vendredi 13 janvier 2017

Confessions de Nat Turner

Dimanche 21 août 1831. Alors que la nuit tombe, un groupe d’esclaves mené par Nat Turner pénètre dans les maisons des familles blanches du comté de Southampton, en Virginie. Surprises dans leur sommeil, les victimes sont massacrées sans la moindre pitié. Au fil de la nuit la troupe grossit et progresse méthodiquement, de plantation en plantation, tuant tous les blancs qui croisent sa route. Ils ne seront stoppés que le lundi après-midi, une fois l’alerte donnée. Caché dans les bois, Nat Turner parviendra à s’échapper. Il sera capturé le 30 octobre. Deux jours plus tard, un avocat blanc le rencontre dans sa cellule et recueille la confession « libre et entière des origines, du développement et de la mise en œuvre de la révolte d’esclaves dont il a été l’instigateur et le meneur ».

Que retenir de cette confession ? Que Nat Turner, impassible, se livre froidement, sans colère ni haine, sans fierté ni glorification de ses actes. Sans regrets non plus. D’ailleurs, le jour de son procès, il plaidera « non coupable » en indiquant qu’il ne ressentait aucune culpabilité. Ses motivations sont avant tout mystiques. Considéré par les siens depuis sa naissance comme un être à part, il a appris à lire et à écrire seul. A la fois esclave et pasteur, il a longuement étudié la bible et trouvé dans les écritures une légitimité du recours à la violence. Prophète en « mission de mort », persuadé d’être « promis à un destin exceptionnel », présenté  par les blancs comme un fanatique illuminé, il est devenu un symbole pour une grande partie de la communauté afro-américaine. Loin de la « simple » révolte, l’insurrection de Southampton a été portée par une volonté manifeste et assumée de rendre à l’oppresseur la souffrance qu’il a fait subir aux esclaves : « Mon objectif était de semer la terreur et la dévastation où que nous allions ».

La préface et le commentaire final de Thomas R. Gray , l’avocat ayant recueilli la confession, montre à quel point la communauté blanche n’a à aucun moment cherché à comprendre les causes de la révolte et a réduit les agissement des esclaves à un simple manque de discernement. Pour Gray, Turner et sa clique meurtrière ne sont que des « sauvages », des « mécréants sanguinaires » et la confession de leur chef « se lit comme une leçon terrible, mais, on l’espère, utile, sur la façon dont fonctionne un esprit comme le sien lorsqu’il tente de saisir des choses qui sont hors de sa portée ». Tout est dit, fermez le ban…

Le massacre de Southampton aura fait 55 victimes blanches, hommes, femmes, enfants et nourrissons. Nat Turner, après sa pendaison, sera écorché et démembré, les différentes parties de son corps dispersées à travers le pays pour que personne ne puisse honorer sa sépulture et faire de lui un martyr.

Confessions de Nat Turner. Allia, 2017. 80 pages. 6,50 euros.

PS : Birth of a Nation, film sorti cette semaine, retrace (et héroïse) le périple sanglant de Turner. Je préfère m’en tenir à ces confessions, matériau brut loin de toute interprétation et à la portée bien plus puissante, il me semble.











34 commentaires:

  1. J'avais lu "Les confessions de Nat Turner" de William Styron. La version romancée de ces confessions. Lecture marquante, à l'époque.
    J'ignorais que la VRAIE confession était publiée...

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    1. La version de Styron ne m'attire pas du tout après avoir lu l'original.

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  2. Je vais me procurer ce livre ce week-end. Merci

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    1. Hâte de savoir ce que tu vas en penser.

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  3. Je ne connaissais pas l'histoire de Nat Turner. Ni même ce massacre de Southampton. Mais la façon brute de découvrir cette confession sans colère ni haine, sans fierté ni glorification, me plait. Je devrais le lire.

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    1. C'est édifiant mais nécessaire je trouve.

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  4. Une histoire que tu me fais découvrir avec ton billet. Un texte fort semble-t-il.

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  5. Cruel sort que le sien, ça fait froid dans le dos, quand personne ne cherche à comprendre.

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    1. Les commentaires, c'est la partie la plus intéressante (et la plus sidérante).

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  6. Je ne pense pas que ce document me plairait. Malgré la justesse de sa révolte, les actes commis par Turner son ignobles, et je ne suis pas sûre d'avoir envie de lire ses justifications. Son absence de remords et de culpabilité en font un brute tout aussi horrible que ceux qui l'ont fait souffrir.

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    1. Sa révolte est avant tout due à des visions mystiques, c'est plus de la folie qu'autre chose.

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  7. Je ne connaissais pas cette histoire!!! Ta chronique me suffit et je ne crois pas lire le livre. À la rigueur voir le film ... Même si comme tu dis, le film est un parti pris!

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    1. De mon coté je n'ai aucune envie de voir le film.

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  8. Un point noir de l'Histoire que l'esclavage et ses conséquences... J'ai l'impression que c'est le genre de lecture où il n'est pas évident de "juger" les événements et on se sent un peu pris entre deux feux.

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    1. Perso, je n'ai à aucun moment chercher à juger.

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  9. Intéressant ! Merci pour cette découverte !

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  10. à lire quand on a le moral , car l'esclavage et le racisme sont des horreurs qui me font trop souffrir

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    1. Une horreur qu'il faut toujours regarder en face.

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  11. trop dur pour moi même s'il s'agit d'un témoignage. Je ne me sens pas capable de le lire

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  12. Je me demande si c'est en ce moment une date anniversaire particulière concernant Nat Turner ou si ce livre suit juste la sortie du film.

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    1. Je crois que la publication est totalement liée à la sortie du film.

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  13. Une histoire dure qu'il faudra bien que je lise un jour. Il faut se rappeler ces tragédies, pour aller de l'avant sans oublier ce qu'il y a eu derrière. Tout comme "Dites-leur que je suis un homme", un roman fort, c'est certain...

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    1. C'est une forme de devoir de mémoire importante, oui.

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  14. Je suis rarement déçue par les choix des éditions Allia. Je me demande si c'est la première traduction en français de ce texte ...?

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    1. Il me semble que c'est la première, oui.

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  15. Merci pour la découverte. Moi non plus pas envie de voir le film, trop romancé...

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    1. Trop romancé je ne sais pas mais il a sans doute pris trop de libertés avec la réalité.

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