vendredi 6 janvier 2017

Parmi les loups et les bandits - Atticus Lish

Elle est arrivée en Amérique en passant par le Mexique. Chinoise de confession musulmane, sans papiers ni contacts avec sa communauté, Zou Lei débarque à New-York après un an de prison. Boulot minable à Chinatown payé bien en dessous du minimum légal, logement dans un dortoir exploité par un marchand de sommeil, incertitude liée à sa condition de clandestine, Zou Lei s’accroche, se bat pour survivre, prête à toutes les concessions et à tous les sacrifices pour se construire un avenir.

Lui revient d’Irak. Il y a vu des horreurs. En a commis aussi. Il descend du bus son sac sur le dos et trouve une chambre à louer dans un sous-sol du Queens. Skinner est en plein stress post-traumatique, hanté par des visions de corps déchiquetés sous la mitraille. Insomnie, paranoïa, dépression, il noie son mal être dans l’alcool et parcourt la ville sans but.

Ils se sont rencontrés par hasard et ont partagé leurs angoisses. Ils se sont accrochés l’un à l’autre pour ne pas sombrer. Ils ont osé tirer des plans sur la comète malgré leurs situations précaires, malgré l’évidence de la chute à venir…

Je ne suis pas un adepte de l’emphase, je ne suis pas du genre à m’emballer facilement (enfin je crois) mais je n’hésiterais pas une seconde à qualifier ce premier roman d’exceptionnel. Même si je sais d’avance qu’il ne plaira pas à tout le monde et que les amateurs de psychologie n’y trouveront pas leur compte.

Car Atticus Lish s’en tient aux faits. Sans juger, sans interpréter. Il montre ce que font les personnages et laisse au lecteur le soin d’en déduire ce qu’ils sont. En multipliant les descriptions, il sait que les postures, les attitudes, les dialogues se suffisent à eux-mêmes. Skinner va mal, Zou Lei est terrorisée, il est en colère, elle souffre. Pas besoin d’entrer dans leurs pensées, de les décortiquer. J’adore cette manière « factuelle »de raconter une histoire, cette littérature quasi documentaire. C’est une écriture à la fois très orale et très visuelle, brute, organique, rugueuse, spontanée. Le chapitre entier consacré à l’errance nocturne et hallucinée de Zou Lei dans un New-York stupéfiant de réalisme est à ce titre un modèle du genre. D’ailleurs, la ville est tout sauf un simple décor, c’est le troisième personnage principal du roman, un personnage aussi violent qu’indifférent au sort des sans grades arpentant ses rues.

Parmi les loups et les bandits n’est pas une histoire d’amour, le Queens n’est pas Vérone. Ces deux-là s’apprécient, c’est une certitude, ils partagent une réelle affection, ils ont des relations sexuelles, ils ont trouvé en l’autre le contrepoids à une irrespirable solitude. Ni plus ni moins : « A leur retour, ils vacillèrent une fois de plus au bord de la tristesse. Il lui demanda s’ils pouvaient s’allonger sur le lit et se serrer dans les bras jusqu’à ce qu’elle doive partir. Ils restèrent enlacés pendant un assez long moment, la lampe de chevet toujours allumée pour le réconfort. […] Je t’aime, dit-il. Elle ne répondit pas et il se demanda si ces mots sonnaient aussi creux pour elle que pour lui ».

C’est un roman fabuleux, tout en tension, asphyxiant. Un roman profondément urbain, le roman du peuple d’en bas, une plongée dans le quart monde new-yorkais qui braque les projecteurs sur la misère sans misérabilisme. Un univers où le quotidien est une lutte sans fin, où la désillusion prendra toujours le pas sur l’espoir. C’est pour moi le portrait le plus juste de ce qu’est une vie de clandestin dans l’Amérique de l’après 11 septembre. Couronné par le prestigieux Pen/Faulkner Award, Parmi les loups et les bandits a été salué par le jury comme une œuvre qui « fouille et met en lumière une Amérique vaste et traumatisée, qui vit, travaille et aime aux portes du palais ». Un palais dont Zou Lei et Skinner ne monteront jamais les marches, pas la peine d’être devin pour imaginer la fin de leur histoire.

Incontestablement mon plus gros coup de cœur en littérature étrangère de l’année 2016 (juste devant Anatomie d’un soldat, c’est dire).

Parmi les loups et les bandits d’Atticus Lish (traduction de Céline Leroy). Buchet Chastel, 2016. 560 pages. 24,00 euros.





52 commentaires:

  1. Je l'avais noté, sans trop d'empressement. Punaise, tu as le don, toi!
    En matière de littérature américaine, nos goûts se rejoignent souvent. Et là, avec tes mots... Je ressens comme une urgence. J'y vais!

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    1. Tu peux y aller les yeux fermés, vraiment.

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  2. Han ! Mais alors je ne vais pas avoir d'autre choix que de le lire dis?

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    1. !c'est évident, aucun autre choix possible.

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  3. Bon, me voilà obligée de le noter alors ;)

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  4. Ce que tu dis de l'écriture m'intéresse mais pas contre, j'ai bien peur que ce roman soit beaucoup trop noir à mon goût...

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    1. Je ne peux pas te dire le contraire, il est très noir.

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  5. Comment résister à un billet pareil ???? Comme Marie Claude, je ressens une urgence ! Je rentre de la librairie avec !
    Bisous jeune homme <3

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  6. Je t'ai fait confiance pour anatomie d'un soldat', alors là je sens que je fléchis...

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    1. Tu peux je pense, il n'y a pas de raison que tu n'accroches pas.

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  7. je te l'ai déjà dit : il est dans ma LAL de janvier / février ! donc ravie de voir que j'ai eu le nez fin ! je l'ai vu au festival America et je regrette de ne pas avoir acheté le livre à ce moment-là !

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    1. ça aurait été l'occasion idéale de l'acheter en effet.

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  8. Un livre à la fin optimiste quoi ...
    Ce qui est triste et désespérée fait de la grande littérature.
    Je note avec Anatomie d'un soldat.
    Bises désenchantée ;O)

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  9. Devant Anatomie d'un soldat ? Hop, je note illico !

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  10. j'ai eu l'occasion de discuter avec l'auteur au festival AMERICA, il est très drôle et très sympa - le roman est dans ma PAL (Anatomie d'un soldat également), j'ai donc hâte de le lire

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    1. Tu as deux belles lectures à venir alors ;)

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  11. Salut, je vais noter ce titre aussi, je suis intéressé et curieux de lire ce livre dont l'auteur semble avoir une bonne approche pour décrire la situation et la vie des personnes en difficultés. Merci

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  12. c'est vrai que tu es rarement aussi enthousiaste mais ce livre me fait peur je le note quand même!

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  13. Pfwaaah ! Là j'avoue que tes munitions contre mon bouclier sont de taille. Le contexte me parlait déjà, une Chinoise, un traumatisé d'Irak, New York, mais j'avais un peu peur des clichés, de l'histoire facile. Ça n'a vraiment pas l'air d'être le cas. Je me le note en priorité urgente, c'est vraiment un très sale coup, même pas une semaine après la nouvelle année !

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    1. Pas d'histoire facile, non, pas d'amour dégoulinant de guimauve non plus, tu peux y aller en confiance :)

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  14. Ah oui, juste au dessus d'Anatomie d'un soldat, quand-même:
    Ce n'est a priori pas le thème que je préfère mais me voilà bien forcée de le noter.

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  15. Haaan et sur FB tu dis "plus fort que Le Garçon" ! C'est possible ça ? Sûrement... Donc, il n'était pas prévu mais je le note derechef !

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    1. Très différent du Garçon mais le plaisir de lecture a été aussi intense.

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  16. T'es vraiment pénible... quand vais-je trouver du temps à ce bouquin que je sens être indispensable ?

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    1. Le temps, c'est le problème. Moi j'ai profité des vacances.

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  17. Et bien tu donnes envie, assurément !! ;)

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  18. oh la laaaa! Stephie a cependant raison : je vais me droguer pour ne plus dormir et lire!

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  19. Et bien dis donc !! quelle chronique, comme Stéphie

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  20. Wow tu nous présentes des pépites d'or!
    Un autre que je vais noter. Un "roman exceptionnel" en vaut la peine, surtout venant de ton avis aiguisé.
    Quand deux êtres écorchés unissent leur solitude. Il a tout pour me séduire ce roman...

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  21. J'avais entendu parler de ce livre - surtout de nom - mais je ne m'étais jamais vraiment penché dessus... Je crois que je vais vite réparer cette erreur car il me donne très envie tout à coup !

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    1. En plus le titre est très beau je trouve.

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  22. J'en ai entendu beaucoup de bien durant le festival America et tu confirmes l'impression que j'en avais à savoir un roman réaliste à la l'écriture rugueuse. Je note, je note !

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    1. Je regrette de ne pas avoir pu aller au festival cette année.

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  23. Hé hé je viens de l'emprunter à la médiathèque !

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