mardi 3 mai 2016

Perle - Anne Bert

Perle est née sous X. A l’adolescence, elle découvre grâce à la littérature que cette lettre symbole pour elle d’abandon parental possède aussi une portée des plus sensuelles. Se livrant sans plaisir aux nuits interlopes parisiennes et à un amant, politicien reconnu, lui faisant découvrir des pratiques extrêmes auxquelles elle peine à donner du sens, Perle décide un jour de tout plaquer pour se reconstruire dans les marais de Brière, au bord de l’océan Atlantique. C’est là qu’elle croisera le beau et taiseux Alanik, un marinier avec lequel elle va vivre une histoire d’amour aussi puissante que singulière.

Un roman très charnel qui s’égare parfois sur des sentiers où je n’ai pas eu envie de le suivre (notamment certains aspects fantastiques liés aux légendes locales) mais que j’ai trouvé dans l’ensemble très maîtrisé et sans complexe. Le portrait de Perle, femme libre assumant ses désirs, et la relation très particulière qu’elle noue avec Alanik offrent à l’histoire une profondeur qu’il est rare de trouver dans des récits de ce genre. Le corps est ici partout présent, loin de toute représentation aseptisée. Les épisodes coquins s’enchaînent avec une grande variété, plus ou moins émoustillants mais toujours  mis en scène avec classe et sobriété, portés par une écriture à la fois crue et poétique.

Un roman érotique particulièrement littéraire, c’est suffisamment rare pour être souligné. J’ai également apprécié le fait que les amants de passage de Perle prenaient systématiquement la peine d’enfiler un préservatif avant de passer aux choses sérieuses. Et c’est loin d’être un simple détail à mes yeux…

Perle d’Anne Bert. La Musardine, 2016. 180 pages. 8,95 euros.

Les avis de Liliba et Noukette








lundi 2 mai 2016

Histoire de petite fille - Sacha Sperling

« Je suis le rêve américain, du sperme plein la gueule. Je suis riche. Comme un rappeur. Comme un homme d’affaire. Le compte en banque de Donald Trump et la bouche de Donald Duck. »

Mona ne passera pas sa vie à Paradise Hill, dans la banlieue de San Diego. Ici, l’horizon est trop bouché pour une ado de seize ans. Misère, ennui, alcool, drogue ou prostitution, le choix est limité. Surtout avec une mère qui a le feu au cul et un beau-père qui ne pense qu’à vous sauter. Alors Mona s’organise comme elle peut : Un petit ami dealer qui lui a fait perdre sa virginité à treize ans, un agent immobilier de quarante balais raide dingue d’elle pour l’entretenir. Et un jour, la fugue vers Los Angeles après un passage chez une copine majeure pour lui piquer ses papiers d’identité. Mona se teint en blonde, pose sur ses yeux des lentilles bleu clair et se prénomme dorénavant Holly. Sa rencontre avec un producteur de films porno lui ouvre les portes de la célébrité. Holly devient un phénomène et rassemble rapidement plus d’un million d’abonnés (payants) sur le site de son mentor. Elle donne de sa personne, accepte toutes les pratiques et affole les compteurs. Du jamais vu. Holly est riche et célèbre. Mais Holly a un autre plan. Machiavélique…

Attention, ça secoue. Furieusement. J’ai d’abord cru avoir affaire à un romancier américain. Mais Sacha Sperling est bien français. Un gamin de 25 ans, un « fils de » (Alexandre Arcady et Diane Kurys), qui m’a mis KO pour le compte avec son histoire de petite fille. Un roman choral où l’Amérique en prend pour son grade. C’est cash, sans concession, cynique. Holly n’est pas une victime et Sperling ne veut pas nous faire pleurer sur son sort. Les scènes hard sont sordides mais la gamine fait preuve d’une lucidité permanente qui force l’admiration. Elle déteste ce qu'on lui fait subir, mais elle encaisse, une idée dernière la tête. Elle sait ce qu’elle fait, elle sait ce qu’elle veut, elle sait où elle va et elle sait qu’il va lui falloir souffrir pour y arriver : « Un an dans le porno, c’est comme dix ans ailleurs. Pire que de compter en années de chien. Ça marque le corps, la peau. Ça détend tout. Ça abîme… ».

Un roman sans complaisance qui vous file des hauts le cœur. J’ai aimé ce style direct, épuré, à l’os. Une success story tragique, glaçante, qui fascine et horrifie. L’histoire d’une « fille vide à l’ère du vide », l’histoire d’une fille qui se « voulait un destin. N’importe lequel ».

Histoire de petite fille de Sacha Sperling. Seuil, 2016. 260 pages. 18,00 euros.




dimanche 1 mai 2016

Les lectures de Charlotte (16) : Une nuit à la bibliothèque - Chiaki Okada et Kazuhito Kazeki

Aujourd’hui les enfants vont à la bibliothèque avec leurs doudous pour écouter des histoires. Au moment de repartir, chacun prépare un petit lit pour sa peluche et la couche au milieu des étagères, triste à l’idée de devoir attendre le lendemain pour la revoir. La nuit venue, l’ours en peluche se réveille, puis le crocodile, le lapin et tous les autres doudous. Ensemble, ils commencent à jouer avec les livres et mettent la pagaille dans les rayons, jusqu’au moment où ils sont surpris par les bibliothécaires…

Très joli album sur la magie des livres et de la lecture. Un texte minimaliste se réduisant à deux ou trois lignes par page suffit pour installer une atmosphère empreinte de tendresse et de rêverie. Parce que oui, voir des doudous passer une nuit entière dans une bibliothèque, ça donne envie ! D’aller dans ce lieu de prime abord intimidant, de profiter de la gentillesse et de la bienveillance des personnes qui y travaillent, de feuilleter, de manipuler, de choisir des tonnes de livres… et de les ramener chez soi !

Les illustrations au crayon, sans encrage, offrent une douceur apaisante qui colle parfaitement au texte. Un album « calme » et « tranquille », qui fait du bien et qui a inspiré Charlotte : depuis que nous l'avons découvert ensemble, il lui arrive souvent de faire la lecture à son doudou !

Une nuit à la bibliothèque de Chiaki Okada et Kazuhito Kazeki. Seuil Jeunesse, 2016. 40 pages. 13,50 euros. Dès 3 ans.  









vendredi 29 avril 2016

La Jeune Épouse - Alessandro Baricco

Quand la Jeune Épouse débarque d’Argentine dans sa belle-famille italienne, le Fils n’est pas là. Son futur époux, envoyé en Angleterre pour étudier le commerce local, ne devrait pas tarder à revenir. Accueillie à bras ouverts alors qu’elle n’était pas vraiment attendue, elle découvre des gens aux mœurs étranges : le Père fantasque atteint d’une « inexactitude du cœur », la Mère aussi belle qu’inaccessible, l'Oncle narcoleptique, la Sœur handicapée et fervente pratiquante de l’onanisme, le vieux serviteur qui s’exprime en toussant… Les journées sont rythmées par une immuable routine, du déjeuner gargantuesque s’éternisant jusque dans l’après-midi à la toilette quotidienne, de quelques menus travaux à un coucher particulièrement ritualisé. La Jeune Épouse se plie aux excentricités et continue d’attendre son promis. Mais le temps passe et rien ne se passe. Peu à peu, chacun va prendre sous son aile la nouvelle arrivante et parfaire son éducation d’une manière tout sauf conventionnelle.

Un récit d’initiation troussé par Baricco n’est forcément pas un récit d’initiation comme les autres. D’une atmosphère bourgeoise surannée il tire un récit plein de fantaisie, souvent proche du conte burlesque. Jouant de l’attente et d’une sorte de « temps suspendu », il s’amuse à faire évoluer ses personnages dans un univers surréaliste teinté d’érotisme. J’ai beaucoup aimé me perdre dans les changements inopinés de points de vue, le passage du « il » ou « elle » au « je » sans que l’on sache d’emblée qui parle. De prime abord déstabilisante et foutraque, cette narration anarchique, ce doute  permanent à propos de « qui parle » se double d’une réflexion sur l’écriture et le rôle de l’écrivain que j’ai trouvée particulièrement intéressante : « En ce qui me concerne, je n’ai jamais cru que le métier d’écrivain pût se limiter à habiller ses propres histoires de manière littéraire, en recourant au laborieux truc qui consiste à changer les noms et parfois l’ordre des faits, alors que le sens le plus vrai de ce que nous pouvons accomplir m’a toujours paru être le geste de mettre entre nos vies et ce que nous écrivons une distance magnifique ». (une jolie charge en passant contre l'autofiction !)

Pour autant (et pour être honnête), ce n’est pas du Baricco à son meilleur. J’ai lu ce roman il y a plus de quinze jours et je constate qu’il ne m’en reste pas grand chose. Comme toujours, l’auteur de Soie s’amuse. Avec la classe et l’élégance qui le caractérise, doublées ici d’une bonne dose de sensualité. Mais son histoire ne passionne pas plus que cela. Reste cette réflexion sur l’écriture, son pouvoir et sa liberté. C’est malin, ironique et bien plus profond que les apparences ne peuvent le laisser penser, mais ça n’a pas tout à fait suffi à me faire tomber sous le charme de la Jeune Épouse.

La Jeune Épouse d’Alessandro Baricco. Gallimard, 2016. 224 pages. 19,50 euros.


Noukette, avec qui je partage une fois de plus cette lecture, a davantage apprécié.




 

mercredi 27 avril 2016

L’apocalypse selon Magda - Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

La fin du monde n’est pas pour demain mais pour dans un an. Une nouvelle confirmée par tous les experts de la planète et qui met à mal le quotidien de l’ensemble de la population. A son niveau, Magda a d’abord un peu de mal à prendre conscience de la situation. Quand son père abandonne la maison pour partir avec sa maîtresse, le coup est rude. Quand le jour de ses 13 ans personne ne lui offre de cadeau, elle comprend que l’heure est grave. Autour d’elle, tout le monde commence à perdre les pédales. Les élèves ne vont plus en cours, les coupures d’électricité se multiplient, les magasins ferment les uns après les autres. Les semaines, les mois passent, l’heure fatidique approche et Magda se lâche, enchaînant les excès en tout genre, cherchant à connaître un maximum d’expériences avant de mourir, quitte à se mettre à dos sa famille et ses amis.

L’intérêt de l’album ne réside pas dans la description du délitement d’une société se sachant condamnée mais plutôt dans la façon dont les événements sont vécus à une échelle individuelle. Derrière l’émancipation sans borne de Magda, motivée par l’urgence, se cache une réflexion profonde sur la puberté. Le bouleversement de la jeune fille est avant tout intérieur. Sa crise d’ado va prendre des allures XXL du fait de la situation extrême mais ses réactions, certes amplifiées, n’ont rien de délirantes.

Ce récit d’une « apocalypse intime » prise dans le tourbillon d’un désastre planétaire annoncé est  aussi audacieux que surprenant et ne laisse aucune place à une quelconque mièvrerie. D’ailleurs, malgré des dessins typiques d’une BD jeunesse, cet album n’est clairement pas à mettre entre toutes les mains. Au fil des pages la tension monte et la violence s’amplifie à mesure que Magda veut grandir trop vite dans un monde ayant perdu tous ses repères. Et si la fin n’est pas celle que l’on croit, la surprise est d’autant plus grande et la dernière planche laisse en bouche une amertume teintée de vide et de tristesse. Typiquement le genre de claque que j’aime recevoir au moment où je m’y attends le moins !

L’apocalypse selon Magda de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel. Delcourt, 2016. 192 pages. 22,95 euros.






mardi 26 avril 2016

Les fragiles - Cécile Roumiguière

Le petit Drew a bien grandi depuis ce jour où, du haut de ses neuf ans, il a pris en pleine face le racisme paternel. Une expérience des plus traumatisantes venue s’ajouter à bien d’autres épisodes douloureux. A l’époque, l’enfant avait déjà compris que son père lui en voulait. D’être trop tendre, trop bon à l’école, pas assez costaud, pas assez sportif. Il le craignait ce père violent et colérique. Pour lui plaire, Drew faisait exprès de rater ses devoirs et de ramener des mauvaises notes, hors de question de passer pour le premier de la classe et de se faire enguirlander. Mais en dépit de tous ses efforts, impossible de trouver grâce aux yeux de son géniteur, impossible de supporter sa brutalité, impossible de le satisfaire.

Aujourd’hui, Drew est un lycéen monté trop vite en graine, échalas dégingandé fan de métal, amoureux de la belle et intouchable Sky, devenue par miracle sa meilleure amie. Son père, parti dans le sud de la France pour suivre sa nouvelle compagne, continue de le hanter malgré la distance. Et au moment de leurs retrouvailles parisiennes, l’inéluctable face à face va tourner au cauchemar…

Je ne vous révèle rien avec la phrase précédente puisque le drame est annoncé dès la première page. Cécile Roumiguière s’applique à remonter le fil du temps et des événements pour expliquer comment les choses ont pu en arriver là. Huit ans avant, sept ans avant, cinq ans avant, quatre ans avant, le compte à rebours défile, entrecoupé par des épisodes se déroulant au présent, le jour J, ce jour où tout bascule. Comme toujours chez cette auteure que j’adore (ben, oui, pourquoi le nier !), chaque personnage est bouleversant d’humanité, même Cédric, ce père affreux qu’il m’a été impossible de détester.

Cécile Roumiguière ne s’offre aucun raccourci, aucune facilité. Le puzzle se met en place, chaque pièce s’emboîte naturellement. La narration est fluide, les dialogues sonnent juste et les interactions entre chacun fonctionnent à merveille, même (et surtout) pendant les moments de tension. Les fragiles du titre ce sont eux, Drew, Cédric, Sky. Incapables de communiquer vraiment, incapables d'exprimer leurs sentiments, incapables de fendre la carapace derrière laquelle ils se sont retranchés. La relation conflictuelle père/fils est menée de main de maître et vous serre les tripes jusqu’à la dernière ligne. Une fin que j’ai d’ailleurs trouvée parfaite, totalement ouverte sur un avenir pour le moins incertain et loin de tout optimisme béat.

De la littérature jeunesse comme j'aime. Ambitieuse, exigeante, ancrée dans son époque, qui ne cherche pas à rendre le monde plus beau qu’il n’est sans pour autant sombrer dans le désespoir absolu. Tout en subtilité et en intelligence, un texte fort, poignant, magistral.

Les fragiles de Cécile Roumiguière. Sarbacane, 2016. 200 pages. 15,50 euros. A partir de 13 ans.

Extrait :

« Papa… on aurait pu s’aimer. J’aimais bien, petit, quand tu me portais sur tes épaules. Tu courais, on rigolait…
Tu vois, il reste quand même des images, collées au fond de mon crâne. T’aimes pas les gens, t’aimes pas les Noirs, t’aime pas les Arabes… tu t’aimes pas. Mais moi, j’aurais pu t’aider, il aurait juste fallu te dire que t’étais un chouette père. 
Papa… je te demande pardon. J’ai jamais été le fils que tu voulais, on a tout raté. C’est de ma faute, aussi. Avant moi, t’étais heureux, tu étais amoureux de Maman. Quand elle parle du temps avant moi, du regard que tu avais, elle est belle… J’ai tout gâché. »



Une pépite du mardi que j'ai une fois de plus le plaisir de partager avec Noukette.










lundi 25 avril 2016

La dictature du bien - Julien Jouanneau

Antoine et Madji se rencontrent dans une clinique privée. Le premier, en pleine dépression, vient de perdre sa compagne et de se faire renverser par une voiture. Le second est le fils d’un roi du pétrole. Il souffre d’une « insensibilité congénitale à la douleur ». Incapable de ressentir le moindre traumatisme corporel  (fracture, brûlure ou autre…), il est cloitré depuis son enfance dans l’établissement où des médecins peuvent le surveiller jour et nuit et intervenir au moindre souci.

Entre « l’anesthésié des sentiments » et « l’anesthésié physique », le courant passe d’emblée. Et puisque l’un comme l’autre n’ont plus rien à espérer pour eux-mêmes, ils décident de « faire le Bien » et de rendre l’existence plus belle aux victimes et aux perdants de la vie. Une entreprise qui, au fil de leurs pérégrinations, va leur valoir une célébrité aussi soudaine qu’inattendue et enclencher un mouvement de masse aux allures de vague irrésistible…

J’avais découvert (et apprécié) Julien Jouanneau avec « L’effet postillon et autres plaisirs quotidiens ». Je le retrouve ici avec un roman « feel good » prônant la solidarité collective, l’altruisme, la tolérance, la gentillesse et l’ouverture aux autres. Pas la peine d’être devin pour se douter que ce genre d’ouvrage n’est pas, mais alors pas du tout, ma tasse de thé. J’ai donc été à deux doigts d’abandonner en route. Trop de bienveillance me donne la nausée. Sans compter que l’histoire, certes originale, me semblait bien trop pétrie d’optimisme pour garder une quelconque crédibilité.

Oui mais. Jouanneau est malin. Avant de nous noyer complètement sous la guimauve, il ouvre une brèche et y engouffre un poil d’acidité. Le titre aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Vouloir imposer le bien à tout prix, selon son seul et unique point de vue, n’est-ce pas une forme de dictature ? La société est-elle prête à entendre et accepter une telle « doctrine » d’ailleurs ? Et puis le bonheur des uns fait le malheur des autres, c’est bien connu. Donc les choses tournent mal, et ça me plait. A cet égard, je trouve les deux dernières pages parfaites, dans un style lapidaire et direct, conclusion logique et désabusée qui ne pouvait qu’emporter mon adhésion.

Du moins, si je n’avais pas lu l’épilogue. Comme je le déplorais déjà à propos de Magic Time récemment, il a fallu rajouter une happy end dégoulinante de bons sentiments. Ça devient une sale manie, à croire que le lecteur ne peut pas rester sur une fin pessimiste (et lucide). J’espère que vous ne m’en voudrez pas, monsieur Jouanneau, d’avoir proprement découpé au cutter cet épilogue, mais il me fallait effectuer ce « sacrifice » pour que votre roman se termine d'une façon qui me convienne. Un caprice de lecteur allergique au "feel good", que voulez-vous, on ne se refait pas...

La dictature du bien de Julien Jouanneau. L’aube, 2016. 190 pages. 17,00 euros.



dimanche 24 avril 2016

Les deux grenouilles à grande bouche - Pierre Delye et Cécile Hudrisier

Le déluge s’annonce, les rivières sortent de leur lit, les lacs deviennent des mers. Deux cent quarante jours de pluie non stop, une catastrophe planétaire ! Une seule famille a réagi à temps et a construit un immense bateau. Mais le capitaine constate qu’il n’y aura pas de place à bord pour tout le monde : « Deux de ci, deux de ça, deux de chaque. Un chacun et une chacune, pas moyen de faire plus, pas moyen de faire mieux ».

On fait monter en premier les beaux animaux, puis les bizarres, les terribles et les pénibles. Restent les pires. Et les pires des pires, ce sont les grenouilles à grandes bouches ! Sur le bateau où tout le monde est serré et où la tension monte, les grenouilles chantent tout le temps, trop mal, trop fort. Les grenouilles font des blagues pas marrantes, les grenouilles se moquent et rigolent. Alors le capitaine prend une grande décision : pour arrêter le déluge, il faut faire un sacrifice : « On va zigouiller quelqu’un. Quelqu’un de vert ! Quelqu’un qui a une grande bouche ! Et pour être sûr, on va liquider la paire. »

Un bonheur cet album que je classe d’emblée parmi mes coups de cœur de l’année. Parce qu’il est drôle, terriblement drôle. Parce que le texte est rythmé, truffé de jeux de mots et qu’il permet au cours de la lecture de chanter aussi faux que les grenouilles. Parce que les illustrations de Cécile Hudrisier sont d’une folle expressivité et offrent aux différents animaux des trognes impayables. Et surtout, surtout, parce que la fin est géniale, très politiquement incorrecte, totalement immorale même. Et ça fait du bien, impossible de le nier.

Oui cette chute inattendue à l’humour presque noir interpelle. Les insupportables brailleuses vertes ne connaîtront pas le châtiment qu’elles méritent, c’est même bien pire que ça, c’est même totalement injuste… et c’est jubilatoire de bout en bout !


Les deux grenouilles à grande bouche de Pierre Delye et Cécile Hudrisier. Didier Jeunesse, 2016. 36 pages. 12,50 euros. A partir de 5 ans.


Les avis de Leiloona et MyaRosa





vendredi 22 avril 2016

Shots - Guillaume Guéraud

Dans le nouveau roman de Guillaume Guéraud il y a : Marseille, Miami, deux frères, une mère, de mauvaises fréquentations, un braquage, de l’art contemporain, une femme fatale, des truands, la mafia cubaine, du vaudou haïtien, des coups bas, des coups de couteau, des coups de feu, des morts, des souvenirs.

Le nouveau roman de Guillaume Guéraud est un album photos dont les photos ont disparu. Ne restent que leurs emplacements vides sur chaque page et des dates, des légendes, un compte rendu minutieux des événements. Le narrateur s’appelle William. Il part pour Miami afin de retrouver son frère Laurent dont il n’a plus de nouvelles depuis plusieurs mois. Il part pour Miami afin d’annoncer à son frère que leur mère est mourante. Une fois sur place, armé de son appareil photo, William se met en chasse. Et ce qu’il découvre à propos de Laurent dépasse tout ce qu’il aurait pu imaginer dans ses pires cauchemars.

Le nouveau roman de Guillaume Guéraud est malin. Efficace. Sa construction vous tient en haleine, vous pousse à en savoir davantage, vous incite à découvrir le fin mot de l’histoire, à comprendre pourquoi diable les photos ont disparu. Et puis la visite de Miami vaut le détour. On la parcourt en long, en large et en travers au coté de William. Une ville fascinante. Terrifiante aussi.

Le nouveau roman de Guillaume Guéraud ne m’a pourtant totalement emballé au départ. Efficace mais classique. Limite plan-plan, sans rien qui sort de l’ordinaire, sans cette tension qui caractérise son écriture, cette fièvre, cette colère, cette façon unique d’attraper le lecteur par les cheveux dès les premières pages pour lui montrer l’insoutenable. Ça m’a manqué. Longtemps. Mais la machine a fini par se mettre en route. A partir d’un mot entendu par William, en rêve : « rampage ». Un mot qui peut se traduire en français par « furie » ou « sauvagerie ». Un mot qui va ouvrir la porte à un final dévastateur. Un « saccage » comme le qualifiera William où j’ai  retrouvé le Guéraud que j’aime, celui qui ne prend pas de gant pour dire la violence avec un art de la description et de la mise en scène qui n’appartient qu’à lui.

Au final, le nouveau roman de Guillaume Guéraud ne m’a pas déçu, même s’il s’en est fallu de peu. A l'évidence, le garçon a de la ressource, ce dont je ne doutais pas un instant cela dit.

Shots de Guillaume Guéraud. Le Rouergue, 2016. 280 pages. 19,80 euros.



Une lecture commune que j'ai une fois de plus le plaisir de partager avec Noukette.



mercredi 20 avril 2016

The Time Before - Cyril Bonin

New York, Greenwich Village, juin 1958. Le photographe Walter Benedict vient en aide à un vendeur à la sauvette agressé en pleine rue. Pour le remercier le vieil homme lui offre une pierre ayant le pouvoir d’aider celui qui la possède à réussir sa vie. Walter découvre rapidement que ce talisman est une sorte de machine à remonter le temps et qu’il lui suffit de penser à un moment de son existence pour le revivre et le modifier à sa guise. Usant (et abusant) du procédé, il collectionne les succès, jusqu’au moment où il rencontre l’amour…

Un plaisir de retrouver Cyril Bonin et son univers si particulier aux frontières du fantastique. Il s’interroge ici sur ce que peut être une vie parfaite, sachant que la recherche de perfection engendre forcément une forme d’insatisfaction permanente. Et même s’il ne cesse de rembobiner le fil de son destin pour mieux le modifier, Walter comprend que l’entreprise est vaine. Car si, comme il le dit, « écrire sa vie demande parfois de nombreux brouillons », jouer avec le temps peut s’avérer dangereux. Sans compter que les erreurs d’aiguillages et les faux pas nous construisent aussi et qu’il convient de faire des choix définitifs pour avancer.

J’ai aimé cette interprétation « intime » du voyage dans le temps, loin des enjeux majeurs que l’on trouve d’habitude dans les scénarios traitant ce sujet. Walter ne va pas changer le monde et son Histoire, il ne va pas sauver l’univers, il va juste « revenir » sur ses propres traces et modeler son avenir comme il le souhaite. Par contre, les concepts mathématiques exposés pour expliquer les pouvoirs du talisman, notamment la théorie des ensembles infinis, me sont passés totalement au-dessus de la tête, ce qui au final n’est pas bien grave.

Un album qui questionne, qui interpelle, qui nous pousse à nous interroger sur la façon dont nous aurions réagi à la place de Walter. Parce que nous avons tous au moins un moment précis et délicat de notre existence sur lequel nous aimerions revenir afin de le vivre différemment. Et si cette possibilité nous était offerte, comment rejouerions-nous la partition ? Personnellement, j’ai quelques idées et quelques dates en tête…


The Time Before de Cyril Bonin. Bamboo, 2016. 104 pages. 18,90 euros.