jeudi 13 mai 2021

Sortie parc, gare d’Ueno - Miri Yu

A la mort de sa femme, sa petite fille est venue à la maison pour s’occuper de lui. Mais il n’a pas supporté d’être un fardeau, un poids inutile pourrissant la vie de ses proches. Alors un jour il a quitté Fukushima en prenant le train pour Tokyo sans prévenir personne, avec un maigre bagage et quelques sous en poche. Et après avoir dormi pour la première fois de sa vie à la belle étoile, il est devenu un SDF sexagénaire, sous une tente de fortune, dans le parc d’Ueno.

Il raconte les jours mornes, les magazines ramassés ici où là et revendus pour quelques pièces à des soldeurs. Il raconte le froid mordant de l’hiver, la pluie incessante du printemps et la chaleur étouffante de l’été. Il raconte les jours particuliers où un membre de la famille impériale doit venir dans le parc. Ces jours-là les SDF ont l’obligation de démonter leurs abris, de faire place nette et d’attendre la fin de la visite pour s’installer à nouveau. Il raconte ses années de labeur sur les chantiers à travers le Japon. Des années loin des siens avant une retraite bien méritée dont il aura peu profité. Il raconte le décès de son fils dans son sommeil alors qu’il n’avait que 21 ans et un brillant avenir devant lui. Sans jamais s’apitoyer, il raconte une vie qui ne l’aura pas épargné. Au-delà de son propre cas, il parle aussi de ses compagnons d’infortune. De la violence, de la misère, du regard méprisant d’une société qui voudrait faire d’eux des invisibles. 

Le désespoir ne prend pas ici la couleur de la colère, il s’exprime plutôt dans une forme de résignation tout en retenue. La douleur se drape dans les habits de la dignité, le narrateur semble murmurer son histoire, comme pour ne pas déranger. C’est beau, c’est triste, c’est cruel, ça ressemble à la vie dans ce qu’elle a de plus dur à offrir. Un court roman poignant et pétri d’humanité. 

Sortie parc, gare d’Ueno de Miri Yu (traduit du japonais par Sophie Refle). Actes Sud, 2015. 170 pages. 16,80 euros.





mardi 11 mai 2021

Mon grand frère - Thierry Radière

Maturin adore son grand frère Victor. Ils ont beau avoir sept ans d’écart, ils sont très proches l’un de l’autre. Victor va bientôt fêter ses 18 ans. Et alors que le bac s’annonce, l’atmosphère à la maison ne cesse de se dégrader entre le fils aîné et son père. Passionné de musique, Victor passe ses week-ends à jouer du rock avec ses copains. Pensionnaire la semaine, il sèche les cours et cumule les mauvaises notes. Sa mère lui trouve toujours des excuses mais son père est impitoyable avec lui. Et Maturin regarde la situation empirer sans pouvoir intervenir. Il voudrait pourtant vivre dans une famille où règne l’harmonie et la joie de vivre mais que peut-il faire du haut de ses onze ans pour résoudre un conflit semblant sans issue ? 

Il est tellement touchant Maturin ! A la fois sensible et impuissant devant le naufrage de la relation entre son père et son frère. Lucide aussi, se doutant bien que rien n’y fera tant que leurs préoccupations respectives resteront aussi éloignées, tant qu’aucun des deux ne souhaitera faire un pas vers l’autre pour apaiser la situation.

Thierry Radière dresse le portrait d’une famille assise sur une poudrière. Jamais il ne force le trait pour mettre en musique sa partition entre un grand ado bientôt adulte un poil branleur, un père psychorigide, une mère qui ne veut jamais prendre parti et un petit frère déboussolé devant le désastre en cours. On voir venir de loin la conclusion de l’histoire : bien sûr qu’il va l’avoir son bac, bien sûr qu’au final tout va rentrer dans l’ordre, bien sûr qu’une happy end est la seule issue possible. Sauf que. Ce n’est pas si simple. Pas si simpliste. C’est même beaucoup plus complexe. Et tellement plus réaliste. J’avoue, je ne m’y attendais pas. Et en ce qui me concerne cette fin surprenante m’a beaucoup plu.

Mon grand frère de Thierry Radière. Magnard jeunesse, 2020. 140 pages. 13,50 euros. A partir de 13 ans.


Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette






samedi 8 mai 2021

Sois sage, bordel ! - Stina Noor

Il y Asa qui s’est enfoncée dans la vase jusqu’à la poitrine et qui attend que sa sœur vienne la sortir de là.

Il y a ce père absent qui est venu offrir un lingot d’or à sa fille.

Il y a Eleonora qui se transforme en ours.

Il y a cette fête d’anniversaire où Sandra va offrir à son petit camarade de classe un crapaud vivant. 

Il y a celui qui devient l’amant de celle qui a 20 ans de moins que lui.

Il y a le papa et la maman de sa copine Fresia qui vont bientôt déménager et qu’elle aimerait tant avoir comme parents.

Il y a celui qui descend au fond du puits pour grignoter la terre à pleines dents. 

Il y a ce jour d’enterrement, dans l’église. C’est papi que l’on vient saluer une dernière fois. Pour l’occasion la grand-mère a été sortie de l’hospice, la tante de l’asile, le gendre et le petit fils ont enfilé des vêtements trop grands et des chaussures trop petites. Au fond sur un banc se trouve la « dulcinée », la maîtresse de papi. C’est dans son lit qu’on a trouvé le corps. Mort d’épuisement. Ou d’excitation.

Il y a celle qui n’est pas d’ici, « pièce rapportée » qu’un homme a choisi par défaut après le décès de l’amour de sa vie.

Il y a dans ces neuf nouvelles des maisons isolées, des vieilles bagnoles rouillées, des enfants paumés, des pères dépassés, des familles dysfonctionnelles, de l’alcool, de la crasse et de la misère. Il y a un environnement rude, une nature belle et dangereuse, des rapports humains distants, un monde sans pitié.   

Il y a finalement dans ces neuf nouvelles des thématiques proches du quotidien de Stina Noor, un météore qui a traversé le ciel littéraire suédois en 2015. Née en 1982 dans un minuscule village du nord du pays situé dans une immense réserve naturelle, elle a grandi dans une ambiance familiale déplorable. Après une scolarité calamiteuse, des fugues à répétition et l’apparition de troubles psychiatriques, elle s’est retrouvée à 25 ans avec une pension d’invalidité comme seule source de revenus. 

Avec un tel passé, deux enfants en bas âge, un mari dépressif et un père frappé de démence, on se demande comment elle est parvenue à produire un recueil aussi solidement charpenté, acclamé dans son pays au point d’être sélectionné pour l’équivalent du Goncourt suédois. Une forme de miracle qu’elle ne souhaite pas renouveler puisqu’elle a annoncé peu après la publication de son livre qu’elle arrêtait d’écrire. Espérons qu’elle change d’avis un jour.

Sois sage, bordel ! de Stina Noor (traduit du suédois sous la direction d’Elena Balzamo). Marie Barbier éditions, 2021.  150 pages. 12,00 euros.



Un billet qui signe ma première participation au challenge
Mai en nouvelles d'Electra et Marie-Claude






mercredi 28 avril 2021

Celestia - Manuele Fior

Pas un mot sur la 4ème de couv. Pas le moindre résumé à l’intérieur du bouquin. Aucune pagination, pas de chapitres. Une couverture aussi énigmatique que le reste avec deux personnages marchant sur l’eau au milieu de nulle part. Bienvenue dans l’album le plus étrange que j’ai lu depuis des années. On est à Celestia, une île apparemment. Une île qui ressemble à une Venise à l’abandon, une île presque vide, avec quelques habitants masqués, inquiétants. Et d’autres sans masques, beaucoup plus rares. Parmi eux, Pierrot et Dora. L’homme et la femme de la couverture. Ils ont des pouvoirs de télépathie. Ils cherchent à échapper à on ne sait trop qui. Le père de Pierrot voudrait à tout prix mettre la main sur Dora. Dans quel but ? Aucune idée.

Celestia était reliée au continent par un pont. Ce pont, un groupuscule l’a fait sauter pour se protéger de l’invasion. Quelle invasion ? Aucune idée. A un moment, Pierrot et Dora s’enfuient, en bateau. Ils accostent près d’un château occupé par un gardien, la propriétaire et le fils de cette dernière. Ils vivent reclus, se sentent en sécurité, affirment qu’ils n’ont pas peur. Peur de quoi ? Aucune idée.

Quand Pierrot et Dora ont quitté Celestia, j’ai eu l’impression de tenir un truc. Le début de quelque chose de compréhensible. Mais quand le gamin de la proprio, du haut de ses 3 ans, leur a proposé de monter en voiture et de les conduire vers une destination inconnue, j’ai à nouveau perdu pied. Je ne vais pas aller plus loin dans ce résumé décousu, il dit la difficulté de trouver ses marques dans cette histoire dépourvue du moindre repère pour le lecteur. Un lecteur à qui il ne reste pas trente-six options après avoir entamé l’album. Première option : l’abandon. Deuxième option : s’accrocher et chercher absolument à comprendre. Dernière option : se laisse porter, naviguer à vue, accepter le côté irrationnel et se dire qu’on est face à une proposition intellectuelle et artistique difficilement cernable, dans son intégralité en tout cas.

C’est cette dernière option qui s’est imposée à moi au fil des pages. Ok j’ai pas tout compris. Pour être honnête j’ai peut-être même rien compris. Mais le voyage auprès de Pierrot et Dora n’a pas pour autant été désagréable. L’atmosphère vaporeuse, l’ambiance onirique et souvent contemplative, la luminosité du dessin… il se dégage de l’ensemble un charme presque envoutant et assez inexplicable. Impossible de dire si j’ai aimé ou pas, impossible de le recommander à qui que ce soit mais au final impossible de ne pas reconnaître que j’ai vécu une sacrée expérience de lecture.      

Celestia de Manuele Fior. Atrabile, 2020. 272 pages. 30,00 euros.




Les BD de la semaine sont chez Noukette







mardi 27 avril 2021

Angie ! - Marie-Aude et Lorris Murail

Prenez une ville (Le Havre), une richissime famille de négociants en café, un flic en fauteuil roulant, un chien renifleur de drogue, une commissaire célibataire, une gamine de 12 ans hypermnésique, une maman solo infirmière, une tata médium, un docker syndicaliste, une baby-sitter accro à son portable et des narco-trafiquants colombiens.  Mettez tous ces ingrédients dans le même sac, secouez fortement et vous obtiendrez un roman jeunesse savoureux, à déguster sans modération.

Alors oui, il y a beaucoup de personnages. Oui, il faut rester attentif pour ne pas s’y perdre. Oui, les événements s’enchaînent parfois avec d’heureuses coïncidences et les suspects se confessent trop facilement aux autorités mais au-delà de ces détails, difficile de ne pas saluer la maîtrise de la narration et l’habileté à jongler entre légèreté, gravité et suspens. C’est dynamique, haletant, dans l’ère du temps (en plein confinement), positif sans angélisme, réaliste sans sombrer dans une noirceur malvenue, bref parfaitement équilibré. Détail non négligeable, chaque protagoniste se voit accorder l’attention qu’il mérite et se révèle, à sa façon, attachant. 

Une vraie pépite jeunesse en somme, qui se dévore d’une traite et que l’on quitte à regret. Heureusement une suite est déjà annoncée, je m’en délecte d’avance ! 

Angie ! de Marie-Aude et Lorris Murail. L’école des loisirs, 2021. 440 pages. 17,00 euros. A partir de 14-15 ans.


Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette






jeudi 22 avril 2021

Une falaise au bout du monde - Carl Nixon

4 avril 1978, Nouvelle Zélande. Arrivés depuis peu d’Angleterre, les Chambertain visitent la partie la plus méridionale et la plus isolée des montagnes néo-zélandaises. En pleine nuit, sous une pluie battante, la voiture conduite par le père effectue une sortie de route et tombe dans un ravin. Sa femme est sur le siège passager avec leur nourrisson, les trois grands dorment à l’arrière. 

14 novembre 2010, Londres. Suzanne, la tante des enfants, reçoit un coup de fil du bout du monde lui annonçant que l’on a retrouvé les ossements de l’un de ses neveux, identifié grâce à ses empreintes dentaires. Depuis plus de trente ans, jamais personne n’avait retrouvé la moindre trace de la famille de sa sœur. Suzanne s’était elle-même rendue sur place à de nombreuses reprises, en vain. D’après le rapport du légiste, le garçon était âgé de 17 ou 18 ans au moment de sa mort. Or, il n’en avait que 13 à l'époque de l’accident. Pour Suzanne le choc est immense. Sa sœur, son beau-frère, ses neveux et nièces auraient donc survécu ? Dans quelles conditions ? Et pourquoi n’ont-ils jamais donné le moindre signe de vie ?

Il suffit de quelques chapitres pour que Carl Nixon vous attrape dans ses filets et ne vous lâche plus. Partant du jour de l’accident et de ceux qui ont suivi, multipliant les va et vient entre hier et aujourd’hui, il déploie son histoire sans la moindre fausse note. Très vite le lecteur sait ce qu’il s’est passé. Du moins en partie. Le puzzle manque de nombreuses pièces mais au fil des chapitre tout s’imbrique. Difficile d’en dire plus sans en dire trop. On n’est pas dans un suspense insoutenable, plutôt dans une forme de logique implacable. Et totalement crédible. Rien de révolutionnaire cela dit en termes de narration mais quelle efficacité ! 

Première découverte de la littérature néo-zélandaise en ce qui me concerne et première belle surprise. Un page turner idéal pour égayer ma semaine de vacances confinées.

Une falaise au bout du monde de Carl Nixon (traduit de l’anglais par Benoîte Dauvergne). Editions de l’Aube, 2021. 330 pages. 22,00 euros.





mardi 13 avril 2021

Nouvelles vagues - Arnaud Cathrine

Vince se remet difficilement de sa rupture avec Octave. Aidant sa mère libraire en plein mois de juillet, il tombe sous le charme de Micha, l’employé de cette dernière. A quelques centaines de kilomètres de là, sur une plage normande, Marilyn fait la connaissance de l’ex de Vince. Il sera sa première fois, son premier amour, son premier séisme émotionnel. Entre Vince et Marilyn, aucune raison de se rencontrer, aucune possibilité de faire ensemble un bout de chemin. Sauf si…

Quel plaisir de retrouver le protagoniste de l’excellent Romance ! Vince et sa passion pour les garçons, son besoin d’amour et de tendresse, son manque de confiance en lui et son cœur en lambeaux. L’intrusion de Marilyn, semblant dans un premier temps suivre une trajectoire parallèle à la sienne mais qui finira par croiser son chemin, ravivera une blessure qu’il pensait en voie de cicatrisation et réveillera des souvenirs qu’il aurait préférés laisser enfouis dans un douloureux passé.  

Situations familiales complexes, relations amoureuses sinueuses, rapport aux autres et à soi laborieux, volonté de s’abandonner par amour, quitte à se consumer, les similitudes entre Vince et Marilyn sont nombreuses. Surtout, ils ont un même garçon en commun et le même sentiment de vertige, de chute et de perdition engendré par cette liaison incandescente.

Un roman tout en pudeur et en sensibilité qui met à nu les sentiments et trouve les mots justes pour dire à la fois la difficulté d’être soi et la quête d’amour d’une génération à la recherche du grand frisson.

Nouvelles vagues d’Arnaud Cathrine. Robert Laffont, 2021. 315 pages. 16,50 euros. A partir de 15 ans.


Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette




mardi 6 avril 2021

Ragnagna et moi - Ken Koyama

On sonne à la porte. C’est le jour, c’est l’heure, Ragnagna débarque. Un mois déjà depuis sa dernière visite. Comme d’habitude, elle cogne dur, souvent sous la ceinture. Pas sa faute, c’est son job. Après avoir maltraité sa cliente du jour, elle sort sa seringue et lui prélève une bonne dose de sang, la laissant sur le flanc. Le mari rentre, salue l’intruse mensuelle et lui propose de rester pour le dîner. Quand il se plaint de voir dans son assiette la même chose que la veille, Ragnagna lui file une torgnole pour bien lui faire comprendre que les règles ça épuise et qu’il ferait bien de laisser madame tranquille s’il veut éviter les ennuis.  

© Ki-oon 2021 Koryama

Elle est comme ça Ragnagna. Pénible, douloureuse, déterminée à mener à bien sa mission malgré les désagréments que cela implique. Appliquée mais compréhensive, prête à soutenir celles qu’elle fait souffrir. A les défendre aussi, contre les hommes et leur saleté de libido qui vient les embêter quand c’est pas le moment. Chaque chapitre est une histoire indépendante. Les premières règles, les dernières règles et l’adieu à Ragnagna après des années passées ensemble, la fatigue, le manque de peps, la baisse de productivité au boulot, les femmes d’autrefois traitées comme des pestiférées chaque mois à la première goutte de sang, l’arrivée des serviettes hygiéniques au Japon, sans oublier Miss SPM (syndromes prémenstruels, la petite sœur de Ragnagna), tout ou presque y passe.

Je vois déjà venir les rageux qui vont reprocher à l’auteur d’être un homme. Les spécialistes de l’indignation surjouée toujours prêt à s’offusquer. De quoi se mêle-t-il ? Quelle est sa légitimité ? Comment peut-il parler d’un sujet qui ne le concerne pas directement ? Un peu comme un auteur jeunesse que l’on clouerait au pilori parce qu’il n’a pas d’enfant. Ou un traducteur blanc à qui on confierait les poèmes d’une autrice noire. Condamner à priori. En jugeant un statut avant des compétences. Bêtement. Bref, je m’égare, les bas du front qui refuseront de découvrir ce manga sur les règles parce que son auteur est un homme, grand bien leur fasse. Pour les esprits un peu plus ouverts (un peu plus éclairés oserais-je dire), l’expérience vaut le détour, promis. 

Je reconnais que graphiquement ça fleure bon l’amateurisme du gars ayant séché l’école des beaux-arts mais ça ne nuit en rien au plaisir de la lecture. Il y a même un petit tuto en fin d’ouvrage pour apprendre à dessiner Ragnagna. Au-delà de l’aspect esthétique, le sujet est traité à la fois avec sérieux et légèreté. Surtout, avec beaucoup de respect et de tendresse pour les femmes qui ont affaire à Ragnagna tous les mois. C’est hyper didactique, parfois très drôle, toujours plein d’empathie. Un petit manga qui ne paie pas de mine mais qui se révèle au aussi instructif que décomplexé. A mettre entre toutes les mains (filles et garçons bien sûr), dès le collège. 

Ragnagna et moi de Ken Koyama. Ki-oon, 2021. 220 pages. 15,00 euros.




Aujourd'hui chez Stephie c'est permis !






mardi 30 mars 2021

Lancelot Dulac - Victor Pouchet

Sa mère a beau lui jurer que le choix de son prénom est dû à celui de son grand-père, Lancelot a du mal à la croire. Se prénommer Lancelot alors que votre nom de famille est Dulac, avouez que ce n’est pas facile à gérer. Pas étonnant que le jeune Lancelot finisse par se prendre pour un chevalier. Au collège où il vient d’entrer, un certain Atrhur règne sur la cour de récré. Et dans sa classe, la belle Jennifer l’ensorcèle. Fou amoureux, Lancelot se désespère lorsque Jennifer disparaît. N’écoutant que son courage, l’apprenti chevalier part à sa recherche, bravant mille dangers. 

Tel son illustre ainé, Lancelot va devoir affronter bien des épreuves pour mener à bien sa quête. Le tournoi de chevalerie devient un match de foot, la forêt souterraine a des allures de couloirs du métro et Viviane la fée du lac est une SDF habillée de sacs plastique mais au final son comportement valeureux n’a qu’une seule motivation : l’Amour. Et comme son célèbre prédécesseur, notre Lancelot des temps modernes n’écoute que son cœur. Un brin naïf, il fonce tête baissée du haut de son un mètre trente-cinq et de ses trente et un kilos virgule cinq, uniquement guidé par la noblesse de ses actes. 

Victor Pouchet propose une réécriture de la légende arthurienne pleine de tendresse et d’empathie. Le roman initiatique prend des allures de conte un poil foutraque, vif, malicieux et enjoué. Les aventures de notre Lancelot collégien sont rythmées, magnifiquement enluminées par les illustrations du talentueux Killoffer. Un petit plaisir de lecture parfait pour affronter la morosité ambiante.

Lancelot Dulac de Victor Pouchet (Ill. Killoffer). L’école des loisirs, 2020. 110 pages. 11,00 euros. A partir de 9-10 ans.



Une pépite jeunesse partagée avec Noukette





mardi 16 mars 2021

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle - Jo Witek

« J’ai quatorze ans et ce n’est pas une bonne nouvelle. On va me marier et ce n’est pas une bonne nouvelle. Je suis une fille et ce n’est pas une bonne nouvelle. »

Efi rentre du collège pour les vacances scolaires persuadée que rien n’a changé, que son village, ses copines, ses frères et sœurs et ses parents vont être fiers de ses bons résultats. Seule enfant de sa famille étudiant en ville, elle se voit déjà ingénieure. Malheureusement, à 14 ans, les choses changent pour les filles de sa communauté. Finies les études, finies les bons moments entre amies, finie la liberté, Efi est bonne à marier. Surveillée en permanence, elle découvre que son avenir s’écrira auprès d’un époux que l’on a choisi pour elle. Sa vie tient entre les mains des hommes, elle comprend qu’elle n’aura jamais son mot à dire, qu’elle n’est qu’un objet, une marchandise de valeur à échanger, une esclave juste bonne à enfanter et à devenir une maîtresse de maison. 

« Les filles ne doivent pas penser à leur bonheur personnel, mais d’abord à celui de la famille. » Tout est dit, ce qui compte c’est la famille. Ne pas faire honte, suivre le chemin imposé sans avoir été concertée, se taire, baisser la tête et accepter sans broncher : « Chez nous, il faut montrer aux voisins comment on sait tenir les filles, les éduquer dans la crainte des hommes, contrôler leur intimité et les préparer dès la naissance à la soumission aux pères, aux frères et aux maris. Et tout cela bien sûr comme si nous, les filles, étions d’accord, partantes et heureuses de cette monstrueuse destinée. »

Un texte sans concession qui résonne comme un plaidoyer et offre une voix à celles qui en sont privées par un système patriarcal archaïque. Arrachée à l’enfance, plongée dans un cauchemar, Efi exprime son désespoir avec force et lucidité. Un texte à la première personne forcément engagé qui ne peut qu’indigner et révolter. Tout simplement indispensable.  

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle de Jo Witek. Actes Sud junior, 2021. 120 pages. 13,50 euros. A partir de 14 ans.















mardi 9 mars 2021

Plein gris - Marion Brunet


Les premières lignes plongent d’emblée le lecteur dans le bain. Un corps apparaît à la surface de l’eau, contre la coque du bateau, un corps d’ado, repêché par ses amis. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi sont-ils seuls en mer avec un cadavre sur les bras et une tempête qui s’annonce ?

Rembobinage immédiat dès le deuxième chapitre et retour sur le déroulement des faits. Emma, Élise, Sam, Clarence et Victor. Une bande de lycéens passionnés par la navigation. Emma et Clarence en sont les éléments moteur, ils se connaissent depuis l’enfance et ont une relation quasi fusionnelle. Clarence dégage une aura de leader, charismatique et fascinant. Un peu autoritaire aussi, et souvent moqueur, rarement bienveillant. Mais peu importe, l’amitié qui soude le groupe semble inébranlable et tous se réjouissent de pouvoir enfin utiliser le voilier des grands-parents d’Élise sans la présence d’adultes. Une traversée vers l’Irlande qui s’annonce au mieux, mais qui va virer au cauchemar absolu.

Quelle tension, quelle angoisse ! Le huis clos marin est irrespirable, d’un réalisme implacable. La tempête, les éléments déchaînés, les secours ne pouvant se déplacer, la radio qui tombe en rade, le bateau qui prend l’eau… les catastrophes s’enchaînent et la conclusion apparaît de plus en plus inéluctable. Heureusement Marion Brunet à l’intelligence d’offrir des respirations à son récit en alternant le présent du naufrage et l’histoire commune des ados avant le départ en mer. Au-delà de la construction, les flashbacks permettent de mieux comprendre les interactions, les sentiments et les frictions qui tissent le complexe canevas ayant abouti à la situation désespérée dans laquelle les naufragés se trouvent.

C’est trépidant, prenant, effrayant, mais on ne joue pas uniquement à se faire peur, on ne se cantonne pas au registre du survivalisme anxiogène. Loin de l’exercice de style, l’autrice de l’excellent Sans foi ni loi mêle le spectaculaire et l’intime, les déchainements de la nature et les méandres de la nature humaine.

Au final c’est incroyablement réaliste. Les descriptions hyper visuelles, les échanges entre ados, les réactions face au danger, tout est précis, criant de vérité, sans la moindre fausse note. Un roman aussi impressionnant que fascinant.

Plein gris de Marion Brunet. PKJ, 2021. 200 pages. 16,90 euros. A partir de 15 ans.



Une nouvelle pépite jeunesse partagée avec Noukette










vendredi 5 mars 2021

La république du bonheur - Ito Ogawa

On a tous nos faiblesses, nos zones d’ombres, nos jardins secrets. On a tous du mal à assumer des lectures qui sortent du cadre que l’on s’est fixé, de l’image que l’on souhaite renvoyer. Moi par exemple je donne en général dans le gros dur tatoué, dans le glauque, dans le viril, dans l’alcool fort et la gueule de bois sévère. J’aime quand ça sent le sexe et la sueur, la pisse et le vomi. Du coup j’ai toujours dit que le feelgood ne serait jamais pour moi, que ce genre mielleux et dégoulinant de bons sentiments enrobé de titres à la mords-moi le nœud me filait des boutons. Ben j’ai menti. Parce que du feelgood, j’en lis. Et j’aime ça. Du moins quand il est signé Ito Ogawa. Avec Aki Shimazaki elle fait partie des rares autrices doudous dont les livres me remontent le moral quand tout vire au gris. Ce fut donc un vrai plaisir de me plonger dans cette République du bonheur (quel titre cucul soit dit en passant), suite directe de La papeterie Tsubaki.

J’ai donc retrouvé Hatoko, écrivaine publique ayant pris la succession de sa grand-mère dans l’échoppe familiale après le décès de cette dernière. Mariée depuis peu à un veuf tenant un petit restaurant, elle apprend le rôle de mère de substitution auprès d’une adorable fillette et continue de recevoir les demandes plus ou moins complexes de ses clients : une femme voulant écrire à son mari défunt pour lui dire à quel point il lui a pourri la vie, un garçon aveugle souhaitant dire à sa mère à quel point il est heureux de l’avoir pour maman, une vieille fille voulant se faire payer une dette par une amie malade sans la froisser, etc. 

Un roman paisible, croquant au fil des saisons les micro-événements du quotidien. On avance sereinement au rythme de la nature dans la ville balnéaire de Kamakura où la douceur de vivre n’est pas qu’un argument pour touristes. Comme toujours chez Ito Ogawa le personnage principal, féminin, est à un tournant de son existence. Comme toujours la nourriture a un rôle majeur, comme toujours la figure de la grand-mère est centrale et celle de la mère problématique. Bref on évolue en terrain connu, on sait que le sucré va se teinter d’un peu d’amertume mais qu’au final il n’y aura que du positif à retenir.   

Une lecture apaisante. J’ai quitté Hatoko et Kamakura à regret, j’espère qu’Ito Ogawa m’y ramènera bientôt. En attendant je vais relire Bukowski. 

La république du bonheur d’Ito Ogawa. Éditions Picquier, 2020. 282 pages. 19,50 euros.






mardi 2 mars 2021

Fantasmes T3 : les jeux interdits - Stefano Mazzotti

Ça ne m’est jamais arrivé d’être attiré à la cave par une voisine pour une partie de jambes en l’air (en même temps j’ai pas de cave).
Ça ne m’est jamais arrivé de profiter de la femme du conducteur après avoir été pris en stop (en même temps j’ai jamais fait de stop).
Ça ne m’est jamais arrivé d’être enfermé dans les chiottes d’un avion avec une épouse voulant faire payer à son mari ses infidélités (en même temps je ne connais pas d’endroit moins sexy que les chiottes d’un avion pour faire des cabrioles).
Ça ne m’est jamais arrivé qu’une jeune et jolie fille lavant le pare-brise de ma voiture à un feu rouge se mette à se masturber sur le capot (en même temps je suis tout le temps à pied et c’est ma femme qui a la voiture).   
Ça ne m’est jamais arrivé, un soir en rentrant du boulot, de tomber sur la jumelle de ma femme qui, se faisant passer pour sa sœur, m’entraine dans la salle de bain pour quelques galipettes (en même temps ma femme n’a pas de sœur jumelle).

© S. Mazzotti -
Delcourt 2021

Bref, toutes les situations décrites ci-dessus relèvent du fantasme, ce qui est parfaitement raccord avec le titre et le contenu de cet album. Des fantasmes donc, déclinés en historiettes de quelques pages au contenu on ne peut plus explicite. Oui, parce qu’autant le dire tout de suite, le gros plan est ici de mise et les anatomies sont visibles sous les moindres coutures. On ne perd donc pas de temps en futilité : quelques cases d’exposition et on rentre dans le vif du sujet (c’est le cas de le dire !). 

Un album résolument porno donc, à ne pas mettre entre toutes les mains. Le dessin est archi classique (pour ce genre du moins), hyper réaliste, presque froid car au bout du compte il ne laisse aucune place à la suggestion et à l’imagination. Au final rien de transcendant. Du déjà-vu, de l’anecdotique, bien réalisé mais visuellement un peu daté et sans originalité. Dernier bémol, la couverture est trompeuse pour les adeptes de sexualité entre filles car les histoires présentées sont 100% hétérosexuelles.

Fantasmes T3 : les jeux interdits de Stefano Mazzotti. Delcourt, 2021. 70 pages. 16,95 euros.



Aujourd'hui chez Stephie c'est permis !






mercredi 24 février 2021

Chroniques de jeunesse - Guy Delisle

 

« J’imagine que le bénéfice de travailler à l’usine quand on a moins de 20 ans, c’est qu’on voit de façon concrète à quoi serviront nos études. »

Cette phrase de Guy Delisle, c’est exactement ce que je me suis dit au même âge que lui quand j’ai été embauché dans une usine de crèmes glacées au début des années 90. Le rythme usant, le bruit, le côté répétitif des tâches, le temps qui n’avance pas, les horaires de nuit difficiles à supporter, la fatigue omniprésente… et la conviction qu’avec un peu de chance les études m’éviteraient de passer ma vie dans un tel environnement professionnel. 

© G. Delisle -
Delcourt 2021
Bref, tout ça pour dire que dans ces Chroniques de jeunesse le dessinateur canadien raconte ses étés successifs passés à partir de 1984 dans une usine de papier de la ville de Québec. Un travail harassant et un univers très particulier qu’il dissèque au fil des pages. Un peu comme dans ses carnets de voyage, il donne l’impression d’arriver dans un territoire inconnu avec l’obligation d’apprendre les mœurs et coutumes locales pour s’intégrer au mieux. A l’usine la population est scindée en deux, avec d’un côté le petit peuple des ouvriers et de l’autre les ingénieurs. Deux mondes qui cohabitent rarement, les premiers devant mettre les mains dans le cambouis pour faire tourner les machines tandis que les autres, dans leurs confortables bureaux, semblent regarder la plèbe de haut.

Au final on n’est presque dans une enquête sociologique. Ça aurait pu être passionnant, drôle ou émouvant mais en ce qui me concerne la mayonnaise n’a pas franchement pris. A l’image de la couverture l’ensemble est un poil terne, gris, tristounet. Ça manque de peps et d’entrain, on est dans l’anecdote en permanence et le seul sujet touchant (la relation au père, qui lui travaille dans l’usine depuis 30 ans) n’est que survolé alors qu’il aurait gagné à être davantage creusé je trouve.

Pas un coup de cœur donc. Attention, ce n’est pas désagréable à lire, loin de là, c’est juste que le récit ronronne trop pour soulever l’enthousiasme. Disons que je ne me suis pas ennuyé mais presque. De toute façon, en matière de BD autobiographique à la québécoise, le Paul de Michel Rabagliati garde à mes yeux plusieurs longueurs d'avance sur la concurrence.

Chroniques de jeunesse de Guy Delisle. Delcourt, 2021. 142 pages. 15,50 euros.



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mardi 23 février 2021

Comment tu m'as fait mourir ? - Gilles Abier

A la veille d’un séjour à Londres, Félix décide d’écrire dans un carnet un texte dans lequel il imagine la mort atroce de tous les tortionnaires qui lui font vivre un cauchemar au lycée. Avec force détails il décrit les décès accidentels de ses camarades, variant les situations avec un plaisir non dissimulé. Le lendemain, les premiers événements de la journée (météo capricieuse, remplacement d’un prof accompagnateur par un autre, trajet en bus plutôt qu’en train vers le ferry) correspondent parfaitement au début de son histoire. A tel point que Félix en vient à se demander avec horreur si la fiction ne va pas rejoindre la réalité…

J’adore l’idée, j’adore le titre si explicite, j’adore la façon dont le récit est mené, j’adore la façon dont le personnage tellement atypique de Félix est incarné, j’adore le réalisme des dialogues et des interactions entre les ados et j’adore le fait que Gilles Abier soit allé au bout de son délire. Je dis bien délire parce qu’il faut quand même être sacrément fou pour décrire des horreurs pareilles avec autant de naturel, au point de convaincre le lecteur que l’enchaînement des situations est aussi logique qu’implacable. 

Bien sûr le bouchon est poussé très loin et l’auteur de La piscine était vide n’y va pas avec le dos de la cuillère. On sent même le narrateur ravi de la tournure prise par les événements, ravi de voir les bourreaux devenir victimes, sans sadisme ni délectation particulière mais sans jamais non plus s’appesantir sur leur cas. Félix prend sa revanche et, plus on découvre à quel point ses harceleurs ont été horribles avec lui, plus on en vient à se dire (presque) sans état d’âme que ce qui leur arrive est bien fait pour eux.

Les amateurs de manga auront sans doute en tête la référence à la cultissime série Death Note, même si l’aspect psychologique et moral n’est pas aussi poussé chez Félix que chez Light Yagami. Au-delà de Death Note, il y a du Guéraud dans ce texte. Ce côté « sans pitié », jusqu’auboutiste, cette forme de cruauté assumée de la première à la dernière ligne, cette volonté de ne pas offrir d’échappatoire ou de subterfuge qui permettrait d’arrondir les angles, c’est cinglant mais tellement efficace. Merci pour ce moment de lecture un poil dérangeant monsieur Abier, je me suis laissé embarquer dans votre cauchemar du début à la fin !

Comment tu m'as fait mourir ? de Gilles Abier. Slalom, 2020. 230 pages. 14,95 euros. A partir de 15 ans.



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vendredi 19 février 2021

De l’autre côté de l’horizon - Hinata Nakamura

Miake ne supporte plus sa vie de salarymen. Épuisé par un travail harassant et vide de sens, conscient qu’il n’a pas une minute à consacrer à autre chose que les dossiers s’entassant sur son bureau, le jeune homme décide de tout plaquer et de quitter Tokyo pour rejoindre l’île de Tokinowa afin de s’occuper d’un petit bureau de poste. Un changement radical auquel il n’est pas certain d’être préparé. Mais une fois sur place, il va rapidement constater qu’il a fait le bon choix… 

Un manga paisible, qui prend son temps, sans grand enjeu, sans action ni sensationnalisme. Trop calme du coup ? (qui a dit chiant ???). Et bien non, pas du tout en fait. Le rythme lent, les silences et l’ambiance contemplative offrent une lecture pleine de sérénité. Après, les thèmes du changement de vie, de la fuite du monde urbain, de la volonté de faire une pose à l’écart de la frénésie du quotidien n’ont rien d’original. Mais peu importe, ce qui compte c’est la façon dont ils sont abordés et ici force est de reconnaître que la réflexion est amenée avec beaucoup de retenue et d’intelligence.


Après mes lectures de Barakamon et du Vieil homme et son chat (sans parler du merveilleux Manabe Chima de Florent Chavouet), je me rends compte que j’apprécie de plus en plus les tranches de vie insulaires à la japonaise. Les personnages simples et tranquilles mis en scène dans ces récits ont quelque chose d’apaisant et les histoires qui reposent sur trois fois rien dégagent une forme de sobriété qui fait du bien. Pour sa toute première publication, Hinata Nakamura propose une jolie maîtrise narrative couplée à une psychologie des personnages d’une grande finesse. La série s'est conclue au Japon en trois tomes, espérons que la suite sera du même tonneau ! 

De l’autre côté de l’horizon T1 d’Hinata Nakamura (traduit du japonais par Josua Lafitte). Delcourt/Tonkam, 2021. 190 pages. 7,99 euros.









mercredi 17 février 2021

Le plongeon - Séverine Vidal et Victor L. Pinel

Yvonne, 80 printemps, s’apprête à quitter son domicile pour rejoindre un Ehpad. En plus de laisser derrière elle les souvenirs d’une vie, elle doit se faire à un environnement qui n’a rien d’emballant. Heureusement ses nouveaux compagnons l’aident à supporter un quotidien plombant. Surtout Paul-François, dont la gentillesse, la prévenance et le charme ne la laisse pas indifférente.

Corps flasque, mémoire qui flanche, horizon bouché, la vieillesse est  un naufrage et l’Ephad la dernière étape avant de couler pour de bon. Mais Yvonne compte vivre pleinement les rares moments positifs qui s’offrent à elle et à ses amis. A la fois forts et fragiles, ces petits vieux échappent à toute forme de caricature. Drôles, amers, tristes, joyeux, moqueurs ou amoureux, ils ne s’enferment dans aucun stéréotype et, sous les crayons virtuoses de Victor L. Pinel, s’expriment souvent davantage avec leurs attitudes et leurs gestes qu’avec des mots.

© Séverine Vidal & Victor L. Pinel -
éd. Grand Angle/Bamboo



J’avais adoré l’album précédent de ce duo d’auteurs, je retrouve ici avec plaisir leur complicité narrative où la sensibilité guide à la fois le texte et l’image. Moins engagés et vachards que Les vieux Fourneaux, leurs personnages allient avec bonheur l’humour et l’émotion, le pudique et l’intime. Les corps et les sentiments se montrent sans fard, le regard porté sur les années passées se veut lucide sans être plaintif. Pas besoin d’être geignard ni de s’appesantir sur son sort, il faut faire avec ce que l’on a, avec ce qui nous reste sans penser à ce qui a été perdu et ne reviendra plus. Ils sont beaux ces aînés croquant une dernière fois la vie à pleines dents, ce fut un indicible plaisir de faire ce plongeon à leurs côtés.

Le plongeon de Séverine Vidal et Victor L. Pinel. Bamboo, 2021. 80 pages. 17,90 euros.





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mardi 16 février 2021

Silent Boy - Gaël Aymon

Anton est interne dans un lycée pas franchement favorisé. Une jungle dans laquelle pour survivre, il faut montrer les crocs et ne jamais ô grand jamais s’épancher. Membre de l’équipe de rugby et d’une bande de gros durs fanfaronnant, Anton ne se sent pas vraiment à sa place. Son évasion, il la trouve sur un forum en ligne où la bienveillance est de mise. Il aime y lire les confessions parfois intimes et les paroles toujours réconfortantes qui font du bien, même si le retour à la réalité du lycée est en général douloureux. Le jour où Nathan débarque dans la chambre de l’internat qu’il occupait jusque là en solitaire, Anton est contrarié de perdre le privilège d’être le seul occupant des lieux. Surtout que son nouveau « coloc » est un cas à part, du genre à ne rentrer dans aucun moule et à assumer sa vraie personnalité. Pas pour rien qu’on le surnomme « le pédé »…

Ah, la difficulté d’être soi-même face la dictature de la norme, un vaste sujet auquel bien des adolescents (et des adultes) sont confrontés. Anton connait les règles : entrer dans le moule pour ne pas faire de vagues, être comme tout le monde pour ne pas finir isolé et maltraité, suivre la meute pour ne pas devenir son ennemi. Il sait se comporter en fonction de ce que l’on attend de lui, quitte à trahir ce qu’il est vraiment. 

Sensible, lucide, intelligent, le jeune homme voit la difficulté d’être une fille dans un monde plein de testostérone, comme il voit à travers Nathan la difficulté de s’assumer en garçon « différent » et ce que cela peut couter. Gaël Aymon parvient avec maestria à incarner ce personnage touchant, conscient de sa lâcheté et en même temps prêt à briser la carapace de convenances dans laquelle il étouffe chaque jour un peu plus. Un beau portrait, réaliste, sans concession et plein de tendresse.

Deuxième titre que je découvre de la collection Court Toujours après Son héroïne et deuxième incontestable réussite. Un texte percutant à retrouver à la fois en version papier, audio et numérique grâce à une application dédiée.  

Silent Boy de Gaël Aymon. Nathan, 2020. 65 pages. 8,00 euros. A partir de 16 ans.



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mardi 9 février 2021

Même mon prénom est une chanson - Thomas Scotto

Lili a honte. Honte de ses parents musiciens, « spécialisés » dans les reprises d’artistes vieux ou morts. Sa mère est trentenaire mais elle chante uniquement « des chansons qui n’existent plus depuis que c’est plus la guerre. » et son père n’aurait pas pu choisir un instrument plus ringard que l’accordéon pour l’accompagner.

Elle les préférerait politiciens ou « kidnappeurs de bébés pandas », alors quand on lui demande quelle est leur profession, elle dit juste qu’ils sont dans la musique. Ses interlocuteurs s’imaginent les tournées, les concerts, la foule en délire alors que pour elle c’est plutôt animations en maison de retraite, bals du dimanche sentant la naphtaline et mariages à l’ambiance digne du siècle dernier (le 20ème siècle, presque la préhistoire !). Depuis toute petite elle baigne dans la musique, malheureusement ce n’est pas une musique qui lui convient. Elle rêve de pouvoir échapper à la corvée des concerts parentaux mais à 10 ans elle est encore trop jeune pour rester à la maison. Du coup le mariage qui s’annonce dans les jours à venir va à nouveau être une épreuve difficile à supporter. A moins que…

Elle est marrante Lili, avec sa langue bien pendue, sa capacité à en faire des tonnes pour pas grand-chose et à dramatiser à outrance des situations qu’elle considère comme gênantes. Rien de bien surprenant cela dit, les enfants ont tous eu jour un peu honte de leurs parents, non ? (enfin sauf les miens évidemment).

Un petit roman frais et léger qui, au-delà du décalage générationnel en termes de goût musicaux, montre que le regard porté par une petite fille sur l’activité professionnelle de ses parents peut évoluer à force de dialogue et de compréhension mutuelle. Une lecture bonbon, pleine de tendresse et d’humour, qui se conclut en beauté avec une pirouette finale qui fait mouche.

Même mon prénom est une chanson de Thomas Scotto (ill. Walter Glassof). Actes Sud junior, 2020. 65 pages. 8,50 euros. A partir de 7-8 ans.


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mardi 26 janvier 2021

La maison aux 36 clés - Nadine Debertolis

Pas cool les vacances de Pâques qui s’annoncent pour Tessa et Dimitri ! Leur mère a décidé de les emmener dans la maison d’un grand-oncle dont elle a hérité. Un manoir isolé, perdu au fond de la campagne, aussi moche que lugubre où les quinze jours à venir risquent d’être terriblement ennuyeux. L’arrivée sur place confirme leurs craintes : une abominable odeur de renfermé, une montagne de poussière, du bazar partout, un jardin à l’abandon et un nombre incalculable de portes fermées à double tour à chaque étage. Trousseau de clés en main, les enfants partent explorer les lieux et vont aller de surprises en surprises...

Un manoir mystérieux, des portes à ouvrir, des objets étranges, des casse-têtes à résoudre et un secret de famille bien gardé, les ingrédients promettent un savoureux jeu de piste. Jusqu’au bout on accompagne avec plaisir Tessa et Dimitri pour connaître le fin mot de l’histoire. Qui était vraiment le grand-oncle Eustache ? A  quelles expériences se livrait-il ? Quels indices vont permettre de lever le voile sur l’histoire du lieu et de son propriétaire ?

Ça pourrait être angoissant, tendu, effrayant. Ça pourrait virer au drame ou au film d’horreur mais Nadine Debertolis a choisi un autre registre que celui de la peur. Le cheminement  qu’elle propose se veut plus intime, plus mélancolique. Elle joue davantage sur la corde de l’émotion, insiste sur l’importance des souvenirs et des capacités de résilience. Elle prend par ailleurs le temps de travailler la psychologie des personnages sans pour autant sacrifier le rythme du récit. Au final elle signe roman positif, plein de tendresse et d’empathie.  

La maison aux 36 clés de Nadine Debertolis. Magnard jeunesse, 2020. 222 pages. 13,50 euros. A partir de 10-11 ans.


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mercredi 20 janvier 2021

Blanc autour - Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Connecticut, 1832. Si dans cet état du nord l’esclavage n’a plus cours, la population n’en est pas pour autant prête à accepter une quelconque forme d’égalité avec les afro-américains. Alors quand l’institutrice Prudence Crandall accepte dans sa classe une adolescente noire, le scandale éclate et les familles des autres élèves décident de retirer leur progéniture de l’école. En réponse à la tournure prise par les événements, Miss Crandall décide d’ouvrir un établissement scolaire réservé aux jeunes filles de couleur. Une décision courageuse mais impossible à accepter pour la population blanche locale.


Basée sur l’histoire vraie de la Canterbury Femal School, ce récit édifiant, au-delà de son propos contre le racisme et pour l’émancipation, insiste sur l’aspect humain d’un projet aussi « révolutionnaire » que provocateur. Et derrière les éléments insupportables de cet épisode peu connu de l’histoire américaine se dessine le portrait d’un groupe de jeunes femmes n’ayant pas hésité à mettre leur vie en jeu pour accéder à l’instruction. Les auteurs ont choisi de focaliser leur attention sur elles davantage que sur l’enseignante blanche qui, malgré la noblesse de son combat, risquait bien moins de tourments que ses élèves. Au final ce sont elles les vraies héroïnes de l’album, à la fois touchantes, fragiles et d’une grande force de caractère : « Nous mettons les enfants au monde et nous les élevons. Des femmes noires instruites auront des enfants instruits, qui auront des enfants plus instruits encore. »

Le trait tout en souplesse et quelque peu « cartoonesque » de Stéphane Fert, loin d’un réalisme visuellement trop perturbant, élargit la portée du message à des lecteurs peu sensibles aux récits historiques hyper documentés (même si pour le coup les événements relatés ne souffrent d’aucune approximation et ont été validés par la conservatrice actuelle du musée Prudence Crandall).

Un album puissant et révoltant qui permet d’aborder avec une remarquable finesse narrative des thématiques malheureusement toujours d’actualité.

Blanc autour de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert. Dargaud, 2021. 142 pages. 20,00 euros.



Les BD de la semaine sont chez Stephie
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mardi 19 janvier 2021

Elle est le vent furieux - Sophie Adriansen, Marie Alhinho, Marie Pavlenko, Coline Pierré, Cindy Van Wilder et Flore Vesco

Effarée par le manque de respect pour la Terre, Dame Nature a décidé de faire payer aux humains le prix de leur inconséquence. Son courroux se répand sur toute la planète avec fureur. A Bornéo, les singes envahissent les hôtels et les plages, rendant la vie des touristes impossible. En France, une maladie étrange transforme les corps en végétaux. Autour de la Méditerranée, des événements incontrôlables et effrayants poussent les populations à réagir (enfin !). En Europe le printemps refuse d'éclore, engendrant famine et troubles de l’ordre public tandis qu’à la Nouvelle Orléans la montée des eaux a profondément changé le visage de la ville et les relations entre ses habitants. 

Six histoires, six autrices, six voix différentes s’unissant pour dire la folie du comportement humain vis-à-vis de la planète et l'urgence climatique qui en résulte. Le texte de Marie Pavlenko ouvrant le recueil sert de colonne vertébrale à l’ensemble. C’est à partir de cette introduction que se dessine la cohérence d’un ensemble de nouvelles pouvant sembler à première vue déconnectées les unes des autres.

Au final le jeu littéraire mis en place fonctionne à merveille, les pièces s’imbriquent et chaque autrice, à sa façon et selon son « angle d’attaque », exprime la force de son engagement. Récit réaliste, dystopique, poétique, les genres et les styles d’écriture choisis offrent richesse et variété.  

Un cadavre exquis qui ne déborde pas d’optimisme mais qui a le mérite, sans donner de leçon ni sombrer dans le nihilisme le plus désespéré, d’affirmer avec force l’importance de mettre un terme aux excès qui nous condamnent à plus ou moins court terme. Une façon intelligente et efficace de pousser à la réflexion. 

Elle est le vent furieux de Sophie Adriansen, Marie Alhinho, Marie Pavlenko, Coline Pierré, Cindy Van Wilder et Flore Vesco. Flammarion jeunesse, 2021. 315 pages. 15,00 euros. A partir de 14 ans.


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mardi 12 janvier 2021

Les derniers des branleurs - Vincent Mondiot

 

« Ils sont restés eux-mêmes. […] Des ratés, des drogués, des dégénérés, des dépressifs sans cause, des fils et des filles indignes, la rangée du fond de la classe. »

Il serait malhonnête de réduire Min Tuan, Chloé et Gaspard à cette description peu glorieuse se trouvant à la 450ème et dernière page du roman. Bien sûr ils sont tout ça mais ils sont loin de n’être que ça ces trois lycéens de terminale unis comme les doigts de la main, marginalisés par leurs camarades de classe, catalogués branleurs par leurs profs et incompris de leurs parents. Ils sèchent les cours pour jouer aux jeux vidéo en fumant des joints, lisent des mangas plutôt que leurs leçons et ne peuvent s’imaginer un avenir. Du moins jusqu’à l’arrivée dans leur groupe de Tina, jeune migrante congolaise vivant à hôtel qui va peu à peu exercer sur eux une influence positive.

Drôle de roman pour un drôle de trio, plus agaçant qu’attachant, auquel j’ai fini par accorder toute mon attention après des débuts difficiles. Il faut dire que je me suis vite lassé de leurs discussions sans intérêt, de leur grossièreté chronique et de leur j’menfoutisme intersidéral. Ils ne sont ni violents ni méchants, ni perturbateurs ni révoltés. Ils ne croient juste en rien, ne s’impliquent dans rien, ne rêvent de rien. Pas simple du coup de s’intéresser à leur cas, d’aller au-delà de leur oisiveté permanente et de leurs lendemains de cuite sans relief. 

Heureusement, plus le roman avance et plus le portrait psychologique de chacun gagne en complexité. Sous le vernis de l’avachissement se révèlent de profondes interrogations sur le sens de l’amitié, le rapport aux autres, la sexualité. Surtout, loin du cliché, de la mise en scène au trait forcé d’une « génération perdue » d’écervelés sans la moindre conscience (politique ou autre), Vincent Mondiot ne donne pas dans le portrait de groupe caricatural, il dépeint des individus, tous différents, portant chacun un regard sur le monde d’une grande (et douloureuse) lucidité.

Un texte cru, provocateur, sans concession, drôle à sa façon, et qui se révèle d’une rare sensibilité pour peu que l’on ne s’arrête pas à l’exaspérant nihilisme que donne la première impression.

Les derniers des branleurs de Vincent Mondiot. Actes Sud junior, 2020. 450 pages. 16,80 euros. A partir de 15 ans.




Une première pépite jeunesse de l'année partagée avec Noukette