dimanche 30 décembre 2012

Requiem des innocents de Louis Calaferte

Calaferte © Folio 2000
1952. Louis Calaferte entre en littérature par la grande porte. Requiem des innocents est un roman terrible sur l’enfance et la misère. Calaferte y raconte ses jeunes années dans « la zone » de Lyon, un ghetto où vivent les indigents des années 30 et 40. Un pauvre gosse parmi tant d’autres : « J’étais aussi crasseux que les autres. Aussi vicieux et mal habillé que les autres. Comme eux, j’appartenais à une famille sordide du quartier le plus écorché de la ville de Lyon : la zone. Sous toutes les latitudes, on trouve ces repaires de repris de justice, de bohémiens, et d’assassins en puissance. Je n’étais qu’un petit salopard des fortifs, graine de bandit, de maquereau, graine de conspirateur et féru de coups durs. Pas plus que les autres, je ne redoutais le mal ni le sang. » Si le petit Louis ne se distingue pas de cette masse grouillante, il sera pourtant le seul parmi ses camarades à obtenir le certificat d’étude. Quand les résultats furent annoncés, « une large, une profonde et vaste stupéfaction pétrifia les copains. On me regarda avec des yeux moqueurs, des yeux méprisants, des yeux haineux. J’étais le premier bâtard de mon quartier qui allait quitter l’école avec autre choses que des poux et le vice de la masturbation collective. »

Calaferte raconte la crasse, la promiscuité, la violence, l’alcool, la sexualité débridée, l’ignorance et la cruauté des enfants de la zone : « Nés au cœur de cette fournaise, nous étions, dès les premiers mois, dépositaires de ses excès et de sa constante fureur. Au surplus nous restions ignorants du monde extérieur et de ses mœurs. [...] Nous n’étions que des bêtes malfaisantes, museaux au vent, flairant une proie ». Pour l’auteur, Requiem des innocents n’est pas un roman : « Je n’ignore pas que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels, que j’ai dépeints. » Et il faut bien reconnaître que l’émotion est souvent présente et vous fouille les tripes. Ainsi, cette tirade incroyable contre la mère honnie : « Toi, ma mère, garce, je ne sais où tu es passée. Je n’ai pu retrouver ta trace. J’aurais bien aimé pourtant. Tu es peut-être morte sous le couteau de Ben Rhamed, le bicot des barrières dont les extravagances sexuelles t’affolaient. Si tu vis quelque part, sache que tu peux m’offrir une joie. La première. Celle de ta mort. Te voir mourir me paierait un peu de ma douloureuse enfance. Si tu savais ce que c’est qu’une mère. Rien de commun avec toi, femelle éprise, qui livra ses entrailles au plaisir en m’enfanta par erreur. Une femme n’est pas mère à cause d’un fœtus qu’elle nourrit et qu’elle met au monde. Les rats aussi savent se reproduire. Je traîne ma haine de toi dans les dédales de ma curieuse existence. Il ne fallait pas me laisser venir. Garce. Il fallait recourir à l’hygiène. Il fallait me tuer. Il fallait ne pas me laisser subir cette petite mort de mon enfance, garce. Si tu n’es pas morte, je te retrouverais un jour et tu paieras cher, ma mère. Cher. Garce. »

C’est Keisha, suite à un billet sur une BD parlant du bidonville de Nanterre qui m’a donné envie de relire ce texte. Calaferte, dans mon panthéon personnel, fait partie des auteurs français les plus importants. Je pense avoir lu à peu près tout ce qu’il a publié, hormis son journal. Parmi ses nombreux ouvrages, Septentrion restera à jamais comme l’un des chefs-d’œuvre de ma bibliothèque. De ces livres tellement grands qu’il m’est impossible d’en parler.

De Calaferte, je retiens en premier lieu la qualité de l’écriture. Une prose qui mêle le flux lyrique et l’aphorisme, créant un ensemble à la fois classique et baroque où les séquences narratives se multiplient en un mélange de réalisme et de fantasmagorie. Un grand auteur et un grand premier roman, tout simplement.

Requiem des innocents de Louis Calaferte. Folio, 2000. 216 pages. 6,50 euros.




18 commentaires:

  1. Oui, je me souviens!
    Euh dis donc, en effet, quel style! Et le passage sur la mère, on s'en remet? Dur, très dur!

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    1. Je ne sais s'il s'en est remis. Au moins il a pe mettre des mots sur ses maux.

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  2. Une claque littéraire, en effet. Moi aussi, le passage sur la mère... brrrr !

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    1. Oui, une vraie claque. Et comme tu dis ce passage fait froid dans le dos mais je tenais vraiment à le reproduire.

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  3. Je me sens à côté de la plaque : je n'ai jamais entendu parler de cet auteur ??!! A croire que mes études de lettres ont laissé de grands pans vides dans ma culture. Bref, voilà un billet rudement bien écrit, aux citations choisies à point nommé. Merci Jérôme pour cette découverte ! Bonnes fêtes de fin d'année ! :)

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    1. Je te rassure on ne m'a jamais parlé de cet auteur à la fac. Je dois sa découverte à un vieux libraire que je ne remercierais jamais assez.

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  4. Il faudra décidément que je le lise un jour. Pas sûre cependant de partager ton enthousiasme.

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    1. Je crois en effet que c'est un auteur assez éloigné de ceux que tu fréquentes habituellement. M'étonnerait aussi que tu sois enthousiasmée^^

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  5. ben dis donc quel texte!
    je ne connaissais pas ; il va directement sur ma liste
    merci
    Luocine

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    1. Toujours un plaisir de partager de telles pépites^^

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  6. Cette haine de la mère ..trop classique cette violence ..Sans façon ;-((

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    1. Je comprends, il y a de quoi être rebuté.

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  7. marie de bruxelles30 décembre 2012 à 21:03

    Septentrion...
    Quel chef d'oeuvre! Auteur trop peu connu.La violence chez Calaferte, c'est qu'il nous conte sa vie sans détours. Jamais de complaisance. Et, comme vous le soulignez, avec une qualité d'écriture...

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    1. Septentrion est en effet un texte injustement méconnu. C'est pourtant un chef d'oeuvre, je suis 100% d'accord avec vous.

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  8. Rien que ça...? Noté, évidemment...

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