lundi 22 juillet 2024

Le Paris des mangakas (1ère partie)

Petit billet un peu à part à l’occasion des jeux olympiques (ben oui, faut marquer le coup^^) avec une présentation de mangas se déroulant à Paris.  

Comment les mangakas se représentent Paris ? Voyons ça de plus près !

L’autrice veut quitter le Japon pour voir le monde et décide de s’installer quelques temps en France. Problème, juste avant de partir, un éditeur lui propose un contrat. Elle décide quand même de s’envoler pour Paris, se disant qu’elle enverra son travail depuis la capitale française… qui deviendra d’ailleurs le sujet de sa future publication.
Le regard porté sur Paris est en grande partie lié à ses difficultés d’adaptation et au fait de ne pas parler français. Pour autant le ton n’est pas à la plainte permanente devant le comportement de ces maudits parisiens. Loin des clichés, c’est avec sincérité et humour qu’elle raconte ses déboires, ses bonnes et mauvaises surprises et le décalage culturel pas toujours simple à appréhender.
Le dessin est minimaliste, la couleur n’apporte pas grand-chose mais les scénettes qui composent l’ouvrage ont d’abord été publiées en ligne et il est clair que le format web est bien plus adapté à ce genre de projet. Un manga conclu en 3 tomes qui n’est aujourd’hui plus commercialisé (mais qui doit se trouver facilement d’occasion).

Un pigeon à Paris de Rina Fujita. Glénat, 2017. 144 pages. 10,75 euros.


Exactement le même point de départ que le titre précédent, à savoir l’arrivée à Paris d’un jeune dessinateur japonais qui nous raconte son quotidien. Les chapitres sont hyper-courts, certains tiennent d’ailleurs en une page. C’est drôle, décalé comme le regard que porte l’auteur sur la France en général et Paris en particulier. Beaucoup d’autodérision avec une fois encore le fait de ne pas parler la langue comme obstacle majeur à l’intégration.
Niveau dessin c’est aussi minimaliste que le « Pigeon » et heureusement que Paris est dans le titre de l’ouvrage parce que l’absence quasi-totale de décors en arrière-plan de la plupart des cases ne permet pas d’identifier la capitale au premier coup d’œil.
J.P. Nishi a consacré deux autres titres à  sa vie parisienne (« Paris, le retour » et « Paris toujours »), il s’est marié à une française, avec laquelle il a eu deux enfants. Un vrai francophile en somme !

Á nous deux Paris de J.P. Nishi. Éditions Philippe Picquier, 2012. 190 pages. 14,90 euros.


It’s your world raconte l’histoire d’une famille japonaise s’installant à Paris suite à une mutation professionnelle. La ville est essentiellement vue à travers les yeux d’Hiroya, le fiston ado. Ses parents et sa grande sœur sont également présents dans l’histoire mais c’est clairement lui qui tient le premier rôle. Et le moins que l’on puisse dire c’est que Paris ne lui plaît pas du tout. Impossible de s’intégrer dans son école française, difficile de supporter la saleté dans les rues, les comportements « typiquement » parisiens et une sœur qui idéalise bêtement (selon lui) l’art de vivre à la française. En fait, c’est surtout le mal du pays qui le ronge et il faudra un rapprochement avec une camarade de classe pour que le jeune garçon commence à apprécier sa nouvelle vie.
Le trait est typique du shojo alors que sur le fond on est plus proche de la chronique familiale que de la romance mais peu importe, l’histoire, bouclée en deux tomes, se lit très facilement et avec plaisir. Et au moins le dessinateur s’emploie à représenter la diversité de Paris à travers des décors bien plus travaillés que dans les deux titres ci-dessus. 

It’s your world de Junko Kawakami. Kana, 2008. 160 pages. 10,50 euros. 




 

jeudi 18 juillet 2024

Urushi - Aki Shimazaki

Autant je suis le premier à râler chaque mois d’août en découvrant un nouveau roman d’Amélie Nothomb sur les tables des libraires, voyant dans cette production annuelle une démarche bien plus commerciale que littéraire, autant je pardonne à Aki Shimazaki de faire la même chose chaque printemps parce que… je ne suis pas à une contradiction près. Ben oui, je n’y peux rien si je me réjouis de retrouver sa plume tout en délicatesse et ses personnages si attachants. Il faut dire en plus que ce « Urushi » était davantage attendu que les autres puisqu’il vient clore la pentalogie « Une clochette sans battant ».

On y retrouve donc des protagonistes déjà vus dans les tomes précédents, avec cette fois-ci une focalisation sur la famille recomposée de l’adolescente Suzuko. Son père, veuf, a épousé sa belle-sœur, juste après sa naissance. Elle a donc grandi auprès de sa tante et du fils de cette dernière, Nuro, né d’une précédente union. Élevés comme des frères et sœurs, les deux cousins ont développé une complicité pleine de tendresse, bien que Nuro ait dix ans de plus que Suzuko. Aujourd’hui adolescente, cette dernière reste viscéralement accrochée à son rêve d’enfant : épouser Nuro. Sauf que celui-ci, ayant depuis longtemps quitté la maison, a d’autres projets.

Le Kintsugi, cet art traditionnel consistant à réparer les morceaux brisés d’une céramique avec de la laque avant de les saupoudrer d’or, est au cœur du roman. Symboliquement, il représente la recomposition de la famille de Suzuko : « Nous étions tous les quatre des morceaux de familles brisées. Et ces morceaux se sont rassemblés pour former un seul objet. » Au-delà de la symbolique, le texte flirte également avec le roman d’apprentissage, poussant Suzuko à comprendre que « l’amour à sens unique ne fonctionne pas » et à la sortir du monde de l’enfance pour entrer de plain-pied dans l’âge de la maturité.

Comme d’habitude chez Shimazaki des secrets vont être révélés et les émotions s’épanouir avec pudeur et légèreté. L’écriture, à la fois descriptive et minimaliste, touche à une forme d’épure et offre un rythme plein de charme au récit. Bref, vivement le prochain printemps et le début d’une nouvelle pentalogie !

Urushi d’Aki Shimazaki. Actes sud, 2024. 140 pages. 16,00 euros.






dimanche 14 juillet 2024

Les reflets du monde en lutte T2 : Et travailler et vivre - Fabien Toulmé

Fabien Toulmé est un auteur dont je dévore chaque livre avec le même plaisir, un auteur qui ne m’a jamais déçu depuis le fabuleux « Ce n’est pas toi que j’attendais » sorti il y a dix ans. Il y a eu depuis l’incroyable « Odyssée d’Hakim » (une trilogie), les touchants « Suzette ou le grand amour » et « Les deux vies deBaudouin », l’intime « Inoubliables » et son dernier projet en date, « Les reflets du monde », dont le deuxième tome vient tout juste de sortir.

Après un premier volume consacré à trois formes de résistance face à l’oppression, Toulmé aborde cette fois-ci la question du rapport au travail, une fois encore à travers trois exemples concrets sur trois continents différents. D’abord aux États-Unis, où s’est développé le phénomène de la grande démission, puis en Corée du Sud, où l’excès de travail entraine des souffrances pouvant aller jusqu’au suicide ou à la mort par épuisement et enfin aux Comores, où le développement économique tente de se conjuguer avec une certaine forme de durabilité.

Le postulat de départ pour chacun des trois reportages est simple : quelle place occupe le travail dans notre vie et comment ce travail est-il vécu au quotidien ? Au final, trois salles trois ambiances. Chez les grands démissionnaires américains, une volonté de prendre du recul par rapport aux injonctions professionnelles pour vivre sa vie comme on l’entend. En Corée du Sud, travailler trop relève de la norme et vouloir faire reconnaître la responsabilité des employeurs qui poussent à bout leurs collaborateurs est quasi impossible. Tandis qu’aux Comores, c’est la pauvreté que le développement économique doit combattre, loin de toute considération sociale et d’avancée du droit des travailleurs, même si un début de changement tend à s’opérer.

Entre chaque reportage, les intermèdes où le dessinateur interroge la sociologue Dominique Méda offrent une remise en perspective passionnante des témoignages recueillis sur le terrain « à hauteur d’homme ». La combinaison entre le factuel et l’analyse à posteriori enrichit le propos et donne de l’épaisseur à l’ensemble. Et comme d’habitude Toulmé fait du Toulmé : respectueux de la parole de l’autre, curieux, sans jugement ni à priori, jamais avare d’autodérision et de petites pointes d’humour qui permettent quelques respirations au cœur de thématiques parfois pesantes.

Bref une fois de plus c’est un sans-faute. Vulgarisatrice, didactique, éclairante et débordante d’humanité, cette enquête sur la place du travail dans le monde ouvre les yeux sur des situations bien différentes de celles que l’on a l’habitude de connaître en France.

Les reflets du monde en lutte T2 : Et travailler et vivre de Fabien Toulmé. Delcourt, 2024. 350 pages. 25,95  euros.




vendredi 5 juillet 2024

Spider-man : Spidey le débutant

Pas pour rien que ce comics est publié dans la collection « Next Gen » de Marvel. Il s’adresse en effet à de jeunes lecteurs qui seront potentiellement la prochaine génération de fans de Spider-man. Pour les mettre dans le bain, on revient aux bases : la morsure du lycéen Peter Parker par une araignée radioactive, le décès de son oncle Ben après une agression dans la rue, la prise de conscience que ses grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités et ses débuts de redresseur de tort face à des ennemis aussi puissants que variés. On n’oublie pas cependant de replacer ces éléments dans un contexte beaucoup plus contemporain où Spider-man prend des selfies, passe du temps sur les réseaux sociaux et troque sa vieille moto contre un vélo bien plus écolo. 

Pour autant, les marqueurs de la série sont respectés. New-York bien sûr, personnage à part entière, mais aussi Tante May, Gwen Stacy, Flash Tompson et l’imbuvable Jonah Jameson, patron du journal le Daily Bugle. Les douze chapitres qui composent ce recueil sont l’occasion de passer en revue le catalogue des grands méchants qui ont marqué l’histoire de Spider-man, du Bouffon Vert à Kraven le Chasseur, d’Electro à Doc Octopus en passant par L’homme Sable, le Lézard, Fatalis ou encore le Vautour et le Scorpion. Rien ne manque et pourtant rien ne marche, du moins si l’on est un tant soit peu habitué à fréquenter Peter Parker depuis longtemps.

Je veux bien que l’on soit dans la mise en bouche, dans l’introduction à un nouvel  univers pour de non-initiés, mais pourquoi s’éloigner autant de l’original, qualitativement parlant du moins ? Ok, c’est un comics pour la génération Tiktok donc tout doit aller très vite. On résume donc en une page la morsure, le décès d’oncle Ben et la naissance de la vocation de justicier quand, dans la première édition de 1962, Stan Lee et Steve Ditko racontaient ces événements fondateurs dans un chapitre entier. Et on fait la même chose pour les scènes de combat, bouclées en deux temps trois mouvements, sans aucune montée de tension ni de dramaturgie. Vite à l’essentiel, point barre. Le scénario propre à chaque chapitre pourrait tenir sur une feuille de papier à cigarette. Tout manque d’épaisseur, de consistance et, pour le lecteur, d’intérêt.

Niveau dessin on a également un gros souci. Trois dessinateurs se succèdent et si le premier et le dernier sont d’un excellent niveau, ce n’est pas du tout le cas du deuxième, qui signe les chapitres 4 à 7. Son travail frôle l’amateurisme et n’est pas du tout à la hauteur d’un personnage comme Spider-man. La différence avec les deux autres saute tellement aux yeux qu’elle ruine toute la cohérence graphique que l’on est en droit d’attendre dans un album de ce type. 

Vous l’aurez compris, cette tentative de faire découvrir l’univers du plus grand héros Marvel aux jeunes lecteurs qui ne le connaîtraient jusqu’alors qu’à travers le cinéma ou les jeux-vidéo est louable, mais le résultat s’avère catastrophique. Si vous voulez vraiment découvrir les débuts de Spider-man dans une version plus moderne que celle des années 60, je ne peux que vous encourager à foncer sur la série Ultimate Spider-Man, dont les trois premiers volumes viennent de sortir en poche (il y en aura 11 au total). C’est indiscutablement la meilleure porte d’entrée pour découvrir les origines du Tisseur.   

Spider-man : Spidey le débutant. Panini Comics, 2024. 288 pages. 14,00 euros.





mercredi 19 juin 2024

Contre-exemple : 10 ans de BD, fanzines et autres inepties (2014-2024) - Shyle Zalewski

Un petit livre carré de 500 pages. Le genre de bible à ne pas mettre entre toutes les mains. Si vous êtes un suprémaciste blanc hétéro homophobe anti-woke chantre du patriarcat allergique au #metoo, passez votre chemin. Si vous êtes un religieux anti-sexe anti-avortement convaincu que les marches des fiertés devraient toutes se terminer en tabassage des participants, passez également votre chemin. En gros, si vous n’avez pas l’âme un tant soit peu progressiste, sachez que vos yeux risquent de saigner à la lecture de ce pavé regroupant dix ans de BD réalisées par Shyle Zalewski. Shyle, se définissant comme  « une personne queer et artiste marginal », y aborde toutes ses obsessions, ses névroses, ses réflexions sur le monde qui l’entoure. La parole se veut libre et sans tabou, l’humour absurde côtoie le souvenir de jeunesse douloureux, la colère se mêle à la tristesse face à une société toujours moins tolérante. Le monde de la BD en prend aussi pour son grade, Shyle constatant avec amertume que les freaks dans son genre n’y ont pas forcément leur place. 

Niveau obsession, les fesses sont clairement au-dessus du lot. C’est simple, elles sont partout dans ce recueil et Shyle n’est jamais en reste pour offrir les siennes à la moindre occasion. Ici, on parle de sexe sans filtre, car le sexe est « autant un jeu qu’un objet politique, autant une arme d’oppression qu’un procédé de libération ». Et puis « dessiner le sexe c’est dessiner la société, mais à poil ». Le dessin simple et naïf colle parfaitement à la mécanique narrative du strip. Seul bémol, le lettrage est épouvantable, au point que l’on a parfois l’impression de déchiffrer l’ordonnance d’un médecin.

Je suis plus que ravi d’avoir découvert le travail et la personnalité attachante de Shyle Zalewski. L’objet-livre est très beau avec son format particulier et sa couverture souple à la texture veloutée. Un album inclassable, qui rend un bel hommage à la BD underground et se veut un contre-exemple au injonctions sociales serinées comme des règles immuables (d’où le titre Contre-exemple, au cas où vous n’auriez pas saisi^^). 

Contre-exemple : 10 ans de BD, fanzines et autres inepties (2014-2024) de Shyle Zalewski. Gargouilles, 2024. 500 pages. 24,00 euros. 



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mardi 11 juin 2024

Les dernières karankawas - Kimberly Garza

J’avais déjà lu il y a plus de dix ans un roman de Nic Pizzolatto se déroulant à Galveston, ce banc de sable texan longeant la côte du Mexique. Une station balnéaire avec vue sur les plateformes pétrolières où les habitants de Houston viennent en villégiature. C’était un polar plutôt déprimant, centré autour de l’ouragan Ike qui a dévasté l’île en 2008.

Ici aussi Ike est présent mais le récit des événements se veut plus intime, entièrement ancré dans le quotidien des habitants d’un quartier populaire. On y croise Carly, une ado abandonnée alors qu’elle n’était qu’une enfant, élevée par une grand-mère mexicaine persuadée d’être une descendante des Karankawas, peuple amérindien dont Galveston est le berceau. Son petit ami Jess, star locale de baseball, finira comme beaucoup sur un bateau de pêche à la crevette. Mercedes, la meilleure amie de Carly, s’apprête à quitter Galveston et son amoureux, sans le prévenir. Luz a elle aussi quitté l’île. Elle y avait suivi son mari mais n’avait jamais pu vraiment s’acclimater. Schafer, un ancien soldat, a débarqué sur Galveston pour trouver du boulot alors que Pierre, venant des Philippines, est en mission pour retrouver son cousin qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois.

Des destins qui se croisent, des personnages qui doutent, avancent sans certitude, cherchent à donner un sens à une existence dont l’horizon paraît bouché, conscients de la fragilité de leur situation face aux forces naturelles dévastatrices qui peuvent se manifester. Partir ou rester ? Chacun se pose la question dans cet environnement étouffant où la moiteur ambiante vous colle à la peau et où l’odeur de sel et de pétrole vous empli les narines. Un très beau premier roman, tout en délicatesse, qui dresse le portrait d’une Amérique métissée, aussi travailleuse que désabusée, où plus grand monde ne se berce d’illusions. Kimberly Garza décrit avec réalisme un Texas loin des clichés habituels. Étant née à Galveston, on pourra difficilement l’accuser d’appropriation culturelle…

Les dernières karankawas de Kimberly Garza (traduit de l’anglais par Marthe Picard). Asphalte, 2024. 295 pages. 23,00 euros.





lundi 3 juin 2024

La femme aux mains qui parlent - Louise Mey

Elle s’appelle Élisabeth. Elle est aveugle et sourde et elle ne communique qu'avec des signes, tracés dans sa main ou qu'elle écrit dans celle des autres. À sa majorité, orpheline depuis peu, elle a dû quitter l’institut spécialisé qui l’accueillait depuis des années. De retour dans la ferme familiale, elle vit seule, entourée d’un bois et d’un étang, communiant avec la nature et entretenant des liens particuliers avec une meute de chiens errants. Sa sœur lui rend régulièrement visite et veille sur elle comme elle peut. Les voisins les plus proches de la ferme sont deux frères, dont l’un vient de sortir de prison. Une nuit, ils décident de rendre visite à Élisabeth…

Louise Mey, qui a remporté le Prix Landerneau du polar l'an dernier avec son roman Petite Sale, signe ici une nouvelle qui a tout du conte moderne. Une touche d’écoféminisme, un soupçon de polar social et un petit rien d’anthropomorphisme, les ingrédient font mouche. L’écriture, qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, sublime le rapport à la nature et souligne la part d’animalité qui sommeille en chacun de nous. Un texte court et puissant, tout en nuance, décrivant un retour à une forme de sauvagerie aussi sensible que subtil. 

La femme aux mains qui parlent de Louise Mey. Éditions Au diable Vauvert, 2024. 70 pages. 12,00 euros.


mercredi 29 mai 2024

Au chant des grenouilles T1 : Urania la sorcière - Barbara Canepa, Anaïs Halard et Florent Sacré

Une forêt sombre et profonde, un manoir entouré par les marais et une voix qui vous raconte une histoire à vous filer la chair de poule… Le cadre est posé, bienvenu chez les membres du Club du Samedi. Rassurez-vous, ce démarrage est trompeur. Il n’y a rien d’anxiogène dans cette BD, bien au contraire. On y croise des enfants-animaux tout ce qu’il y a de plus choupi : deux lapins, une chouette, une chauve-souris et un renard dans ce premier tome qui pose les bases d’un univers anthropomorphique appelé à se développer largement par la suite.

Les scénaristes Barbara Canepa et Anaïs Halard ont imaginé une série-concept où chaque volume, reprenant les mêmes personnages, est dessiné par un auteur différent. C’est Florent Sacré qui ouvre le bal. Il sera suivi par Jérémie Almanza, Giovanni Rigano, Kerascoët, Bastien Quignon et Alexis Nesme.

Les familles d’animaux mises en scène permettent de découvrir toute la richesse et les secrets de la nature. Chaque scénette est entrecoupée par de magnifiques illustrations à but pédagogique. L’ambiance qui se dégage de l’ensemble est chaleureuse, portée par un environnement rassurant. Une ode doucereuse à  l’insouciance de l’enfance qui apaise et fait du bien tout en diffusant un sous-texte écologique plein de finesse. Si vous êtes comme moi fan du Vent dans les saules, de La famille Passiflore ou des plus récentes Mémoires de la forêt, nul doute que cette lecture vous enchantera. À déguster sous un plaid, avec une tasse fumante à la main.



Au chant des grenouilles T1 : Urania la sorcière de Barbara Canepa, Anaïs Halard et Florent Sacré. Oxymore, 2024. 48 pages. 14,95 euros.


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lundi 27 mai 2024

Construire un feu - Jack London

 « Si forts qu’aient été les éléments, lui était plus fort. En cette saison, les animaux regagnent leurs trous en rampant et s’y maintiennent terrés. Mais lui ne se cachait pas. Il était dehors, dans le froid, il lui tenait tête, il le combattait. Il était un homme, un maître des choses. » 


1902. Jack London publie une nouvelle intitulée Construire un feu.
1908. Jack London publie une nouvelle intitulée Construire un feu

Les deux versions de Construire un feu ont un même point de départ : un homme seul, dans le grand nord canadien, par -60 degrés. Un homme décidé à rejoindre des camarades prospecteurs et chasseurs d’élans. Un homme sachant que dans cet environnement la moindre erreur est fatale. Sachant également que le feu lui sera un indispensable allié en cas de problème. Car dans ces conditions extrêmes, le froid tue et seule une source de chaleur peut vous maintenir en vie. L’homme sait également qu’il ne doit pas exposer ses membres au gel et qu’il doit fuir toute forme d’humidité. Or, il commet l’erreur de mal évaluer l’épaisseur d’une couche de glace. Ses pieds passent au travers, jusqu’aux chevilles. A partir de ce moment, il lui faut construire un feu pour survivre. Une expérience pas si évidente à réaliser quand on a besoin de gratter une allumette avec des doigts que le froid rend insensibles…

On considère souvent que la première version de la nouvelle est davantage destinée à un jeune public. La situation dégénère mais le trappeur s’en sort miraculeusement. La seconde est par contre beaucoup plus sombre, désespérée même. Dans cette deuxième mouture de l’histoire l’homme est accompagné d’un chien. Ce dernier s’avère être le plus intelligent du duo. Disons plutôt que son instinct lui permet de sentir le danger et que son atavisme lui sauvera la vie. Contrairement à son maître.

Rarement une lecture m’aura donné aussi froid. London retranscrit à merveille les conditions incroyablement difficiles d'un périple au cœur d’une forêt glacée et les sensations qui gagnent peu à peu le marcheur. La bataille qui s’engage entre l’homme et la nature est décrite avec un réalisme sidérant, d’un seul trait, au fil d’une seule journée. Le lecteur avance au rythme et à hauteur du personnage. C’est court, intense, habité. 

Au final, le message est clair : l’homme n’est pas maître de la nature, la vanité et l’orgueil n’ont pas leur place face à cette dernière. 

Construire un feu de Jack London. Magnard, 2017. 80 pages. 3,95 euros.

PS : impossible de ne pas vous recommander l'incroyable adaptation en BD de la seconde version de la nouvelle par un Christophe Chabouté au meilleur de sa forme. Absolument incontournable !



Un billet qui signe l'ouverture de la 5ème saison du challenge
Les Classiques c'est fantastique de Fanny et Moka










mercredi 8 mai 2024

Lebensborn - Isabelle Maroger

« Trouver ses racines, c’est avoir une force pour mieux grandir… Mais aussi se sentir libre de s’en détacher, pour aller vers l’avenir. »

Isabelle Maroger est bouleversée par un cours d’histoire au collège. Elle y apprend que les nazis ont créé pendant la seconde guerre mondiale des Lebensborn, des maternités destinées à la sélection d’enfants blonds aux yeux bleus, notamment en Scandinavie. L’information la touche particulièrement car sa mère, Katherine, est née en Norvège en 1944 et a été adoptée par un couple français deux ans plus tard. Lorsqu’elle interroge sa maman en rentrant à la maison le soir, cette dernière botte en touche. Ce n’est qu’après la disparition des ses parents adoptifs que Katherine se décidera à faire des recherches et qu’elle découvrira qu’elle est bien née dans un Lebensborn, de la liaison d’une norvégienne avec un soldat allemand. Elle ira même jusqu’à retrouver l’identité de sa mère, malheureusement décédée. La rencontre avec son frère, ses sœurs et sa tante reste malgré tout un grand moment d’émotion. Tout l’inverse du voyage en Allemagne pour découvrir un père d’une froideur déstabilisante.

La mère d’Isabelle Maroger avait déjà raconté son histoire dans un livre intitulé « Les racines du silence ». Si sa fille a décidé de s’en emparer à son tour, c’est pour livrer sa propre vision d’un héritage familial douloureux et pour montrer à quel point la génération suivante pouvait être impactée par de lointains événements. Comment grandir avec la révélation d’un tel secret de famille ? Comment gérer sa propre maternité ? Comment avancer sans avoir l’impression de porter un trop lourd fardeau mémoriel ?

Récit au long cours se déroulant sur plusieurs années, cette (en)quête intime et personnelle touche à l’universel. Le travail de mémoire est présenté sans non-dit ni faux-semblant, en toute transparence. Une réflexion sur la transmission aussi sensible que sincère, portée par un trait naïf et vivifiant qui souligne à merveille le large spectre des émotions ressenties par chacun. Au final la recherche des origines se révèlera salutaire pour tous, poussant même Isabelle Maroger à conclure que renouer avec ses racines norvégiennes, « c’est avoir retrouvé quelques pièces de puzzle manquantes à [son] identité, et surtout à [son] cœur. »

Lebensborn d’Isabelle Maroger. Bayard, 2024. 220 pages. 22,00 euros.


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