vendredi 24 mars 2017

La nuit myope - A.D.G

J’adore le résumé de l’auteur de polars Jérôme Leroy en préface : « La Nuit myope est un roman noir, mais sans morts et avec beaucoup de style. Ça compense. C'est explicitement placé sous le signe d'Antoine Blondin, Marcel Aymé et Jacques Perret, dans la grande tradition des traversées de Paris. L'histoire est simple. C'est l'Odyssée à l'envers d'un Ulysse ivre qui quitte Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu'il est myope et qu'il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal. »

L’histoire est simple en effet. Domi accompagne des collègues en boîte. Tout le monde picole et s’éparpille, lui se rapproche d’une inconnue pour partager un verre. Elle lui écrit son adresse sur un paquet de clopes avant de monter dans un taxi. Il rentre chez lui mais au lieu de se coucher près de bobonne, il se change et repart avec son chien, prêt à tout quitter pour retrouver sa nouvelle conquête et l’emmener dans les Cévennes sur les traces de Stevenson voyageant avec son âne. Problème, Domi casse ses lunettes juste avant de sortir de son appart. La perte de ses lorgnons est si handicapante qu’il décide de passer à son bureau chercher une paire de rechange. Le voilà donc embarqué, bourré comme un coing et myope comme une taupe, dans une traversée nocturne de Paris aussi improbable que riche de surprenantes rencontres.

Si vous me connaissez un peu vous vous doutez que ce petit texte d’une centaine de pages avait avant le coup tout pour me plaire. Et ce fut le cas. Un bonheur ce Domi, loser magnifique s’il en est, couillon et poissard, fleur bleue tirant d’impossibles plans sur la comète. La mauvaise décision prise sur un coup de tête et les déboires inhérents à une randonnée pédestre alcoolisée, ça me parle !

Et puis le décor me plait, ce Paris du début des années 80 avec jeunes giscardiens en goguette désespérés par la victoire de Mitterrand, cabines téléphoniques en état de marche, cigarettes autorisées dans les lieux publics et gardiens de nuit taciturnes ou débonnaires rappelle une époque vraiment particulière.

Style insouciant, narrateur pince sans rire adepte de la dérision et faisant preuve d’inventivité lexicale (« coquetèles », « disque-joquet », « bloudjine », « ouiquende », etc.)  l’écriture d’A.D.G, auteur culte du « néo polar » à la française mort en 2004, vaut vraiment le détour. J’ai aimé cette fausse désinvolture. Ne pas se prendre au sérieux et faire les choses sérieusement, c’est le genre de pratique que j’apprécie particulièrement. Le fond et la forme, il n’y a  pour moi rien à jeter dans cette Nuit myope. Évidemment, ce ne sera pas le roman de tout le monde mais les adeptes de curiosités (de qualité) y trouveront leur compte, je vous le garantis.

La nuit myope d’A.D.G. La Table ronde, 2017. 108 pages. 5,90 euros.


Extrait :

« Le veilleur se trouvait être un personnage pitoyable : d’allure plutôt nunuche et de taille brève, des yeux jaunes veinulés d’incarnat, un nez cassé et rose à l’arête, le teint d’un sac de jute et l’haleine d’une charogne. Il picolait comme un boyard, égarant ses kils de rouge à tous les étages lors des rondes réglementaires et comme il était sujet également à une bronchite chronique, il se rinçait le gosier avec des sirops relativement opiacés, sans préjudice des tranquillisants qu’il croquait assidûment au motif d’une vie insignifiante ».









mercredi 22 mars 2017

La Famille Fun - Benjamin Frisch

La couverture annonce la couleur : les Fun, représentent la famille américaine parfaite. Robert, le père, est un dessinateur de BD dont les strips autobiographiques connaissent un grand succès dans les journaux. Marsha, la mère, femme au foyer, est  une épouse modèle. Et leurs quatre enfants Robby, Molly, Mikey et J.T sont d’adorables garnements. Tout va bien donc chez les Fun, tout le monde s’aime et n’arrête pas de se le dire pendant que le sucre et la guimauve dégoulinent et que le lecteur a l’impression d’avoir été projeté dans une pub vantant l’American way of life.

Je vous rassure (ou pas), cette impression ne dure que les cinq premières pages. Parce qu’après les choses se gâtent. Un coup de téléphone annonce le décès de la maman de Robert. Ce dernier sombre dans la dépression, Marsha plie bagage et s’acoquine avec un gourou pendant que les enfants tentent de sauver les meubles. En vain.

J’ai rencontré Benjamin Frisch à Angoulême. Un jeune homme souriant, charmant et affable à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Un jeune homme doux comme son dessin tout en rondeur aux couleurs chaudes. Je ne savais pas alors ce qu’allait donner la lecture de l’album mais après coup, je me dis que ce cher Benjamin cache drôlement bien son jeu. Je ne pouvais pas me douter que ce visage d’ange et ce style « cartoonesque » dissimulaient un humour noir féroce et une critique acerbe du politiquement correct made in America.

Je vais rester évasif pour ne pas trop en dévoiler mais sachez que la famille Fun n’a rien de fun et que sous le verni très hypocrite du « tout le monde est happy » on trouve des névroses corsées et des pathologies plutôt lourdes. Le propos est grinçant et la fin, loin d’apaiser la situation, installe un malaise que je n’avais pas vu venir et que j’ai trouvé très dérangeant.

Une chronique familiale sans concession, portrait au vitriol d’une Amérique rongée par la religion, l’égoïsme et la cupidité. Le décalage entre le dessin tout mignon et les horreurs racontées est à l’évidence la trouvaille la plus remarquable (et la plus efficace) de l’album. Assurément une de mes plus belles surprises de ce début d’année en matière de BD.

La Famille Fun de Benjamin Frisch. Ça et là, 2016. 240 pages. 22,00 euros.










mardi 21 mars 2017

Trois ans de pépites jeunesse, ça se fête !

Trois ans que Noukette et moi avons décidé d’organiser un rendez-vous pour présenter ensemble  (presque) chaque mardi une pépite jeunesse. Un rendez-vous auquel nous tenons beaucoup et une volonté commune de partager nos lectures et de mettre modestement en lumière des titres courts et percutants qui montrent toute la diversité et la vitalité de la littérature jeunesse actuelle.

98 pépites en trois ans donc, et une envie de marquer le coup pour fêter cet anniversaire. Nous étions partis sur l’idée de choisir 10 pépites de 10 auteurs différents mais il nous a été impossible de respecter ce schéma de départ. Nous avons donc décidé de mettre à l’honneur 13 pépites et 13 auteurs qui ont marqués notre rendez-vous. Une sélection forcément subjective mais sur laquelle nous nous accordons en tout point.

Et puisque l’idée de ce rendez-vous est avant tout le partage, nous vous proposons de découvrir ces pépites. Deux exemplaires de chaque sont à gagner. Pour participer, rien de plus simple, il suffit de laisser un commentaire ici ou chez Noukette et de nous préciser si vous avez déjà lu un ou plusieurs titres de la liste. Pour le reste, on s’occupe de tout.

PS : les belges, les suisses, les canadiens et les DOM-TOM sont évidement les bienvenus. Et les résultats seront annoncés le 1er avril, ce n'est pas une blague !



Nos treize pépites incontournables :


La piscine était vide de Gilles Abier
Max et les poissons de Sophie Adriansen
Dans le désordre de Marion Brunet
Traits d’union de Cécile Chartre
La Belle Rouge d’Anne Loyer
Sauveur et fils, saison 1 de Marie-Aude Murail
Ma mère, le crabe et moi d’Anne Percin
A ma source gardée de Madeline Roth
Les fragiles de Cécile Roumiguière
Hugo de la nuit de Bertrand Santini
Ma tempête de neige de Thomas Scotto
Rien que ta peau de Cathy Ytak
Trop tôt de Jo Witek















samedi 18 mars 2017

Les lectures de Charlotte (34) : Le monstre du bain de Colin Boyd et Tony Ross

Vous êtes-vous déjà demandé où allait l’eau sale de votre bain ? La mère de Jackson connaît la réponse : elle est aspirée (à la paille) par un monstre caché sous la baignoire. Un monstre dont cette eau sale du bain est le SECOND plat préféré. Jackson le sait bien et c’est pour ça qu’il se lave tous les soirs, afin de s’assurer que le monstre est repu. Un jour pourtant il décide de ne plus y croire et file se coucher tout crotté. N’ayant rien à se mettre sous la dent, le monstre doit se rabattre sur son PREMIER plat préféré. Et la maman de Jackson trouve le lendemain matin le lit de son fils vide…

Je  vous rassure tout de suite, la chute est très drôle et absolument pas dramatique (en même temps il fallait s’en douter).  L’idée de départ est farfelue et le petit Jackson, garnement espiègle et pas franchement porté sur l’hygiène, plaira à nombre de petits lecteurs. Le dessin reconnaissable entre mille de Tony Ross offre au monstre du bain une bonne bouille, bien plus rigolote qu’effrayante.

Un album qui fait mouche, avec une thématique parlante, un texte savoureux, des illustrations particulièrement expressives et une conclusion aussi inattendue que rigolote. Le genre de petit bonbon à savourer le soir au moment du coucher. Et sans le moindre risque de carie en plus !

Le monstre du bain de Colin Boyd et Tony Ross. Seuil jeunesse, 2017. 32 pages. 12,90 euros. A partir de 3-4 ans.







jeudi 16 mars 2017

Le nom du fils - Ernest J. Gaines

Louisiane, début des années 70. Malgré la fin « officielle » de la ségrégation, la vie est toujours compliquée pour les noirs du sud profond. La lutte pour l’égalité mobilise encore fortement la communauté, notamment dans la petite ville de Sainte Adrienne où officie le révérend Philippe Martin. Un révérend exemplaire, admiré de tous pour son engagement dans la défense des droits civiques. Un révérend dont la vie va basculer le jour où débarque en ville un jeune homme venu de nulle part se faisant appeler Robert X. Le garçon refuse de dire à sa logeuse pourquoi il est là, il passe ses journées à traîner dans les rues et s’attarde souvent devant la maison de la famille Martin. Un soir, invité à une réception, il croise le regard du pasteur. Celui-ci, après l’avoir fixé quelques secondes, est pris d’un étourdissement et s’écroule sous les yeux de ses paroissiens…

Bien que fan absolu d’Ernest J.Gaines, dont j’ai lu tous les ouvrages sans exception, je dois reconnaître que ces dernières productions (« Mozart est un joueur de Blues » et « L’homme qui fouettait les enfants ») laissaient entrevoir un petit coup de mou. C’est donc avec un plaisir non dissimulé que je l’ai retrouvé ici en pleine forme, toujours aussi à l’aise pour faire entendre la voix de ceux qui n’ont pas droit au chapitre et redonner leur fierté aux hommes et femmes du Sud qu’il a côtoyé toute sa vie durant.

Avec « Le nom du fils », il installe une ambiance pleine de tension et de non-dits où un homme persuadé d’avoir trouvé la paix après une jeunesse troublée voit resurgir un passé qui vient ébranler les fondations sur lesquelles il pensait reposer avec force et sérénité. Le dilemme dans lequel s’enfonce le pasteur pousse à la réflexion et soulève des questions à la fois éthiques et intimes. Le texte résonne avec force, porté par des dialogues comme d’habitude plein de vivacité. Et comme d’habitude le drame se noue et les personnages se drapent dans la douleur et la dignité. Un roman sobre et puissant, du Gaines comme je l’aime en sorte.

Le nom du fils d’Ernest J. Gaines. Liana Levi, 2013. 270 pages. 19,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Innganmic.






mardi 14 mars 2017

Phobie - Fanny Vandermeersch

Sophia a connu une scolarité brillante. Jusqu’au collège du moins. Tout avait pourtant bien commencé en 6ème mais peu à peu la machine s’est grippée. Notes en baisse, peur du regard des autres, difficulté à affronter la puberté et un corps qui change, impression d’être invisible pour tout le monde… la jeune fille perd ses moyens et se laisse ronger par l’angoisse. Elle se rend de plus en plus souvent à l’infirmerie, sèche les cours et finit par ne plus pouvoir passer les grilles de l’établissement. Un blocage total et incontrôlable qui la conduira jusqu’à une hospitalisation suite à une crise de panique.

Qu’il est intelligent ce petit roman ! Il aurait été tellement simple de jouer la carte de la dramatisation à outrance, de poser un décor misérabiliste et de dresser le portrait d’une gamine en échec scolaire maltraitée par ses proches et/ou harcelée par ses camarades de classe. Du glauque tire-larmes qui aurait forcément expliqué la phobie. Sauf que Sonia, comme beaucoup d’enfants touchés par ce trouble, a en apparence tout pour être heureuse. Elle a une vie équilibrée, des parents même pas divorcés et un niveau scolaire excellent. Fanny Vandermeersch décrit parfaitement l’enchaînement des événements. Un petit grain de sable dans l’engrenage, le malaise s’installe, l’enfant se referme sur lui-même et se réfugie dans le silence, il se coupe du monde et a honte d’avouer son mal être. Il s’enfonce peu à peu sans vraiment savoir pourquoi. Une chute aussi incontrôlable qu’incompréhensible.

 Les facteurs sont multiples, le premier restant un manque total de confiance en soi. La souffrance n’est pas éludée, la forme du journal intime renforce l’expression de la douleur de Sophia et de ses interrogations, mais le plus important est qu’après avoir touché le fond, elle soit capable de remonter vers la lumière. Sans résoudre le problème d’un coup de baguette magique mais en avançant fébrilement, pas à pas, soutenue par les siens et par une aide extérieure indispensable à sa reconstruction.

On sent que l’auteure connait son sujet, que l’environnement particulier du collège n’a aucun secret pour elle. Tout sonne juste dans ce texte, des réactions de Sophia à celles, pas franchement à la hauteur mais tellement réalistes, de ses parents. A lire et à faire lire, pour comprendre et discuter, pour ne plus laisser tant d’enfants en souffrance.

Phobie de Fanny Vandermeersch. Le Muscadier, 2017. 90 pages. 9,50 euros. A partir de 10 ans.


Une nouvelle pépite jeunesse que j'ai le plaisir de partager avec Noukette.













lundi 13 mars 2017

Norwood - Charles Portis

Norwood Pratt se voit en futur star de la country. Même s’il n’est jamais monté sur scène, n’a pour seule richesse qu’une vieille guitare déglinguée et vient tout juste de quitter l’armée pour rentrer au Texas afin de s’occuper de sa sœur après le décès de leur père. A Ralph, le bled paumé où il a vu le jour, Norwood vivote en tant que pompiste. Il s’ennuie ferme surtout. Et depuis que sa frangine a ramené à la maison un gars qu’il ne peut pas blairer, il a des envies d’ailleurs. Alors quand on lui propose de convoyer deux voitures à New-York moyennant finances, il fonce. Surtout qu’un de ses potes troufions, qui lui doit 70 dollars, s’est installé dans la grosse pomme il y a peu. Ce sera l’occasion de faire une pierre deux coups.

Voila donc Norwood au volant d’une bagnole flambant neuve, chapeau de cow-boy enfoncé jusqu’aux oreilles, guitare en bandoulière et sur le siège passager une pute mal embouchée qu’on lui a collé dans les pattes sans lui demander son avis. La voiture est évidemment volée, comme celle qu’il traîne avec une remorque. Commence alors un road trip où galères et rencontres improbables s’enchaînent, du routier parano au nain hâbleur, du poulet savant à la midinette croisée dans un bar miteux.

Charles Portis, célèbre pour son western True Grit, a commis en 1966 cette hilarante parodie de récit beatnik déjanté et un poil foutoir. Un premier roman où l’Amérique profonde en prend pour son garde, mais sans méchanceté. Comment en vouloir à ce grand couillon de Norwood, qui n’a à l’évidence pas inventé l’eau chaude, mais qui prend les choses comme elles viennent, même quand la situation vire au cauchemar ? A croire que les malheurs l’éclaboussent sans le mouiller, que les coups durs s’encaissent les uns après les autres et ne laissent jamais de traces durables. Un benêt pareil, attachant en diable, ne peut qu’attirer la bienveillance.

Les dialogues frôlent parfois l’absurde mais ils sont plein de vivacité et font le sel du roman. Loufoque, farfelu ou burlesque, appelez ça comme vous voulez. Norwood est un texte en roue libre à l’humour pince-sans-rire. Vous pensez bien que j’y ai trouvé mon compte.

Norwood de Charles Portis (traduit de l’anglais par Théophile Sersiron). Cambourakis, 2017. 142 pages. 18,00 euros.







dimanche 12 mars 2017

Le tunnel - Hege Siri et Mari Kanstad Johnsen

Ils s’aiment et sont inséparables. Il a le poil blanc, elle a la fourrure fauve. « Ils creusent un sentier sous le sol. L’un et l’autre, ensemble. Ils tracent leur route ». Jour et nuit ils avancent dans l’obscurité. Parfois ils sortent et gagnent la forêt. Pour manger et boire, fuir un danger, trouver une nouvelle cachette, faire leur toilette. Sous terre ils sont davantage en sécurité. Dehors la grande route les hypnotise. Mais jamais ils ne s’élanceront pour la franchir. Ils se souviennent du chat, de l’écureuil et du renard étendus sur le bitume. Alors ils continuent de creuser, côte à côte. Car rien n’est plus important que rester ensemble quand on s’aime.

Une histoire digne d’une fable, où la sagesse se conjugue à un soupçon de mélancolie. Un couple de lapins qui avance malgré les embûches, trace son chemin au cœur d’un monde hostile et affronte les dangers main dans la main, enfin patte dans la patte. Tout à leur travail, ils discutent, parlent des atouts et handicaps des lièvres par rapport à eux (ils courent plus vite mais creusent moins bien) ou encore des raisons qui les poussent à construire un tunnel sans fin.

Je trouve les illustrations, épurées à l’extrême, d’une grande puissance. Sobriété des images, poésie d’un texte tout en délicatesse et profondeur d’un propos quasi philosophique, il n’en fallait pas pour que je tombe sous le charme de cet album aussi somptueux qu'inclassable.

Le tunnel de Hege Siri et Mari Kanstad Johnsen (traduit du norvégien par J-B. Coursaud). Albin Michel jeunesse, 2017. 40 pages. 11,90 euros. A partir de 5 ans.






jeudi 9 mars 2017

Les animaux de l’arche - Kochka et Sandrine Kao

Ils sont neuf. Dans une cave. Dehors, c’est la guerre. Les balles siffles, les bombes explosent, la ville s’écroule. Dans leur refuge avec matelas, réchaud, lampe à huile et provisions, les habitants de l’immeuble se serrent les coudes, terrorisés. Hommes, femmes, enfants. Khalil, Nabil, Elie, Mourad, Oumayma, Zeynab, Antoine, madame Alberti la centenaire et mademoiselle Razelle. Cette dernière, ancienne institutrice, propose pour s’occuper et donner un peu de vie et de couleurs à un décor sinistre, de refaire sur les murs de la cave la grande arche de Noé. Feutres, feuilles, ciseaux, colle, agrafes, carton, ficelle, clous et magazines animaliers s’étalent alors sur le sol. Méthodiquement, chacun se met à la tâche et les couples d’animaux s’installent sur les murs, faisant oublier pour quelques heures la peur et l’insupportable angoisse du quotidien.

Kochka m’enchante depuis « Le grand Joseph ». Il y a dans son écriture une douceur, une bienveillance et une attention permanente à l’égard de ses personnages qui met du baume au cœur. Sans guimauve, angélisme ni naïveté, elle dit ici l’espoir au milieu de l’effroi, l’infime rai de lumière dans les ténèbres. Au fil des jours et des nuits, faute d’accéder à la paix et à la liberté, les reclus vont convoquer près d’eux l’amour et la fraternité, refusant conflits et tensions au sein de leur petite communauté.

Une réflexion tendre et positive sur l’altruisme et la possibilité d’un avenir malgré l’horreur du présent. Un très beau texte, sur un thème difficile, qui parlera à coup sûr aux jeunes lecteurs auxquels il s’adresse. Cerise sur le gâteau, l’objet-livre est superbe, joliment agrémenté par les illustrations tout en délicatesse de Sandrine Kao.

Les animaux de l’arche de Kochka et Sandrine Kao. Grasset jeunesse, 2017. 92 pages. 15,00 euros. A partir de 8-9 ans.





mercredi 8 mars 2017

Et il foula la terre avec légèreté - Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau

Envoyé par sa compagnie étudier la faisabilité d’une extraction de pétrole au large de la Norvège, Ethan le parisien se retrouve sur les îles Lofoten, près du cercle polaire. Sur place il découvre un univers sauvage et préservé, à mille lieux du fourmillement, du bruit et de la folie de la vie urbaine. Au contact de la population locale, il comprend à quel point le projet qui l’a amené là risque de profondément modifier l’écosystème et  briser l’harmonie d’un des derniers paradis terrestres. Sa mission arrivant à son terme, le jeune homme n’est pas certain de vouloir retrouver la civilisation, il prend conscience qu’un changement de vie est possible, il suffit de le vouloir…

Pour Ethan, c’est une géographie intime qui se bouleverse. L’acclimatation tourne à la fascination, l’objet de sa mission devient secondaire par rapport à la découverte d’un environnement et d’une population dont le rapport au monde s’imprègne d’une vision profondément respectueuse de la nature, de son rythme et de ses richesses. Sans naïveté ni angélisme, en mettant en perspective les différents points de vue, Ethan se remet en question et s’ouvre des perspectives jusqu’alors insoupçonnables.

Un album engagé, inspiré par la vie et l’œuvre du philosophe Arne Naess, fondateur du mouvement de l’écologie profonde. Il y est question de décroissance, de progrès au service de la société de consommation, d’un rejet de la modernité qui ne nie pas pour autant les bienfaits de la technologie. Ni jargon ni discours lourdement politique mais plutôt un voyage intérieur conjuguant moments contemplatifs et bienveillance à l’égard des insulaires.

Les aquarelles de Laurent Bonneau retranscrivent à merveille les silences et la beauté crépusculaire de paysages imposant leur force tranquille et leur sérénité à l’homme. Le rythme est lent, il ne se passe pas grand-chose mais le charme opère. C’est une lecture que j’ai trouvée apaisante, d’où se dégage une certaine forme de poésie. J’ai apprécié cette façon intelligente de pousser la réflexion en laissant une place à la contradiction, autrement dit sans vouloir à tout prix imposer un point de vue que l’on estime indiscutable.



Et il foula la terre avec légèreté de Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau. Futuropolis, 2017. 176 pages. 27,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Noukette.