lundi 23 mai 2016

76 clochards célestes ou presque - Thomas Vinau

Les clochards célestes ont tracé l'itinéraire de mon parcours de lecteur. Depuis toujours. Je suis parti sur la route avec Kerouac, Ginsberg, Burroughs et Neal Cassidy, j'ai traversé le désert de l'Utah avec Edward Abbey, fait le passager clandestin sur les trains de marchandises et les wagons à bestiaux avec les hobos Boxcar Bertha et Edward Anderson. Grâce à eux j'ai visité les asiles, dormi à la belle étoile, fréquenté les hôtels miteux, les parcs et les églises, fait la manche et multiplié les petits boulots. Grâce à eux j'ai bourlingué à travers les pages, touché par la malédiction du sang nomade.

Alors quand Thomas Vinau dresse le portrait de 76 d'entre eux, je plonge la tête la première. En commençant par ceux qui me parlent, ceux que j'ai eu la chance de fréquenter. Mon Buko adoré bien sûr, ce « gros dégueulasse qui écrit des lettres d’amour en se mouchant dans son T-shirt », Selby, celui « qui a encaissé sa vie comme on encaisse les coups », André Laude, qui « écrit ses poèmes avec ses larmes », Dan Fante, le fils de, qui « a passé vingt ans à tenter de s'immoler de l'intérieur, avec du gin », Gaston Couté « le poète paysan, le commis érudit, le libertaire de la terre », Jehan-Rictus, metteur en scène des « rêves rigolards et désespérés de la pauvreté », Thierry Metz l'inconsolable, celui qui se suicidera à l'hôpital psychiatrique, « exclu de la vie par la souffrance », Cendrars « l'ami de tous les fous, de tous les prisonniers, de toutes les putes, des nègres, des clodos, le plus grand suceur de mégots du monde, à jamais pour la braise et les cendres », ou encore Jack London, à qui « tous les enfants qui ont eu le courage de ne pas devenir adultes disent merci ».

Parmi les autres, des écrivains, des musiciens, des artistes. Des hommes et des femmes. Le précurseur Diogène, l'inégalable Elliott Smith, l'incandescent Gil Scott-Heron, le rêveur Christopher McCandless (Into the Wild), Nicolas Bouvier qui « avance avec lenteur sur la terre des hommes », Billie Holiday, qui est « le bruit que fait le poing d'un homme sur la peau d'une femme ». Certains noms qui m'étaient jusqu'alors inconnus rejoindront bientôt les rayonnages de ma bibliothèque, c'est une certitude, comme Jean-Paul Clébert, Marc Stéphane ou l'italien Mario Rigoni Stern.

Je n'y peux rien si les clochards célestes me fascinent. Pas que je les envie, ni que je les idéalise. C'est simplement qu'ils touchent des cordes me faisant profondément vibrer. Beaucoup ont en commun une vie trop courte, une consommation excessive de drogue et d'alcool, une solitude portée comme un étendard. Ce sont des indomptés, des fous, des malades, des crevards, des anachorètes, des bougies se consumant trop vite. Il sont
« Les orpailleurs de misère
Les petites mains de la beauté
Les derviches déglingués
Les explosés en plein vol
Les qu'ont la tête dans les étoiles
et les deux pieds
bien dans la merde
Les qui saignent honnêtement
Les immenses moins que rien
Les clochards célestes »

C'est simple, j'ai tout aimé dans ce petit bouquin, la prose, la diversité des portraits et l'objet-livre en lui-même avec sa superbe couverture. J'espère maintenant qu'un tome deux suivra, il en reste tellement à ajouter à cette belle galerie. Et si Thomas Vinau a besoin de noms, je peux lui en souffler quelques-uns, à commencer par le volcanique Malcolm Lowry.

76 clochards célestes ou presque de Thomas Vinau. Le Castor Astral, 2016. 200 pages. 15,00 euros.



36 commentaires:

  1. Je l'achèterai tôt ou tard, comme les précédents de Thomas Vinau ..

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  2. Noukette nous recommande "ici ça va " du même auteur ..je me sens cerné (agréablement!)

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  3. Je le lirai peut-être, merci pour la découverte :)

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    1. C'est une jolie galerie de portraits.

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  4. Oh qu'il est beau ton chant d'amour à leur attention ! vive les hobos !

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    1. Les hobos et tous les autres clochards célestes !

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  5. Ils ont l'air touchants tous ces clochards chers à ton cœur... Et puis la plume de Thomas Vinau, pas loin d'être proclamé auteur-chouchou... comment résister...?

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  6. Comme il a l'air trop bien ce livre.
    Il n'y est pas à la médiathèque. Je vais devoir aller voir mon libraire alors :)

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    1. Il vient tout juste de sortir, c'est pour ça.

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  7. Il était fait pour toi ce livre... ;) Et depuis que je suis Thomas Vinau... ce sont ses influences manifestes.

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    1. Clairement. On sent qu'il les aime ces clochards célestes.

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  8. J'aurais pu l'écrire (si j'ose dire !) tant il y a de noms que je révère ! Selby, London, Dan Fante surtout, trois étoiles dans mon ciel personnel.
    merci pour la découverte de ce livre.

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    1. C'est un incontournable pour toi alors.

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  9. Ce nom me dit quelque chose. Il me semble l'avoir mis dans les auteurs à lire.

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    1. Je le découvre mais c'est le chouchou de beaucoup de blogueuses apparemment ;)

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  10. Aaah ça si quelqu'un devait écrire un livre pour toi, c'était celui-là ! Bon, je me sens moins frétillante à son sujet mais tu expliques vraiment bien ce qui te fait vibrer chez ces personnages.

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    1. C'est clairement moins ton truc que moi ;)

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  11. Très belle chronique monsieur. J'aime beaucoup ce que tu dis de cet ouvrage. Je vais faire en sorte de croiser sa route... convaincue d'avance de passer un bon moment

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    1. Et peut-être de faire de belles découvertes ;)

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  12. Un livre à butiner au gré des envies

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    1. C'est l’intérêt de ce genre de livre, on peut butiner.

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  13. Ah celui-là me plairait je crois :-) tout pareil que toi pour les clochards célestes :-)

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  14. Un livre pour moi ! Je les aime beaucoup aussi.

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  15. Clairement fait pour moi ce livre là...

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    1. Il conviendrait à beaucoup de monde j'ai l'impression.

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  16. C'est un livre que je dois absolument lire. Pour ce sang nomade qui coule en moi...
    Je viens de le noter en grosses lettres dans mon carnet.
    Un immense merci pour la découverte de ce trésor!
    Bonne semaine Jérôme

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    1. ça tombe bien, c'est un livre que j'aimerais faire découvrir au plus grand nombre (et à ma très modeste échelle).

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  17. La préface propose déjà de nombreux noms à venir, mien moins connu que le désormais consacré Malcom Lowry.
    Eric Poindron, éditeur et préfacier des clochards.

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    1. Peu importe les noms finalement, je sais déjà que je lirai un éventuel second volume avec le même plaisir.

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  18. Voilà, j'ai acheté le livre sur ton conseil et j'ai beaucoup aimé.
    Merci M. le tentateur :)

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  19. Buko, Fante, Brautigan ou Burroughs et Kerouac... Des écrivains qui me fascinent (j'arrive un peu tard sur le sujet, ce qui fait suite au billet rue des dames, il est 22h05).

    Et puis Gil Scott-Heron aussi... Il y a du beau monde là-dedans, pas dégueu du tout, de vrais bourlingueurs, clochards ou pas, célestes sûrement.

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