dimanche 30 mai 2021

La rivière en hiver - Rick Bass

Chez Rick Bass on est chasseur d’élan, plongeur sous la glace d’une rivière en hiver ou bucheron alcoolique et sans emploi filant tout droit vers la banqueroute. On peut aussi racheter des terres pétrolifères à des familles sans le sou, s’offrir un road trip à travers le Montana de Missoula à Yellowstone, coacher avec passion l’équipe féminine de basket d’un trou paumé ou s’en aller couper un sapin en pleine forêt la veille de Noël. Chez Rick Bass on vit au grand air, dans des régions isolées. On a des rapports compliqués avec ses semblables et on est du genre solitaire. Surtout, on a un lien à la nature aussi rude que respectueux. Cette dernière n’est d’ailleurs jamais douce et bienveillante, elle n’est pas là pour jouer la muse des poètes fleur bleue et c’est tant mieux. 

Rien de romantique ni de bucolique à attendre de ces nouvelles débordant de nature writting mais rien de gratuitement démonstratif non plus. Ici la violence est sourde, la douleur rentrée, le danger latent ne se transforme pas automatiquement en drame. Tout en subtilité, parfois contemplative, la narration presque dépourvue de dialogues joue de l’alternance du calme et de la tension pour décrire un environnement âpre qui peut se révéler tour à tour cruel ou généreux. 

Un recueil de nouvelles ciselé, sans emphase ni lyrisme malvenu, qui va à l’essentiel, droit au but, et qui touche en plein cœur. Décidément, Rick Bass est un merveilleux styliste.

La rivière en hiver de Rick Bass (traduit de l’anglais par Brice Matthieussent). Christian Bourgois éditeur, 2020. 220 pages. 20,50 euros.



Un billet qui signe ma seconde participation au challenge
Mai en nouvelles d'Electra et Marie-Claude











mardi 18 mai 2021

Le journal de Gurty T9 : La revanche de Tête de Fesses - Bertrand Santini

Un joli mois de mai s’annonce pour Gurty lorsqu’elle descend du train en gare d’Aix-en-Provence. Le soleil, la maison de vacances de son maître, les retrouvailles avec sa copine Fleur, avant le coup tout semble parfait. Impossible de se douter que le séjour va virer au cauchemar. La première mauvaise surprise est violente. Trouver son pire ennemi le chat Tête de Fesses confortablement installé dans son panier est un énorme choc pour la petite chienne. Entendre ensuite celui-ci annoncer qu’il vient d’être papa et que ses rejetons vont débarquer avec leur mère est une seconde mauvaise surprise encore bien pire que la première. Surtout que Tête de Fesses a l’intention de faire de sa progéniture une horde de guerriers sanguinaires. Autant dire que pour Gurty et Fleur, l’overdose de chats va être difficile à supporter !

Le risque de lassitude est grand quand une série de romans arrive au 9ème tome. Surtout quand l’action se passe toujours au même endroit et toujours avec les mêmes protagonistes. Pourquoi n’est-ce pas le cas avec Gurty ? Parce que Bertrand Santini renouvelle sans cesse le comique de situation et que ses dialogues à l’humour souvent absurde font mouche à chaque fois. Sans parler de ses trouvailles graphiques si expressives ou de sa capacité à aborder entre les lignes des sujets bien plus sérieux que son intrigue ne le laisser supposer de prime abord (ici, entre autres, le machisme et l’assurance fort malvenue du mâle bien trop sûr de sa supériorité sur la gente féminine).

Au final le plaisir de suivre les aventures de Gurty et de ses acolytes ne faiblit pas le moins du monde. Comme une bande de copains que l’on apprécie de retrouver et avec laquelle on sait que l’on va passer des moments de franche de rigolade sans se prendre la tête. Et comme d’habitude on tourne la dernière page en pensant vivement la suite !

Le journal de Gurty T9 : La revanche de Tête de Fesses de Bertrand Santini. 240 pages. 10,90 euros. A partir de 8 ans.


Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette







jeudi 13 mai 2021

Sortie parc, gare d’Ueno - Miri Yu

A la mort de sa femme, sa petite fille est venue à la maison pour s’occuper de lui. Mais il n’a pas supporté d’être un fardeau, un poids inutile pourrissant la vie de ses proches. Alors un jour il a quitté Fukushima en prenant le train pour Tokyo sans prévenir personne, avec un maigre bagage et quelques sous en poche. Et après avoir dormi pour la première fois de sa vie à la belle étoile, il est devenu un SDF sexagénaire, sous une tente de fortune, dans le parc d’Ueno.

Il raconte les jours mornes, les magazines ramassés ici où là et revendus pour quelques pièces à des soldeurs. Il raconte le froid mordant de l’hiver, la pluie incessante du printemps et la chaleur étouffante de l’été. Il raconte les jours particuliers où un membre de la famille impériale doit venir dans le parc. Ces jours-là les SDF ont l’obligation de démonter leurs abris, de faire place nette et d’attendre la fin de la visite pour s’installer à nouveau. Il raconte ses années de labeur sur les chantiers à travers le Japon. Des années loin des siens avant une retraite bien méritée dont il aura peu profité. Il raconte le décès de son fils dans son sommeil alors qu’il n’avait que 21 ans et un brillant avenir devant lui. Sans jamais s’apitoyer, il raconte une vie qui ne l’aura pas épargné. Au-delà de son propre cas, il parle aussi de ses compagnons d’infortune. De la violence, de la misère, du regard méprisant d’une société qui voudrait faire d’eux des invisibles. 

Le désespoir ne prend pas ici la couleur de la colère, il s’exprime plutôt dans une forme de résignation tout en retenue. La douleur se drape dans les habits de la dignité, le narrateur semble murmurer son histoire, comme pour ne pas déranger. C’est beau, c’est triste, c’est cruel, ça ressemble à la vie dans ce qu’elle a de plus dur à offrir. Un court roman poignant et pétri d’humanité. 

Sortie parc, gare d’Ueno de Miri Yu (traduit du japonais par Sophie Refle). Actes Sud, 2015. 170 pages. 16,80 euros.





mardi 11 mai 2021

Mon grand frère - Thierry Radière

Maturin adore son grand frère Victor. Ils ont beau avoir sept ans d’écart, ils sont très proches l’un de l’autre. Victor va bientôt fêter ses 18 ans. Et alors que le bac s’annonce, l’atmosphère à la maison ne cesse de se dégrader entre le fils aîné et son père. Passionné de musique, Victor passe ses week-ends à jouer du rock avec ses copains. Pensionnaire la semaine, il sèche les cours et cumule les mauvaises notes. Sa mère lui trouve toujours des excuses mais son père est impitoyable avec lui. Et Maturin regarde la situation empirer sans pouvoir intervenir. Il voudrait pourtant vivre dans une famille où règne l’harmonie et la joie de vivre mais que peut-il faire du haut de ses onze ans pour résoudre un conflit semblant sans issue ? 

Il est tellement touchant Maturin ! A la fois sensible et impuissant devant le naufrage de la relation entre son père et son frère. Lucide aussi, se doutant bien que rien n’y fera tant que leurs préoccupations respectives resteront aussi éloignées, tant qu’aucun des deux ne souhaitera faire un pas vers l’autre pour apaiser la situation.

Thierry Radière dresse le portrait d’une famille assise sur une poudrière. Jamais il ne force le trait pour mettre en musique sa partition entre un grand ado bientôt adulte un poil branleur, un père psychorigide, une mère qui ne veut jamais prendre parti et un petit frère déboussolé devant le désastre en cours. On voir venir de loin la conclusion de l’histoire : bien sûr qu’il va l’avoir son bac, bien sûr qu’au final tout va rentrer dans l’ordre, bien sûr qu’une happy end est la seule issue possible. Sauf que. Ce n’est pas si simple. Pas si simpliste. C’est même beaucoup plus complexe. Et tellement plus réaliste. J’avoue, je ne m’y attendais pas. Et en ce qui me concerne cette fin surprenante m’a beaucoup plu.

Mon grand frère de Thierry Radière. Magnard jeunesse, 2020. 140 pages. 13,50 euros. A partir de 13 ans.


Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette






samedi 8 mai 2021

Sois sage, bordel ! - Stina Noor

Il y Asa qui s’est enfoncée dans la vase jusqu’à la poitrine et qui attend que sa sœur vienne la sortir de là.

Il y a ce père absent qui est venu offrir un lingot d’or à sa fille.

Il y a Eleonora qui se transforme en ours.

Il y a cette fête d’anniversaire où Sandra va offrir à son petit camarade de classe un crapaud vivant. 

Il y a celui qui devient l’amant de celle qui a 20 ans de moins que lui.

Il y a le papa et la maman de sa copine Fresia qui vont bientôt déménager et qu’elle aimerait tant avoir comme parents.

Il y a celui qui descend au fond du puits pour grignoter la terre à pleines dents. 

Il y a ce jour d’enterrement, dans l’église. C’est papi que l’on vient saluer une dernière fois. Pour l’occasion la grand-mère a été sortie de l’hospice, la tante de l’asile, le gendre et le petit fils ont enfilé des vêtements trop grands et des chaussures trop petites. Au fond sur un banc se trouve la « dulcinée », la maîtresse de papi. C’est dans son lit qu’on a trouvé le corps. Mort d’épuisement. Ou d’excitation.

Il y a celle qui n’est pas d’ici, « pièce rapportée » qu’un homme a choisi par défaut après le décès de l’amour de sa vie.

Il y a dans ces neuf nouvelles des maisons isolées, des vieilles bagnoles rouillées, des enfants paumés, des pères dépassés, des familles dysfonctionnelles, de l’alcool, de la crasse et de la misère. Il y a un environnement rude, une nature belle et dangereuse, des rapports humains distants, un monde sans pitié.   

Il y a finalement dans ces neuf nouvelles des thématiques proches du quotidien de Stina Noor, un météore qui a traversé le ciel littéraire suédois en 2015. Née en 1982 dans un minuscule village du nord du pays situé dans une immense réserve naturelle, elle a grandi dans une ambiance familiale déplorable. Après une scolarité calamiteuse, des fugues à répétition et l’apparition de troubles psychiatriques, elle s’est retrouvée à 25 ans avec une pension d’invalidité comme seule source de revenus. 

Avec un tel passé, deux enfants en bas âge, un mari dépressif et un père frappé de démence, on se demande comment elle est parvenue à produire un recueil aussi solidement charpenté, acclamé dans son pays au point d’être sélectionné pour l’équivalent du Goncourt suédois. Une forme de miracle qu’elle ne souhaite pas renouveler puisqu’elle a annoncé peu après la publication de son livre qu’elle arrêtait d’écrire. Espérons qu’elle change d’avis un jour.

Sois sage, bordel ! de Stina Noor (traduit du suédois sous la direction d’Elena Balzamo). Marie Barbier éditions, 2021.  150 pages. 12,00 euros.



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