lundi 16 juillet 2018

Ma chienne de vie - James Thurber

Vu le titre on pourrait penser à une autobiographie cradingue, poisseuse à souhait, de celles que j’apprécie particulièrement. Sauf que pas du tout. James Thurber, pilier du New Yorker, a publié ces nouvelles accompagnées de quelques illustrations dans les pages du magazine américain au milieu des années 30. Et loin de donner dans la dramaturgie, il offre à voir avec légèreté et loufoquerie sa jeunesse au sein d’un foyer pour le moins atypique de l’Ohio. A l’évidence le trait est forcé pour faire rire le lecteur et l’autobiographie selon Thurber ne cherche pas l’exactitude la plus sincère. Chaque nouvelle du recueil se lit un peu comme un sketch et permet de découvrir la vie d’une famille américaine moyenne par le petit bout de la lorgnette.

L’effondrement du lit paternel, la voiture à bout de souffle, le grand-père se croyant encore en pleine guerre de sécession, le chien à l’agressivité incontrôlable,  le cousin persuadé qu’il va cesser de respirer en s’endormant chaque nuit, les employées de maison excentriques, les années à la fac ou son statut de soldat réformé, Thurber profite de chaque anecdote pour en rajouter des tonnes . Un humour exubérant pour l’époque, sans doute un peu daté aujourd’hui et qui n’a pas toujours bien vieilli mais cette réédition d’un grand classique de l’entre deux guerres permet de découvrir un écrivain trop peu connu dans nos contrées et un illustrateur dont le style aussi naïf que minimaliste a fortement inspiré des dessinateurs tels que Charles Schultz ou Sempé.

D’ailleurs les éditions Wombat profitent de la publication de cette « Chienne de vie » pour ressortir « La dernière fleur », un conte graphique écologiste et pacifique de 1939 traduit par Albert Camus en 1952.



Ma chienne de vie de James Thurber (traduit de l’anglais par Jeanne Guyon). Wombat, 2018. 155 pages. 15,00 euros.

La dernière fleur de James Thurber (traduit de l’anglais par Albert Camus). Wombat, 2018. 112 pages. 15,00 euros.






mardi 10 juillet 2018

Des romans dessinés pour les plus jeunes

« Sami est un explorateur né ». Alors quand, le jour de ses sept ans, sa maman lui propose de partir en voyage, le petit garçon s’imagine déjà aller au bout du monde. Après avoir préparé ses bagages, effectué un long un trajet en car et être arrivé à l’hôtel, Sami l’aventurier s’interroge...

Partir, arriver, rêver, voir la mer et les bateaux. Regarder le ciel, les oiseaux et les étoiles des questions plein la tête. Avoir une maman toujours prête à y répondre et s’endormir heureux. Il en a de la chance Sami !

Le voyage au bord du monde de Sylvie Neeman et Barroux. Mango jeunesse, 2018. 55 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Ce matin Fanny constate une fois de plus que personne n’a pensé à lui préparer son petit déjeuner. Son père et sa mère sont devant leurs ordinateurs, sa grande sœur est vissée à son téléphone et son frère passe des heures aux toilettes avec sa tablette. A peine installée à la table de la cuisine, Fanny entend un grand boum. Après l’explosion, le silence de la maison l’inquiète. Tout le monde semble avoir disparu !

La jeune fille comprend rapidement que le problème semble venir de la boîte magique qui sert à recevoir internet. C’est elle qui a fait prisonnier les accros aux écrans. Pour les libérer, Fanny va devoir l’affronter...



Fanny et la boîte magique de Rachel Corenblit et Lisa Blumen. Mango jeunesse, 2018. 57 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Quand Timo constate que son arc a disparu, c’est la catastrophe. « L’idée même de passer une journée sans son arc lui paraît impossible ». Heureusement son chien Bob a tout vu et il sait qui a fait le coup. Grâce à son odorat Bob est certain de mener son maître jusqu’à l'arc.

Mais le chemin va être bien plus long que prévu. Et une fois arrivé à bon port, Timo ne va pas être au bout de ses surprises. Lui qui pensait laisser sa colère exploser va voir ses sentiments tout chamboulés en découvrant les motivations et les arguments du coupable…



Pêche à l’arc d’Anne Cortey et Benoît Perroud. Mango jeunesse, 2018. 53 pages. 12,95 euros. A partir de 6 ans.


Une nouvelle collection de romans dessinés proposant aux jeunes lecteurs une passerelle entre l'album et le premier roman. Poésie, force de l'imaginaire ou grands espaces, les trois premiers titres offrent une appréciable diversité de thèmes et d'illustrations. Des ouvrages parfaits pour passer un été livresque entouré de personnages plus attachants les uns que les autres.



Une collection évidemment découverte avec Noukette.


Les pépites jeunesses partent en vacances, rendez-vous à la rentrée pour de nouvelles trouvailles partagées avec ma complice préférée. 









dimanche 8 juillet 2018

Smith et Wesson - Alessandro Baricco

Smith et Wesson. Un duo qui fait penser aux fameux marchands d’armes. Sauf que pas du tout. On parle ici de Tom Smith et Jerry Wesson, qui se rencontrent pour la première fois en 1902, au bord des chutes du Niagara. Le premier est météorologue amateur, le second récupère les cadavres de suicidés dans les tourbillons des rapides. A leur duo va venir se greffer la jeune Rachel, journaliste débutante débarquant de San Francisco pour leur proposer de l’aider à se jeter à l’eau dans le but d’en mettre plein la vue à son rédacteur en chef. Les deux hommes, d’abord réticents, vont finir par accepter et par tout mettre en œuvre pour que l’expérience inédite imaginée par Rachel soit couronnée de succès.

Baricco peut se permettre de faire ce qu’il veut. On dirait qu’il a eu envie de se lancer un défi avec cette pièce en deux actes. Un défi consistant à écrire du théâtre qui se lirait comme un roman, à imaginer que l’on va faire couler sur scène des millions de litres d’eau, que le bruit sera tellement étourdissant que les acteurs devront hurler pour se faire entendre, que les décors seront aussi impressionnants que difficile à créer. Avouons-le, le lecteur se fiche un peu de cette machinerie folle. Il prend plaisir à découvrir cette histoire farfelue, il se délecte des savoureux dialogues, des passages proches de l’absurde, des personnages haut-en-couleur. Et il lit le texte comme un roman, sans imaginer une seconde assister à une représentation théâtrale.

Clairement, ce n’est pas le livre le plus profond et le plus puissant de Baricco. Je le vois surtout comme un divertissement, certes sans prétention, mais tout sauf bâclé. Après tout, il va de soi qu’un auteur aussi talentueux ne baisse jamais la garde, même quand il donne dans davantage de légèreté.
 
Smith et Wesson d’Alessandro Baricco. Gallimard, 2018. 156 pages. 16,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Noukette !






mercredi 4 juillet 2018

Max : les années 20 - Salvia Rubio et Ruben de Rincon

1921. Danseur émérite, groom et gigolo dans un palace de Barcelone, Max voit sa vie basculer le jour où il accepte un plan foireux proposé par un baron local de la pègre. Obligé de s’exiler loin de l’Espagne, le jeune homme s’engage dans la légion. Formé à la dure par un ancien officier de l’armée russe, Max participe à la sanglante guerre du Rif et sort gravement blessé du désert après de rudes combats. De retour en Catalogne, il comprend vite qu’il n’est pas le bienvenu et que s’il veut échapper à la vindicte de ses anciens amis, il n’a d’autre choix que de s’exiler à nouveau.

Max Costa est le personnage principal du roman d’Arturo Pérez-Reverte « Le tango de la vieille garde ». Cet album n’en est pas une adaptation mais plutôt un spin off expliquant comment le beau Max s’est retrouvé à bord d’un paquebot en route vers Buenos Aires au début du roman. Les auteurs, eux-mêmes espagnols, ont obtenu l’assentiment de Pérez-Reverte après lui avoir présenté leur projet consistant à imaginer la jeunesse d’un héros à l’existence pour le moins mouvementée.

Premier tome d’un dytique, cet album est porté par un dessin souple et nerveux aux couleurs chaudes et aux traits particulièrement modernes. Salvia Rubio et Ruben de Rincon offrent au lecteur une plongée dans le Barcelone des années 20 et font découvrir une ville sulfureuse où il ne faisait pas bon traîner la nuit dans certains estaminets et certaines ruelles obscures.

Une BD au classicisme old school traversée par le souffle chaud de l’aventure, qui vaut pour son contexte historique particulièrement  bien restitué et ses nombreuses péripéties ne laissant place à aucun temps mort. Simple, malin, efficace et aussi divertissant qu’instructif. J’attends déjà la suite avec impatience.

Max : les années 20 de Salvia Rubio et Ruben de Rincon. Éditions du Long Bec, 2018. 64 pages. 16,50 euros.




Toutes les BD de la semaine sont à retrouver chez Noukette !








mardi 3 juillet 2018

Lise et les hirondelles - Sophie Adriansen

Paris, 16 juillet 1942. Lise, 13 ans, assiste impuissante à l’arrestation de sa famille. Se précipitant au commissariat, elle apostrophe le policier de garde et parvient, après avoir montré une détermination sans faille, à obtenir la libération de ses deux petits frères. De retour chez eux, les enfants sont recueillis par leurs voisins. Commence alors pour Lise une existence régit par la peur de tomber entre les mains de l’occupant et l’insupportable absence de ses parents, dont elle est sans nouvelles.

Après le magnifique Max et les poissons Sophie Adriansen revient une fois de plus sur le sort des enfants victimes de la rafle du Vel d’Hiv. Inspiré de l’histoire vraie d’Hélène Zajdman, Lise et les hirondelles dresse le portrait d’une enfant traversant les années de guerre entre espoir et douleur sans jamais s’appesantir sur son sort. Lise a conscience de la difficulté de la situation. Au cours de vacances près de la mer elle se rend compte que les français ne peuvent pas tous être dignes de confiance. De retour à Paris elle subit les nombreuses privations touchant une grande partie de la population. Au fil des mois Lise grandit, elle garde un œil maternel sur ses frères, découvre l’amour dans les bras de Roger, chemine bon an mal à an jusqu’à la libération, consciente que la guerre lui « a confisqué des années irrattrapables, perdues à jamais ».

Un texte simple, touchant et instructif. Une façon intelligente d’entretenir le devoir de mémoire en découvrant une histoire et un personnage féminin dont le courage et l’abnégation ne pourront que susciter chez les jeunes lecteurs une admiration sans borne. Forcément indispensable.

Lise et les hirondelles de Sophie Adriansen. Nathan, 2018. 235 pages. 14,95 euros. A partir de 12 ans.



Une pépite jeunesse comme toujours partagée avec Noukette






vendredi 29 juin 2018

En attendant Bukowski - Pascal Dessaint

Il y a celui qui pense à autre chose en pleine fellation, qui se retient parce qu’elle lui a dit qu’elle voulait le garder longtemps dans sa bouche.

Il y a celui à qui on a annoncé la fin du monde qui se cloître dans son appartement avec sa femme obèse.

Il y a ceux qui discutent des catastrophes à venir en mangeant des huitres.

Il y a celui qui monte dans un train avec une arme et se demande sur quelle personne il va tirer en premier parmi celles assises dans son compartiment.

Il y a ceux qui, après avoir tué le voisin du dessus, vont s’enfuir en voiture et semer la désolation derrière eux.

Il y a celui qui va perdre sa femme, ses meubles et sa raison.

Il y a celle qui se suicide sous les yeux de son amant.

Il y a celui qui repense à cette orgie où la jeune fille de 16 ans a été étranglée.

Il y a celle qui, peu à peu, va préférer un éléphant à son mec.

Il y a ceux qui se retrouvent après trente ans pour vider leur sac et secouer les secrets de familles.

Il y a ceux tout droit sortis d’une nouvelle de Bukowski qui attendent leur mentor en descendant des bières.

Et au milieu de tous ces personnages, il y a Pascal Dessaint (un auteur que j’ai découvert récemment grâce à Emma) dont l’univers me va comme un gant. Ce recueil regroupe des nouvelles publiées entre 1993 et 2015. Leur point commun ? Une noirceur dégoulinante mâtinée d’une bonne dose de provocation. Du noir serré, amer, sans une once de sucre, aussi amoral que désenchanté (clin d’œil en passant à un récent billet de Valérie).

Ce n’est pas un scoop j’aime ce genre d’ambiances transgressives, j’aime quand on donne dans l’excessif, quand le grotesque le dispute au sulfureux. La mention « Public averti » figure sur la 4ème de couverture. Sans doute un peu exagéré, mais on n’en est pas loin, mieux vaut en effet ne pas être trop fleur bleue pour s’attaquer à ces nouvelles. Vous ne pourrez pas dire pas que je ne vous ai pas prévenus.

En attendant Bukowski de Pascal Dessaint. Éditions SCUP, 2018. 160 pages. 12,00 euros.





mercredi 27 juin 2018

La partition de Flintham - Barbara Baldi

Comté de Nottingham, 1851. A la mort de sa grand-mère, Lady Clara hérite du manoir familial tandis que sa sœur Olivia se voit attribuer une somme d’argent équivalente à la valeur du domaine. Furieuse, cette dernière part pour Londres et laisse Clara se débrouiller seule avec la gestion du personnel et l’entretien des bâtiments. La tâche s’avère rapidement insurmontable et la jeune femme, après avoir vendu la plupart du mobilier, doit se résoudre à renvoyer les domestiques avant de quitter les lieux et de se chercher un emploi.

Les événements s’enchaînent un peu vite et le scénario prend parfois des raccourcis qui ont tout de grosses ficelles mais le plaisir de lecture est ailleurs. Dans les magnifiques compositions de Barbara Baldi d’abord, qui propose au fil de longues séquences sans texte des cases panoramiques comparables à des tableaux impressionnistes. Dans l’ambiance froide et humide d’une campagne anglaise digne des Hauts de Hurlevent ensuite. Dans le portrait d’une aristocratie à bout de souffle enfin, où le délabrement des biens va de pair avec la perte d’un statut social jusqu’alors intouchable.

Une BD qui vaut par son envoûtante atmosphère victorienne et son esthétique d’une rare élégance. On se plait à s’attarder sur certaines images pour mieux en capter le grain, la texture. La mélancolie, la grisaille, l’absence de lumière et l’omniprésence d’un inquiétant clair-obscur s’imposent avec autant de puissance que d’évidence. Un tour de force graphique pour ce premier album qui mérite bien plus qu’un simple coup d’œil en passant.





La partition de Flintham de Barbara Baldi (traduit de l’italien par Laurent Lombard). Ici Même, 2018. 120 pages. 25,00 euros.




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mercredi 20 juin 2018

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier - Zidrou et Jordi Lafebre

Toujours un plaisir de retrouver les Faldérault ! L’action se déroule cette fois-ci dix-huit ans après le tome précédent. Nous sommes  en 1980, les enfants ont grandi mais les traditions restent immuables. Alors que les vacances approchent, le paternel dessinateur de BD doit retarder son départ à cause d’une commande de dernière minute. Heureusement sa grande fille Julie vient de décrocher le permis et elle va pouvoir emmener sa mère et ses frères et sœurs dans l'increvable 4L. Fini le camping sauvage ou les hébergements chaotiques, la famille a décidé d’investir dans la pierre en achetant sur plan une maison tout confort en Dordogne. Le séjour s’annonce somptueux mais la déconvenue une fois arrivée sur place sera à la hauteur des espérances…

Décidément, on ne se lasse pas de passer les vacances en si bonne compagnie. Je reconnais que les dialogues sont un poil moins percutants et l’émotion un poil moins présente mais il est toujours aussi agréable d’accompagner les Faldérault dans leurs périples. Parce qu’au fil des albums on a fini par s’attacher à chaque membre de la tribu, parce que la bonne humeur est toujours de mise et parce que le dessin de Jordi Lafebre  est toujours aussi emballant.

Pas de déception donc, malgré un scénario plus passe-partout que les précédents Les Beaux étés continuent de répandre une joie de vivre et un optimisme à toute épreuve qui donnent la pêche et filent la banane. Une série vitaminée, pleine de peps, que je me réjouis de retrouver dès le mois de novembre pour un épisode se déroulant, une fois n’est pas coutume, au moment de Noël. Les Beaux étés en hiver, je suis preneur !

Les beaux étés T4 : Le repos du guerrier Zidrou et Jordi Lafebre. Dargaud, 2018. 56 pages. 14,00 euros.


Mes avis sur les tomes 1, 2 et 3.



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mardi 19 juin 2018

Pour toujours - Christian Demilly et Vincent Mahé

Il y a cette femme sur la couverture. Il y a ce chien qui a accompagné son enfance. Il y a cet homme rencontré à la fac qui est devenu l’amour, l’amant, le mari, le père. Il y a cet enfant  porté neuf mois, qu’elle a vu grandir trop vite. Il y a une vie qui défile avec ses joies et ses peines, ses moments clés et ses petits riens qui forment un grand tout.

Une pépite jeunesse qui sort des sentiers battus, une pépite qui s’adresse en fait à tous les lecteurs, sans distinction d’âge. La plupart des pages sont sans texte, tout est dit en images, à l’aide d’un découpage d’une grande fluidité, proche de la BD. On suit au fil des années la trajectoire de cette femme, de l’enfance au dernier jour. C’est simple, c’est beau, c’est universel.

Un album tout en émotion contenue, où les événements se passent de mots tant la force d’évocation du dessin s’impose avec une rare subtilité. Ça ressemble à une vie, ça ressemble à la vie comme elle est souvent : douce, triste, douloureuse, bouleversante ou injuste. Une vie dans laquelle passe des êtres que l’on voudrait garder avec nous pour toujours. Mais au final le temps passe, impitoyable, et il laisse derrière lui les souvenirs de ceux qui ne sont plus.



Superbe livre, touchant sans jamais être plombant, dont le rythme tranquille dégage une certaine forme de sérénité face à l’immuable destinée. Tout simplement remarquable.



Pour toujours de Christian Demilly et Vincent Mahé. Actes sud junior, 2018. 28 pages. 15,80 euros. Tout public.


Une lecture commune évidemment partagée avec Noukette








vendredi 15 juin 2018

Au bord de la terre glaçée - Eowyn Ivey

1885. Le lieutenant-colonel Allen Forrester est chargé de mener une expédition de reconnaissance en Alaska le long de la rivière Wolverine afin de cartographier le territoire et de recueillir des renseignements concernant les tribus indigènes. Accompagné des soldats Pruitt et Tillman, d’un trappeur et de guides indiens, le lieutenant a laissé au fort son épouse Sophie, sans savoir qu’elle est enceinte.

Le texte inclut cartes, dessins, photos de paysages et images d’objets de l’époque. L’histoire se découvre à la lecture, en parallèle, des carnets d’Allen, du journal intime de Sophie et des échanges épistolaires d’un de leurs descendants et d’un conservateur de musée. C’est un vrai récit d’aventure à l’ancienne qui mêle la grande aventure du lieutenant-colonel et l’aventure intime de Sophie. Le premier défriche une terre vierge de la présence de l’homme blanc, conscient que si sa mission se réalise, elle ouvrira la porte à une colonisation de masse où les indiens ont forcément tout à perdre. De son côté sa femme aspire à briser le carcan d’une société patriarcale pour gagner une forme d’autonomie et de liberté à travers sa passion pour la photographie.

Franchement, je ne m’attendais pas à être autant sous le charme d’un tel roman. C’est une superbe histoire d’amour et un hymne à la beauté de la nature sauvage qui invite à la contemplation tout en dressant le portrait d’un couple soudé malgré l’éloignement. Il y a également une surprenante dimension fantastique, étroitement liée aux croyances autochtones. C’est ainsi que l’on voit un enfant naître dans le creux d’un épicéa, que l’on retrouve les soldats aux prises avec un monstre lacustre, que des femmes se métamorphosent en oies ou que des fantômes hantent la montagne chaque nuit. Ce mélange entre fantastique et réalité, entre pragmatisme des explorateurs et légendes indiennes ne sonne jamais faux et fonctionne au final à merveille (à mon grand étonnement !).

Un pavé très « romanesque », traversé par le souffle d'une épopée digne des grands pionniers de l’Amérique. Et une excellente surprise en ce qui me concerne tant, à la base, je ne suis pas un adepte de ce genre de récit.

Au bord de la terre glaçée d’Eowyn Ivey (traduit de l’américain par Isabelle Chapman). 10/18, 2018. 540 pages. 19,90 euros.