dimanche 18 mars 2018

Homo sapienne - Niviaq Korneliussen

Quand on se lance dans un roman groenlandais, on pourrait s'attendre à quelques images d'Épinal : le froid, la glace, la neige et la chasse aux phoques par exemple. Les grands espaces, les déplacements en motoneige et la communion avec la nature aussi. On pourrait s'attendre à tomber sur un écrivain qui défend la culture ancestrale des siens, une charge contre le colonialisme danois et un chant d'amour pour les 55 000 descendants d'Inuits qui peuplent cette terre hostile.

Mais le lecteur espérant un tel catalogue de clichés risque de tomber de sa chaise avec Niviaq Korneliunssen. Cette groenlandaise née en 1990 exprime le malaise d'une jeunesse qui se cherche. En cinq chapitres elle offre une voix à cinq personnages vivant à Nuuk, la capitale. On suit donc dans ce récit choral Fia, qui découvre qu'elle est attirée par les femmes, son frère homosexuel Inuk, sa colocataire Arnaq avec qui elle va connaître sa première relation « entre filles », Ivik, une jeune femme comprenant qu'elle est un homme et ne supportant plus que son amie Sara la touche. Une Sara bouleversée à la fois par le rejet d'Ivik et par la naissance de sa nièce.

Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. Des chemins qui se croisent le temps de soirées noyées sous l'alcool, des relations humaines complexes, des questionnements profonds sur la difficulté d'être pleinement soi et une quête d'identité sexuelle jamais évidente à assumer. Un roman cru, urbain, à l'écriture très contemporaine. Dans la préface l'universitaire québécois Daniel Chartier le qualifie, entre autres, de politique, féministe, social et queer. Niviaq Korneliunssen brise les tabous et dresse le portrait d'une génération refusant les conventions d'une société restée très traditionnelle et très patriarcale.

Omniprésence de l'anglais (volontairement non traduit dans la version française), multiplication des formes de discours (du dialogue au journal intime en passant par le SMS, le mail, les hashtags et messenger), la forme est pour le lecteur plus déroutante que le fond. Mais au final tout se tient et si cinq points de vue différents s'enchaînent, le texte reste cohérent de bout en bout.

Une superbe découverte que ce portrait sans concession d'un Groenland moderne traversé par des problématiques finalement universelles.

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