vendredi 30 janvier 2015

Fin de mission - Phil Klay

Des soldats. Américains. En Irak. Celui-là rentre chez lui après avoir passé son temps, là-bas, à abattre des chiens qui se nourrissaient de cadavres. A la maison il retrouve sa femme et son labrador, couché au pied du canapé. Celui-là vient de délivrer des policiers irakiens torturés dans la cave d’une maison tenue par des insurgés. Celui-là a du mal à se remettre de la mort d’un gamin de 14 ans, tué sous ses yeux par son collègue. Lui, il était affecté aux « affaires mortuaires », chargé de récupérer et transporter les corps de combattants, qu’ils soient américains ou irakiens. Cet autre, civil, rêvait de remettre en service une station de traitement de l’eau pour venir en aide à la population. Eux, ils débriefent à la cantine après avoir envoyé leur premier obus sur des cibles humaines. Combien en ont-ils eu en tout ? Combien ça fait de morts par membre de la section ? Et puis il y a cet aumônier recueillant des confessions difficiles à entendre, cet étudiant revenu du front, pointé du doigt par une camarade musulmane sur les bancs de la fac ou encore ce pauvre gars, défiguré par une mine, qui raconte son histoire dans un bistrot de New-York...

Attention, grosse claque ! Douze nouvelles que j’ai dévorées en à peine deux jours. On comprend à la lecture pourquoi ce recueil d’un débutant totalement inconnu s’est vu octroyer le National Book Award, l’un des plus prestigieux prix littéraires de la planète.

Phil Klay, vétéran du corps des marines ayant servi en Irak entre 2007 et 2008, a l’intelligence de ne pas sombrer dans les clichés, de ne pas jouer au « pro » ou au « anti » guerre. Son angle d’attaque est beaucoup plus fin : de l’artilleur à l’aumônier, du civil engagé par l’armée à l’administratif n’ayant jamais vu une zone de combat, il multiplie les points de vue et alimente la réflexion. Avec un réalisme sidérant, il décrit la vie d’une compagnie au jour le jour, il dit la peur du soldat sur le terrain, la haine absolue et aveugle de l’ennemi, les traumatismes physiques et psychologiques, l’impossible retour à une vie normale à la fin d’une mission, mais aussi l’incompréhension des proches, la quête de sens face à l’absurdité de certaines situations, les nombreux suicides, le regard, parfois difficile à supporter, de ceux qui vous jugent sans avoir la moindre idée de ce que vous avez vécu.

Aucun pathos, aucun jugement, pas d’envolée lyrique, le ton est sec comme un coup de trique, empreint d’une lucidité qui fait froid dans le dos. Plus proche, dans l’esprit, de « Yellow Birds » que de « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn », deux autres textes abordant le conflit irakien, ce recueil marque la fracassante entrée en littérature d’un jeune trentenaire incroyablement talentueux.

Fin de mission de Phil Klay. Gallmeister, 2015. 310 pages. 23,80 euros.


Extraits :

« J’avais pensé qu’il y aurait au moins une certaine noblesse dans la guerre. Je sais qu’elle existe. On raconte tant d’histoires, il faut bien que certaines d’entre elles soient vraies. Mais je vois surtout des hommes ordinaires, essayant de faire le bien, abattus par l’horreur, par leur incapacité à apaiser leur propre rage, par les airs virils qu’ils affectent et leur prétendue dureté, leur désir d’être plus implacables et par conséquent plus cruels que la situation dans laquelle ils se trouvent. »

« Qu’est-ce qu’on fait ? […] Nous, on vient ici, on leur dit, On va vous apporter l’électricité. Si vous travaillez avec nous. On vous garantira la sécurité. Si vous travaillez avec nous. Mais attention, votre meilleur ami sera votre pire ennemi. Si vous nous faites chier, vous vivrez dans la merde. Et ils nous répondent, OK, on vivra dans la merde. Alors qu’ils aillent se faire foutre. »

« Tout le monde présumait que mon âme était profondément marquée par ma rencontre avec le Réel : le monde-tel-qu’il-est, dur, sans fard, violent, loin de la bulle protectrice de l’Amérique et du monde universitaire, un séjour au Cœur des Ténèbres qui, s’il ne vous détruit pas, vous rend plus triste et plus sage. C’est des conneries, bien sûr. »











52 commentaires:

  1. Je le note, mais j'attendrais le bon moment ..

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  2. Oui il a l'air très poignant, mais je ne vais pas le lire maintenant (je pense qu'il est vraiment dur même au format nouvelles)

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    1. Je te confirme qu'il est dur, très dur même par moments.

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  3. Je vais faire comme Aifelle...
    noté.

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  4. Je suis cuite avec ta référence à Yellow Birds..

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    1. Référence sur le fond, parce que sur la forme, il est très différent.

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  5. Les extraits sont très beaux, même si je ne suis pas sûre d'être assez courageuse pour le lire.

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    1. Je ne sais pas qi c'est une question de courage, c'est surtout une question d'envie ;)

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  6. J'aime quand tu nous promets une belle claque. (En tout bien tout honneur évidemment.)

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  7. Oh la la, ferrée ! Je le veux !!!

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    1. Et je crois que l'on va beaucoup en entendre parler.

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  8. Le genre de sujet vers lequel j'hésite toujours un peu à aller... Et en te lisant, je me dis que j'ai sans doute tort...

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    1. Disons que ce n'est pas un sujet vers lequel on peut aller à la légère ;)

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  9. De très beaux extraits qui donnent envie d'en découvrir plus malgré la difficulté du sujet. Je note.

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    1. Il mérite plus que le coup d’œil ce recueil de nouvelles.

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  10. Je n'ai pas encore lu Yellow Birds, mais j'aime bien les claques; c'est moins ennuyeux. Je le note

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    1. Celui-là te plairait, j'en suis persuadé.

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  11. Je suis obligée de le noter, par contre pour Yellow Birds, il va falloir que je retente car la première fois a été un échec :-(

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    1. Avec Yellow Birds tu as peut-être eu un souci avec la forme parfois lyrique, voire poétique. Rien de tout ça ici donc il pourrait te plaire davantage.

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  12. Je suis hyper emballée, je sens que je vais adorer, et j'en profite pour mettre Yellow Bird sur le haut de ma pile

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    1. Je serai ravi de lire ton avis (enthousiaste si possible !).

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  13. J'avais été moyennement emballée par "Fin de m-temps ...", je ne sais pas trop pourquoi, mais ce n'était pas à cause du sujet, plutôt la construction narrative, un peu décousue, je pense ... Et donc, vu l'éditeur et ce que tu en dis, je note ce recueil, peut-être "Yellow Bird" avant ? Mais je vais friser l'overdose !

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    1. Je te conseillerais plutôt "Fin de mission" que "Yellow Birds". Le coté hyper réaliste et brut de décoffrage te conviendrait mieux je pense.

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  14. les soldats américains, j'en ai ma claque ! Je n'avais pas aimé Yellow Birds alors je passe, sans hésitation!

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    1. Tu es vraiment rabat-joie des fois, tu sais ;)

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  15. Pas sûre d'être prête à assumer ça ..

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    1. Il faut avoir les reins solides (si je puis dire...).

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  16. quel talents pour décrire l'horreur!
    les écrivains américains sont très forts pour ça!
    je vais le mettre sur mes tablettes mais cet été quand le soleil me donnera un excès de moral!

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  17. Bon, recueil de nouvelles + pas le moment idéal pour ce genre de thématique... mon bouclier anti-PAL a parlé.;-) Cela dit, oui, je pense que ça mérite le détour, c'est une thématique qui ne me désintéresse pas mais il faut lire au bon moment je pense.

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    1. C'est surtout que tu cherches de bonnes excuses pour ne pas alourdir ta monstrueuse pal, avoue ;)

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  18. Réponses
    1. C'est toujours subjectif les prix mais en tout cas la qualité est là.

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  19. waouh, je me le note absolument. Un titre qui a l'air de faire mal, je ne le connaissais pas, merci!

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    1. Il vient tout juste de sortir mais pour moi ça restera une très belle découverte.

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  20. J'adore cette maison d'édition et toute leur publication :) !!!

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    1. C'est vrai qu'il n'y a pas grand chose à jeter dans leur catalogue.

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  21. Ton billet m'a contaminé! Je vais m'empresser de mettre la main dessus dès qu'il sortira au Québec.

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  22. Des claques littéraires, j'en redemande ! Encore un de noté !

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    1. Moi aussi j'en redemande mais c'est assez rare finalement.

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  23. Je n'ai jamais été déçue par un livre de chez Gallmeister et j'ai beaucoup aimé "Yellow birds". En résumé : je veux lire ce livre !!!!!

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  24. Avec un tel billet comment ne pas être tentée ? En plus, je suis en train de lire un roman de Kent Anderson sur la guerre du Vietnam, ça pourrait être intéressant de comparer avec ce qu'a écrit ce nouvel auteur sur la guerre en Irak. Et d'après les extraits, le style me plaît beaucoup. Je note donc !

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    1. Sur la guerre du Vietnam, je te conseille aussi Tim O'Brien.

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  25. Il faut dire que tu le vends bien ce recueil...! Pas super gai comme thème mais si c'est un coup de coeur ;-)

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    1. Pas très gai, non, mais toi qui a tant aimé Yellow Birds, tu devrais apprécier.

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