samedi 4 août 2012

Le bar des menteurs d’Ingrid Naour

Naour © Le cherche midi 2012
La chti ne supporte plus la grisaille parisienne. Lorsque son ami Claude propose de lui prêter sa maison à Noirmoutier, elle s’empresse d’accepter. Arrivée sur place, elle rencontre avec plaisir la « faune » locale au bar des menteurs. Une tripotée de noirmoutins et de noirmoutines imbibés du matin au soir. Des personnages haut en couleurs qui ont tous un surnom : La bernique, Y’a pas, Ardoise magique, Riz complet, Remets-moi ça… La chti va être initiée à la vie insulaire par ses piliers de bistrot à coup de rosé, de muscadet et de bière blonde.

Des dialogues qui se voudraient inspirés par Audiard, des seconds rôles truculents et quelques situations cocasses, il y a là beaucoup d’éléments savoureux qui pourraient pousser à la lecture sans modération. Pourtant, je ne me suis pas laissé embarquer avec plaisir à Noirmoutier. Trop de clichés (les parisiens sont soit des mendiants, soit des bobos, les touristes en vacances sur l’île sont forcément des gros cons…), une volonté un peu artificielle de célébrer « l’ivresse joyeuse » (c’est bien connu, tous les pochtrons sont des gens formidables) et un ébahissement permanent devant la beauté des paysages ont eu raison de mon enthousiasme. Je comprends que l’on puisse trouver dans ce récit un hymne à la vie, à la fête, aux copains. Je comprends que l’on puisse avoir envie de s’accouder au bar des menteurs pour trinquer avec Remets-moi ça mais personnellement, je préfère passer mon tour. Pas parce que je suis un vieux réac rabat-joie (quoique…) mais parce que ce texte à l’écriture plutôt plate et aux dialogues pas si enlevés que cela m’a laissé de marbre.

Dans le genre « roman éthylique » de qualité, je préfère, et de loin, Les compagnons du verre à soif de François Vignes.

Le bar des menteurs d’Ingrid Naour. Le cherche midi, 2012. 120 pages. 13,00 €.

vendredi 3 août 2012

Les Légendaires de Patrick Sobral, véritable success story de la BD jeunesse

Sobral © Delcourt 2004
Une série jeunesse sortie de nulle part dont chaque nouvel album se vend toujours plus que le précédent, c’est un phénomène de plus en plus rare, surtout en BD. Le mieux, pour comprendre pourquoi Les légendaires font un tel tabac auprès des enfants de 8-12 ans, c’est encore de lire leurs aventures.

A la base, rien de révolutionnaire, loin de là. La série relate les faits et gestes d’un groupe de personnages héroïques dont les exploits font la fierté des habitants d’Alysia. Mais lorsque l’histoire débute, les cinq légendaires livrent un ultime combat à Darkhell, le sorcier noir. Au cours de l’affrontement, la pierre de Jovenia est brisée et un sortilège s’abat sur l’ensemble du pays, transformant toute la population en enfants. Rejetés par les leurs suite à la catastrophe, les cinq héros se séparent pendant deux ans. Mais leur leader Danaël les sollicite à nouveau pour tenter de réparer leur faute, lançant la petite troupe dans une quête palpitante...

Un chevalier, une magicienne, une elfe, un gros balèze et un homme-bête aux griffes d’acier, le groupe des légendaires mélange figures classique de la Fantasy et personnages originaux. Les caractères sont bien trempés et les relations au sein du groupe clairement définies. Patrick Sobral a su par ailleurs créer un bestiaire varié et farfelu qui donne beaucoup de sel à son récit. Les autres points forts de la série tiennent dans le dessin, fortement inspiré par les mangas et les touches d’humour très présentes tout au long de l’aventure. Finalement, les ingrédients mis en place au départ sont ultra-simples et ultra déjà-vus. Pourtant, force est de constater que la recette fonctionne. De plus, le déroulement de l’intrigue est très linéaire et ne pose aucune difficulté de compréhension, ce qui est idéal pour « ratisser large » auprès du jeune lectorat.

L’ensemble fonctionne aussi parce que l’histoire est présentée sous forme de cycles et surtout parce que la sortie de chaque album est très rapprochée. Pour lancer la série, les quatre premier tomes sont sortis en un peu plus d’un an, une vitesse de publication phénoménale pour du franco-belge ! Le plus remarquable c’est que le rythme n’a pas baissé par la suite puisque nous sommes aujourd’hui à quatorze volumes publiés en sept ans.

Sans campagne de publicité pétaradante, sans véritable retour critique dans la presse spécialisée, les ventes des Légendaires ont explosé et se comptent en centaines de milliers d’exemplaires. Un spin off intitulé Les légendaires origines est classé depuis douze semaines parmi les meilleures ventes de BD. En juin, les cinq héros ont rejoint la bibliothèque verte et les agendas 2012/2013 font un carton en librairie. Bref, Les légendaires ressemblent un peu pour leur auteur à un conte de fée. Je pense qu’une série animée va suivre un jour ou l’autre, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.

C’est bien beau tout ça mais vous voulez peut-être savoir ce que j’en pense ? D’un coté, je me dis que j’ai passé l’âge de lire ce genre de chose. De l’autre, je constate que je me suis enfilé les deux premiers cycles d’une traite et que je ne me suis pas ennuyé une seconde. Au final, je reste persuadé qu’un tel succès, construit quasi uniquement sur le bouche à oreille et la fidélité des fans ne peut qu’être une bonne chose à l’heure où chacun se désole de constater (le plus souvent à tort) que les enfants ne lisent plus.

 
Sobral © Delcourt 2004

jeudi 2 août 2012

Le tag des 11 questions


Nathalie m’avait tagué au mois de juin. Aujourd’hui, Fildediane et Mo’ me proposent le même tag et comme je n’ai pas envie de passer pour un goujat et que je trouve leurs questions aussi variées qu’intéressantes, je vais me faire un plaisir d’y répondre. Pour le reste, je ne fais que remonter le billet du premier tag. Un air de déjà vu pour ceux qui passent ici régulièrement mais tant pis...

Dernière petite précision, je m’arrêterai là pour le tag des 11 questions. Si d’aventure je venais à être de nouveau tagué sur ce même principe, je me permettrais de décliner l’invitation (il ne faut pas abuser des bonnes choses^^).

Reprise du billet du mois de juin (les questions de Fildediane et de Mo' ont été rajoutées à la suite)

Les règles sont simples : 

 1) Poster les règles
 2) Écrire 11 choses sur soi
 3) Répondre aux 11 questions posées par mon tagueur
 4) Rédiger 11 questions soi-même
 5) Choisir 11 personnes à taguer et mettre leur lien
 6) Les prévenir

Comme c’est un tag qui a déjà beaucoup tourné je vais me contenter de respecter les trois premières règles.

Onze petites choses inavouables me concernant :

-  Je ne sais pas lire un seul roman à la fois. J’ai toujours au moins 4 ou 5 titres en cours. Je papillonne de l’un à l’autre sans jamais m’emmêler les crayons. Une gymnastique que je maîtrise à la perfection !

-  Pour hiérarchiser mes lectures je pratique la règle du « dernier arrivé, premier lu ». Pas le meilleur moyen de faire baisser ma PAL mais je ne sais pas faire autrement. Il y a donc certains livres achetés depuis 5 ou 6 ans qui prennent la poussière sur une étagère de ma bibliothèque et que je ne suis à l’évidence pas prêt de lire.

- J’adore lire dans le bain, c’est ma petite drogue à moi.

- J’ai créé et j’organise un prix littéraire pour les enfants de 9 à 12 ans de mon département. Grâce au soutien des collectivités et de l’inspection académique le prix ne cesse de grossir (1200 élèves participants cette année). Sans doute ma plus grande fierté professionnelle.

- Puisque l’on est dans l’inavouable, j’avoue que j’aime bien de temps en temps lire des romans érotico-porno tout pourris et les présenter chaque 1er mardi du mois dans le cadre du rendez-vous instauré par Stephie.

- Je lis plus de 200 BD par an. C’est une passion qui ne m’a jamais quittée depuis l’enfance.

- J’ai eu la chance d’avoir pour patron un écrivain dont le 1er roman a connu au moment de sa sortie un vrai succès critique, à tel point qu’il fut invité sur le plateau de Bernard Pivot un vendredi soir. Un moment inoubliable ! J’ai par la suite eu la chance d’animer avec lui des ateliers d’écriture avec des élèves en très grande difficulté. J’en garde d’excellents souvenirs et j’ai été très affecté le jour où il est parti en retraite.

- En 1ère année de Fac un de mes poèmes a été publié dans une obscure revue littéraire. Je me voyais déjà comme le nouveau Verlaine mais je suis très vite redescendu sur terre !

- je suis sans doute le plus mauvais bricoleur que l’on puisse imaginer. Tout juste bon à planter un clou, au grand désespoir de ma femme.

- Je suis passionné par les courses de chevaux. J’ai même été l’éphémère co-propriétaire d’un cheval qui, à cause d’une santé fragile, n’aura malheureusement jamais vu un champ de course. Il coule aujourd’hui des jours heureux en tant que cheval de selle, c’est bien là l’essentiel.

- J’ai les cheveux longs depuis l’âge de 16 ans (j’en ai aujourd’hui 37). J’ai décidé de tout couper cet été et j’avoue que je me demande à quoi je vais bien pouvoir ressembler sans ma tignasse !


Les onze questions de Nathalie :
- Quelle est ta gourmandise préférée (salée ou sucrée) ?
Rien ne me fait plus plaisir qu’une salade de fruits frais. C’est tout simple et j’adore ça !

- Si tu écrivais un livre, quel en serait le thème ?
Je raconterais ma vie forcément. Sans doute le sujet le moins intéressant que l’on puisse imaginer. Du coup je doute qu’il y ait beaucoup de lecteurs potentiels !

- Qu'est-ce qui te rend accro à la lecture ?
C’est un besoin inexplicable. Une journée sans avoir ouvert un livre est juste inimaginable, impensable !

- Quel conte, récit, poème a marqué ton enfance ?
Je dirais que c’est Fantomette qui a marqué mon enfance. Le 1er roman que j’ai lu tout seul. J’ai enchaîné avec presque tous les titres de la collection !

- Quel livre offrirais-tu à ton/ta meilleur(e) ami(e) ?
La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, un roman assez peu connu mais qui est pour moi un petit chef d’œuvre.

- Quel est ton illustrateur favori ? (BD, Album ) ?
Michel Plessix (Le vent dans les saules). C’est un dessinateur à l’ancienne, un artisan qui fignole chaque case avec une minutie remarquable. Son dessin me fait rêver, tout simplement.

- Quel est ton meilleur souvenir d'école lié à la lecture ?
Les lettres de mon moulin que j’avais étudié en CM2. Là encore c’est inexplicable mais je garde un souvenir très précis de cette lecture.

- Quel livre relis-tu régulièrement ou aimerais-tu relire ?
Je relis régulièrement des nouvelles de Charles Bukowski, mon auteur préféré. C’est l’écrivain qui  a le plus marqué ma vie de lecteur.

- Papier ou numérique ?
Définitivement papier. Je ne pourrais jamais lire un roman sur écran, c’est impossible.

- Vers quel pays te sens-tu attiré(e) ?
J’ai longtemps rêvé du Canada mais depuis que j’y suis allé l’envie m’est passée. Par contre j’aimerais beaucoup revoir l’île Maurice. J’ai tellement adoré mon (trop court)à séjour là-bas que je me suis promis d’y retourner un jour.

- De quel livre parlerais-tu dans un café littéraire ?
Alors là, aucune idée. Je crois que je préfèrerais parler d’un ouvrage récent plutôt que d’un classique. Si je devais piocher dans les livres que j’ai lu depuis le début de l’année je dirais Le diable tout le temps de Donald Ray Pollock. Un 1er roman tout simplement incroyable !


Les 11 questions de Fildediane :


1 – Vous faut-il des conditions particulières pour lire ?
Aucune. Le bruit, le mouvement autour, rien ne me gêne quand je lis, j’arrive à rentrer dans ma bulle sans problème.

2 – Dans un livre qui vous plait, vous vous attachez davantage à la plume de l’auteur ou aux personnages ou les deux peut-être ?
Les deux comptent mais une belle plume prendra toujours l’avantage pour moi sur de beaux personnages.

3 – Quelle serait pour vous la Bibliothèque idéale, peut-être l’avez vous déjà trouvée ?
La bibliothèque idéale, c’est celle que je me construis. Elle est en perpétuelle mouvement, elle ne cesse de s’enrichir, elle n’intéresse que moi et représentera sans doute un bien piètre héritage pour mes enfants, mais c’est la mienne et rien que pour cela, elle est à mes yeux idéale.

4 – Quand un livre ne vous plait pas, vous vous accrochez ou vous abandonnez sans scrupule ?
Je n’ai aucun scrupule à abandonner. Il y a tellement à lire, pas la peine de perdre son temps.

5 – Qu’est-ce que vous n’aimez pas dans un livre, qu’est ce qui vous pousse à abandonner ?
Je déteste l’autofiction. Quand un auteur se prend pour le nombril du monde, je fuis à toutes jambes.

6 – Quel est l’endroit le plus insolite où vous ayez lu ?
Une église, pendant la messe de mariage de mon frangin. Je savais que j’allais me faire ch..., j’ai donc emmené un petit bouquin d’Albert Londres (Tour de France, tour de souffrance) qui rentrait pile poil dans la poche de mon costume. Ni vu connu (heureusement que je n’étais pas le témoin^^).

7 – Aimez-vous la bande dessinée ? Si oui qu’est ce qui vous attire ? Si non qu’est ce qui vous en éloigne ?
Ben oui, forcément que j’aime la BD, avec tous les billets que j’y consacre sur ce blog, ce serait malheureux. Depuis tout petit, c’est un virus qui ne m’a jamais lâché. J’aime à peu près tous les genres, je suis très bon public.

8 -Avez vous un genre de roman que vous ne tenterez jamais (policier, philosophique…) ?
La bitlit, définitivement. Il faudrait me payer pour que j’en lise, et encore...

9 – Quelle serait votre astuce pour faire lire un ado plein de préjugés sur la lecture et les livres (là je vais à la pêche aux infos … lol)
C’est un peu devenu mon métier depuis quelques années. Il faut avant tout trouver le livre qui leur convient. L’avoir lu soi-même et le connaître parfaitement pour partager son envie de le faire découvrir. Je me suis attaqué aux publics les plus difficiles en matière de lecture (SEGPA, EREA, classes relais, IME, collèges de ZEP...) et je peux t’assurer qu’avec les bons livres et une foi inébranlable dans ta capacité à les convaincre que la lecture peut être plaisir, on obtient des résultats vraiment intéressant, même si pour beaucoup d’observateurs extérieurs, on essaie juste de vider l’océan avec une cuillère.

10 – Avez-vous le temps de suivre toutes les trilogies ou sagas commencées ?
J’ai horreur de ça, je ne me lance que très rarement dans les sagas et je ne dépasse pour ainsi dire jamais le premier tome quand je tente le coup.

11 – Quel est votre Livre Préféré, l’Unique (un seul choix possible) ? pourquoi (question subsidiaire) ?
Les Contes de la folie ordinaire de Bukowski. Ce livre aura provoqué mon premier orgasme littéraire, une secousse incroyable, un tremblement terre dans ma vie de lecteur. C’est avec lui que tout à commencé.



Les 11 questions de Mo’ :

1 – Pourquoi un blog sur vos lectures ?
Pour échanger, partager mais surtout pour me souvenir précisément de mes lectures. Au départ, rédiger un avis un peu argumenté m’a permis d’avoir une réflexion beaucoup plus poussée sur les livres que je découvrais. En plus, j’étais persuadé que mes billets n’intéresseraient pas grand monde à part moi. Mais depuis, l’échange avec les autres blogueurs est devenu l’argument principal qui me pousse à continuer le blog.

2 – Vos échanges avec d’autres blogueurs ont-ils modifié votre regard et/ou votre manière d’accueillir un livre ?
Non, pas du tout. En lisant d’autres avis, je peux affiner mon point de vue, me dire que je suis passé à coté de certaines choses ou au contraire constater que mon ressenti n’a pas du tout été le même mais ça ne change pas ma façon d’accueillir un livre.

3 – Dans la vie courante, exclusion faite de votre activité professionnelle (et de votre blog bien évidemment), parlez-vous aussi naturellement des livres à vos amis et connaissances ?
Je peux en parler naturellement mais je constate que ça n’intéresse pas grand monde dans mon entourage. D’où, aussi, l’intérêt du blog^^

4 – Librairie ou Bibliothèque ? Pourquoi ?
Librairie. Parce que ma libraire est super sympa et que la bibli est trop loin de la maison. En plus, je suis tellement bordélique que j’ai perdu un nombre incalculable de bouquins quand j’empruntais à la bibli. Et comme quand on les perd, il faut les repayer, autant les acheter neufs chez ma libraire.

5 – Vous séparez-vous facilement d’un ouvrage que vous avez acheté ?
Oui, très facilement. J’en consomme tellement qu’il faut un sacré turnover pour que la maison ne soit pas totalement envahie par les bouquins. Et puis j’adore offrir des livres, c’est plus fort que moi^^

6 – Combien de jours pourriez-vous tenir sans lire ?
Tu rigoles ou quoi, pas question de passer une seule journée sans lire !

7 – Prenez-vous des notes pendant vos lectures ?
Non, je ne prends aucune note, je corne juste les pages ou je trouve passages intéressants. Quand je rédige mon billet, je retombe sur ces pages et je me demande souvent pourquoi je les ai cornées. En gros, ça ne sert pas à grand-chose...

8 – Marque-page ou corne-ta-page ?
Marque page et corne page, je mélange les deux, c’est mon coté foutraque.

9 – Payer pour avoir un entretien d’embauche : pour ou contre ?
Contre, totalement.

10 – Quel que soit votre réponse à la question précédente : que pensez-vous de la situation décrite par Sébastien Naecco sur cet article d’octobre 2011 ?
On est obligé de trouver cela scandaleux mais j’ai bien peur que de telles pratiques deviennent bientôt la norme. Sincèrement, ça fout les jetons !

11 – Que pensez-vous des tags ?
Point trop n’en faut !

mercredi 1 août 2012

Blue de Kiriko Nananan

Nananan © Casterman 2012
Kirishima et Endô sont élèves en terminale dans un lycée exclusivement réservé aux filles. Si la première est bien intégrée, la seconde intrigue par son comportement réservé. L’année précédente, elle a même été renvoyée de l’établissement sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Si pour beaucoup de filles, « c’est un peu difficile de lui adresser la parole après ça », Kirishima ne porte pas sur Endô le même regard que ses camarades : « Ce visage… il m’a toujours attirée. Cette fille, j’ai envie d’être son amie. » Après lui avoir proposé de manger avec elle, Kirishima va emmener Endô en bord de mer : « jusqu’au coucher du soleil, on a bavardé. Je trouvais Endô tellement jolie. La forme de ses yeux, l’alignement de ses dents. Son haleine, comme la mienne, sentait bon la menthe. J’étais bien. Heureuse de sentir que je commençais à aimer Endô. » Leur relation amicale va naturellement évoluer vers plus d’intimité. Mais à un âge où les questions existentielles et les premiers émois sont souvent sources de tensions, cette histoire d’amour atypique n’aura rien du long fleuve tranquille.

J’avoue que je ne connaissais absolument pas Kiriko Nananan. C’est sur les bons conseils de Marie et d’Emmyne que j’ai craqué pour cette édition luxueuse de Blue, sans doute son œuvre la plus célèbre. Un vrai bonheur de découvrir un manga 100% intimiste où il ne se passe finalement rien. N’étant pas du tout un lecteur de shojo, je ne sais pas si cette absence d’action est une loi du genre. Quoi qu’il en soit, l’économie de moyens mise en œuvre ici est une réussite. Elle permet de souligner avec force les silences, les non dits, les questionnements et les hésitations des protagonistes.

De très grandes cases, une quasi absence de décors, beaucoup de gros plans et des attitudes le plus souvent figées, l’auteure ne chercher surtout pas à en mettre plein la vue. Elle déroule son histoire lentement, jouant beaucoup sur les contrastes entre les grands aplats noirs utilisés pour les cheveux et les vêtements et la blancheur immaculée des arrière-plans. Assez déconcertant visuellement, ce parti pris graphique se révèle au final le plus à même de magnifier l’aspect intimiste du propos. Gros bémol néanmoins sur les visages, très difficiles à différencier, ce qui peut par moment poser de vrais problèmes de compréhension.

Malgré ce léger souci, Blue restera une belle découverte. Au-delà de l’homosexualité féminine, ce manga aborde des thèmes aussi variés que les choix professionnels ou encore la fin des amitiés lycéennes. Simple, touchant et fort bien mené.


Blue de Kiriko Nananan. Casterman, 2012. 230 pages. 18,50 euros.

Les avis de Mo', Marie, Yvan, Lunch


Nananan © Casterman 2012

 

lundi 30 juillet 2012

La Duchesse de Langeais de Balzac

La Duchesse de Langeais est une nouvelle qui fait partie de « L’histoire des treize », où figurent aussi « Ferragus » et « La fille aux yeux d’or ». Le texte commence alors que le général de Montriveau, en mission en Espagne, s’introduit dans un couvent de Carmélites aux Baléares. Il y reconnaît avec certitude la femme qu’il recherche depuis cinq longues années et intrigue pour la rencontrer au parloir en présence de la mère supérieure, mais, au dernier moment, elle se dérobe. Après cette introduction, le récit fait un bond de cinq ans en arrière, au moment où ce même général a fait l’objet d’une opération de séduction menée par « la reine du faubourg Saint-Germain », une femme froide, orgueilleuse, prude, experte en coquetterie et qui vit à travers Montriveau l’occasion d’ajouter un prestigieux soldat de Napoléon à sa collection déjà fournie d’admirateurs. La Duchesse de Langeais, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, joua comme à l’accoutumée avec son soupirant, alternant atermoiements et savantes reculades sans jamais lui laisser le moindre espoir de pouvoir consommer une relation devant rester en tout point platonique. D’abord fou amoureux, le général finit par prendre la mouche. Frustré et humilié, il organisa l’enlèvement de la duchesse au cours d’une réception mondaine et menaça de la marquer au fer rouge. Les rôles s’inversèrent alors et la duchesse, devenue amoureuse transie, s’épuisa à tenter de reconquérir son amant. Celui-ci lui montra le dédain le plus profond et, de guerre lasse, Mme de Langeais décida de disparaître à jamais de la vie parisienne pour rentrer dans les ordres…

Grâce à la LCA (Lecture Commune Approximative) d’un ou plusieurs textes de l’Histoire des treize proposée par Marie en février dernier, j’ai pu me replonger dans Balzac, plus de 20 ans après. Est-ce que mon point de vue a changé ? Je serai bien incapable de le dire car je ne gardais aucun souvenir de la Duchesse, pourtant lu en 1994 lors de ma première année de DEUG. Tout ce que je sais c’est qu’en refermant le livre, une question m’a taraudé. Une question toute simple mais qui est à mon sens le point central du récit : Mme de Langeais et Mr de Montriveau se sont-ils vraiment aimés ?

Je m’explique. Même si tout concorde pour ne laisser planer aucun doute sur leurs sentiments réciproques (des mois de fréquentation assidue, l’acharnement dont ils font preuve tour à tour pour rester proches, les cinq année de recherches entreprises par Montriveau, les lettres enflammées envoyées par la duchesse après l’enlèvement, son renoncement et le risque de perdre sa réputation…), je reste persuadé qu’au-delà des apparences, ces deux-là n’ont fait que jouer l’un avec l’autre. Un jeu cruel et vaniteux dans lequel la duchesse ne s’intéresse au général qu’en raison de l’amour qu’el le porte à sa propre personne. Quant à l’acharnement qu’elle met à le reconquérir, je l’attribue à une volonté farouche de ne pas perdre la face. Pour Montriveau, cette femme d’abord aimée devient au final un ennemi à briser coute que coute. Il n’y a là à mes yeux que calcul, vengeance, amour-propre blessé et coups-bas. Il suffit de voir la dernière scène où tout le soufflé retombe dans un plouf final qui ne semble pas perturber plus que cela Montriveau, ce dernier tirant un trait définitif sur cette soi-disant idylle avec une facilité déconcertante.

Sans doute mon point de vue est discutable, mais s’ils s’étaient vraiment aimés, il me semble qu’ils se seraient jetés dans les bras l’un e l’autre, point barre. Finalement, ils n’ont été amoureux que d’une obsession et écrasés l’un comme l’autre par leur vanité. C’est là que réside le tragique de leur histoire, dans cette partie d’échecs où se sont succédés calcul et ressentiment.

Reste la beauté de l’écriture de Balzac, la préciosité de ces dialogues un brin désuet et ce décor de boudoirs et d’hôtels particuliers parisiens qui symbolisent toute une époque. A signaler aussi la misogynie de l’auteur qui dresse un tableau peut reluisant des femmes du grand monde, les peignant en sylphides superficielles et intrigantes, « allumeuses » au cœur de glace. Une vision caricaturale à l’évidence aussi assumée que revendiquée (d’après ce que j’ai lu dans la préface, il a rédigé la nouvelle alors qu'il sortait d’une déception amoureuse avec Mme de Castrie, une coquette de Saint-Germain qui l’avait traité avec le plus grand mépris). Et si finalement La duchesse de Langeais n’était qu’un texte plein de rancœur rédigé par un homme blessé ?

La Duchesse de Langeais de Balzac. Le livre de poche, 2008. 252 pages. 4,10 €.

L'avis de Marie

samedi 28 juillet 2012

Du sang dans les plumes de Joel Williams

« Je m’appelle Joel Williams. J’ai 46 ans, je suis un amérindien de la tribu shoshone-païaute. Je suis incarcéré depuis vingt-cinq ans, suite à une condamnation à perpétuité assortie d’une peine plancher de vingt-sept ans. Je suis également écrivain. »

Né en 1964, Joel Williams a tué son père, alcoolique et violent, alors qu’il n’avait que 21 ans. Actuellement incarcéré à la prison de haute sécurité de Mule Creek State, en Californie, il a commencé à écrire en 2002. Découvrant une de ses nouvelles dans une revue canadienne, Éric Vieljeux, responsable des éditions 13e Note, le contacte afin d’envisager la publication d’un recueil. Sur les vingt textes envoyés par le détenu, treize sont réunis ici. L’ouvrage se compose de trois parties bien distinctes. D’abord une longue introduction au cours de laquelle Joel Williams revient sur les événements tragiques qui l’ont mené en prison. Ensuite, cinq nouvelles « urbaines » mettant en scène Jake Wallace, le double fictionnel de l’auteur, dans les rues de Los Angeles. Drogue, alcool, bagarre… une plongée au cœur de l’Amérique des laissés pour compte. Enfin, la dernière partie regroupe des histoires se déroulant derrière les barreaux, toujours avec le même Jake Wallace. C’est cette partie que j’ai le plus appréciée. On y sent malheureusement tout le vécu de l’auteur. Mais l’intérêt premier réside dans le fait que, balayant toute tentation de pathos et de larmoiement, il préfère donner dans l’autodérision. A la fois meurtri, maussade, optimiste ou abattu, le narrateur porte un regard lucide et plein de bon sens sur sa situation. Du réfectoire à la visite chez le dentiste, du codétenu excentrique aux prémices d’histoires d’amour avec des visiteuses de prison affriolantes, chaque texte porte un éclairage nouveau sur sa condition d’homme reclus.

Si vous vous attendez à lire de la grande littérature, vous risquez d’être déçu. Mais il ne faut jamais oublier que tout ce que Joel Williams connaît de l’écriture, il a dû l’apprendre par lui-même dans la solitude d’un quartier de haute sécurité. Et puis dites-vous bien qu’en puisant son inspiration chez des auteurs comme Carver Fante, Bukowski ou Knut Hamsun, le bonhomme est allé à bonne école. Alors oui, la qualité est inégale d’un texte à l’autre. Mais, et c’est l’avantage avec les nouvelles, on est jamais à l’abri d’une vraie bonne surprise. Ici, elle survient page 192 avec « Un vrai mec, absolument », petit bijou d’humour noir bien cradingue comme je les aime.

Devenue son principal moyen de survie, l’écriture est aussi pour l’auteur, comme précisé dans la postface, « un acte de défi existentiel, un cri de résistance personnel… et l’affirmation d’une liberté de l’imaginaire si exceptionnelle que nous autres, vivant hors les murs, ne pouvons l’appréhender qu’en lisant ses récits. »

Une dernière petite info pas vraiment réjouissante : pour la troisième fois depuis son incarcération, la mise en liberté conditionnelle de Joel William lui a été refusée en 2011 par les autorités pénitentiaires.

Du sang dans les plumes, de Joel Williams. 13e note, 2012. 234 pages. 8 euros.


 

jeudi 26 juillet 2012

Aslak 1 : L’œil du monde

Hub, Weytens et Michalak
© Delcourt 2011
Chez les vikings, pendant les longues soirées d’hiver, les occupations sont limitées. Un peu de bagarre, beaucoup de beuveries et surtout de terribles histoires racontées au coin du feu. Problème, quand le stock d’histoires diminue et que l’on finit par toujours ressortir les mêmes, on s’expose au courroux de l’auditoire. Et quand cet auditoire est une grosse brute épaisse qui répond au doux nom de Waldemar, il faut s’attendre au pire. Le père de Skeggy et Sligand l’a apprit à ses dépends. Conteur officiel du village, il a été décapité pour avoir raconté le même conte une énième fois. Héritiers de la charge paternelle, les deux frères sont envoyés par Waldemar à la chasse aux nouvelles histoires. Il leur donne un an avant de revenir les lui faire entendre. Seul le meilleur conteur restera à son service. L’autre finira comme son père. Et s’ils décidaient de ne pas revenir, c’est leur mère et leur petit frère qui subiront la colère de Waldermar.

Aslak relate la quête de ses deux frères, vite séparés par les événements, qui vont s’affronter sans scrupule pour rejoindre l’île de l’œil où réside un vieux conteur possédant un livre rempli de fabuleuses histoires.

En découvrant cette couverture chez Natiora hier, j’ai tiqué, persuadé d’avoir déjà vu cette BD quelque part. Après quelques recherches, je l’ai retrouvée sur une étagère de ma bibliothèque. Je l’avais achetée dans une brocante à l’automne dernier et depuis, elle prenait la poussière (c’est dire à quel point la gestion de ma PAL est pour le moins aléatoire). Bref, comme Natiora a fait de cet album un coup de cœur, je me suis empressé de m’y plonger, aussi enthousiaste que sceptique. Oui, car pour tout dire, j’ai du mal à croire qu’un récit de fantasy comme il en pullule chez Delcourt et Soleil puisse à ce point sortir du lot. Pour moi, ils sont tous fabriqués dans le même moule et servent uniquement à alimenter la soif de nouveautés des fans du genre (quel esprit étriqué, je fais, quand même !).

Au final, c’est une agréable surprise. Pas un coup de cœur, certes, mais un vrai bon moment de lecture. J’ai apprécié cette course poursuite trépidante entre les deux frères. J’ai apprécié aussi le fait que ces deux là ne brillent pas par leur intelligence, c’est le moins que l’on puisse dire. D’ailleurs, la galerie de personnages tous plus barrés les uns que les autres est un régal. De Brynhild, la pulpeuse capitaine d’un drakkar déglingué à l’équipage moribond au terrible Roald le Borgne en passant par Waldemar ou un émérite conteur plus miteux que flamboyant, les auteurs se sont fait plaisir en mettant en scène une tripotée d’antihéros plus truculents les uns que les autres. Mention spéciale néanmoins pour le courageux guerrier Alamrik, sorte de Conan le barbare qui s’évanouit à la vue du sang. Ajoutez-y des dialogues pêchus, un running gag bien trouvé et de l’action à gogo et vous obtenez une recette qui fonctionne.

Niveau dessin, Emmanuel Michalak assure. Son trait, tout à fait dans l’esprit du scénario, se rapproche par moments de celui de Tarquin (Lanfeust) tandis que certains passages rappellent le très grand Uderzo. Vous direz, rien de plus normal pour une histoire à la fois mouvementée et malicieuse que n’auraient pas renié Goscinny et Arleston.

Sans doute pas l’album du siècle, mais voila à l’évidence une nouvelle série de Fantasy prometteuse et fort bien ficelée. Seul problème, le 1er cycle est prévu en quatre tomes et la suite se fait toujours attendre depuis un an et demi. Pas bon signe, ça...


Aslak T1 : L’œil du monde de Hub, Weytens et Michalak. Delcourt, 2011. 56 pages. 14,30 euros.


Hub, Weytens et Michalak © Delcourt 2011

mercredi 25 juillet 2012

Portugal de Cyril Pedrosa

Pedrosa © Dupuis 2012
Dessinateur de BD en mal d’inspiration et en pleine crise existentielle, Simon est un trentenaire incapable de s’engager, de s’investir émotionnellement. C’est au cours d’un voyage au Portugal, le pays de ses grands-parents, que celui qui n’a plus goût à rien va peu à peu commencer à se retrouver lui-même.

Avec ce récit en partie autobiographique, Cyril Pedrosa a voulu mettre en images un choc émotionnel (la découverte du pays dont il est originaire) et les conséquences qui en ont découlées. L’exercice n’est pas aisé tant cet album traitent de sentiments difficiles à retranscrire en dessins. Comment en effet décrire le cheminement d’un homme en quête de sens, en rupture, qui n’arrive pas à entretenir des relations stables avec les gens qui l’entourent ? Comment illustrer les silences, les non-dits et la solitude ? Tout simplement en ne se posant pas trop de questions, en laissant aller son imagination et son pinceau. Le résultat est assez bluffant, ressemblant à bien des égards à un morceau de jazz qui laisse libre court à l’improvisation tout en s’appuyant sur une ligne mélodique des plus solides. Mais Portugal n’est pas qu’un album introspectif. C’est aussi une réflexion sur les liens familiaux, le rapport au père et le rapport à ses racines, la vie de couple, la carrière. Il y est aussi question d’immigration, du fait que derrière les chiffres du ministère se cachent des destins d’hommes ou de femmes. Une histoire finalement universelle dont de nombreux aspects m’ont rappelés l’excellentissime Daytripper découvert il y quelques semaines.

Quelques mots sur le dessin. Les planches ont été réalisée sur deux A3 superposées l’une au dessus de l’autre, ce qui a permis à Cyril Pedrosa de se sentir à l’aise dans chaque case. Le trait est relâché, souvent proche du crayonné. L’auteur reconnaît et assume, selon ses propres mots, des « proportions foireuses » et des « perspectives merdiques ». Au final, on retient une certaine élégance graphique, une réelle liberté de création et le besoin de s’affranchir de la tendance actuelle obligeant à faire en sorte qu’il se passe toujours quelque chose sur chaque planche. Dernière petite précision, alors que les couleurs ne sont pas ma tasse de thé, je dois reconnaître qu’elles tiennent ici un vrai rôle dans la narration.

Portugal est donc un roman graphique dense, très construit malgré son apparente nonchalance. Il installe définitivement Cyril Pedrosa dans mon panthéon personnel des auteurs contemporains incontournables auprès de Chabouté, Rabaté, Tardi, Davodeau, Lax ou encore Michel Plessix.

Un dernier mot pour féliciter l’éditeur qui a choisi de publier ce récit en un seul tome plutôt que de le découper en tranches afin, par exemple, d’en faire une trilogie. C’est une initiative devenue tellement rare qu’elle mérite d’être soulignée.



Portugal de Cyril Pedrosa. Dupuis, 2011. 260 pages. 35 euros.


Les avis de Mo', Oliv, YvanNatiora, Mango, Hélène, Ys

Pedrosa © Dupuis 2012




Prix des libraires 2012 - Fauve Prix de la BD Fnac 2012

lundi 23 juillet 2012

Oumpah-Pah

Goscinny et Uderzo © Éd. Albert René



La première rencontre entre René Goscinny et Albert Uderzo date de 1951. Agés tout deux d’une vingtaine d’années, ils décident de créer leur première bande dessinée. Goscinny imagine un personnage de peau rouge qui serait confronté au modernisme et à la technologie du 20ème siècle. Oumpah-Pah naît donc une première fois au tout début des années 50. Six planches sont réalisées et envoyées à divers éditeurs américains en vue d’une publication dans la presse. Malheureusement, Oumpah-Pah ne soulève pas le moindre intérêt de l’autre coté de l’Atlantique. Pendant sept ans, il restera dans les cartons à dessin avant de renaître en 1958. A vrai dire, c’est un nouveau Oumpa-Pah qui voit le jour dans les pages du journal de Tintin. Transporté dans le Nouveau-Monde au XVIIIe siècle, l’indien est devenu un solide guerrier de la tribu des Shavashavah en lutte contre les occupants anglais et certaines tribus locales belliqueuses. A cette époque où les premiers colons français débarquent en Amérique, Oumpah-Pah va rencontrer celui qui va devenir son meilleur ami, Hubert de la Pâte Feuilletée, surnommé Double-Scalp à cause de sa perruque poudrée. Hubert est un aristocrate naïf et gaffeur, courageux et indéfectible chevalier du roi de France. Les deux compères vont vivre en tout cinq aventures qui les conduiront entre autres, jusqu’à la cour de Versailles.

Dès 1959, Oumpah-Pah semble connaître un certain succès. Deux disques relatant les premières histoires sont réalisés et l’un deux remporte le prestigieux « grand prix de l’académie du disque français », une importante distinction pour les livres-audio de l’époque. Dans la foulée, un court métrage animé est produit par les studios Belvision. Bref, Oumpah-Pah semble lancé sur les sentiers de la gloire. Hélas, tout s’écroule suite au fameux référendum annuel du journal de Tintin, un classement permettant aux lecteurs de plébisciter leurs séries préférées. L’annonce des résultats a l’allure d’une douche froide pour Uderzo et Goscinny puisque leur peau rouge se retrouve au 11ème rang, quasiment au niveau du courrier des lecteurs ! Piqués au vif, les deux auteurs proposent au directeur du journal d’abandonner la série. Il faut dire qu’entre temps, les deux gaillards se sont lancés à corps perdu dans l’aventure Pilote dont le premier numéro a vu le jour en octobre 1959. Devant réaliser cinq planches par semaine (une de Tanguy et Laverdure, deux d’Astérix et deux d’Oumpah-Pah), Uderzo parvient difficilement à tenir ce rythme infernal et il se dit que la fin prématurée d’Oumpah-Pah lui enlèverait une belle épine du pied. Comme de toute façon le contrat avec Le Lombard interdisait de reprendre les aventures du peau rouge dans un autre journal que Tintin, les auteurs préférèrent arrêter les frais. L’aventure Oumpah-Paph prend fin en 1962 après seulement cinq histoires et 150 planches. Un vrai gâchis !

Pourquoi j’aime autant cette série ? Parce qu’elle porte en elle les prémices d’Astérix et Obélix. Un village qui résiste aux envahisseurs, un héros à la force herculéenne, des personnages aux noms aussi drôles qu’improbables, des calembours et de l’humour beaucoup plus fin qu’il n’y paraît, ça vous dit quelque chose ? Oumpah-Pah a été en quelque sorte un laboratoire pour Astérix. Le résultat est bluffant et mérite vraiment d’être redécouvert car cette série avait tout d’une grande.

Plus grandes forces de cette série :

• Le dessin d’Uderzo. Formidable de dynamisme et de souplesse, avec certaines séquences dont le découpage frôle la perfection. Quelques planches originales en noir et blanc ont été exposé l’an dernier au salon européen de la BD de Nîmes. La maîtrise du noir et blanc d’Uderzo y est tout simplement incroyable, surtout pendant les scènes se déroulant en mer. Du très grand art !

• L’humour de Goscinny. Visionnaire, refusant de se plier aux conventions de son époque où tout devait rester très premier degré, il puise son inspiration chez les auteurs américains de la revue Mad et laisse libre-court à son imagination débordante. Résultat, entre les jeux de mots, les clins d’œil à l’actualité, le comique de répétition et les gags purement visuels, Oumpah-Pah est pour moi plus drôle que nombre d’Astérix.

• Les noms des personnages. Passe encore pour le chef de tribu Gros Bison, mais vous avouerez que le sorcier Y-Pleuh, le chasseur Y-a-plus-saison et le vieux guerrier N’a-qu’une-dent qui, après une bataille, est rebaptisé N’a-qu’une-dent-mais-elle-tombée-alors-maintenant-n’en-a-plus, il fallait les trouver !

• L’intégrale publiée en fin d’année dernière par Hachette qui regroupe l’ensemble des planches et un dossier critique dans une belle édition cartonnée pour à peine 20 euros. Une heureuse initiative qui permettra à ceux qui le souhaitent de découvrir la série à moindre frais.

Ce qui m’a le plus agacé :

• Le manque de succès d’Oumpah-Pah et la bêtise des lecteurs du journal de Tintin de la fin des années cinquante qui ont précipités sa perte. Messieurs, je ne vous félicite pas !

• Le fait que l’intégrale citée ci-dessus ne soit pas en noir et blanc. Ceux qui passent régulièrement par ici savent à quel point je préfère le noir et blanc à la couleur. Ici encore, les couleurs n’apportent rien. Au contraire, leur absence renforce la perfection du trait d’Uderzo. Mais on m’a déjà tellement répondu que d’un point de vue commercial, il n’y a que la couleur qui compte...

Goscinny et Uderzo © Éd. Albert René

Carte d’identité de la série :

Auteurs : René Goscinny et Albert Uderzo
Date de création : 1958
Nombre d'albums : 3 (série terminée)
Éditeur : Éd. Albert René


samedi 21 juillet 2012

La montagne de Jean Noël Pancrazi

Pancrazi © Gallimard 2012
Cette tragédie s’est déroulée Il y a 50 ans. Jean-Noël Pancrazi n’était qu’un enfant. La guerre d’Algérie touchait à sa fin. Les attentats se faisaient de plus en plus rares. C’était une après-midi calme de juin. A l’heure de la sieste, ses camarades étaient montés dans la camionnette de la minoterie. Lui avait préféré rester. Le frère du chauffeur habituel leur avait proposé de faire un tour dans la montagne. L’endroit leur était d’habitude interdit, trop dangereux. Ils étaient partis sans prévenir leurs parents, en secret. En fin de journée, les enfants n’étaient pas réapparus. C’est une patrouille militaire qui les a retrouvés. Les soldats ont redescendu de la montagne six petits corps égorgés. Le soir, on a entendu qui « s’élevait d’un balcon le cri d’un homme, d’un père, ce « Mon Dieu », d’abord presque doux, emporté par les larmes, puis de plus en plus concentré, dur, précis, acéré, métallique, comme s’il voulait atteindre, poignarder à son tour ce Dieu en question qui, sans rien dire, avait regardé en plein jour, des hommes tuer des enfants dans la montagne. »

Douloureux retour en enfance pour Jean-Noël Pancrazi. Sans doute le besoin d’exorciser une fois pour toutes cet abominable événement qui a marqué ses jeunes années. Seul rescapé du massacre, il en vient à culpabiliser. Dans les jours qui ont suivi, la répression militaire fut terrible dans la région. Puis, après la signature des accords d’Evian, il fallu se résigner à quitter cette terre qui l’avait vu naître. L’auteur n’élude pas les exactions et les violences. Le pied noir, à jamais déraciné ne sombre à aucun moment dans la haine. Condamné à l’exil, il décrit l’arrivée en France, le rejet auquel il est confronté dans un lycée de Perpignan. Il revient également sur le destin brisé de ses parents qui ne se remettront jamais vraiment de leur départ forcé.

Un livre court, terrible et profondément humain. Chaque phrase est d’une incroyable longueur. Les mots, uniquement séparés par des virgules ou des points virgules, semblent collés les uns autres, comme si les séparer reviendrait à les isoler et les mettre en danger. La prose reste malgré tout fluide, riche d’images et de sensations. Plus remarquable encore, le fait que Jean-Noël Pancrazi ait réussi le tour de force de laisser son texte à l’écart de toute rancœur. Tout simplement magnifique.

La montagne de Jean-Noël Pancrazi. Gallimard, 2012. 90 pages. 10,00 €.