lundi 6 février 2017

Gouverneurs de la rosée - Jacques Roumain

Trop longtemps que je n’avais pas lu de littérature créole. Depuis ma découverte des grands noms de la négritude à la fac, j’ai gardé une sensibilité particulière pour les auteurs venus des îles. Roland Brival, Emile Ollivier, Gisèle Pineau, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Louis-Philippe Dalembert, Lionel Trouillot et bien sûr Dany Laferrière. Alors quand ce dernier annonce, à propos de ce roman, que « chaque fois, quelque part dans le monde, que l’on me demande un seul roman haïtien à lire, je réponds toujours Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain »,  je me lance les yeux fermés.

L’histoire est simple : après quinze ans passés à Cuba, Manuel revient sur ses terres natales. Son village de Fonds-Rouge subit une sécheresse impitoyable et est gangrené par un conflit entre habitants suite à un différend ayant fait couler le sang. Désireux de sauver les siens, Manuel part en quête d’une source qui pourra à nouveau alimenter les jardins et écarter la famine. Tombant amoureux de la belle et sauvage Annaïse, il rêve d’un avenir radieux où chacun vivrait ensemble et heureux. Un rêve qui va malheureusement se confronter à une dure réalité.

Un magnifique texte des années 40, à la fois naïf et engagé, donnant la parole aux paysans haïtiens en lutte contre la misère et créant avec Manuel un héros symbolique prêt à dire non à l'humiliation et à la résignation. Chant d’amour pour un pays où se confondent le soleil, l’eau et la terre, Gouverneurs de la rosée dit la douleur et les espoirs d’un peuple en souffrance. Ce faisant, il révèle une vie paysanne portée par des traditions séculaires et en butte aux rivalités et aux désirs de vengeance. Manuel est celui qui rassemble et fédère. Il offre à chacun une leçon de courage et d’engagement, incarnant une idée du sacrifice qui marquera à jamais les esprits.

J’ai retrouvé avec plaisir ce que j’apprécie le plus dans la littérature créole, à savoir cette écriture chatoyante jouant sur différents niveaux de langue, la langue du récit (soutenue, voire précieuse) et la langue du dialogue si vivante avec son rythme particulier et son vocabulaire spécifique. Les évocations de la nature et des paysages sont splendides tandis que le discours de Manuel, aux accents politiques assumés (et proche du marxisme) rappelle à quel point Jacques Roumain a été engagé auprès du parti communiste (ce qui lui a d’ailleurs valu de nombreux passages en prison).

Un roman d’amour, un roman d’espoir, un drame, un hommage à une terre et à ses habitants les plus démunis, une démonstration de fraternité et de dignité humaine qui jamais n’occulte les souffrances et la douleur, ce texte est tout cela à la fois. Jacques Roumain déborde de tendresse et touche le lecteur en plein cœur. J’ai adoré !

Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain. Mémoire d’encrier éditions, 2015. 272 pages. 19,00 euros.

Un grand merci à Nadine pour ce magnifique cadeau. Une lecture commune que j’ai le plaisir de partager avec A Girl From Earth. Mon petit doigt me dit qu’elle a autant apprécié ce voyage à Haïti que moi.









38 commentaires:

  1. A girl a failli m’entraîner, je l'ai commencé (exact, quelle belle écriture!) mais manque de temps pour bien savourer. Je retiens quand même.

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  2. Je connais pas, et je dois bien avouer, peu la littérature créole ... Alors je note, ce sera d'ailleurs ma prochaine lecture ! Merci jeune homme pour ce si joli billet
    Bizzzzzzz

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  3. Je ne connais pas la littérature créole, il faudrait peut-être que je tente.

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  4. Pareil je ne connais pas, en tout cas un très bon moment de lecture pour toi apparemment !

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  5. Je l'ai adoré, je l'offre très souvent ! Quelle puissance dans l'écriture !

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  6. Je note, vous êtes convaincants, A girl et toi !

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    1. On est sur la même longueur d'ondes en tout cas.

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  7. Il m'attend, il faut absolument que je le lise !

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    1. Je me demande qui a pu te le mettre entre les mains :)

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  8. J'avais déjà lu ton billet ce matin (première chose que j'ai faite en allumant mon portable) mais c'est un vrai plaisir de te relire sur ce livre. J'ai poussé un "haaaaa !" plus que ravi quand j'ai lu ta conclusion finale "j'ai adoré", parce que, oui, l'histoire est simple, le texte un brin naïf comme tu dis, et en même temps, il y a une vraie force dans l'écriture et les personnages, qui m'ont moi aussi complètement transportée et "touchée en plein coeur". Et je m'étais demandée, avec craintes et doutes, si, dans ta balance, le simple et le naïf l'avaient emporté sur la puissance narrative. Me voilà rassurée.:-) Et puis franchement, quelle belle histoire !

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    1. Le simple et le naïf font le charme du texte, entre autres. C'est un roman que je suis ravi d'avoir découvert avec toi, surtout que nos ressenti sont très proches !

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  9. une belle histoire , j'en ai bien envie moi aussi.

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  10. Il est dans ma PAL et il risque bien de remonter vite fait tout en haut grâce à ton billet !

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  11. Qu'est-ce que j'ai aimé ce livre.

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  12. Tu m'avais déjà donné envie en m'en parlant à Angoulême.
    Ta chronique achève de me convaincre.

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    1. Qu'est-ce que j'aime te donner envie (de lire, hein, cela va de soi^^).

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  13. Je suis ravie que tu aies aimé autant que moi ce bijou de roman. Tu en fais une critique qui rend un grand hommage à ce beau chant d’amour et d’espoir. Comme toi j’ai ressenti vivement les mots (maux?) de la terre fragilisé, les souffrances d’un peuple qui garde la tête haute, fort de ses croyances. J’ai aimé ces niveaux de langue dont j’ai oublié de parler. Un chant d’amour, d’amitié et de courage, un chant d’espoir aussi, pour que l’eau s’écoule et que la vie renaisse...
    Bisous et merci pour ce super billet Jérôme

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    1. Merci à toi pour ce beau cadeau Nadine. Sans toi ce livre ne serait jamais arrivé entre mes mains.

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  14. Un roman qui n'a pas trop vieillit, alors.

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  15. Un comble pour une réunionnaise d'adoption de connaître si peu la littérature créole...

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    1. Il n'est pas trop tard pour réparer ça :p

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  16. Hop noté, je ne connaissais pas ce titre qui m'a l'air incontournable 😄

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    1. Un incontournable de la littérature haïtienne en tout cas.

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  17. Voilà une critique qui donne très très envie de le lire !!

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  18. Un livre que j'avais déjà noté. Ton joli billet donne très envie de s'y plonger.

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