samedi 12 avril 2014

Le vertige danois de Paul Gauguin - Bertrand Leclair

Gauguin débarque à Copenhague en 1885 pour y rejoindre sa femme Mette et ses cinq enfants. Il vient de lâcher son emploi de courtier en bourse à Paris et débute une carrière de vendeur de bâches. Mais c’est la peinture qui l’obsède. Bien avant Pont Aven et Tahiti, les débuts sont difficiles. La reconnaissance tarde à venir, les soucis financiers s’accumulent, la vie danoise l’éreinte et les relations avec sa femme et sa belle-famille deviennent insupportables.

La peinture comme refuge. La peinture qui seule, « lui rend le présent habitable, [...] lui est tout à la fois la clé de l’avenir et ce qui permet d’en suspendre un instant le couperet. » La peinture qui, également, scellera la fin de son couple : « La peinture n’est plus un prétexte aux agressions ou aux rapprochements amoureux, elle est réellement devenue le nom de ce qui les sépare, irrévocablement, cela même qui bloque le balancier conjugal en position d’hostilité perpétuelle. »

Larguer les amarres. Gauguin va y consentir après moult hésitations. Une décision brutale, un couperet qui tombe d’un seul coup. Il part subitement pour la France avec son fils de 6 ans, Clovis, abandonnant les siens : « Il s’est sauvé du soir au matin, peut-être, et avec lui la peinture, comme le voudrait la légende, aussi bien sur son versant doré (l’homme qui a tout sacrifié à sa passion irrépressible pour la peinture) que sur son versant noir (l’homme qui a abandonné femme et enfants pour propager la syphilis en Polynésie au nom de l’art). »

Et parce qu’il manque une lettre, la première adressée par Gauguin à sa femme après leur séparation, on ne saura jamais les véritables raisons de ce départ brutal. Alors Bertrand Leclair interprète. Il déduit à partir des lettres suivantes, il imagine. Et sans doute parce qu’il est en empathie totale avec l’artiste, il a bien du mal à lui donner tort. Pour lui c’est le mépris de sa belle-famille danoise qui l’a poussé à partir. Gauguin ne serait donc pas un salaud ayant abandonné les siens et son départ était la seule solution, la seule réponse à cette question radicale vers laquelle son expérience danoise l’avait mené : peindre ou se pendre ?

Un séjour à Copenhague douloureux mais nécessaire pour la maturation de l’œuvre à venir. L’artiste s’est construit dans cette épreuve, face aux jugements des autres mais aussi face à sa propre culpabilité de mari et de père incapable d’entretenir sa famille. Les doutes, les hésitations face à cette volonté de larguer les amarres en butte aux conventions sociales et à la bien-pensance, tout cela est parfaitement restitué dans le récit de Bertrand Leclair. La langue est belle, d'un lyrisme contenu. Un superbe texte qui éclaire d'un jour nouveau un épisode peu connu et pourtant essentiel de la vie de Gauguin.


Le vertige danois de Paul Gauguin de Bertrand Leclair. Actes sud, 2014. 182 pages. 19 euros.






36 commentaires:

  1. Voilà un livre qui pourrait m'intéresser, j'aime les bios réinventées à partir de faits réels, ce sont souvent les plus belles qu'elles soient tendres ou non avec le "biographé"...

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    1. Là je ne sais pas si c'est réinventé. disons que c'est une interprétation des zones d'ombre.

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  2. Je suis également intéressée, je le note

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    1. Tu pourrais aimer. C'est une très belle écriture.

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  3. Le côté fictionnel me dérange un peu pour un personnage ayant réellement existé, mais l'intérêt l'emporte. Je le note.

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    1. Il y a quand même énormément d'éléments véridique.

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  4. Comme je suis allée l'an dernier à Copenhague, je suis curieuse de savoir ce que l'auteur a imaginé de Gauguin lorsqu'il découvre cette ville. :)

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    1. Ce n'est pas très reluisant pour Copenhague et les danois de l'époque, crois-moi !

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  5. Je l'ai repéré, celui-ci, il y a un article dans le supplément du Monde de jeudi qui a ajouté à cette envie, et toi maintenant ! Hop, à lire !

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    1. Je pense que le supplément du Monde est plus compétent que moi pour en parler ;)

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  6. Je dois avouer que la vie de Gauguin ne me tente pas des masses. Je passe donc.

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    1. Je ne la connaissais pas du tout mais après la BD lue récemment sur les dernières années de sa vie, je complète un peu les pièces du puzzle...

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  7. Les romans ( ou bios romancées ...) qui parlent de peintres et de peinture me font envie, en général, alors en plus, si c'est bien écrit ... je note !

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    1. Si tu le lis tu verras que c'est très différent de "La claire fontaine" mais tout aussi intéressant.

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  8. Je crois que ça pourrait vraiment me plaire !

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  9. J'ai déjà lu pas mal de choses sur l'artiste et c'est exact que cet 'épisode' est rarement évoqué. C'est un personnage mystérieux et fantasque qui me fascine, donc moi aussi je note ce titre.

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    1. Il a un coté fascinant, c'est incontestable. Sombre mais fascinant.

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  10. Comme Manu, la vie de ce peintre, qui ne me touche pas, ne parvient pas à me tenter.

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  11. Un homme que je connais peu... Plus que le côté "biographie", c'est la langue qui m'attire ici. J'aime beaucoup les extraits que tu cites...

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    1. La langue est très belle, tu as raison.

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  12. Je me rends compte que je ne connais pas grand-chose de la vie de Gauguin...

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  13. C'est quitte ou double les biographies réinventées, complétées, romancées mais je suis assez curieuse de celle-ci (soupir).

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    1. C'est un petit format d'Actes sud, il se verra à peine sur ta pal ;)

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  14. J'ai beaucoup aimé le précédent livre de Bertrand Leclair Malentendu... je note celui-ci.

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    1. Pour ma part je découvre cet auteur et j'aime beaucoup son écriture.

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  15. J'espère le trouver aussi à la bibliothèque celui-ci. Je ne connais pas du tout la vie de Gauguin ou en tout cas très peu et ce très peu n'est pas très glorieux, je suis donc curieuse d'en savoir plus sur ce monsieur.

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    1. Je te confirme que sa vie n'est pas spécialement glorieuse ;)

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  16. je serais bien tentée, mais pas maintenant, car j'ai eu ma dose d'auteurs fans d'un personnage qui a existé et auquel ils trouvent toutes les circonstances atténuantes et bonnes raisons...d'autant qu'on peut être un grand peintre et un mauvais père de famille...bon pardon je m'égare...mais j'ai l'impression d'avoir beaucoup lu sur ça ces derniers mois...

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    1. Gauguin était un grande peintre. Un bon père de famille, je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais une chose est sûr; il s'est laissé dévorer par la peinture.

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  17. Un drôle de titre ! Je suis curieuse, je vais le noter ^^

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    1. C'est une bonne maladie la curiosité quand elle s'applique aux livres.

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  18. Décidément, Gauguin semble inspiré les auteurs en ce moment! N'accrochant pas du tout à sa peinture, je ne suis pas particulièrement intéressée par l'homme, qui ne me paraît de toute façon pas des plus sympathiques au premier abord, je passe sur roman et BD!

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    1. On ne peut pas dire qu'il était sympathique, je te le concède ;)

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