mercredi 23 octobre 2019

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt - Olivier Peru et Giovanni Lorusso

Une bonne idée cette nouvelle collection consacrée aux légendes de l’Ouest. Et c’est sans conteste un bon choix de la démarrer avec le mythique Wyatt Earp. Une figure incontournable, connue essentiellement pour le règlement de compte du ranch d’OK Corral et la vendetta qu’il mena suite à ce règlement de compte. Chasseur de primes et de bisons, mineur et joueur de poker, son nom reste associé aux plus grandes heures du Far West.
Cet album présente Wyatt Earp au crépuscule de sa carrière. Arrivant à San Francisco à l’hiver 1890, le cow-boy se rend chez son vieil ami Lucky Cullen, qui l’a invité afin de lui confier une grosse affaire. Reçu par la femme de Cullen, cette dernière lui apprend que son mari vient d’être sauvagement assassiné dans d’étranges circonstances. Déterminé à démasquer le meurtrier, Earp se lance dans une enquête dont il ne mesure pas la réelle dangerosité.

Un western urbain loin des images d’Épinal du genre. Dans une ville moderne en plein développement, le vieux cow-boy ne se sent pas à sa place. Peu à l’aise dans un décor aussi densément peuplé, il ne cesse de regretter les journées à cheval dans les vastes étendues de l’ouest sauvage et les nuits à la belle étoile. Mais pour venger son ami, il doit se frotter à une bourgeoisie locale cachant bien son jeu qui, sous couvert de respecter son passé légendaire, le considère comme un plouc.

L’enquête en elle-même est plutôt classique, avec ce qu’il faut d’action, de suspens et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine. Le dessin réaliste est lui aussi classique et la vie nocturne de San Francisco avec ses ruelles sombres et ses bars louches est parfaitement rendue. Rien de révolutionnaire au final mais du travail bien fait, avec des dialogues peut-être un poil bavards par moment mais une intrigue menée à bon port avec une belle maîtrise. Encore un excellent western en BD, décidément le genre ne cesse de se renouveler et c’est tant mieux.

Le prochain tome de la collection sera consacré au non moins légendaire Billy the Kid. Il va de soi que je serai au rendez-vous au moment de sa sortie prévue en mars prochain.

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt d’Olivier Peru et Giovanni Lorusso. Soleil, 2019. 64 pages. 15,50.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie !











mardi 22 octobre 2019

Mon père des montagnes - Madeline Roth

Une semaine !  Une semaine à passer dans un chalet paumé en pleine montagne, sans eau, sans électricité et bien sûr sans réseau. Cerise sur le gâteau, Lucas va se retrouver avec son père comme seule compagnie, un père taiseux avec lequel les échanges sont réduits au strict minimum. Un programme tout sauf réjouissant concocté par sa mère, sans doute pour tenter de les rapprocher. Mais comment nouer des liens quand on ne sait pas exprimer ses sentiments ? Comment fendre l’armure de son ours de père alors qu'il passe ses journées seul dans son coin ? Et surtout, surtout, comment tenir une semaine entière dans ces conditions ?

Qu’il est beau ce petit roman, mais qu’il est beau ! Il ne s’y passe pas grand-chose, le temps s’écoule lentement, le père et le fils semblent vivre dans deux mondes parallèles. Chacun est incapable de faire le premier pas. Lucas ne comprend pas son paternel. Son mode de vie, la monotonie d’un quotidien plan-plan, le travail pourri à l’usine. « Je ne savais pas ce que ça allait être, ma vie. Mais je voulais pas de la sienne. Ça me rendait tellement en colère, je crois, que mon père ne soit pas un héros ». Et puis il y a son indifférence qui saute aux yeux. Jamais il ne s’intéresse à ce que fait son fils, jamais il ne le questionne sur les cours, les amis, les loisirs. Lucas a l’impression qu’au fil du temps un mur s’est dressé entre eux, un mur incontournable et impossible à abattre.

Le face à face est davantage dans l’évitement que dans l’affrontement, sans violence ni tension. C’est l’incompréhension et la tristesse qui dominent, l’impression de ne pas savoir s’y prendre. La force de Madeline Roth est de dévoiler par petites touches les premières fissures dans le mur, de laisser entrer un filet de lumière sous la porte du chalet d’alpage, de réduire la distance. Au coin du feu les langues se délient un peu, le silence perd en épaisseur, les rapports se réchauffent en douceur.

C’est beau parce que c’est fragile et tout en retenue. Entre père et fils, le fil se renoue avec finesse et simplicité. Pas de grand discours ni de démonstration affective, tout se joue avec une sensibilité qui touche en plein cœur. Une incontestable pépite !

Mon père des montagnes de Madeline Roth. Rouergue, 2019. 75 pages. 9,00 euros. A partir de 13 ans.




Une pépite comme d'habitude partagée avec Noukette











samedi 19 octobre 2019

Solénoïde - Mircea Cartarescu

"Je vais donc bâtir ici une histoire de ma vie. Sa partie visible, je le sais mieux que personne, est la moins spectaculaire, la plus terne des vies, la vie qui correspond à mon visage effacé, à mon caractère distant, à mon insignifiance et à mon manque d'avenir. Une allumette presque entièrement consumée, dont ne reste qu'une traînée de cendre blanchâtre."

Depuis fin août j’ai lu une dizaine de romans de la rentrée et en dehors de Jean-Paul Dubois, rien ne m’a véritablement fait grimper aux rideaux. Du moins avant Solénoïde. Parce que soyons clair et ne tournons pas autour du pot, ce pavé est un chef-d’œuvre comme je n’en ai pas lu depuis très, très longtemps. Un truc incroyable qui semble être passé sous les radars. Franchement, si les prix d’automne étaient vraiment littéraires, ce roman ferait forcément partie de toutes les sélections.

Pourtant à première vue, rien de clinquant. Déjà, la couverture quasi illisible n’attire pas l’œil pour deux ronds mais c’est encore pire une fois le livre ouvert tant la police de caractère riquiqui et les interlignes hyper serrés achèvent de convaincre que la lecture des quelques 800 pages risque d’être un long chemin de croix.

Il serait pourtant dommage (voire impardonnable) de s’arrêter à ces détails peu engageants. Parce que Solénoïde touche au sublime avec son narrateur écrivain refoulé devenu malgré lui un pauvre prof de lettres dans un minable établissement de Bucarest où ses minables élèves n’ont rien d’autres que leurs poux à partager. A vingt ans, il croyait dur comme fer que les portes de la gloire s’ouvriraient en grand devant son incommensurable talent. Persuadé de remporter haut la main le prestigieux concours littéraire de son université, il fut englouti sous la sévérité des critiques infligées par un jury cinglant. Une désillusion dont il ne se remettra jamais vraiment, pour notre plus grand bonheur.

Solénoïde est un livre incroyable, journal halluciné d’un gars hallucinant (ou l’inverse) qui lorgne du côté de Kafka et Borges. Un livre brillant, agaçant, enthousiasmant, désespérant. Tour à tour métaphysique, sensuel, surréaliste, pathétique, hilarant. Pénible par moment, souffrant de rares longueurs, mais traversé la plupart du temps par des fulgurances qui laissent sur le carreau et, cerise sur le gâteau, porté par une traduction exceptionnelle.

Je ne vais pas m'étendre davantage, si ce n'est pour insister sur le fait que c'est un roman monumental, de ceux que l’on croise rarement dans une vie de lecteur. Certes il ne se donne pas facilement, il réclame une attention et une concentration dignes de son ambitieuse construction mais au final les efforts fournis sont grandement récompensés. Pour moi c’est LA grosse claque de l’année. Des dernières années même, soyons fou.

Solénoïde de Mircea Cartarescu (traduit du roumain par Laure Hinckel). Édition Noir sur Blanc, 2019. 790 pages. 27,00 euros.






mardi 15 octobre 2019

Sauveur et fils saison 5 - Marie-Aude Murail

C’est toujours un plaisir de pousser la porte du cabinet de Sauveur Saint-Yves. A force, on s’y sent comme chez soi, on a l’impression d’être à ses côtés pour recueillir les confidences de ses patients, de hocher la tête comme lui et de lâcher les fameux « Mm, mm » dont il est coutumier en guise de réponse aux problèmes qui lui sont confié.
Deux ans ont passé depuis le tome précédent. Sauveur et Louise sont toujours en couple, Gabin squatte toujours le grenier de la maison, il s’est inscrit en fac après son bac mais passe le plus clair de son temps dans son lit. Jovo, ex-SDF et ex-légionnaire, s’est remis de son AVC.  Alice, la fille de Louise, est une lycéenne (presque) comme les autres et Lazare et Paul ont fait leur entrée en sixième. Dans ce cinquième tome Sauveur retrouve d’anciens patients (Ella devenue Elliot, Solo le gardien de prison fan de Star Wars, Samuel qui vient de casser avec Margaux, Maïlys et son papa Lionel ou encore Blandine dont l’addiction au sucre lui cause bien des soucis) et se retrouve face à de nouveaux cas plus ou moins complexes. Un quotidien bien huilé qui n’empêche pas les ennuis de s’accumuler comme de gros nuages noirs au-dessus de l’appartement de la rue des Murlins. 

Après quatre tomes qui constituent en quelque sorte un cycle complet, Marie-Aude Murail a su intelligemment faire évoluer son petit monde. D’une part avec un bond dans le temps de deux ans et d’autre part en plaçant le curseur davantage sur Sauveur et sa tribu que sur sa « clientèle ». Cette derniers est toujours bien présente mais la mécanique du récit repose plus fortement sur les épaules du psychologue et des siens. Le résultat est probant, les pièces du puzzle s’imbriquent toujours avec évidence, les sujets abordés restent d’une grande actualité, les dialogues se dégustent avec la même gourmandise et les traits d’humour ne cessent de faire mouche.

Cerise sur le gâteau, le final laisse augurer une suite inéluctable. Impossible de nous laisser en plan avec tant d’incertitudes sur l’avenir de Gabin, les amours d’Alice, l’amitié fragilisée de Lazare et Paul et surtout, surtout, les relations de couple de Sauveur et Louise. Bref, il y a encore matière à nous faire partager les péripéties d’une galerie de personnages dont il semble impossible de se lasser, et c’est tant mieux.

Sauveur et fils saison 5 de Marie-Aude Murail. L’école des loisirs, 2019. 315 pages. 17,00 euros.





Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette













samedi 12 octobre 2019

L’horizon qui nous manque - Pascal Dessaint

« Ce n’était pas le monde que nous voulions, et pourtant nous y vivions, sans trop de désir mais avec une certaine volonté. »

Pour cinquante euros par mois, Lucille loue une caravane sur le terrain d’Anatole, en bord de plage, entre Gravelines et Calais. Après avoir claqué la porte de l’éducation nationale pour œuvrer avec une ONG auprès des migrants, l’ex-enseignante ne sait plus comment occuper ses journées depuis le démantèlement de la jungle. Anatole vit quant à lui dans un mobile home, juste à côté de la caravane de Lucille et d’une baraque à frite inutilisée depuis des années. Chasseur passionné, le vieil homme bricole des oiseaux en bois en attendant l’ouverture de la saison. A ces deux-là vient bientôt s’ajouter Loïk, repris de justice au caractère insaisissable et au cœur gros comme ça. Un drôle de trio, bancal, cabossé, à la fois complémentaire et dysfonctionnel. Bien sûr ça va mal tourner, mais quand la violence affleure, les relations humaines en sortent parfois renforcées.

Un vrai plaisir de retourner sur les plages du nord avec Pascal Dessaint. J’y ai retrouvé le décor, l’ambiance et même quelques personnages de l’excellent « Le chemins’arrêtera-là ». J’ai également retrouvé son art de mêler l’âpreté à une certaine forme de douceur, sa capacité à parler sans jugement des invisibles, des laissés-pour-compte qui vivotent comme ils peuvent et font avec les moyens du bord. Ceux pour qui, « dans l’ascenseur social, il n’y a qu’un bouton pour le sous-sol ». Face à la mer, l'horizon est sous leur yeux au quotidien et pourtant il n'ouvre aucun champ de possibles. Cet horizon qui leur manque, et qui donne son joli titre titre au roman, c'est la perspective d'un avenir sans ligne de force, sans ambitions ni buts particuliers.

Un très beau roman noir et social qui, malgré les apparences, déborde de tendresse.   

L’horizon qui nous manque de Pascal Dessaint. Rivages, 2019. 220 pages. 19,00 euros.  




mardi 8 octobre 2019

Dorothy Counts : affronter la haine raciale - Élise Fontenaille

La nuit avait été courte pour Dorothy. En cette veille de rentrée, impossible de trouver le sommeil. Après le petit déjeuner, elle avait enfilé sa belle robe bleue et était partie pour le lycée. Sur la route de l’établissement elle avait croisé une foule « compacte, interminable, rassemblée sous les arbres. » Une foule de jeunes de son âge et d’adultes qui n’attendait qu’elle. Des gens qui, dès son apparition, se sont mis à hurler, à la menacer, à lui cracher dessus, à lui jeter des pierres. Il y avait quelques policiers et beaucoup de photographes. Elle avançait sous les injures et les flashs crépitant, déterminée à franchir sans s’écrouler les portes du lycée. En ce matin du 4 septembre 1957, Dorothy Counts devenait la première fille noire à suivre les cours du lycée Harding de Charlotte, en Caroline du Nord. Un lycée réservé aux blancs où la ségrégation s’appliquait encore de la manière la plus radicale qui soit.

Après Kill the indian in the Child et Eben et les yeux de la nuit, Élise fontenaille montre une fois encore à quel point la haine raciale peut engendrer les pires abominations. L’impossibilité d’imaginer pour les manifestants blancs qu’une noire puisse être leur égale en terme d’éducation ou de considération sociale conjuguée à l’effet de meute entraîna d’ignobles débordements. Dorothy tiendra quatre jours avant que ses parents décident de la retirer de l’établissement. Quatre jours d’enfer avec des élèves haineux, des profs qui l’ignorent, des menaces de mort et la peur au ventre en permanence. 

Pas besoin d’en rajouter dans la description de l’abject, les faits se suffisent à eux-mêmes. La voix de de Dorothy est bouleversante de retenue. Elle constate et subit sans résignation mais aussi sans haine ni colère, avec une dignité qui force l’admiration. Portrait d’une jeune femme à l’incroyable force de caractère, ce témoignage, au-delà de ses aspects historiques et documentaires, reste malheureusement d’actualité 60 ans après et ne peut qu’inciter à la réflexion et à la discussion.

Dorothy Counts : affronter la haine raciale d’Élise Fontenaille. Oskar éditeur, 2019. 60 pages. 9,95 euros. A partir de 11 ans.




Une pépite jeunesse comme d'habitude partagée avec Noukette.









mercredi 2 octobre 2019

L’Orme du Caucase - Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi)

Un couple de retraités achète une maison. Dans le jardin, un orme du Caucase majestueux s’élance vers le ciel. Quelques jours après leur emménagement des voisins leur rendent visite pour se plaindre de la présence de l’arbre, de ses feuilles qui tombent et bouchent leurs gouttières. Le couple s’excuse et promet de l’abattre. Mais le jour où le bûcheron arrive pour le couper, le mari ne peut se résoudre à le laisser passer à l’acte. Ainsi s’ouvre ce superbe recueil de nouvelles adaptées par Taniguchi de l’œuvre de Ryûichirô Utsumi.

Dans les autres histoires, une petite fille confiée à ses grands-parents par sa mère semble terrorisée à l’idée de monter sur les manèges d’un parc d’attraction, un père n’ayant pas vu sa fille depuis plus de vingt ans découvre qu’elle est devenue une artiste reconnue et que ses œuvres sont exposées dans la ville où il se trouve pour un rendez-vous professionnel, un frère rend visite à son aîné parce qu’il s’inquiète de le savoir vivre seul dans un hôtel bon marché, une sœur s’apprête à revoir son cadet dont elle a été séparé au moment du divorce de ses parents, une vieille dame fait une jolie rencontre dans un parc et deux frères ayant dû abandonner leur chien suite à un déménagement vont traverser une forêt pour tenter de le retrouver.

Des hommes, des femmes, des enfants à un moment charnière. Ils ont une décision à prendre, une situation difficile à affronter, un passé douloureux à se remémorer. Tout se joue en retenu et en discrétion, dans les regards, les silences, les attitudes. On ne s’épanche pas, on ne se livre pas, on n’étale pas ses sentiments. L’émotion ne peut qu’être contenue et il se dégage de chaque histoire une beauté douce et déchirante qui vous touche en plein cœur avec une simplicité dénuée de tout effet de manche inutile. Taniguchi n’était jamais aussi à l’aise que dans ce genre d’intimité pudique, dans l’expression d’un réalisme du quotidien aussi banal qu’émouvant. Assurément l’un de ses meilleurs recueils.

L’Orme du Caucase de Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi). Traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet. Casterman, 2019. 220 pages. 18,95 euros. 

Les avis de Moka et Hélène





















mardi 1 octobre 2019

J’ai tué un homme - Charlotte Erlih

Arthur vient d’être hospitalisé en psychiatrie. Souffrant d’une bouffée délirante, il se prend pour Germaine Berton, une anarchiste coupable d’un meurtre politique en 1923. Comment en est-il arrivé là ? Pourquoi Germaine Berton ? Les questions restent en suspens tandis que ses proches essaient de comprendre. Collégien en 3ème dans un lycée huppé de Paris, enfant solitaire, renfermé, sans amis, passionné par l’histoire et la lecture, Arthur a-t-il succombé à une pression scolaire trop forte, à une situation familiale trop complexe où à un mal bien plus profond ?

Un roman choral glaçant où chacun tente de percer le mystère entourant la terrible crise d’Arthur. Tandis que le discours de ce dernier montre à quel point il s’identifie à l’anarchiste, ses parents, ses professeurs, les soignants et ses camarades de classe livrent leurs interrogations, leur rapport au malade et leur difficulté à trouver une explication « concrète ». La mère est bouleversante, le père largué, la prof d’histoire culpabilise, les élèves sont d’abord odieux puis davantage compréhensifs pendant que le personnel hospitalier au bout du rouleau fait face, comme d’habitude.

Chaque voix est d’une justesse saisissante, chaque point de vue possède sa propre sensibilité. Charlotte Erlih orchestre avec maestria les prises de parole successives, insufflant à chaque témoignage une singularité évitant les redondances. Seul point véritablement commun, tout le monde semble démuni. Démuni parce qu’au cœur du maelstrom s’emparant de chacun, il y a Arthur. Insaisissable Arthur qui s’est abandonné à une autre identité, une autre vie. Comme dans Coupée en deux et High Line, on sort de ce court roman groggy, bousculé par un sujet fort, un rythme implacable et une écriture qui ne prend pas de gant pour dire l’adolescence et ses tourments, le rapport aux autres et à un avenir difficile à imaginer. Douloureusement percutant.

J’ai tué un homme de Charlotte Erlih. Actes Sud junior, 2019. 124 pages. 13,90 euros. A partir de 14 ans.













mardi 17 septembre 2019

Sans un mot - Romuald Giulivo

Six heures. Six heures dans la vie de Dinah, 15 ans. Du moment où elle enlève le petit Mihran devant son école jusqu’au moment où…

Dinah ne supporte pas le sort des migrants. Elle ne supporte pas de voir des policiers aller chercher des enfants en situation irrégulière dans leur classe pour les renvoyer « chez eux ». Enlever Mihran est le seul moyen de le soustraire au triste sort qui l’attend. Parvenue à ses fins, la jeune fille s’enfuit, d’abord dans le métro. Main dans la main avec le petit garçon, elle erre ensuite dans un centre commercial avant de rentrer chez elle. Ses parents sont en voyage, son grand-père va l’attendre pour manger. Mais peu importe. Dans la tête de Dinah tout se bouscule. Se cacher, passer pour une grande sœur avec son petit frère. Et ne pas penser à la suite, ne pas penser à ce qui les attend, elle et lui, après.

Il est bizarre ce petit roman. Très bizarre. On se demande ce qu’il se passe, on se demande dans quelle direction on nous emmène. Rapidement on comprend que l’enlèvement mis en œuvre par Dinah n’est pas aussi clair qu’elle voudrait nous le faire croire. Son comportement est étrange, son discours parfois confus, le portrait qu’elle dresse de ses parents est plutôt inquiétant et la réaction de son ex-petit ami lorsqu’il apprend son geste confirme qu’il y a chez elle un truc qui ne tourne pas rond.

Malgré tout rien n’est affirmé clairement, on navigue à vue, en plein brouillard. Plus qu’une tension montant crescendo c’est une sorte de malaise qui se diffuse au fil des pages, on ne sait plus si Dinah œuvre pour sauver un migrant ou si elle est une gamine paumée en mal de petit frère. Au final la surprenante conclusion remet les pièces du puzzle en place et conclut le récit sur une note positive qui n’a rien d’artificiel. Troublant et dérangeant comme j’aime !

Sans un mot de Romuald Giulivo. L’école des loisirs, 2019. 75 pages. 12,00 euros. A partir de 12-13 ans.


Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette




dimanche 15 septembre 2019

Cafés, etc. - Didier Blonde

Didier Blonde « entre dans un café comme dans un roman ». Comme les romans, les cafés ont tous des points communs mais chacun est différent, chacun possède son propre décor, sa propre atmosphère, son propre rythme. Dans un café, Didier Blonde observe. Les serveurs, les clients, les conversations, les gestes, les silences. Les groupes d’amis, les solitaires, les habitués, les couples amoureux, ceux qui se séparent ou n’ont plus rien à se dire. Des vies qui « se mêlent, se heurtent ou s’ignorent ».

Dans ce petit opus d’une centaine de pages il a consigné des textes courts, des micro-nouvelles que l’on sent captées dans l’urgence, sur un coin de table. Il y parle aussi bien du confort des banquettes en moleskine que de la promiscuité du verre bu au comptoir, des journaux que l’on se partage aux toilettes qui en disent tant sur l’identité des lieux. Il se souvient aussi. Des cabines téléphoniques au fond de la salle, des objets qu’il a un jour oubliés dans un café, des écrivains qui les ont tant décrits ou qui y ont tant écrit (Simenon, Modiano, Breton, Verlaine, Sartre et Beauvoir, Nathalie Sarraute…). Beaucoup de références au cinéma, beaucoup d’anecdotes « historiques » également, le tout sans lyrisme malvenu, avec retenu et dans une forme de nostalgie pudique, sans tomber dans le discours du vieux con qui ne cesse de se lamenter au son du « c’était mieux avant ».

Une sorte d’exercice de style thématique qui m’a beaucoup plu. Il faut dire que j’ai une relation particulière aux cafés. Je les ai fréquentés dans ma plus tendre enfance, mon grand-père m’y trainait chaque dimanche quand il allait faire son tiercé. Je me rappelle des ballons de rouge posés sur le formica des tables, de la fumée dans toute la salle, des rires gras, des éclats de voix, des mains serrés et des claques dans le dos. Plus tard au lycée ce furent les flippers et le baby-foot, la mobylette garée sur le trottoir et les filles qui ne rechignaient jamais à nous accompagner pour boire une bière ou un monaco. Je n’oublie pas non plus que c’est dans un café que j’ai rencontré ma femme il y a 25 ans et que l’on ne s’est plus quittés depuis. Je les fréquente bien moins aujourd’hui mais ils restent attachés à des moments joyeux de mon existence.

Et puis, pour revenir au livre, depuis ma découverte de « Leïlah Mahi, 1932 » j’aime l’écriture de Didier Blonde, son style « modianesque » et l’atmosphère si particulière qu’il parvient à créer avec une élégance et une sobriété remarquables. J’ai donc été ravi de le retrouver ici, s’attardant sur un sujet me tenant particulièrement à cœur.

Cafés, etc. de Didier Blonde. Mercure de France, 2019. 126 pages. 13,00 euros.