jeudi 6 décembre 2012

Les Demeurées de Jeanne Benameur

Benameur © Folio 2012
On m’avait dit : « Lis ça, tu vas adorer ! » On m’avait dit : « Il faut le lire d’une traite, en apnée. » (je ne cite pas ma source, elle se reconnaîtra^^). Par contre on ne m’avait pas dit à quel point ce tout petit texte est bouleversant. On ne m’avait pas dit qu’il allait me prendre aux tripes. C’est toute la littérature que j’aime. Une écriture minuscule, faite de phrases courtes, ciselées et imparables. Tout est gratté jusqu’à l’os, pas un mot de trop. Le genre d’ouvrage qui me conforte dans l’idée qu’il n’y a pas de plus belle activité que la lecture. Mais je n’ai pas envie de m’attarder. J’ai du mal à m’exprimer sur des livres aussi grands que celui-là. L’impression que je ne serais pas à la hauteur. Alors une fois de plus, comme je l’avais fait à propos de Carver, je vais laisser Roger en parler à ma place. Roger, c’est Roger Wallet, mon ancien patron mais surtout un écrivain que j’adore. Dans le n°22 de la revue Les années consacré en grande partie à Jeanne Benameur, il a rédigé un article sur Les Demeurées. C’est court mais qu’est-ce que c’est bon.

« Ce qui vous prend, vous poigne dans Les demeurées, c’est la force tragique des personnages. Elles sont trois, la mère, la fille et la maîtresse. La Varienne est de ces femmes rustres cloîtrées dans le silence et la misère, ce qui est la même chose. Luce ne vit que de cet amour, jusqu’au jour où elle doit affronter l’école. Tout lui est une épreuve insurmontable. Mais Solange, l’institutrice, va lui faire découvrir les mots, l’écriture, les livres. Elle s’y perdra, elle, mais la petite va s’y trouver. Elle va découvrir d’où tombe la lumière quand la vie semble faire défaut : elle tombe des mots. On retrouve dans ce très bref récit toute la force de Christian Bobin dans son texte sur l’apprentissage de la lecture, dans Une petite robe de fête. Mais les personnages des Demeurées apportent au propos un poids de chair souffrante qui pèse sans fin dans la mémoire du lecteur. Le Benameur le plus dépouillé, le plus lumineux. Un très grand livre. Vraiment. » Roger Wallet (Les années n°22)

Et puis Roger s’est aussi penché sur les premières lignes du récit. Une analyse vraiment pertinente. Cet article n’a pas été publié dans la revue mais je vous l’offre quand même parce que ce serait dommage de s’en priver.

« Il y a un miracle de la langue dans ce tout petit texte de Jeanne Benameur (80 000 signes) : ce sont ses silences. Il démarre ainsi :
Des mots charriés dans les veines. Les sons se hissent, trébuchent, tombent derrière la lèvre.
Abrutie.
Les eaux usées glissent du seau, éclaboussent.
La conscience est pauvre.
La main s'essuie au tablier de toile grossière.
Abrutie.
Les mots n'on pas lieu d'être. Ils sont.

Tout est présent dans cette entame. D’abord les phrases non verbales qui obligent à penser le verbe absent. Ainsi la répétition d’Abrutie conduit immédiatement à penser à qui profère le mot car ce n’est pas de travail qu’elle (Qui ? On ne le saura que deux pages plus loin. Magie de l’ellipse et de la retenue) est abrutie, sinon une phrase aurait tout de suite suivi l’adjectif.
Et puis les mots ouvrent le texte dont ils seront le véritable enjeu. Les mots présents six fois dans ce bref extrait puisque les sons aussi parlent d’eux. L’auteure nous livre donc d’emblée la fable de son récit : il sera ici question des mots qui n’ont pas à se justifier puisqu’ils sont. L’emploi du verbe dans une forme absolue (au sens grammatical) suffit à dire qu’ils ne souffrent pas discussion : ils sont, c’est à dire ils sont le monde, ils sont de même nature que le monde.
La fable, disais-je, autrement dit la morale. Et l’argument (fable et argument selon Brecht sont les constituants du théâtre) – qui est l’histoire, la trame destinée à révéler la fable – est aussi livré dans ces quelques lignes. Par le lexique. Prenez les adjectifs : abrutie, pauvre, grossière.  Les substantifs : veines, sons, lèvre, eaux usées, seau, main, tablier de toile... Ils situent l’univers social : du travail et de la misère, tout autant que le corps puisque, quand la conscience est pauvre, tout passe par le corps. Et les verbes, mis à part les deux auxiliaires, sont des verbes d’action : charrier, se hisser, trébucher, tomber, glisser, éclabousser, s’essuyer – d’une insigne et maladroite banalité. On voit, sans nul besoin de la nommer, de quelle matière seront les personnages. Ils agissent, c’est à travers leurs actes insignifiants et quotidiens qu’ils se révèlent.
Et les mots ? Jeanne Benameur écrit qu’ils sont proprement le sang, ce qui innerve, ce qui irrigue. Une évidence, l’évidence de la vie. Elle l’écrit. Il faut savoir le lire mais la langue est si simplement sensuelle, sensorielle qu’elle s’impose.
Le reste du livre construit les images qui feront passer des sons aux mots, des eaux usées à l’éclaboussement. Sans renier aucun de ces 45 mots inauguraux dans lesquels elle a créé les émotions linguistiques par quoi tout advient. » Roger Wallet

 Les demeurées, de Jeanne Benameur. Folio, 1999. 80 pages. 15,50 euros. 

L'avis de Valérie

Un billet qui signe ma 1ère participation au challenge de Noukette



33 commentaires:

  1. Hé bé, quel billet impressionnant!Merci.

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    1. Je n'y suis pas pour grand chose, j'ai été sacrément aidé sur ce coup là.

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  2. ooh sublime! pourtant ce titre ne m'attirait pas, trop connoté. Mais puisque tu t'arrêtes sur la plume de l'écrivain, le note ce titre et m'en vais de ce pas l'acheter. Tu ne parles très bien en tous cas et cela donne envie. Nous aimons tous tomber de temps en temps sur une pépite de ce genre...

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    1. Il me semble que tu ne pourras qu'être touchée par cette lecture. J'aimerais beaucoup savoir ce que tu en penses en tout cas.

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  3. Ton billet donne envie de le lire toute affaire cessante.

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    1. Alors n'hésite pas, cesse tout et fonce !

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  4. Ahhhhhhh, comme ça me fait plaisir....! Je comprends la difficulté qu'il y a a parler de la plume de Benameur, c'est une écriture qui se vit, difficile à expliquer. Tant d'émotions...! Benameur est au plus haut de mon panthéon personnel d'auteurs, presque à égalité avec Bobin. Elle m’impressionne, et tous les ans, au salon du livre de mars, je ne manque pas d'aller la voir... A chaque fois, je suis dans mes petits souliers, je perds mes mots, l'horreur. Mais je ne raterai ce moment pour rien au monde ! Poursuis ta découverte, il te reste des tas de pépites à découvrir, je t'envie ! Moi j'attends son prochain avec impatience, prévu pour février...

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    1. ALors justement tu me conseilles quoi maintenant après celui-la ? Dans la revue Les années, ils parlent aussi de ça t'apprends à vivre. Ce serait bien pour enchaîner d'après toi ?

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  5. Oh la la, je dois être complètement insensible, je n'ai pas été touchée par ce roman (trop court pour moi).

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    1. Si tu n'aimes pas les formes courtes, je comprends qu'un ouvrage comme celui-la ne te touche pas, ce n'est pas une question "d'insensibilité" ;)

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    2. J'ai aimé l'histoire mais je doit avouée que les phrases courtes et la manière dont elles sont écrites m'ont un peu repoussées. :$

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    3. Moi c'est ce que j'ai préféré dans ce texte.

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  6. Un auteur que je n'ai toujours pas lu et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir entendu beaucoup de bien de ce titre. Mais sa minceur me fait peur je crois.

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    1. Pas de raison d'avoir. Tu respires un bon coup et hop, tu te lances d'une traite, c'est imparable ;)

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  7. j'ai découvert l'auteure avec ce livre. Une claque,un uppercut... touchée, coulée.

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    1. M'étonne pas que ce livre-là t'ai plu à ce point. Tout à fait ton genre^^

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  8. Ton billet est bien inspiré. Par contre, si je ne pense pas lire ce livre, je note l'auteur.

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    1. Tu trouveras bien un autre titre de sa bibliographie qui te convienne.

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  9. Moi aussi, c'est avec ce titre que j'ai découvert Jeanne Benameur. J'en ai pleuré... Et je n'ai pas encore retrouvé cette grâce émerveillée, j'aime bien, beaucoup même les autres livres lus, mais celui-là... Ses poèmes me touchent très très fort : tout petit livre "Notre nom est une île", un petit bijou aussi !

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    1. Je ne suis pas très poésie mais je note quand même le titre que tu donnnes. Si tu as été touchée à ce point...

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  10. On me l'a aussi conseillé, et au vu de ton enthousiasme, je le surligne dans mon carnet :)

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    1. A la limite mon enthousiasme est moins important que celui de tous les autres lecteurs. En tout cas je t'encourage vivement à découvrir ce livre !

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  11. pour le peu que je connais cet auteur, ça ne m'étonne pas que tu aies été bouleversée. Je ne connaissais pas ce titre mais le retiens!

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  12. Moi aussi, on m'a dit "il faut que tu lises ça" ! et j'ai lu et j'ai aussi adoré cette superbe histoire d'amour entre une fille et sa mère, c'est surtout ça que j'ai retenu en fait, plus que l'écriture, un peu trop poétique pour moi normalement, et pourtant là, elle est bien passée ... Un roman très fort !

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    1. Oui c'est ça un texte très fort et un moment de lecture rare et précieux en tout cas.

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  13. Un incontournable pour moi aussi ... Je suis ravie de voir que le texte peut aussi toucher un homme.

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    1. On a un coeur aussi tu sais ! Homme ou femme, peu importe, il me semble que ce texte-là emporte l'adhésion quelque soit notre sexe.

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  14. j'aime tellement Benameur. Ses livres me bouleversent.

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    1. Je suis content à l'idée de tous ceux qu'il me reste à lire.

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  15. un vrai livre coup de poing!!! avez vous déjà lu des livres de Marie Sabine Roger , ou de Marie Sizun??? je vous les conseille!

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    1. Non je n'ai jamais lu Marie Sabine Roger et Marie Sizun mais je m'empresse de les noter.

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    2. n'hésitez pas à me dire quand vous en aurez lu... j'espère que ces auteurs vous plairont!!!!!!!!!!!!

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