mercredi 12 juin 2019

Stray Bullets - David Lapham

Avec Stray Bullets, je suis dans mon élément. L’Amérique des paumés, des cinglés, des drogués, des bas du front. L’Amérique rurale, violente, à la bêtise crasse. L’Amérique des communautés repliées sur elles-mêmes, enfermées dans leur ignorance avec des rêves de grandeur ridicules. Tout ce que j’aime, quoi !

Au départ, cet album ne semble être qu’une succession de nouvelles, plus noires les unes que les autres. Sauf que d’une histoire à l’autre on retrouve quelques protagonistes, des lieux identiques, une cohérence chronologique (tout se déroule au cours de l’année 1983), des trajectoires qui se croisent et, inévitablement, se percutent. Il va de soi que l’on meurt beaucoup dans ces pages, et jamais paisiblement. Il suffit d’un grain de sable pour que le plan prévu au départ foire dans les grandes largeurs et que l’on perde le contrôle. La première nouvelle est à ce titre exemplaire. Deux gars avec un cadavre dans le coffre de leur bagnole doivent changer une roue, en pleine nuit, sur une route déserte. Un flic s’arrête pour leur porter secours et à partir de là, tout part en cacahuète. Pareil pour Orson, gamin naïf qui s’approche de trop près d’une fleur vénéneuse prénommée Rose. Orson, Rose, Amy la tueuse professionnelle, Nina la camée, Beth la fonceuse, Nick le couillon, Virginia la fugueuse et Lilly la vache à cinq pattes forment une galerie de personnages aussi déglingués qu’hauts en couleur.

C’est glauque, poisseux, parfois drôle, toujours pathétique, sobrement illustré par un noir et blanc au trait épais particulièrement expressif. La série compte en tout quarante épisodes et ce premier volume de près de 500 pages regroupe les quatorze premiers. Une série d’abord auto-éditée, récompensée en 1996 par l’Eisner Award du meilleur scénariste / dessinateur. Une série ovationnée par tous les amateurs de polar décapant, qui lorgne du côté de Chuck Palahniuk littérairement parlant et offre un croisement ébouriffant entre les univers cinématographiques de Tarantino et David Lynch. Rien que ça.

Un indispensable de la BD américaine indépendante dont j’attends évidemment  la suite avec la plus grande impatience !

Stray Bullets de David Lapham (traduit de l’américain par Hélène Remaud-Dauniol). Delcourt, 2019. 465 pages. 34,95 euros.








mardi 11 juin 2019

Diabolo fraise - Sabrina Bensalah

Elles sont quatre sœurs, âgées de 18 à 11 ans. Antonia, l’aînée, est enceinte. Marieke, de son côté, découvre le désir et le plaisir dans les bras du beau Basile. Jolène pour sa part est mal dans sa peau, elle désespère de ne pas encore avoir eu ses règles. Quant à Judy, la petite dernière, elle s’apprête à rentrer au collège avec pas mal d’appréhension. Quatre filles et des parents plutôt cools dans leur genre, une famille soudée qui traverse les années d’adolescence bille en tête, entre tempêtes et accalmies. Les sœurs sont unies comme les doigts de la main. Elles s’aiment, s’engueulent et se soutiennent en cas de coup de dur. Chacune avance à son rythme, avec sa propre personnalité, son propre caractère, ses propres problèmes. Pour autant la solidarité n’est pas un vain mot et la tribu aime plus que tout partager ensemble les bons moments que leur offre l’existence.

Les ingrédients sont simples mais le tour de main virtuose de Sabrina Bensalah donne à ce roman jeunesse une saveur délicieuse. C’est pêchu, pétillant, moderne. La sexualité des ados est abordée sans caricature ni langue de bois et les histoires s’entrecroisent dans un bel équilibre, donnant l’impression que chaque personnage a droit à la même attention. Un exercice de haute voltige où la dynamique du récit ne fléchit à aucun moment, portée, entre autres, par des dialogues aussi percutants que réalistes.

J’avoue, ces quatre sœurs ont fait vibrer mon petit cœur tout mou de papa. Je les ai trouvées particulièrement attachantes et étant moi-même père de trois filles, inutile de préciser que ce roman a fait résonner bien des éléments de mon quotidien. Une réussite totale donc, je me suis régalé du début à la fin !

Diabolo fraise de Sabrina Bensalah. Sarbacane, 2019. 275 pages. 16,00 euros. A partir de 13 ans.




Une nouvelle lecture commune partagée avec Noukette


samedi 8 juin 2019

Bof, bof, bof...

Trois bof, rien que ça. Bientôt un mois et demi que je n’ai pas parlé de littérature « adulte » ici-même et ce n’est pourtant pas faute d’en avoir lue. Mais rien qui ne justifie à mes yeux l’intérêt d’en faire un billet. A part peut-être pour les trois titres suivants dont j’attendais beaucoup et qui ne se sont pas révélés à la hauteur de mes espérances.


J’adore Antoine Choplin, c’est un auteur d’une intelligence et d’une sensibilité qui me touchent particulièrement. Avec ce roman-là pourtant, la magie n’a pas fonctionné. Une fois encore il mélange la petite et la grande histoire en situant son récit dans le Chili de l’après-dictature. Un astronome solitaire rencontre une belle inconnue au musée de la mémoire dédié aux victimes de Pinochet. Elle lui rend visite quelques temps plus tard dans son observatoire au bord du Pacifique. Et puis rien. Rien de notable du moins. Pas d’intensité ni d’émotion particulière, j’ai regardé se nouer leur idylle de loin, pas franchement concerné ni séduit par le déroulement des événements. Encéphalogramme plat malgré une écriture toujours pleine de charme. Dommage.

Partiellement nuageux d’Antoine Choplin. La fosse aux ours, 2019. 135 pages. 16,00 euros.


Encore un auteur que j’adore et encore un encéphalogramme plat. Je me suis contenté de retenir une intrigue sans relief (l’empoisonnement de truites, c’est moyen comme grand crime à résoudre, non ?), des personnages sans épaisseur (Tucker par exemple, le propriétaire des truites, n’est qu’une grosse caricature sans nuance du beauf prêt à tout pour s’enrichir) et des coups de théâtre tellement prévisibles qu’on les voit venir à des kilomètres. Bref, pas grand-chose à sauver dans ce roman tout sauf inoubliable.



Un silence brutal de Ron Rash. Gallimard, 2019. 272 pages. 19,00 euros.



Pour celui-ci, j’avais vraiment de gros espoirs. Du noir rural au fin fond des Vosges, un village paumé, des autochtones mal embouchés et une ambiance poisseuse à souhait, le pitch était alléchant. Je m’imaginais un truc violent dans l’esprit de L’été des Charognes ou au moins aussi  âpre et rugueux qu’un roman de Franck Bouysse. A la limite une atmosphère plus poétique et proche du nature writing à la André Bucher m’aurait convenu aussi, mais malheureusement on en reste très éloigné.

Le problème de ce texte vient clairement de l’écriture. Bien trop ample, bien trop bavarde, bien trop ampoulée. Chez les taiseux vosgiens, il aurait fallu que chaque phrase aille à l’essentiel, sans circonvolutions inutiles. Pelot s’égare dans une prose boursouflée alors qu’il aurait clairement dû rester sur l’os. J’ai eu la désagréable impression qu’il se regardait écrire, qu’il se perdait dans une démonstration de style non seulement sans intérêt mais qui, en plus, desservait grandement son propos. Au final une très grosse déception pour ce pavé qui aurait gagné à être largement dégrossi.

Brave gens du purgatoire de Pierre Pelot. Éditions Héloïse d’Ormesson, 2019. 510 pages. 22,00 euros.


Trois bof donc, et rien de transcendant à l’horizon parmi mes lectures en cours, le problème vient peut-être de moi mais tout me semble fade en ce moment. Une mauvaise passe qui je l’espère prendra fin avec la pause estivale à venir. Wait and see... 







mercredi 5 juin 2019

Trashed - Derf Backderf

Akron, Ohio, début des années 80. J.B a arrêté ses études et glandouille chez ses parents. Répondant à une petite annonce du service d’entretien de la ville, il pense être embauché pour tondre les pelouses municipales mais se retrouve finalement accroché à l’arrière d’un camion poubelle. Chaque jour de sa vie d’éboueur devient une aventure aussi épuisante que déprimante et sa plongée dans l’enfer des déchets lui montre que le contenu des poubelles révèle souvent la nature peu reluisante de leurs propriétaires.

Hilarant et affligeant. Édifiant et effrayant. Ce roman graphique inspiré de la propre expérience d’éboueur de Derf Backderf est l’occasion pour lui de dénoncer avec force humour à la fois la surconsommation et le j’menfoutisme total de ses congénères dans la gestion de leurs déchets. Au fil de leurs tournées J.B et son copain Mike accumulent les déconvenues. Sacs surchargés qui se déchirent dès qu’on les soulève, poubelles infestées de vers et de mouches, encombrants laissés au bord de la route en dehors des jours de ramassage, animaux écrasés à décoller du bitume avec une pelle avant de les jeter dans la benne du camion, chaque nouvel arrêt est source de désagrément et d’écœurement. Sans compter les aléas climatiques et les agissements d’habitants toujours prompts à dénoncer un ramassage bâclé ou à profiter de leurs relations dans les hautes sphères municipales pour obtenir des passe-droits et compliquer la tâche des éboueurs.

C’est drôle et effarant mais pas seulement. J.B et Mike développent une rancœur tenace. Ils ont sur le dos un chef zélé qui ne les lâche pas d’une semelle. Trop crevés pour sortir le soir, puants comme des rats morts même après une douche prolongée, ils voient leur vie sociale disparaître sous l'amoncellement des ordures et en viennent à détester tous les habitants de leur bled, au point de se venger à leur façon, sans finesse mais avec une redoutable efficacité.

Au-delà du portrait décapant de J.B et de sa « vie de merde », comme il la qualifie lui-même, Derf Backderf interroge le rapport de l’américain moyen (voire en dessous de la moyenne) avec son mode de vie consumériste tout en dénonçant sa totale absence de réflexion sur son impact environnemental. Sous le vernis de la chronique déjantée affleure donc une prise de position engagée doublée d’une dimension pédagogique assumée, notamment dans les notes de conclusion où l’auteur offre des explications aussi sérieuses que documentées sur le traitement des déchets aux États-Unis. Une lecture évidemment peu ragoûtante mais qui se révèle au final distrayante et instructive.

Trashed de Derf Backderf (traduit de l’anglais par Philippe Touboul). Ça et Là, 2015. 240 pages. 22,00 euros.













mardi 4 juin 2019

Je ne suis pas un héros - Sophie Adriansen

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde chez nous. […] Juste cette maman-là, avec ses enfants. »

Bastien a pris l’habitude de voir cette maman roumaine et ses deux filles assises sur le trottoir devant la boulangerie où il va chercher son goûter chaque jour après l’école. A chaque fois qu’il les regarde il se sent mal à l’aise. Elles paraissent tellement sales que ça le dégoutte. Alors quand il les voit débarquer dans son appartement après une journée pluvieuse, la surprise est totale ! Sa mère et sa petite sœur Capucine leur ont proposé de s’installer temporairement dans la chambre d’amis, le temps de contacter la mairie et des associations pour trouver une solution de logement durable. Pour Bastien c’est la douche froide. Cohabiter avec « ces gens-là » est vraiment difficile et la mauvaise volonté du jeune garçon n’arrange pas les choses.

Une famille aisée d’un quartier chic de Paris qui vient en aide à une famille en situation irrégulière à la rue, ça pourrait vite tourner au cliché dégoulinant de bons sentiments. Sauf que Sophie Adriansen aborde la question avec de jolies nuances qui évitent ce genre de facilité. Bastien n’est pas « accueillant ». Il se fiche de la situation de ses personnes et voit juste son train-train douillet perturbé par leur arrivée. Pour lui, elles sont un fardeau, une source de problèmes. Du moins au début. Bien sûr son point de vue évolue. Certes difficilement mais la prise de conscience de la nécessité de leur venir en aide finit par être bien réelle. Là encore pourtant, Sophie Adriansen évite avec un douloureux réalisme l’écueil du « tout est bien qui finit bien ». 

Une belle réflexion sur les risques que l’on choisit parfois de prendre pour venir en aide à des personnes que l’on ne connaît pas et sur la notion de solidarité, ce délit pouvant être puni par la loi française selon les circonstances. Au-delà se pose aussi la question des motivations qui poussent à rendre service aux autres. Le point de vue de Bastien est très intéressant. Son regard d’enfant n’a rien d’innocent, il exprime un ressenti sans filtre, loin du politiquement correct. Comme le dit le titre il n’est pas un héros, juste un petit garçon dépassé par des événements dont il ne peut comprendre les enjeux et qui analyse les choses à hauteur de ses propres intérêts, avec un franc-parler qui le rend très attachant.

Un roman intelligent doublé d’une ode à la tolérance et au respect de la dignité humaine. Un roman jeunesse forcément essentiel, surtout par les temps qui courent.

Je ne suis pas un héros de Sophie Adriansen. Fleurus, 2019. 160 pages. 12,90 euros. A partir de 9 ans.


Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette














mercredi 29 mai 2019

Maïdan Love T1 : Olena - Aurélien Ducoudray et Christophe Alliel

C’est beau l’amour. Regardez Olena et Bogdan. Ils s’aiment et rien d’autre ne compte, même pas les remous politiques d’une Ukraine en crise.

Février 2014, Kiev s’embrase. Bogdan sort tout juste de l’école de police auréolé de son statut de « Berkout » (flic antiémeute). Olena manifeste sur la place Maïdan pour renverser le gouvernement. Envoyé sur les lieux pour sa première mission de maintien de l’ordre, Bogdan reçoit sur son portable un SOS d’Olena. Prêt à tout pour la retrouver et lui venir en aide, il devient malgré lui une icône des insurgés. Improbable me direz-vous. Certes, mais les talents de conteur d’Aurélien Ducoudray transforment cette romance en récit haletant, proche de la course poursuite.

Bogdan semble être dans un labyrinthe sans fin. Sa copine disparaît, il déserte, se fait tabasser par des manifestants avant d’endosser les habits de héros de la révolution tout en étant traqué par ses ex-collègues. Au-delà des nombreuses péripéties, le scénariste s’attache à décrire avec clarté une situation politique des plus complexes. Le mélange de la petite et de la grande histoire fait mouche, le rythme est parfait, le découpage dynamique en diable et le dessin de Christophe Alliel restitue à merveille l’atmosphère irrespirable d’une ville au bord de l’explosion.

Ce premier tome d’un diptyque se conclut comme il se doit sur un insoutenable suspens. Et comme il se doit, j’attends la suite avec la plus grande impatience !

Maïdan Love T1 : Olena d’Aurélien Ducoudray et Christophe Alliel. Grand Angle, 2019. 56 pages. 14,90 euros.




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mardi 28 mai 2019

Le concours de nouvelles - Jo Hoestlandt

Orane, bientôt 14 ans, décide sur un coup de tête de participer à un concours de nouvelles. Excellente en français, la collégienne a toujours aimé écrire. Seulement, écrire pour soi et écrire pour un jury littéraire, cela n’a rien à voir. Conseillée par sa prof de français et encouragée par la documentaliste, Orane s’installe au CDI, bien décidée à se lancer. Mais l’exercice n’est pas simple. Que raconter ? Et comment le raconter ? Très vite elle s’oriente vers une histoire très personnelle, une histoire d’amitié déçue qui reste pour elle une blessure à vif.

Du Jo Hoestlandt tout craché ! Une histoire simple, pleine de pudeur et de délicatesse, des personnages sensibles, une émotion contenue et des rencontres inattendues qui réservent de belles surprises. Orane manque de confiance en elle, c’est une solitaire qui peine à nouer des contacts avec ses camarades. Et quand elle y parvient la déception est au bout du chemin. Si l’écriture n’est pas un exutoire, c’est néanmoins une façon de clore un chapitre qu’elle n’avait jusqu’alors pas pu refermer, de « tirer un trait définitif sur ce douloureux moment de [sa] vie ».

Après l’ode à la lecture de mardi dernier ce « Concours de nouvelles » offre un bel hommage au pouvoir de l’écriture, à cette capacité qu’ont parfois les mots à exprimer le mal être et à panser les plaies : « Sans doute est-ce cela aussi, parfois, écrire : s’adresser en longue et intime confidence à d’invisibles amis, dans l’espoir fou qu’ils vous comprendront, qu’ils vous pardonneront vos erreurs et vous aimeront autant. »

Le concours de nouvelles de Jo Hoestlandt. Magnard, 2019. 145 pages. 11,90 euros. A partir de 10-11 ans.   




Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette














mercredi 22 mai 2019

La maison de la plage - Séverine Vidal et Victor L. Pinel

La maison de la plage, la tribu y passe tous les étés. Les trois frères, leurs enfants et Elno, le petit fils. Mais cette année l’ambiance est pesante. Albert, l’un des trois frères, voudrait récupérer sa part. Pour sa nièce Julie, impossible d’imaginer perdre cette maison. Enceinte et ayant perdu son compagnon dans un accident de voiture, la jeune femme  franchit le seuil de la maison des idées noires plein la tête. Soutenue par sa cousine Coline, elle attend l’arrivée du reste de la famille en espérant qu’une solution sera trouvée pour que la maison de la plage ne soit pas vendue.

2018, 1968, 1959. Trois époques et un même lieu, trois parties qui n’en font qu’une. D’abord le présent, ensuite le moment où les grands parents ont acquis la maison et enfin un coup de projecteur sur les propriétaires précédents et leur douloureuse histoire. Un roman graphique qui se veut positif malgré ses personnages bousculés par les aléas du destin. La construction alternant entre les époques est facile à suivre et toutes les pièces du puzzle s’imbriquent avec fluidité. Rien de révolutionnaire niveau scénario mais le but est atteint, on s’attache à tous les protagonistes et l’empathie ne fait que grandir au fil des pages.

Pourtant j’y suis allé à reculons. J’ai senti d’emblée un arrière-goût de feelgood dégoulinant de bienveillance et de bons sentiments et j’ai eu peur de tomber dans un récit insistant lourdement sur les effets dramatiques pour faire pleurer dans les chaumières. Heureusement ce n’est pas le cas, Séverine Vidal ne mange pas de ce pain-là et je la remercie de m’avoir évité une lecture inutilement larmoyante. Pour ce qui est du dessin, difficile de ne pas tomber sous le charme du trait lumineux et expressif de Vicor L. Pinel, un trait à l’évidence idéal pour illustrer une telle histoire.

Au final un joli roman graphique tout en pudeur et en émotion contenue. Simple et imparable !

La maison de la plage de Séverine Vidal et Victor L. Pinel. Marabulles, 2019. 160 pages. 17,95 euros.





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mardi 21 mai 2019

Le trésor de Barracuda - Llanos Campos

Il était une fois une bande de pirates menée par le terrible capitaine Barracuda. Une bande de pirates à la recherche du fabuleux trésor de Phineas Krane. Ce trésor, ils le trouvèrent. Malheureusement, ce trésor n’était qu’un vulgaire livre. Des années à parcourir les mers pour tomber sur un fichu bouquin en guise de récompense, quelle déception ! Jamais les pirates n’avaient vu trésor aussi inutile. Quel intérêt pouvait avoir un livre quand on ne savait pas lire ? Parmi eux, seul le corse surnommé "Deux-Dents" parvenait à déchiffrer quelques mots. Quand ses compagnons le trouvèrent un soir tapi sous l’escalier de la cale le livre entre les mains, ils lui demandèrent de leur en faire la lecture. Et très vite ils le sommèrent de leur apprendre à lire. Ce fut le début de la plus grande aventure que l’équipage ait jamais connue…

Quelle belle découverte ! Un roman de piraterie qui démontre avec brio que la lecture est le plus beau des trésors. Racontée par un jeune mousse plein d’entrain, l’histoire est drôle et pleine de rebondissements. Le livre trouvé par les pirates est l’autobiographie de Krane. Il renferme de précieuses indications qui vont permettre de déchiffrer des secrets bien gardés. Au cœur d’un volcan ou dans une maison abandonnée en pleine jungle, c’est en lisant entre les lignes que la troupe de Barracuda va parvenir à percer les mystères les mieux cachés.

Entre tempêtes et criques paisibles, tavernes mal famées et fêtes à tout casser sur le pont du bateau, le récit déroule avec gourmandise une succession de scènes plus savoureuses les unes que les autres. Au fil des événements les pirates prennent conscience du pouvoir offert par la maîtrise de la lecture. Pour la première fois de leur vie ils peuvent lire un menu ou s’orienter dans une ville en déchiffrant le nom des rues. Une source infinie d’enrichissement qu’aucune pierre précieuse ne pourra jamais égaler.

Un roman d’aventure original qui prouve s’il en était encore besoin que la lecture est à la fois un bagage indispensable et un émerveillement de chaque instant.   

Le trésor de Barracuda de Llanos Campos (traduit de l’espagnol par Anne Cohen Beucher, illustré par Nicolas Pitz). L’école des loisirs, 2018. 175 pages. 13,50 euros. A partir de 9 ans.




Une lecture commune partagée avec Noukette












mardi 14 mai 2019

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi - Séverine Vidal et Manu Causse

« Un pauvre gars handicapé, sa muse cérébrale, son petit pote de la cité, la copine en fauteuil, des jumelles fusionnelles et un ado trisomique à l’assaut du rêve américain. »

Quel plaisir de retrouver Vlad, Lou, Saïd, Mathilde, Dylan, Théa et Charlie ! Après s'être formée non sans remous dans le premier volume, cette bande hétéroclite s’apprête à s’envoler pour New-York afin de participer à un festival de films amateurs pour lequel le court métrage de Vlad et Saïd a été sélectionné. Alors que Dylan, trisomique, est resté au collège, ses ex-camarades ont tous fait leur entrée au lycée. Vlad « le pantin désarticulé » et Lou filent le parfait amour, Saïd aimerait que Charlie s’intéresse à lui tandis que Mathilde, en fauteuil roulant, est toujours aussi râleuse. Accompagné du principal Flachard et de l’AVS Irène, les enfants vont découvrir Big Apple et passer un séjour où les émotions fortes seront au rendez-vous.

Toujours écrit à quatre mains par Séverine Vidal et Manu Causse, les tribulations de ces cœurs tordus m’ont à nouveau ravi du début à la fin. Toujours pas la moindre mièvrerie ni le moindre apitoiement, toujours un bel alliage de subtilité et de sensibilité, toujours un regard sans langue de bois sur le handicap et toujours la même facilité à se mettre avec le plus grand réalisme dans la tête des ados. A chaque chapitre l’un d’eux prend la parole et à chaque chapitre on découvre une personnalité aussi forte que touchante. La variété des caractères est incontestablement le point fort du roman, elle permet des interactions crédibles et tout en nuances.

L’écriture est vive, moderne, pleine de peps et une fois encore, malgré les embûches et le grand huit émotionnel n’occultant aucun coup dur, on ne peut s’empêcher de refermer ce roman jeunesse en se disant qu’il déborde de joie de vivre !

Nos cœurs tordus T2 : New-York avec toi de Séverine Vidal et Manu Causse. Bayard Jeunesse, 2018. 272 pages. 13,90 euros. A partir de 11 ans.


Mon avis sur le tome 1







lundi 29 avril 2019

Open Bar - Fabcaro

D’entrée le ton est donné avec cet enfant se plaignant qu’il y a un bébé éléphant dans sa salade et la réponse que lui font ses parents : « Ah mais c’est rien ça, c’est parce qu’elle est bio, ça prouve qu’il n’y a aucun pesticide… Tu préfères un bébé éléphant dans ta salade ou un cancer des testicules ? ».

Tout Fabcaro dans cette première page. Humour noir, décalé, non-sens qui déclenche le fou rire, la recette fonctionne toujours. Les cibles sont multiples : médias, hommes politiques, écolos, bourgeois coincés, couples qui ne se regardent plus, patronat, syndicats, commerçants, services publics, personne n’y  échappe. Le quotidien est disséqué jusqu’à l’absurde, sans limite, pour refléter toute la bêtise de notre époque. Il suffit d’un quiproquo, d’un mot mal compris, d’une affirmation hors de propos et chaque situation, de prime abord banale, vire au grand n’importe quoi. Clairement, plus c’est gros et plus ça passe !

Aplat de gris déprimant, quasi absence de décor et visages inexpressifs, le parti pris graphique renforce le côté absurde. Le décalage entre la neutralité du dessin et le côté « délirant » du propos constitue un ressort humoristique redoutablement efficace. Malgré tout, et contrairement aux albums précédents, je me suis surpris à trouver certaines chutes faiblardes et certains gags un peu faciles.

Sans vouloir être trop sévère, disons plutôt que l’effet de surprise ne fonctionne plus. Pour ceux qui n’ont jamais lu l’auteur de Zaï zaï zaï zaï pas de souci, cet Open Bar constitue une entrée en matière qui donne le ton de l’ensemble de sa production. Par contre, si on est habitué à son univers, il se peut qu’une légère impression de déjà-vu se fasse sentir. Entendons-nous, ça reste excellent et Fabcaro est encore loin de tourner en rond mais disons qu’un léger renouvellement serait bienvenu.

Open Bar de Fabcaro. Delcourt, 2019. 54 pages. 13,50 euros.


Une lecture commune partagée avec Noukette.








mercredi 24 avril 2019

Catamount T3 : La justice des corbeaux - Benjamin Blasco-Martinez

Suite au plan machiavélique de Berton, un promoteur véreux voulant s’accaparer des terres pour y faire passer le chemin de fer, le jeune Catamount est accusé à tort du meurtre de ses parents adoptifs. Traqué par tous les chasseurs de prime du Nebraska, il semble s’être volatilisé dans la nature. Pad le trappeur et le colonel Stark retrouvent cependant sa trace en pleine forêt. Capturés par les indiens Crows, les deux hommes découvrent que Catamount a été recueilli par la tribu. Pour sauver les captifs d’une mort certaine, ce dernier « jure de rendre la justice aux crows ».

Benjamin Blasco-Martinez poursuit son adaptation des romans d’Albert Bonneau publiés dans les années 50. Il clôt avec ce troisième tome une trilogie puissante, portée par des dessins somptueux et une tension dramatique électrisante. Les grands espaces, la rudesse de l’hiver, les indiens, les fusillades, la vengeance, les affreux jojo et le héros au cœur pur, les ingrédients sentent à plein nez le déjà-vu mais leur association fonctionne à merveille.

Un western old school très cinématographique et redoutablement efficace qui revisite sans lourdeur toute la mythologie de l’Ouest sauvage. Certaines pages relèvent du tour de force graphique et offrent des tableaux d’une beauté saisissante. Il s’en dégage une atmosphère d’une dureté implacable qui m’a rappelé les meilleurs épisodes de la série Durango, qui reste pour moi la référence absolue en matière de western en BD. Sans conteste, pour les amateurs du genre, cette trilogie est d’ores et déjà à classer dans la catégorie des incontournables.

Catamount T3 : La justice des corbeaux de Benjamin Blasco-Martinez, d’après les romans d’Albert Bonneau. Petit à Petit, 2019. 62 pages. 14,90 euros.


Mon avis sur les tomes 1 et 2




Les BD de la semaine sont chez Noukette








lundi 22 avril 2019

Le discours - Fabrice Caro (Fabcaro)

Je savais que ça collerait entre et Adrien moi. On avait tant de points communs. Bon, on ne m’a pas (encore) brisé le cœur et je ne suis pas fumeur mais pour le reste, on était fait pour s’entendre. Même regard à la fois distant et analytique sur les choses qui nous entourent, même capacité d’autodérision, même état d’esprit désabusé, même estime  de soi au ras des pâquerettes, même difficulté à se sentir à sa place « en société », même difficulté à exprimer ses sentiments... Tu sais quoi Adrien ? Ton rapport aux autres, ton rapport au monde, ton attitude, tout chez toi m’a rappelé bien des facettes de ma personnalité.

En plus ma mère est comme ta sœur, elle adore offrir des cadeaux aussi inutiles qu’improbables. Comme ce rond de serviette en bois avec mon prénom gravé alors que chez moi on n’utilise jamais de serviette de table. Elle le sait pourtant, puisqu’à chaque fois qu’elle vient manger à la maison elle apporte sa propre serviette! Elle m’a fait le même coup avec ce bol breton, toujours à mon prénom, alors que depuis toujours je bois mon café dans un mug. Un mug maman, pas un bol, tu le sais pourtant ! A part ça tes réflexions et anecdotes sur le mariage (la cérémonie du moins), j’aurais pu les écrire. La chenille vorace qui englouti les invités les uns après les autres, le discours du témoin d’une pertinence discutable et le marié qui se lance dans une chanson sirupeuse pour déclarer sa flamme, ça me déprime totalement.

Et puis je vais te dire Adrien, ce repas de famille que tu nous racontes, je l’ai déjà vécu cent fois. Toujours le même cérémonial immuable, toujours les mêmes anecdotes, souvent le même menu, chacun à sa place, jamais de vagues, jamais de sujet qui fâche, restons dignes mais chiants, y a rien de tel. Comme tu le dis si bien, il faut apprendre à être perdant. Tu as compris qu’on n’avait rien à gagner et que les rêves de grandeur mènent forcément dans une impasse. Lucide et résigné, tout ce que j’aime.

Après, entendons-nous, ce n’est pas le roman du siècle non plus. J’ai adoré le ton, le personnage bien sûr, mais le récit est assez convenu et l’écriture n’a rien de transcendant. Pour autant je me suis régalé à passer quelques heures auprès d’Adrien. Je l’ai tellement compris ce pauvre diable, tellement aimé aussi. Rien que pour ça, ça valait largement la peine ! Et un grand merci au passage à la douce Noukette qui a eu la gentillesse de me l’offrir pour mon anniversaire.

Le discours de Fabrice Caro. Gallimard, 2018. 200 pages. 16,00 euros.





dimanche 14 avril 2019

La contrée - Ben Metcalf

Un premier roman incroyable, je n’ai pas d’autre mot. Comme un fleuve de mots en cru qui déborde de tous côtés, sans limite, incontrôlable. C’est fou, impressionnant, agaçant parfois, inutilement boursouflé souvent mais traversé de telles fulgurances qu’au final j’en suis resté sur le c…

450 pages d’un monologue ininterrompu, d’une diatribe sans fin à l’encontre du choix de vie imposé par ses parents au narrateur. Leur but ? Quitter la ville pour s’installer dans un trou à la campagne, entre la fin des années 70 et le début des années 80. Fuir le péché, revenir vers la terre nourricière, voir dans la vie campagnarde l’antidote à la déchéance urbaine. Le retour à la nature n’est qu’un vaste enfer pour l’enfant qu’il était alors. Les moustiques, les mouches, les guêpes, les serpents, les rats, les tiques, les camarades de classe qui le martyrisent dans le bus scolaire, les intempéries, la promiscuité dans une maison-taudis, tout est prétexte à la souffrance. Les corvées à effectuer sous un soleil de plomb et sous les coups de ceinture du père, la bêtise des rares autochtones, la misère sexuelle qui poussent à tous les abus ou les ravages de l’alcool, la liste des griefs est infinie.

La narration est à peu près aussi énervée que le narrateur. Phrases interminables, parenthèses enchâssées dans d’autres parenthèses, syntaxe malmenée, digressions faisant perdre le fil du propos de départ, rien n’est épargné au lecteur (et au passage impossible de ne pas souligner le formidable travail de traduction de Séverine Weiss). Mais au final le tour de force m’a ébloui. En fait j’ai l’impression de m’être attaqué à une montagne. J’ai trouvé ça pénible par moment, fatigant à d’autres, je m’y suis égaré souvent, ennuyé parfois, mais arrivé au sommet et en regardant l’ensemble avec le recul et la hauteur nécessaire, je n’ai pu que siffler d’admiration. Difficile en effet de ne pas être ébloui par la force de cet implacable réquisitoire qui, malgré les nombreux chemins de traverses qu’il emprunte, revient toujours et encore au sujet initial pour dénoncer avec force éructation cette image d’Épinal frelatée d’une Amérique ayant soit-disant construit sa grandeur sur les terres sacrées d’une nature bénie des Dieux. 

Un roman qui perdra plus d’un lecteur en route et en découragera bien d’autres, je n’en doute pas une seconde. J’ai moi-même eu du mal à aller au bout mais au final je ne regrette pas l’effort qu'il m’a demandé (et franchement le mot « effort » n’est pas exagéré) parce que je suis convaincu d’avoir découvert un texte rare, d’une liberté formelle totale, et un auteur qui signe un premier roman d’une inventivité folle et d’une excentricité absolue. De la littérature américaine exigeante et inclassable comme je n’en avais pas lu depuis Malcolm Lowry, autant dire que la barre est placé très haut.

La contrée de Ben Metcalf (traduit de l’anglais par Séverine Weiss). Post-éditions, 2019. 460 pages. 24,00 euros.






vendredi 12 avril 2019

Solanin : intégrale - Inio Asano

Pourquoi Solanin est pour moi un chef d’œuvre du manga ? J’en sais trop rien. C’est une sensation qui m’est restée depuis que j’ai lu ce diptyque il y a plus de dix ans. A l’époque je me suis dit que c’était sans doute l’histoire d’une génération, qu’il faudrait le lire à vingt ans. Pas de bol j’en avais déjà pas loin de trente-cinq quand je l’ai découvert. N’empêche, je me rappelle parfaitement de l’histoire de Meiko et Taneda.

Meiko quitte son job et se retrouve sans rien, Taneda joue de la guitare et chante dans un groupe. Sortis de la fac depuis peu, ils vivent  à Tokyo, dans un petit appart, peinent à boucler les fins de mois et ne sont plus tout à fait sur la même longueur d’onde. Meiko s’interroge beaucoup. Sur leur relation, leur avenir, sur son incapacité à s’engager pleinement dans une entreprise, sur sa situation de jeune chômeuse dans une mégalopole qui ne lui fera pas de cadeau. Et puis d’un seul coup, Taneda disparaît. Il revient mais quelques jours plus tard, c’est l’accident de scooter. Fatal. Meiko n’arrive pas à s’en remettre. C’est l’histoire de son deuil, de sa difficulté à refaire surface. Mais c’est tellement plus que ça.

C’est beau, c’est triste, c’est universel. Ça parle d’amour, d’amitié, de solitude. C’est une quête d’identité et une perte des illusions. On n’ouvre pas les vannes du pathos pour verser des torrents de larmes, c’est tellement plus fin, plus pudique, plus touchant. C’est le portrait sans caricature d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place, qui vivote sans penser au lendemain mais qui ne s’apitoie pas sur son sort, qui ne sombre pas dans les excès pour oublier un quotidien dont elle n’espère rien. Il y avait malgré tout beaucoup de résignation à la toute fin. Meiko constate que « c’est comme ça », et puis c’est tout.

Pour une majorité de lecteurs cette conclusion était trop rapide, incomplète, pas à la hauteur. Une vraie frustration. Alors Inio Asano a rajouté un chapitre, publié en 2017. Ce chapitre inédit se trouve à la fin de cette intégrale et il éclaire l’histoire sous un nouveau jour. Meiko a plus de trente ans et elle… Non, je vais rien dire de plus, ce serait gâcher le plaisir de ceux qui vont découvrir la « vraie » fin de Solanin. Exit donc les deux tomes sortis en 2007 et 2008, il faut ABSOLUMENT lire cette intégrale et rien que cette intégrale pour profiter pleinement de ce chef d’œuvre du manga. J’espère que le message est clair !

Solanin : intégrale d’Inio Asano. Kana, 2019. 470 pages. 19,90 euros.










mercredi 10 avril 2019

Cassandra Darke - Posy Simmonds

« Je n’ai pas vécu comme une femme est censée le faire. J’ai obéi une fois aux conventions en me mariant. Terrible erreur, mais leçon utile (connais-toi toi-même) : je suis nulle pour vivre avec des gens. Je n’ai d’intérêt ni pour la vie domestique ni pour les enfants. Je suis solitaire, vieille fille dans l’âme, responsable devant personne, à charge de personne. »

Elle est comme ça, Cassandra Darke. Une harpie. Pingre. Aigrie. Acariâtre. Misanthrope. Et malhonnête en plus. Cette marchande d’art gérant la galerie de son défunt mari a vendu des faux en toute connaissance de cause. Depuis la révélation de ses méfaits et le procès qui a suivi, elle vit en recluse, fuyant davantage encore le monde et ses obligations. En acceptant d’héberger la fille de son ex dans son sous-sol aménagé en studio (et en échange de services aussi variés que pénibles, cela va de soi) Cassandra ne se doute pas qu’elle va vivre une cascade d’événements plus désagréables les uns que les autres, de la mort de son chien à un revolver trouvé dans le panier à linge en passant par des SMS menaçants reçus par un expéditeur lui promettant les pires tourments…

Posy Simmonds aurait pu s’arrêter à une simple réécriture du chant de Noël de Dickens avec une Scrooge obèse portant une chapka mais son propos est évidemment bien plus vaste et plus complexe. Car en baladant son anti-héroïne dans les rues de Londres elle montre les deux faces de la ville, du clinquant des quartiers chics au sordides des sombres ruelles où l’on oblige des filles venue d’Europe de l’Est à vendre leurs corps. Et entre l’hypocrisie d’une haute bourgeoisie toujours prompte à se donner bonne conscience et la violence de malfrats sans envergure à la bêtise crasse, il n’y a pas grand monde à sauver.

J’ai adoré ce roman graphique so british dont la narration, entre longs récitatifs très littéraires et dessins très travaillés peut de prime abord donner l’impression d’être trop bavarde. Finalement on se rend compte que l’équilibre entre les deux formes est idéal et que l’ensemble se révèle parfaitement digeste.

Un récit dense, fourmillant de détails, qui tient à la fois du polar, de la comédie de mœurs et de la satire grinçante. C’est mordant, irrévérencieux et sans concession tout en restant d’une grande élégance. So british, quoi !

Cassandra Darke de Posy Simmonds. Denoël Graphic, 2019. 95 pages. 21,00 euros.





Les BD de la semaine sont chez Moka










mardi 9 avril 2019

Rattrapage - Vincent Mondiot



« J’étais l’une des filles les plus populaires du lycée. Et lui, c’est un type aux cheveux gras avec des boutons sur la gueule, qui marche d’un pas traînant, les épaules voûtées. […] On est aux deux extrêmes de la chaîne alimentaire lycéenne. Je suis le genre de fille qu’il ne peut même pas rêver d’avoir un jour comme copine. Il est le genre de mec auquel je n’accepterais même pas de faire la bise. »


Elle attend les oraux du rattrapage du bac. Dans sa tête c’est un peu le foutoir. A cause de la cuite prise la veille mais aussi et surtout à cause de ce regard qu’elle vient de croiser et qui a fait remonter le souvenir de ce qui s’est passé plus tôt dans l’année. C’était au mois de décembre, un samedi matin, pendant le cours de philo. Un « incident » qu’elle ne peut pas oublier et dont elle se sait en partie responsable. Elle était la reine du lycée et lui une proie facile. Sans être à la manœuvre au départ, elle s’est jointe à la meute. Sans se poser de question, parce que ça coulait de source. Et qu’elle ne pouvait pas se douter que tout ça se terminerait dans une mare de sang.

Elle veut se persuader que c’est juste une connerie d’ado qui aurait dû rester sans conséquence. Elle se dit qu’elle n’a fait que suivre le mouvement, que c’était naturel. Qu’elle fait partie d’un système, d’une hiérarchie où chacun doit rester à sa place. Ils étaient les chasseurs, il était la victime désignée. La curée lancée, il n’avait qu’à s’avouer vaincu par plus fort. Les conséquences dramatiques pour lui, aucune raison d’y penser.

Glaçante cette plongée dans la tête d’une harceleuse affrontant son déni et ayant toutes les peines du monde à reconnaître sa faute. Vincent Mondiot ne joue pas le registre facile du remords et de la prise de conscience, il laisse son personnage dans un entre deux où le mal-être le dispute à une franchise sans langue de bois. C’est la complexité du raisonnement de la jeune fille et sa difficulté à admettre une évidence inacceptable qui donne son originalité et sa puissance au texte.

« C’est trop facile, là, à la fin de l’année, de la jouer tourmentée par la culpabilité en ressassant de vieilles images et des envies de pleurer. De quel droit je me complais là-dedans ? […] J’essaie de me persuader que j’ai compris des choses, appris de mes erreurs, mais je suis toujours une reine du lycée, toujours plus intéressée par moi-même que par les autres. Tout ce que je veux savoir c’est s’il me hait, pas comment il va. »

Un monologue aussi percutant que dérangeant qui traite la question du harcèlement sous un angle ne pouvant que faire réagir et pousser à la réflexion.

Rattrapage de Vincent Mondiot. Actes Sud junior, 2019. 80 pages. 9,80 euros. A partir de 14 ans.





Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette.












vendredi 5 avril 2019

Court vêtue - Marie Gauthier

Félix débarque chez le cantonnier du village pour entamer son apprentissage. Un village écrasé de chaleur et une maison qui sera la sienne pour quelques mois. En plus de son patron, il va vivre sous le même toit que la fille de ce dernier, Gilberte. A seize ans la gamine travaille chez l’épicier. Félix découvre qu’elle s’éclipse souvent avec des hommes, toujours différents. Pour le garçon Gilberte devient un objet de fascination. Il se doute de ce qu’elle fait avec ces hommes et s’il n’en espère pas autant, il aimerait au moins qu’elle partage quelques moments avec lui. Fébrile, en quête du moindre signe, Félix vit dans l’attente d’un éventuel rapprochement à venir.

Un premier roman bien écrit, rien à redire là-dessus, mais pour le reste et en ce qui me concerne du moins, ce sera un grand bof. Le sujet est vu et revu cent fois, j’avais deviné la fin au bout de 30 pages et j’ai cherché en vain la montée de tension sexuelle qui aurait accéléré ma pression sanguine. Félix est un ado naïf et mou comme une chique et Gilberte, malgré les apparences, froide comme un glaçon. L’un comme l’autre n’ont suscité chez moi ni empathie ni intérêt, ce qui est quand même fort dommage.

Un texte sans prétention mais sans envergure. Bien écrit donc, mais prévisible. Qui se voudrait chargé d'un érotisme à la fois suggestif et sulfureux mais qui se révèle au final aussi excitant qu'un discours de François Fillon sur la dette publique. Un mauvais signe qui ne trompe pas, j’ai mis un temps fou à avaler ses 100 petites pages. D’ailleurs, s’il y en avait eu 50 de plus je ne serais pas allé au bout je pense.

On va dire que c’est un rendez-vous manqué entre ce livre et moi, ce n’est pas bien grave, ça arrive. Je lui souhaite évidemment bon vent et je me réjouis pour cette jeune auteure de le voir dans la liste des sélectionnés pour le Goncourt du premier roman. Personnellement je ne l’y aurais pas mis mais il va de soi que l’on ne me demande pas mon avis sur ce genre de question et il va de soi que c’est une bonne nouvelle pour tout le monde.

Court vêtue de Marie Gauthier. Gallimard, 2019. 105 pages. 12,50 euros.

mercredi 3 avril 2019

Mes héros ont toujours été des junkies - Ed Brubaker et Sean Phillips

Keith Richards, David Bowie, Lou Reed, Elliott Smith, Billie Holiday, Jean-Paul Sartre, Gram Parsons, Judy Garland, Marilyn Monroe, Janis Joplin, Van Gogh, Nick Cave ou Burroughs. Les héros d’Ellie sont tous des junkies. Pour elle, ces camés sont romantiques, ils brûlent la chandelle par les deux bouts et la drogue fait d’eux des êtres à part, touchés par la grâce. Dans le centre de désintox où son oncle l’a traînée de force en lui promettant que ce serait « sa seule chance », elle fait figure de rebelle. Pas question pour elle de décrocher, être « clean » rend la vie trop triste.

Dans son  groupe de parole, elle fascine autant qu’elle agace. Pour Skip, c’est une plante vénéneuse irrésistiblement attirante. Le garçon sait pourtant qu’il doit se tenir à carreau s’il ne veut pas rechuter. Mais la mauvaise influence d’Ellie et son aura magnétique sont plus fortes que sa bonne volonté. S’échapper du centre n’est pas l'idée du siècle. Pourtant, il ne pourra s’empêcher de la suivre dans sa fuite en avant. Et une fois le pas franchi, plus de retour en arrière possible, il faut foncer, quitte à se brûler les ailes. Définitivement.

Le scénario se présente comme une longue nouvelle se déroulant dans l’univers de la série « Criminal ». Le récit n’est pas aussi simple que les apparences peuvent le laisser supposer. Au-delà de l’idéalisation des junkies et de l’histoire d’amour tragique, Ed Brubaker et Sean Phillips tricotent un polar noir, serré, amer. Ellie est bien plus complexe que sa posture et son discours le suggèrent, ses zones d’ombres cachent des dessins aussi sombres qu’inavouables.

Un polar comme je les aime aux personnages torturés, porté par la figure toxique d’une héroïne au charme fatal. Brubaker et Phillips m’avaient récemment conquis avec l’excellent « Fondu au noir », ils confirment ici la qualité de leur collaboration et je compte bien les retrouver très bientôt , notamment avec la série « Killed or be killed » (tout un programme !).

Mes héros ont toujours été des junkies d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Delcourt, 2019. 80 pages. 12,00 euros.











mardi 2 avril 2019

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine - Agnès Debacker

Simon a perdu Simone. Le garçonnet de 10 ans a du mal à accepter le décès de sa voisine, avec laquelle il partageait une grande complicité. Il a gardé d’elle son plus précieux trésor, la théière qui recueillait leurs souhaits. Dans cette « théière à vœux » Simone, Simon et quelques autres ont glissé des petits papiers au contenu secret pas forcément très avouable. Depuis que Simon a récupéré l’objet, il n’ose l’ouvrir. Mais le jour où il franchit le pas, il découvre un pan de la vie de son amie dont elle ne lui avait jamais parlé. Tous les vœux de Simone tournent autour du même sujet : Farid. Qui était Farid ? Pourquoi une telle obsession à son égard ? Pourquoi n’y-a-t-il aucune trace de lui dans l’appartement de la vieille dame alors qu’il semble être le centre de son univers ? Simon voudrait savoir. Mais il a beau se démener comme un beau diable, Farid reste un insaisissable fantôme.

Un bel objet-livre, parfait écrin aux superbes illustrations et à la finition soignée renfermant un fort joli texte. Simon vit le deuil à sa façon, en cherchant à percer un mystère qui le dépasse. Sa tristesse n’est pas que douleur, il émane de sa quête une douceur et une réflexion pertinente sur les secrets que chaque destin cache précieusement. L’enfant va aussi comprendre que les histoires d’amour finissent rarement bien, que le bonheur ne tient qu’à un fil et que ce fil peut se rompre au moindre soubresaut.

Ni guimauve ni potion trop amère, Agnès Debacker a su trouver un délicat équilibre aigre-doux. Un dosage subtil, sans vision gratuitement idyllique et sans pessimisme déprimant, portant un regard lucide sur la vie et ses aléas, sur ces occasions que l’on saisit et celles qui restent à jamais des actes manqués. Le titre résume parfaitement le propos, Simon découvre ce que peut être l’amour et à quel point cet amour peut briser un cœur, au sens propre comme au figuré. Un roman jeunesse aussi intelligent que touchant.

L’arrêt du cœur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine d’Agnès Debacker (ill. Anaïs Brunet). MeMo, 2019. 108 pages. 11,00 euros. A partir de 9 ans.





Une pépite jeunesse partagée avec Noukette.






samedi 30 mars 2019

Portrait de lecteur de « A à Z »


Un tag découvert chez Delphine. Des années que je ne m’étais pas prêté à un tel exercice. D’habitude je trouve ça bien plus contraignant que plaisant mais dans celui-ci les questions m’ont parlé d’emblée et je dois dire que les réponses de Delphine n’y sont pas étrangères. On va dire qu’elles m’ont inspiré.

A pour « auteur » : l’auteur(e) dont tu as le plus de livres : 

J’ai les 50 romans de la série « 87ème District » d’Ed McBain mais ils sont regroupés en 9 volumes de la collection Omnibus. Du coup si je dois compter en nombre de livres je vais revenir à mon cher Bukowski. J’ai tout ce qui a été publié de lui en français, ça doit faire près de 25 bouquins en tout.

B pour « best » : la meilleure suite de série :

Je ne sais pas si une trilogie peut être considérée comme une série mais « La tristesse des anges »,  le 2ème tome de celle de Stefansson, est pour moi un pur bijou.

C pour « current » : ta lecture en cours : 

Je viens de commencer « Âpre cœur » de la chinoise Jenny Zhang et je peux déjà dire que ça sent le gros coup de cœur.

D pour « drink » : la boisson qui accompagne tes lectures :

Je bois rarement en lisant mais quand ça arrive j’ai près de moi un tasse de café très chaud et sans sucre.

E pour « e-book » : e-book ou roman papier :

Roman papier et rien d’autre. Définitivement. Il n’y a que la presse et éventuellement la BD que je peux lire en numérique.

F pour « fictif » : un personnage fictif avec qui tu serais sorti au lycée :

La « Nana » de Zola m’a beaucoup fait fantasmer quand j’étais au lycée. Une femme aussi sulfureuse ne s’oublie pas.

G pour « glade » : un roman auquel tu es content d’avoir laissé une chance :

Ce n’est pas un roman mais un carnet. Celui d’Éric Cantona. Je n’avais aucune envie de le lire mais après coup je ne le regrette pas , il m’a tellement fait rire !

H pour « hidden » : un roman que tu considères comme un joyau caché :

Sans hésitation « L’agneau carnivore » d’Agustin Gomez-Arcos. C’est un chef d’œuvre, ni plus ni moins, épuisé depuis plus de 30 ans. Je ne comprends pas qu’un éditeur n’ait pas sorti de l’oubli un texte aussi exceptionnel.

I pour « important » : un moment important dans ta vie de lecteur :

Le jour où j’ai compris que la lecture n’était pas une contrainte mais un plaisir. C’est ballot parce que ça coule de source mais si ce moment-là n’avait pas existé je ne serais jamais devenu un lecteur passionné.

J pour « juste » : le livre que tu viens juste de finir :

« Partiellement nuageux », le nouveau roman d’Antoine Choplin.

K pour « kind » : le genre de roman que tu ne liras jamais :

Je ne sais pas si c’est vraiment un genre mais je me rappelle de mon frangin qui engloutissait les romans de la collection « épouvante » de J’ai Lu dans les années 90 et je me disais à l’époque que jamais je ne lirai des trucs pareils, bien trop effrayants à mon goût. Je ne sais pas si cette collection existe encore mais je n’ai pas changé d’avis depuis.

L pour « long » : le plus long roman que tu aies jamais lu :

C’était pas plus tard que l’an dernier. « Brasier noir » de Greg Iles. Le pire c’est que je ne l’ai pas trouvé bon du tout ce roman.

M pour « major » : le livre qui t’a causé le plus gros « hangover » : 

Le dernier livre que j’ai refermé en me disant « les suivants vont devoir s’accrocher pour me faire autant d’effet » est sans conteste le phénoménal « Un jardin de sable » d’Earl Thompson.

N pour « nombre » : le nombre de bibliothèques que tu possèdes :

Une bonne douzaine je pense, si je compte celles qui sont dans les chambres de mes filles.


O pour « one » : un roman que tu as lu plusieurs fois :

« Demande à la poussière » de John Fante. Un roman culte qu’il faut lire à 20 ans et que j’ai pris plaisir à relire à 40.

P pour « préféré » : ton endroit préféré pour lire :

Mon canapé, dans une maison vide et silencieuse. Autant dire que ça arrive très rarement.

Q pour « quote » : une citation d'un livre que tu as lu qui t’inspire ou te fait ressentir plein d’émotions :

« Les gens se dépêchent de juger pour ne pas l’être eux-mêmes ». Camus a écrit cette phrase dans « La chute » et je constate tous les jours à quel point elle est d’une absolue pertinence.

R pour « regret » : un regret de lecture : 

Le regret de lecture serait sans doute un livre qui m’a donné l’impression de perdre mon temps, même si regret est un mot trop fort. Si je ne devais en citer qu’un, je dirais « Les enfants qui mentent n'iront pas au paradis » de Nicolas Rey. Un très mauvais livre qui m'a vraiment fait perdre mon temps.

S pour série : une série que tu as commencée mais jamais finie (et dont tous les tomes sont sortis) :

« A la recherche du temps perdu ». Pour tout avouer je n’ai lu que « Le  temps retrouvé », le dernier volume de la série. C'était pour un devoir à la fac et il ne m'en reste aucun souvenir.

T pour « trois » : trois de tes livres préférés de tous les temps :

- « Last Exit to Brooklyn » de Selby (dans la nouvelle traduction de Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet)

- « Septentrion » de Calaferte.

- « Don Quichotte » de Cervantes. N'en déplaise à Moka, c'est un très grand livre qui m'a offert un très grand moment de lecture.

U pour « unapology » : quelque chose dont tu es fan sans aucun remord :

Il n’y a rien dont je sois fan à vrai dire. A part peut-être le gâteau aux petits-suisses de ma mère.

V pour « very » : un livre dont tu attends la sortie avec une grande impatience :

Je ne sais pas s’il y en a un de prévu mais j’attends toujours avec impatience un nouveau roman de Stefansson.

W pour « worst » : ta pire habitude livresque :

Je corne les pages. A mort. Et j’adore ça.

X pour « x » : commence à compter à gauche en haut de ton étagère la plus proche et prends le 27ème livre :

« Il ne pleuvra pas toujours » d’Edward Anderson, roman largement autobiographique sur la Grande dépression vécue par un hobo. 

Y pour « your » : ton dernier livre acheté :

« Un silence brutal », le dernier Ron Rash. 

Z pour « Zzz » : le dernier livre qui t’as tenu éveillée bien trop tard dans la nuit :

Aucun livre ne me tient éveillé jusqu’au bout de la nuit car aucun livre ne peut lutter contre le sommeil quand il me prend. Il n’y a qu’une partie de jambes en l’air endiablée, une soirée pleine de mojito ou une virée à Angoulême avec des blogueuses surexcitée qui peut me tenir éveillé jusqu'au petit matin. D'ailleurs parmi ces trois propositions certaines peuvent aller de pair...



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