé ne m'intéresse que très moyennement à vrai dire.

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  5. Ah ce fameux pris refusé ! Il me tentait déjà, tu confirmes...

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    1. Le prix refusé n'est pas le plus important concernant ce texte ;)

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  6. Pareil je veux même s'il me fait un peu peur je dois dire !

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    1. Aucune raison d'en avoir peur, vraiment.

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    2. Comme toujours, tu avais raison ...
      Quel roman mais quel roman !

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    3. Je n'ai pas toujours raison tu sais, mais sur ce coup-là je n'avais aucun doute ;)

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  7. Je confirme ton billet, c'est un grand roman à lire absolument !

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  8. Curieuse de découvrir cette histoire et cet écrivain-phénomène!

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  9. Je le retiens, et je pense que je n'ai pas fini de le voir sur les blogs :)

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  10. J'ai entendu parler de livre donc c'est bien de te lire !

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    1. Ce sera encore mieux de lire le roman ;)

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  11. hmmm on parie sur le nombre de personnes qui vont lire ce roman grâce à ton billet? :D

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    1. Je ne pense pas qu'elles seront peu nombreuse mais peu importe, j'espère juste que tu en feras partie ;)

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  12. Même chose que Framboise, très attirée, car quand même : pépite !! mais me fait un peu peur...

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    1. Il ne faut surtout pas en avoir peur.

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  13. 1957 , Guy Mollet aux affaire et François Mitterand à l'intérieur ....période sombre il est vrai!

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  14. Hmmm nonmais j'ai vu le mot "torture", ça ne passera pas. Je suis très douillette, je fais facilement des cauchemars.;-)

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    1. Tssss, trop facile comme excuse ça :p

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  15. Alors là, je dis banco. Il est inscrit sur ma PAL.

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  16. J'ai juste survolé ton billet, parce que j'ai tellement d'attentes sur ce récit que je veux me préserver de trop d'avis avant de le lire. j'en ai entendu tellement de choses. Bref, une énorme hâte de le lire.

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    1. J'espère qu'il sera à la hauteur de tes espérances !

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  17. Je n'aurais pas remarqué ce roman si l'auteur n'avait pas refusé le Goncourt du premier roman.

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    1. L'événement a permis de le faire connaître, c'est clair !

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  18. J'en ai entendu parler comme tout le monde à cause de cette histoire de Goncourt refusé, mais je n'avais rien lu sur le sujet de ce texte... Ce que tu en dis m'interpelle, je le lirai je pense ! Merci :)

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    1. Le Goncourt refusé ne ga^che rien à la qualité du roman ;)

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  19. Une période dont on commence, peut-être, à parler. Bien sûr que je note

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    1. On en parle de plus en plus en littérature en tout cas.

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  20. Il m'attend comme tu le sais... Je me demande quel effet il aura sur moi...

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  21. Pioupiou, il ne doit pas être facile à lire celui-ci mais ta critique donne envie de le découvrir, je note.

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    1. Il ne laissera personne indifférent en tout cas.

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  22. Moitié séduite, moitié effrayée... A voir ! :-)

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    1. Et à la lecture tu seras complètement conquise ;)

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