vendredi 7 septembre 2018

Ásta - Jon Kalman Stefansson

« Si tant est que ça l’ait été un jour, il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire, ou, comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça. Dès que notre premier souvenir s’ancre dans notre conscience, nous cessons de percevoir le monde et de penser linéairement, nous vivons tout autant dans les événements passés que dans le présent. »

Le message est clair, la vie d’Ásta ne sera pas racontée chronologiquement. D’ailleurs est-ce vraiment elle le personnage central de ce roman ? Elle en est évidemment un protagoniste principal mais c’est surtout son père Sigvaldi qui mène la danse des souvenirs. Depuis le trottoir sur lequel il vient de tomber du haut de son échelle, gisant sur le dos, incapable de se relever, le voila qui plonge dans son passé. Les années de bonheur avec Helga, la mère d’Ásta, avant qu’elle ne sombre dans un état proche de la folie et finisse par traîner sa carcasse d’alcoolique dans les rues de Reykjavik. L’enfance avec ce petit frère qu’il n’aura cessé de protéger, sa seconde épouse Sigrid, ses deux filles, dont l’une est morte et l’autre qu’il n’a pas eu le courage d’élever, l’exil d’Islande vers la Norvège et cette certitude au moment de faire le bilan : il n’aura donc pas assez aimé.

Ásta de son côté a grandi auprès d’une nourrice affectueuse. Après avoir cassé le nez d’un camarade de classe elle est condamnée à passer un été dans une ferme des fjords de l’ouest. Un été à la dure, en milieu hostile, où elle fera des rencontres inoubliables. Plus tard nous la retrouvons à Vienne, où elle étudie l’art. Tentative de suicide, internement en psychiatrie, Ásta navigue à vue, seule, livrée à elle-même, perdue.

Vous ne me ferez jamais dire du mal d’un roman de Jon Kalman Stefansson. Je suis pourtant un adepte du qui aime bien châtie bien mais avec lui c’est juste impossible. Un roman de Stefansson est pour moi un breuvage au goût unique, un élixir magique porté par la fabuleuse traduction d’Éric Boury. Avec lui je sais d’avance qu’entre les pages, les époques, les pays, les destins, les petits bonheurs et les grandes tragédies vont s’entremêlées. Je sais qu’avec ses personnages je vais partager des méditations « qui ne font qu’alourdir le voyage à travers la vie », que le récit sera charnel, âpre, poétique, lyrique. Je sais que je vais naviguer entre l’ombre et la lumière, que rien d’extraordinaire ne va se passer, que l’ampleur romanesque tiendra dans des petites choses du quotidien.

La fresque familiale de Sigvaldi, d’Ásta et d’Helga ne cesse de jouer avec les sentiments, ne cesse de s’interroger sur le sens de l’existence, ne cesse de nous démontrer qu’ « au bout du compte, nous finissons par perdre tout ce que nous avons gagné ».  J’aime cette lucidité, ce regard mélancolique sur le monde, cette route sinueuse tracée par chacun dans un environnement rude, une nature sans pitié. J’aime que l’on me rappelle à quel point le chemin d’une vie peut être laborieux et finit toujours dans une impasse. C’est sans doute pour cela que les romans de Stefansson et leur douloureuse humanité ne cesseront jamais de me faire chavirer.

Ásta de Jon Kalman Stefansson (traduit de l’Islandais par Éric Boury). Grsset, 2018. 496 pages. 23,00 euros.

Les avis de Fanny et Moka.





27 commentaires:

  1. Désespérément beau quoi ...
    J'ai envie de découvrir cette mélancolie lucide et humaine.
    Bises

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  2. Quelle déclaration ! J'aime bien cela

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  3. quelle belle déclaration d'amour, je savais que tu allais te jeter dessus ! je n'ai malheureusement pas été touchée par son style lorsque je l'ai lu mais je suis ravie qu'il t'ait comme fan ! Il est chanceux

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  4. J'aime quand tu chavires et comme j'adore aussi chavirer, je l'ai demandé pour l'opération des matchs de la rentrée. J'ai envie de découvrir cet auteur dont tu écris toujours le plus grand bien.

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  5. Pfiou rien qu'à te lire, je ressens les émotions qui m'ont parcourue pendant ma lecture.... Du grand et terriblement beau Stefansson!
    ( Et moi non plus je ne dirais jamais du mal de lui...😉)

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  6. Il est beau ton article. Et j'aime y trouver les citations qui m'ont aussi beaucoup parlé. (La première résume à merveille le roman)
    Je crois que ma rencontre avec cet auteur est le début d'une longue série de lectures marquantes. Et ça, je te le dois.

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  7. C’était sûr que tu allais l'aimer ! Je compte bien le lire aussi.

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  8. Je l'ai "commandé" pour les matchs de la rentrée littéraire ... !

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  9. J'ai très envie de le lire également. Et ton billet ne fait que renforcer ce souhait !

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  10. Je suis dedans… Je suis Ásta et je suis Sigvaldi, je suis le ciel noir de bleu et le vent qui mugit, longuement, je suis le fjord, la dérive des êtres… Et combien en accord avec entrée en matière des vies qui se racontent dans le désordre - le chaos, la vie.
    Merci pour cette chronique, toujours aussi sensible et juste.

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  11. C'est rare, mais pour une fois, ton enthousiasme ne m'atteint pas!

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  12. Voilà longtemps que je n'étais pas passé par là ... et déjà convaincue

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  13. C'est un auteur auquel je devrais peut-être donner une deuxième chance... J'avais commencé Entre ciel et terre et pas réussi à le finir...

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  14. Cela me semble très sombre et tourmenté... mais qu'est-ce que tu en parles bien !

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  15. Devant un tel article, il ne reste plus qu'à se dire que ce serait bien d'en lire un un jour :)

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  16. cela fait un moment que les livres ne m'ont pas emmenée en Islande, alors pourquoi pas!

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  17. prévu à mes lectures pour je-ne-sais-pas-quand !

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  18. Hé bien, tu as trouvé ton auteur chouchou islandais, quelle chance ! Je ne suis pas convaincue que ce soit ma came mais il faudrait que j'essaie un jour pour en être sûre.

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  19. Olivia de Lamberterie en a très bien parlé vendredi matin ...

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  20. cela fait des années que tu me donnes envie de découvrir cet auteur, j'espère pouvoir le faire avec ce nouveau roman !

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  21. Tu arriverais presque à me convaincre de tenter de lire cette fresque. Je crois me souvenir que le premier tome m'était tombé des mains.

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  22. Il est dans ma liste aussi celui-ci, et visiblement l'ensemble de l'oeuvre de Stefansson...

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  23. On sent ton amour profond pour les écrits de cet auteur, c'est touchant. J'ai tout de même un peu peur de tomber dans un désespoir sans fond !

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  24. Que j'ai hâte ! Chaque lecture de Stefansson a été un régal !

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  25. Il est dans la sélection des matchs de la rentrée, j'ai bien envie de succomber un de ces jours à cet auteur moi aussi.

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