dimanche 25 septembre 2016

Les lectures de Charlotte (23) : Les malheurs de Jean-Jean - Élodie Shanta

Jean-Jean n’aime pas trop l’école mais il n’a pas le choix, il doit y aller chaque matin. A peine arrivé dans la cour il est malmené par Brutos et en classe, il subit les moqueries de Folette et Bijou. A la récré, Jean-Jean s’isole près d’un arbre avec un livre. Sous les feuilles, il trouve un œuf. Un œuf qu’il va ramener chez lui le soir venu et qui va lui réserver une merveilleuse surprise.

 Un album pour les plus petits traitant de harcèlement scolaire, il fallait oser. Tout en suggestion, Élodie Shanta aborde la question avec finesse, montrant les réactions d’un enfant esseulé et de ses tourmenteurs sans s’apitoyer sur le sort du premier ni accabler les seconds. Elle trouve l’angle d’attaque idéal et prouve qu’il faut parfois peu de choses pour faire évoluer la situation favorablement.

La journée de classe déclinée au fil des pages (les activités manuelles, la récré, la cantine, la sieste, l’heure des parents) offre des repères dans lesquels les enfants, même scolarisés depuis peu, se retrouveront forcément. Au final cet album adopte un ton parfaitement juste pour parler d’un sujet grave sans le rendre anxiogène. Une porte ouverte bienvenue sur l’échange et la réflexion avec nos petits bouts, pas pour les traumatiser ni les mettre en garde mais pour leur faire comprendre que ce genre de chose existe et qu’il n’est jamais trop tôt pour en avoir conscience.


Les malheurs de Jean-Jean d’Élodie Shanta. Des ronds dans l’O, 2016. 24 pages. 10,00 euros. A partir de 3 ans.




vendredi 23 septembre 2016

De terre et de mer - Sophie Van der Linden

     - Pourquoi es-tu venu ici.
     - Pour revoir quelqu’un. Une femme. Qui ne répondait plus à mes lettres. Je  voulais savoir pourquoi.
     - Et tu l’as vue ?
     - Oui.
     - Mais si tu es là, c’est que ça s’est mal passé, n’est-ce pas ?
     - En un sens. Disons que j’ai eu des réponses, mais que celles-ci compliquent encore plus les choses. Je me dis qu’il vaut mieux que je reparte…

Ils se sont aimés mais elle est partie. Il lui a écrit mais elle ne lui a pas répondu. Il a donc décidé de lui rendre visite à l’improviste pour obtenir des explications et, éventuellement, recoller les morceaux. Henri débarque donc sur l’île de B. où Youna s’est installée. Il trouve sa maison, s’en approche et frappe à la porte. Elle lui ouvre et lui dit simplement « entre »…

Un livre acheté tout à fait par hasard, à cause de sa couverture (un tableau de Jean-Baptiste Corot). Sophie Van Der Linden écrit par petites touches un roman impressionniste. Elle invite le lecteur à suivre Henri sur l’île, à partager ses rencontres, ses flâneries. On croise ici un restaurateur déballant des denrées venues du continent, là quelques loups de mer attablés dans un troquet, une petite fille courant dans le sable, un marathonien à l’entraînement, un fermier rentrant ses vaches à l’étable, un allemand en fuite, un musicien accueillant, un chat chasseur de chouette ou encore un jeune garçon en vacances chez son oncle.

Une histoire du début du 20ème siècle, à peine esquissée, comme murmurée à l’oreille. Une histoire belle et triste aux accents contemplatifs. Entre vagabondage, nostalgie et amour brisé, on chemine sur la pointe des pieds avec Henri, ses attentes, ses doutes et ses certitudes. Un joli tableau, aussi bref que sensible, hors des modes et du temps. Après, il faut reconnaître que ce roman à l’atmosphère surannée pourra laisser plus d’un lecteur de marbre. Personnellement j’ai aimé cette ambiance un peu désuète, même si je ne suis pas certain qu’il m’en reste grand-chose d’ici peu.   

De terre et de mer de Sophie Van der Linden. Buchet Chastel, 2016. 150 pages. 14,00 euros.




jeudi 22 septembre 2016

Forum Fnac livres : Les gagnantes !





Comme promis j’ai sorti mon chapeau magique pour effectuer le tirage au sort désignant les trois gagnants du dernier roman de Jonathan Franzen offert par la FNAC.





Vous étiez 40 sur la ligne de départ : 



Et les heureuses élues sont :









Félicitations à Titine, Saxaoul et dautresviesquelamienne !
Je fais partir les livres dès que vous me donnez vos coordonnées.




mercredi 21 septembre 2016

Pereira Prétend - Pierre-Henry Gomont (d’après le roman d’Antonio Tabucchi)

1938. Pereira est journaliste culturel dans un quotidien conservateur à la botte du dictateur Salazar. Il vit à Lisbonne et passe ses journées seul, avec pour passions sa femme décédée, à qui il parle quotidiennement, et la traduction des grands auteurs français. Bedonnant, flegmatique, sans véritable conviction politique, Pereira se contente de sa petite vie bien rangée jusqu’au jour où il rencontre un étudiant et sa compagne proches des milieux révolutionnaires antifascistes. Un couple pour lequel il va se prendre d’affection et qui va peu à peu faire évoluer sa perception des choses et de la vie en général.

Adapté d’un roman d’Antonio Tabucchi, cet album déroule le cheminement personnel et la métamorphose intime d’un apathique un peu falot. Pierre-Henry Gomont a eu l’intelligence de se libérer du texte original tout en en respectant l’esprit. Avec son trait nerveux, ses couleurs écrasées par la chaleur lisboète, sa lumière parfois glaciale, il restitue un Portugal où le temps semble être suspendu. L’ensemble est fluide, croqué sur le vif à la manière d’un carnet de voyage avec des trouvailles graphiques aussi audacieuses que réussies, notamment l’incarnation des doutes et des hésitations du héros par des ombres rouges symbolisant la dualité de ses sentiments entre bonne et mauvaise conscience.

Pereira, fermant d’abord les yeux sur les exactions d’un régime totalitaire qui l’indiffère, va entrer, à sa manière, en résistance. L’obèse cardiaque à l’apparente  mollesse s’engageant presque malgré lui sur la voie de la subversion pour combattre le totalitarisme et la censure est un personnage attachant et impossible à juger. Est-il lâche ou courageux ? Cherche-t-il à fuir une dictature ou refuse-t-il de voir la vérité en face ? Il nous pousse en tout cas à nous demander ce que nous aurions fait à sa place. Et franchement, bien malin celui qui peut répondre à cette question avec une absolue certitude.

Après Rouge Karma et Les nuits de Saturne, Pierre-Henry Gomont m’enchante à nouveau, avec un album totalement différent de ses deux illustres prédécesseurs, tant au niveau du contenu que de l’ambiance. Il confirme ici son immense talent et se classe parmi les talents incontournables de la BD actuelle. 

Pereira Prétend de Pierre-Henry Gomont (d’après le roman d’Antonio Tabucchi). Sarbacane, 2016. 160 pages. 24,00 euros.




Tous les participants à la BD de la semaine
sont aujourd'hui chez Stephie









mardi 20 septembre 2016

Tant que mon cœur bat - Madeline Roth

« Esra n’a pas envie de mourir. Elle ne sait pas vivre, c’est tout. Elle est venue ici pour le quitter. Ça veut dire qu’elle a fait la moitié du chemin. Plus que la moitié. Mais maintenant elle n’avance plus. Elle n’arrive plus à faire un pas. Il faut l’aider. Lui tenir la main ».

Un recueil composé de deux textes. Dans le premier, Bastien vient chaque jour visiter Esra, dans cette clinique où elle tente de se reconstruire après s’être enfin éloignée d’Antoine. Antoine, artiste torturé qui aurait pu être son père et dont l’ado est tombée éperdument amoureuse. Antoine et ses colères, sa folie, sa possessivité. Antoine qui l’a séduite, fascinée et entraînée dans une relation destructrice dont elle peine à se relever. Dans le second, Cyril apprend le suicide de Laura. Il repense à leurs rapports, purement sexuels, sans le moindre affect. Du moins pour lui. Laura et son mutisme, ses secrets bien enfouis. Laura dont il ne s’est jamais préoccupé à vrai dire. Pas question pour autant de culpabiliser, il lui importe plutôt de se dédouaner.

Madeline Roth m’avait ébloui avec son roman précédent, elle confirme ici l’étendue de son talent et la noirceur de son propos. Pour moi, c’est un peu une Antoine Dole au féminin (et croyez-moi, c’est un compliment !). Elle possède la même capacité que l’auteur du terrible « Je reviens de mourir » pour dire le mal être adolescent dans ce qu’il a de plus extrême et dérangeant. Il est question de liaisons toxiques, de passions ravageuses, d’une fragilité que l’homme prédateur entretient et utilise à son profit. C’est tendu et irrespirable, la souffrance suinte de chaque phrase, de chaque page. Ça pourrait être gratuitement morbide mais le désespoir n’a ici rien de sensationnaliste, il traduit une réalité difficilement supportable sans la moindre surenchère.

Et puis j’aime cette écriture simple et directe, ces paragraphes courts et percutants que l’on parcourt en apnée et dont on ressort groggy. Comment survivre quand on aime à la folie sans être aimée en retour ? Peut-on le supporter ? Peut-on s’en remettre ? Autant de questions posées en filigrane, de réponses pour le moins pessimistes. Un recueil qui ébranle, qui bouscule et ne peux pas laisser indifférent. Beaucoup d’audace dans ces deux textes sans concession. J’en suis personnellement ressorti aussi sonné qu’admiratif.

Tant que mon cœur bat de Madeline Roth. Éditions Thierry Magnier, 2016. 96 pages. 9,50 euros.



Une pépite jeunesse que j'ai une fois de plus le plaisir de partager avec Noukette.




lundi 19 septembre 2016

Je vais m’y mettre - Florent Oiseau

« La vérité, c’est que je n’avais rien branlé. Ou plutôt, je n’avais rien voulu branler. Je m’étais laissé vivre, porté par le courant d’air d’une porte de bistrot entrouverte. Un demi de bière à la main, des espoirs en pagaille. »

Un roman de branleur ! J’adore les romans de branleur. Du moins quand ledit branleur donne dans l’humour et l’autodérision. C’est ici le cas de Fred, quadra désabusé, pochard, célibataire, mal rasé, un poil bedonnant et sans le sou. Un gars qui a accumulé les petits boulots (plongeur, crêpier, imprimeur, caissier au zoo de Vincennes…), qui a profité au max des aides sociales, s’est débrouillé pour toucher une allocation d’adulte handicapé et enchaîner les combines pour ne jamais en faire trop : « Je n’étais pas un bosseur dans l’âme, un amoureux du stakhanovisme et, en règle général, de l’effort, mais s’il s’agissait de magouiller, j’étais prêt à faire des heures supplémentaires sans demander mon reste ».

Le titre sonne comme une promesse, un début de méthode Coué. Finie la glandouille, Fred va s’y mettre. Mais à son rythme : « Aujourd’hui j’arrête. J’arrête de tout arrêter avant de commencer. Terminé l’oisiveté, le vin qui tâche, la sonnerie du réveil à quatorze heures pour une petite sieste, peinard, en milieu d’aprem. On appelle ça la maturité je crois. Cette fois, c’est décidé, je m’y mets ». Une bonne volonté de façade qui ne sera évidemment pas suivie d’effet. Fred va devenir maquereau un peu malgré lui pour rendre service à deux copines michetonneuses. De l’humanitaire comme il dit. Sauf que le métier n’est pas sans risques, et après avoir marché sur les plates bandes d’un voyou rancunier, il va devoir  quitter Paris pour l’Espagne.

Un premier roman qui me va comme un gant. Grinçant, à l’écriture spontanée, très orale, un poil vulgaire, enchaînant les situations cocasses, les interrogations existentielles décalées. Et un personnage lucide quant à ses limites, dont le manque d’ambition et la mollesse exaspérera plus d’un lecteur. Un fainéant  lymphatique comme j’aime, un résigné se contentant du peu qu’il a sans rien chercher de plus et posant sur sa propre situation un regard férocement drôle.

C’est rythmé et plein de gouaille, la galère permanente, la misère, l’alcool et les mauvais choix qui s’accumulent auraient pu faire basculer le tout dans une noirceur poisseuse mais pour le coup, on donne davantage dans le tragi-comique hilarant. Seule la fin m’a déçu, Fred nous laisse en plan comme des vieilles chaussettes alors que la situation exigerait d’en savoir davantage. Mais l’ensemble procure un réel et grand plaisir de lecture, plaisir qu’il serait stupide de bouder.

Je vais m’y mettre de Florent Oiseau. Allary, 2016. 220 pages. 17,90 euros.





dimanche 18 septembre 2016

Les lectures de Charlotte (22) : Bonne nuit tout le monde - Chris Haughton

Le soleil disparaît derrière l’horizon, il est l’heure d’aller se coucher. Problème, Petit Ours ne veut pas dormir. Il va donc demander aux souris, aux lièvres et aux biches de jouer avec lui. Mais tous tombent de sommeil. Finalement, petit ours s’étire et baille. Pour lui aussi, il est temps de fermer les yeux et de sombrer dans les bras de Morphée.

Vous avez un petit bout qui rechigne à se glisser sous la couette ? Cet album ne résoudra pas le problème (faut pas rêver !) mais sa lecture constituera  une thématique parfaite pour aborder la question en douceur. Et je mets au défi l’adulte le lisant à voix haute de ne pas bailler à un moment ou l’autre. Pas parce que l’histoire est ennuyeuse, loin de là, mais parce qu’elle implique de mimer les bâillements, les étirements, les longues inspirations, les soupirs et les ronflements des différents animaux. Et si on le fait avec application, on finit forcément par bailler, impossible de faire autrement !

J’adore les illustrations de Chris Haughton, son choix de couleurs, son travail sur les postures et les mouvements des yeux qui traduisent la fatigue et l’endormissement gagnant peu à peu chacun.

Un bel objet-livre qui a tout pour plaire avec des découpes rendant sa manipulation ludique et une thématique universelle qui parlera aussi bien aux parents qu'aux enfants. C'est l'album réclamé chaque soir par Charlotte en ce moment, un signe de qualité qui ne trompe pas tant la demoiselle a déjà des goût affirmés !



Bonne nuit tout le monde de Chris Haughton. Thierry Magnier, 2016. 34 pages. 14,80 euros. A partir de 3 ans.

vendredi 16 septembre 2016

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi - Jean-Paul Dubois

« Il est temps que je change ma vie. Cette vie qui n’avance pas et ne mène à rien. Je veux plonger les mains dans l’eau claire comme le faisait mon père. » (Raymond Carver)

Longtemps que je n’avais pas lu Jean-Paul Dubois. L’occasion s’est présentée quand ma femme m’a annoncé qu’elle voulait aller voir au cinéma « Le fils de Jean », film sorti il y a quinze jours adapté de ce roman. J’ai eu envie de lire le livre avant de découvrir l’adaptation, histoire d’avoir quelques points de comparaison.

Paul Peremülter, écrivain, décide après son divorce de tout plaquer pour partir sur les traces de son père, disparu des années auparavant au cours d’une partie de pêche dans un lac Québécois. Une région où il se rendait seul deux fois par an et dont personne ne savait vraiment ce qu’il allait y faire. Avant de rallier le Canada, Paul s’installe quelques temps en Floride pour y exercer des petits boulots « exotiques ». Arrivé à La Tuque, au Nord Est de Montréal, il est accueilli par un ami de son père qui lui révèle un secret aussi inattendu que bouleversant.

Dans (presque) tous les romans de Jean-Paul Dubois, le personnage principal s’appelle Paul. Dans (presque) tous les romans de Jean-Paul Dubois, il y a un problème avec le père. Dans (presque) tous les romans de Jean-Paul Dubois il est question de quête existentielle et de solitude intérieure, d’un fardeau lourd à porter et difficile à évacuer. Dans (presque) tous les romans de Jean-Paul Dubois on croise des types attachants en diable que l’on accompagne pour un bout de chemin et que l’on quitte à regret en sachant qu’on ne les oubliera pas de sitôt.

Dans tous les romans de Jean-Paul Dubois je retrouve une petite musique qui me met du baume au cœur, une écriture simple et précise, une pointe de nostalgie et de mélancolie, un humour qui confine parfois à l’absurde. Et toujours ces questions lancinantes qui empêchent de trouver la paix intérieure : « Je sais qu’elles reviendront tôt ou tard, que jamais elles ne lâchent leur proie. Le moment venu, j’espère avoir seulement la force de mutiler mes mains pour m’arracher encore à ces ronciers intimes ».

C’est beau comme un roman de Jean-Paul Dubois. Un auteur qui, décidément, sait me parler et me toucher en plein cœur.


Si ce livre pouvait me rapprocher de toi de Jean-Paul Dubois. Points, 2000. 210 pages. 6,50 euros.



















jeudi 15 septembre 2016

Et la vie nous emportera - David Treuer

"Ils ont compris que tout ça était vain et qu'ils avaient commis une terrible erreur et ils ont agi comme s'ils me devaient quelque chose [...] et c'est ridicule parce que c'est une dette qu'ils n'auraient jamais pu rembourser"

Août 42. Emma attend avec impatience l’arrivée de son fils Frankie. Le garçon vient rendre une dernière visite à ses parents avant de partir faire ses classes dans l’armée de l’air. Autour de leur résidence du Minnesota perdue au fond des bois, l’ambiance est étrange. Tout le monde est à cran depuis qu’un prisonnier allemand s’est échappé du camp situé sur l’autre rive du lac, en face de la maison familiale. A peine arrivé, Frankie décide de retrouver le fuyard. Il part avec le fusil paternel, accompagné de Félix, le vieil indien en charge du domaine et de Billy, un métis de son âge avec lequel il a grandi et qui est devenu plus qu’un ami. Au détour d’un bosquet, quelques feuilles bougent. Frankie tire, le drame se noue…

Un roman se déployant sur dix ans, entre 1942 et 1952. On y suit les trajectoires tortueuses de personnages liés par un terrible secret. Des destins bouleversés, rattrapés par la petite et la grande histoire. Le déroulement peut paraître décousu, multipliant les points de vue et les ellipses, mais l'ensemble se tient parfaitement. David Treuer entrechoque les trajectoires d'hommes et de femmes d'âges et de conditions différentes. Il tresse un canevas mêlant histoire d'amour, scènes de guerre et vie quotidienne des minorités indiennes pour obtenir une tragédie dont l'issue inéluctable est annoncée dès la première page.

Un roman crépusculaire puissant et plein d'amertume dominé par la culpabilité et l'impossible résilience. J'ai beaucoup aimé le regard porté par l'auteur d'origine Ojibwé sur sa communauté, sans complaisance ni misérabilisme. Et j'ai maintenant très envie de me plonger dans son essai "Indian Roads" qui promet un voyage au cœur des réserves indiennes contemporaines.

Et la vie nous emportera de David Treuer. Albin Michel, 2016. 320 pages. 22,00 euros.







mercredi 14 septembre 2016

Au fil de l’eau - Juan Diaz Canales

Dans un Madrid en plein marasme économique, le vieux Niceto et ses amis arrondissent leurs fins de mois en vendant à la sauvette des objets « tombés du camion ». L’octogénaire et ses comparses ne font de mal à personne mais lorsqu’un des leurs est retrouvé mort la nuque brisée, l’inquiétude les gagne. Une inquiétude qui s’amplifie le jour où un second membre de la bande est assassiné. Quand Niceto se volatilise sans laisser de traces, son fils Roman et de son petit-fils Alvaro partent à sa recherche et découvrent quelques secrets pour le moins inattendus.

J’ai d’abord cru à un remake des Vieux Fourneaux, surtout après la sortie anticléricale d’un des vieillards dans une église pendant un enterrement, mais finalement ça n’a rien à voir, essentiellement parce qu’il n’y a aucune dimension humoristique dans cet album. Ensuite, si j’ai bien saisi qu’on avait affaire à une sorte de polar, j’avoue que je n’ai pas tout compris à cette partie de l’intrigue, notamment le mobile qui pousse le tueur à agir. Mais peu importe car cette histoire m’a emporté à travers la réflexion menée sur la vieillesse et le temps qui passe : les trois générations d’une même famille (le grand-père qui n’a plus beaucoup d’années devant lui, le père à l’aube de la retraite et le fils bientôt papa pour la première fois), les liens tissés depuis des décennies avec des copains eux aussi en bout de course, ces rêves restés à jamais inaccessibles et ces fautes passées que l’on traîne comme un fardeau. Il y a aussi la mise en lumière de la crise frappant de plein fouet la société espagnole et poussant un nombre toujours plus important de personnes vers la précarité.

Pour le dessin, Juan Diaz Canales, scénariste de la cultissime série Blacksad, s’en sort admirablement avec son noir et blanc semi-réaliste digne de son confrère Carlos Gimenez ou des maîtres argentins Risso et Munoz. La surprise est d’autant plus belle qu’il est quand même rare de voir un scénariste se mettre aux pinceaux (l’inverse étant beaucoup plus courant).

Un album dont la profonde dimension sociale m’aura bien plus marqué que l’aspect « polar ». Sombre et lucide, jamais complaisant, triste et pétri d’humanité, ce « Fil de l’eau » s’annonce comme une des belles surprises de cette rentrée BD.

Au fil de l’eau de Juan Diaz Canales. Rue de Sèvres, 2016. 104 pages. 17,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec mes complices Mo et Noukette.

Les avis de Mylène et Stephie