dimanche 14 juillet 2024

Les reflets du monde en lutte T2 : Et travailler et vivre - Fabien Toulmé

Fabien Toulmé est un auteur dont je dévore chaque livre avec le même plaisir, un auteur qui ne m’a jamais déçu depuis le fabuleux « Ce n’est pas toi que j’attendais » sorti il y a dix ans. Il y a eu depuis l’incroyable « Odyssée d’Hakim » (une trilogie), les touchants « Suzette ou le grand amour » et « Les deux vies deBaudouin », l’intime « Inoubliables » et son dernier projet en date, « Les reflets du monde », dont le deuxième tome vient tout juste de sortir.

Après un premier volume consacré à trois formes de résistance face à l’oppression, Toulmé aborde cette fois-ci la question du rapport au travail, une fois encore à travers trois exemples concrets sur trois continents différents. D’abord aux États-Unis, où s’est développé le phénomène de la grande démission, puis en Corée du Sud, où l’excès de travail entraine des souffrances pouvant aller jusqu’au suicide ou à la mort par épuisement et enfin aux Comores, où le développement économique tente de se conjuguer avec une certaine forme de durabilité.

Le postulat de départ pour chacun des trois reportages est simple : quelle place occupe le travail dans notre vie et comment ce travail est-il vécu au quotidien ? Au final, trois salles trois ambiances. Chez les grands démissionnaires américains, une volonté de prendre du recul par rapport aux injonctions professionnelles pour vivre sa vie comme on l’entend. En Corée du Sud, travailler trop relève de la norme et vouloir faire reconnaître la responsabilité des employeurs qui poussent à bout leurs collaborateurs est quasi impossible. Tandis qu’aux Comores, c’est la pauvreté que le développement économique doit combattre, loin de toute considération sociale et d’avancée du droit des travailleurs, même si un début de changement tend à s’opérer.

Entre chaque reportage, les intermèdes où le dessinateur interroge la sociologue Dominique Méda offrent une remise en perspective passionnante des témoignages recueillis sur le terrain « à hauteur d’homme ». La combinaison entre le factuel et l’analyse à posteriori enrichit le propos et donne de l’épaisseur à l’ensemble. Et comme d’habitude Toulmé fait du Toulmé : respectueux de la parole de l’autre, curieux, sans jugement ni à priori, jamais avare d’autodérision et de petites pointes d’humour qui permettent quelques respirations au cœur de thématiques parfois pesantes.

Bref une fois de plus c’est un sans-faute. Vulgarisatrice, didactique, éclairante et débordante d’humanité, cette enquête sur la place du travail dans le monde ouvre les yeux sur des situations bien différentes de celles que l’on a l’habitude de connaître en France.

Les reflets du monde en lutte T2 : Et travailler et vivre de Fabien Toulmé. Delcourt, 2024. 350 pages. 25,95  euros.




vendredi 5 juillet 2024

Spider-man : Spidey le débutant

Pas pour rien que ce comics est publié dans la collection « Next Gen » de Marvel. Il s’adresse en effet à de jeunes lecteurs qui seront potentiellement la prochaine génération de fans de Spider-man. Pour les mettre dans le bain, on revient aux bases : la morsure du lycéen Peter Parker par une araignée radioactive, le décès de son oncle Ben après une agression dans la rue, la prise de conscience que ses grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités et ses débuts de redresseur de tort face à des ennemis aussi puissants que variés. On n’oublie pas cependant de replacer ces éléments dans un contexte beaucoup plus contemporain où Spider-man prend des selfies, passe du temps sur les réseaux sociaux et troque sa vieille moto contre un vélo bien plus écolo. 

Pour autant, les marqueurs de la série sont respectés. New-York bien sûr, personnage à part entière, mais aussi Tante May, Gwen Stacy, Flash Tompson et l’imbuvable Jonah Jameson, patron du journal le Daily Bugle. Les douze chapitres qui composent ce recueil sont l’occasion de passer en revue le catalogue des grands méchants qui ont marqué l’histoire de Spider-man, du Bouffon Vert à Kraven le Chasseur, d’Electro à Doc Octopus en passant par L’homme Sable, le Lézard, Fatalis ou encore le Vautour et le Scorpion. Rien ne manque et pourtant rien ne marche, du moins si l’on est un tant soit peu habitué à fréquenter Peter Parker depuis longtemps.

Je veux bien que l’on soit dans la mise en bouche, dans l’introduction à un nouvel  univers pour de non-initiés, mais pourquoi s’éloigner autant de l’original, qualitativement parlant du moins ? Ok, c’est un comics pour la génération Tiktok donc tout doit aller très vite. On résume donc en une page la morsure, le décès d’oncle Ben et la naissance de la vocation de justicier quand, dans la première édition de 1962, Stan Lee et Steve Ditko racontaient ces événements fondateurs dans un chapitre entier. Et on fait la même chose pour les scènes de combat, bouclées en deux temps trois mouvements, sans aucune montée de tension ni de dramaturgie. Vite à l’essentiel, point barre. Le scénario propre à chaque chapitre pourrait tenir sur une feuille de papier à cigarette. Tout manque d’épaisseur, de consistance et, pour le lecteur, d’intérêt.

Niveau dessin on a également un gros souci. Trois dessinateurs se succèdent et si le premier et le dernier sont d’un excellent niveau, ce n’est pas du tout le cas du deuxième, qui signe les chapitres 4 à 7. Son travail frôle l’amateurisme et n’est pas du tout à la hauteur d’un personnage comme Spider-man. La différence avec les deux autres saute tellement aux yeux qu’elle ruine toute la cohérence graphique que l’on est en droit d’attendre dans un album de ce type. 

Vous l’aurez compris, cette tentative de faire découvrir l’univers du plus grand héros Marvel aux jeunes lecteurs qui ne le connaîtraient jusqu’alors qu’à travers le cinéma ou les jeux-vidéo est louable, mais le résultat s’avère catastrophique. Si vous voulez vraiment découvrir les débuts de Spider-man dans une version plus moderne que celle des années 60, je ne peux que vous encourager à foncer sur la série Ultimate Spider-Man, dont les trois premiers volumes viennent de sortir en poche (il y en aura 11 au total). C’est indiscutablement la meilleure porte d’entrée pour découvrir les origines du Tisseur.   

Spider-man : Spidey le débutant. Panini Comics, 2024. 288 pages. 14,00 euros.





mercredi 19 juin 2024

Contre-exemple : 10 ans de BD, fanzines et autres inepties (2014-2024) - Shyle Zalewski

Un petit livre carré de 500 pages. Le genre de bible à ne pas mettre entre toutes les mains. Si vous êtes un suprémaciste blanc hétéro homophobe anti-woke chantre du patriarcat allergique au #metoo, passez votre chemin. Si vous êtes un religieux anti-sexe anti-avortement convaincu que les marches des fiertés devraient toutes se terminer en tabassage des participants, passez également votre chemin. En gros, si vous n’avez pas l’âme un tant soit peu progressiste, sachez que vos yeux risquent de saigner à la lecture de ce pavé regroupant dix ans de BD réalisées par Shyle Zalewski. Shyle, se définissant comme  « une personne queer et artiste marginal », y aborde toutes ses obsessions, ses névroses, ses réflexions sur le monde qui l’entoure. La parole se veut libre et sans tabou, l’humour absurde côtoie le souvenir de jeunesse douloureux, la colère se mêle à la tristesse face à une société toujours moins tolérante. Le monde de la BD en prend aussi pour son grade, Shyle constatant avec amertume que les freaks dans son genre n’y ont pas forcément leur place. 

Niveau obsession, les fesses sont clairement au-dessus du lot. C’est simple, elles sont partout dans ce recueil et Shyle n’est jamais en reste pour offrir les siennes à la moindre occasion. Ici, on parle de sexe sans filtre, car le sexe est « autant un jeu qu’un objet politique, autant une arme d’oppression qu’un procédé de libération ». Et puis « dessiner le sexe c’est dessiner la société, mais à poil ». Le dessin simple et naïf colle parfaitement à la mécanique narrative du strip. Seul bémol, le lettrage est épouvantable, au point que l’on a parfois l’impression de déchiffrer l’ordonnance d’un médecin.

Je suis plus que ravi d’avoir découvert le travail et la personnalité attachante de Shyle Zalewski. L’objet-livre est très beau avec son format particulier et sa couverture souple à la texture veloutée. Un album inclassable, qui rend un bel hommage à la BD underground et se veut un contre-exemple au injonctions sociales serinées comme des règles immuables (d’où le titre Contre-exemple, au cas où vous n’auriez pas saisi^^). 

Contre-exemple : 10 ans de BD, fanzines et autres inepties (2014-2024) de Shyle Zalewski. Gargouilles, 2024. 500 pages. 24,00 euros. 



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mardi 11 juin 2024

Les dernières karankawas - Kimberly Garza

J’avais déjà lu il y a plus de dix ans un roman de Nic Pizzolatto se déroulant à Galveston, ce banc de sable texan longeant la côte du Mexique. Une station balnéaire avec vue sur les plateformes pétrolières où les habitants de Houston viennent en villégiature. C’était un polar plutôt déprimant, centré autour de l’ouragan Ike qui a dévasté l’île en 2008.

Ici aussi Ike est présent mais le récit des événements se veut plus intime, entièrement ancré dans le quotidien des habitants d’un quartier populaire. On y croise Carly, une ado abandonnée alors qu’elle n’était qu’une enfant, élevée par une grand-mère mexicaine persuadée d’être une descendante des Karankawas, peuple amérindien dont Galveston est le berceau. Son petit ami Jess, star locale de baseball, finira comme beaucoup sur un bateau de pêche à la crevette. Mercedes, la meilleure amie de Carly, s’apprête à quitter Galveston et son amoureux, sans le prévenir. Luz a elle aussi quitté l’île. Elle y avait suivi son mari mais n’avait jamais pu vraiment s’acclimater. Schafer, un ancien soldat, a débarqué sur Galveston pour trouver du boulot alors que Pierre, venant des Philippines, est en mission pour retrouver son cousin qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois.

Des destins qui se croisent, des personnages qui doutent, avancent sans certitude, cherchent à donner un sens à une existence dont l’horizon paraît bouché, conscients de la fragilité de leur situation face aux forces naturelles dévastatrices qui peuvent se manifester. Partir ou rester ? Chacun se pose la question dans cet environnement étouffant où la moiteur ambiante vous colle à la peau et où l’odeur de sel et de pétrole vous empli les narines. Un très beau premier roman, tout en délicatesse, qui dresse le portrait d’une Amérique métissée, aussi travailleuse que désabusée, où plus grand monde ne se berce d’illusions. Kimberly Garza décrit avec réalisme un Texas loin des clichés habituels. Étant née à Galveston, on pourra difficilement l’accuser d’appropriation culturelle…

Les dernières karankawas de Kimberly Garza (traduit de l’anglais par Marthe Picard). Asphalte, 2024. 295 pages. 23,00 euros.





lundi 3 juin 2024

La femme aux mains qui parlent - Louise Mey

Elle s’appelle Élisabeth. Elle est aveugle et sourde et elle ne communique qu'avec des signes, tracés dans sa main ou qu'elle écrit dans celle des autres. À sa majorité, orpheline depuis peu, elle a dû quitter l’institut spécialisé qui l’accueillait depuis des années. De retour dans la ferme familiale, elle vit seule, entourée d’un bois et d’un étang, communiant avec la nature et entretenant des liens particuliers avec une meute de chiens errants. Sa sœur lui rend régulièrement visite et veille sur elle comme elle peut. Les voisins les plus proches de la ferme sont deux frères, dont l’un vient de sortir de prison. Une nuit, ils décident de rendre visite à Élisabeth…

Louise Mey, qui a remporté le Prix Landerneau du polar l'an dernier avec son roman Petite Sale, signe ici une nouvelle qui a tout du conte moderne. Une touche d’écoféminisme, un soupçon de polar social et un petit rien d’anthropomorphisme, les ingrédient font mouche. L’écriture, qui n'est pas sans rappeler l'univers de Sandrine Collette, sublime le rapport à la nature et souligne la part d’animalité qui sommeille en chacun de nous. Un texte court et puissant, tout en nuance, décrivant un retour à une forme de sauvagerie aussi sensible que subtil. 

La femme aux mains qui parlent de Louise Mey. Éditions Au diable Vauvert, 2024. 70 pages. 12,00 euros.


mercredi 29 mai 2024

Au chant des grenouilles T1 : Urania la sorcière - Barbara Canepa, Anaïs Halard et Florent Sacré

Une forêt sombre et profonde, un manoir entouré par les marais et une voix qui vous raconte une histoire à vous filer la chair de poule… Le cadre est posé, bienvenu chez les membres du Club du Samedi. Rassurez-vous, ce démarrage est trompeur. Il n’y a rien d’anxiogène dans cette BD, bien au contraire. On y croise des enfants-animaux tout ce qu’il y a de plus choupi : deux lapins, une chouette, une chauve-souris et un renard dans ce premier tome qui pose les bases d’un univers anthropomorphique appelé à se développer largement par la suite.

Les scénaristes Barbara Canepa et Anaïs Halard ont imaginé une série-concept où chaque volume, reprenant les mêmes personnages, est dessiné par un auteur différent. C’est Florent Sacré qui ouvre le bal. Il sera suivi par Jérémie Almanza, Giovanni Rigano, Kerascoët, Bastien Quignon et Alexis Nesme.

Les familles d’animaux mises en scène permettent de découvrir toute la richesse et les secrets de la nature. Chaque scénette est entrecoupée par de magnifiques illustrations à but pédagogique. L’ambiance qui se dégage de l’ensemble est chaleureuse, portée par un environnement rassurant. Une ode doucereuse à  l’insouciance de l’enfance qui apaise et fait du bien tout en diffusant un sous-texte écologique plein de finesse. Si vous êtes comme moi fan du Vent dans les saules, de La famille Passiflore ou des plus récentes Mémoires de la forêt, nul doute que cette lecture vous enchantera. À déguster sous un plaid, avec une tasse fumante à la main.



Au chant des grenouilles T1 : Urania la sorcière de Barbara Canepa, Anaïs Halard et Florent Sacré. Oxymore, 2024. 48 pages. 14,95 euros.


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lundi 27 mai 2024

Construire un feu - Jack London

 « Si forts qu’aient été les éléments, lui était plus fort. En cette saison, les animaux regagnent leurs trous en rampant et s’y maintiennent terrés. Mais lui ne se cachait pas. Il était dehors, dans le froid, il lui tenait tête, il le combattait. Il était un homme, un maître des choses. » 


1902. Jack London publie une nouvelle intitulée Construire un feu.
1908. Jack London publie une nouvelle intitulée Construire un feu

Les deux versions de Construire un feu ont un même point de départ : un homme seul, dans le grand nord canadien, par -60 degrés. Un homme décidé à rejoindre des camarades prospecteurs et chasseurs d’élans. Un homme sachant que dans cet environnement la moindre erreur est fatale. Sachant également que le feu lui sera un indispensable allié en cas de problème. Car dans ces conditions extrêmes, le froid tue et seule une source de chaleur peut vous maintenir en vie. L’homme sait également qu’il ne doit pas exposer ses membres au gel et qu’il doit fuir toute forme d’humidité. Or, il commet l’erreur de mal évaluer l’épaisseur d’une couche de glace. Ses pieds passent au travers, jusqu’aux chevilles. A partir de ce moment, il lui faut construire un feu pour survivre. Une expérience pas si évidente à réaliser quand on a besoin de gratter une allumette avec des doigts que le froid rend insensibles…

On considère souvent que la première version de la nouvelle est davantage destinée à un jeune public. La situation dégénère mais le trappeur s’en sort miraculeusement. La seconde est par contre beaucoup plus sombre, désespérée même. Dans cette deuxième mouture de l’histoire l’homme est accompagné d’un chien. Ce dernier s’avère être le plus intelligent du duo. Disons plutôt que son instinct lui permet de sentir le danger et que son atavisme lui sauvera la vie. Contrairement à son maître.

Rarement une lecture m’aura donné aussi froid. London retranscrit à merveille les conditions incroyablement difficiles d'un périple au cœur d’une forêt glacée et les sensations qui gagnent peu à peu le marcheur. La bataille qui s’engage entre l’homme et la nature est décrite avec un réalisme sidérant, d’un seul trait, au fil d’une seule journée. Le lecteur avance au rythme et à hauteur du personnage. C’est court, intense, habité. 

Au final, le message est clair : l’homme n’est pas maître de la nature, la vanité et l’orgueil n’ont pas leur place face à cette dernière. 

Construire un feu de Jack London. Magnard, 2017. 80 pages. 3,95 euros.

PS : impossible de ne pas vous recommander l'incroyable adaptation en BD de la seconde version de la nouvelle par un Christophe Chabouté au meilleur de sa forme. Absolument incontournable !



Un billet qui signe l'ouverture de la 5ème saison du challenge
Les Classiques c'est fantastique de Fanny et Moka










mercredi 8 mai 2024

Lebensborn - Isabelle Maroger

« Trouver ses racines, c’est avoir une force pour mieux grandir… Mais aussi se sentir libre de s’en détacher, pour aller vers l’avenir. »

Isabelle Maroger est bouleversée par un cours d’histoire au collège. Elle y apprend que les nazis ont créé pendant la seconde guerre mondiale des Lebensborn, des maternités destinées à la sélection d’enfants blonds aux yeux bleus, notamment en Scandinavie. L’information la touche particulièrement car sa mère, Katherine, est née en Norvège en 1944 et a été adoptée par un couple français deux ans plus tard. Lorsqu’elle interroge sa maman en rentrant à la maison le soir, cette dernière botte en touche. Ce n’est qu’après la disparition des ses parents adoptifs que Katherine se décidera à faire des recherches et qu’elle découvrira qu’elle est bien née dans un Lebensborn, de la liaison d’une norvégienne avec un soldat allemand. Elle ira même jusqu’à retrouver l’identité de sa mère, malheureusement décédée. La rencontre avec son frère, ses sœurs et sa tante reste malgré tout un grand moment d’émotion. Tout l’inverse du voyage en Allemagne pour découvrir un père d’une froideur déstabilisante.

La mère d’Isabelle Maroger avait déjà raconté son histoire dans un livre intitulé « Les racines du silence ». Si sa fille a décidé de s’en emparer à son tour, c’est pour livrer sa propre vision d’un héritage familial douloureux et pour montrer à quel point la génération suivante pouvait être impactée par de lointains événements. Comment grandir avec la révélation d’un tel secret de famille ? Comment gérer sa propre maternité ? Comment avancer sans avoir l’impression de porter un trop lourd fardeau mémoriel ?

Récit au long cours se déroulant sur plusieurs années, cette (en)quête intime et personnelle touche à l’universel. Le travail de mémoire est présenté sans non-dit ni faux-semblant, en toute transparence. Une réflexion sur la transmission aussi sensible que sincère, portée par un trait naïf et vivifiant qui souligne à merveille le large spectre des émotions ressenties par chacun. Au final la recherche des origines se révèlera salutaire pour tous, poussant même Isabelle Maroger à conclure que renouer avec ses racines norvégiennes, « c’est avoir retrouvé quelques pièces de puzzle manquantes à [son] identité, et surtout à [son] cœur. »

Lebensborn d’Isabelle Maroger. Bayard, 2024. 220 pages. 22,00 euros.


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mardi 30 avril 2024

Les Mystères de Paris T1 : L’île de la Cité - Eugène Sue

Du 19 juin 1842 au 15 octobre 1843. Seize mois pendant lesquels la France a vécu au rythme des Mystère de Paris. Le roman d’Eugène Sue est proposé chaque jour en feuilleton dans Le Journal des débats et chaque jour une foule se précipite pour découvrir la suite des aventures de Rodolphe, de Fleur de Marie, du Chourineur, du Maître d’école, de La Chouette et de tant d’autres. Les hommes politiques se passionnent pour l’intrigue, les critiques se déchirent sur la qualité « littéraire » du texte, les écrivains admirent ou jalousent le succès de leur confrère (Balzac le premier). On voit des portiers faire la lecture aux illettrés, on dit que des malades ont attendu la fin de la publication pour mourir. Les gravures reprenant des scènes clés du récit pullulent chez les libraires, on créé des statuettes des personnages, on baptise de leur nom des fleurs du jardin des plantes, on invente des jeux de l’oie, on écrit des chansons, on imagine des danses… Les mystères de Paris deviennent un phénomène de société et Eugène Sue une star immense, sans aucun doute la plus grande vedette de son époque.

La recette de l’écrivain est simple : des personnages aux caractères marqués et caricaturaux (les bons d’un côté, les mauvais de l’autre), des figures fortes, monstrueuses ou idéales, une mise en scène de la violence sans faux semblant mélangée à du pur mélo qui fait pleurer dans les chaumières, des rebondissements permanents, des surprises qui créent l’événement, un art consommé du suspense et une intrigue compréhensible par tous. Autre clé du succès, la mise en scène d’un Paris des bas-fonds qui fait frissonner le bourgeois. Un Paris d’avant les travaux d’Hausmann, un Paris en pleine expansion et en pleine ébullition où des dizaines de milliers de personnes n’ont que le vol comme moyen de subsistance. 

Alors que ce n’était pas forcément son objectif au départ, Sue devient malgré lui l’historien du peuple, le premier à écrire à hauteur d’ouvrier, de bandit, de repris de justice, de prostitué, le premier à dire les douleurs, les misères les crimes, les vices et les vertus des sans-grades. Son roman-feuilleton devient un roman social et engagé. Il est aussi le premier romancier asservi à son public, dépassé par le succès de ses personnages, croulant à la fois sous les louanges et les critiques. Bref, Les Mystères de Paris ont vraiment connu un succès hors-norme dans l’histoire de la littérature française, un succès qui méritait bien une nouvelle publication en poche quelque 180 ans après la première.

La lecture de ce premier tome (il y en a quatre au total) a été pour moi un enchantement. On comprend au fil des pages pourquoi une telle histoire a soulevé autant d’enthousiasme que de défiance. Qualifié de «roman infréquentable », amoral, sulfureux, il a clivé et fasciné, passionné surtout. J’ai le deuxième volume sous le coude, hâte de m’y plonger dès que l’occasion se présentera !

Les Mystères de Paris T1 : L’île de la Cité d’Eugène Sue. 10-18, 2023. 450 pages. 8,90 euros.



Le rendez-vous des Classiques s'invite pour la dernière fois de la saison autour
des thèmes de l'indignation et de la révolte.
Les liens de tous les billets proposés seront à retrouver chez Moka








mercredi 24 avril 2024

Sang Dragon - Bédu

Au royaume d’Ergwad, le roi Arthmel vient de rendre son dernier souffle. Son fils Oghor s’imagine déjà sur le trône. Pour parvenir à ses fins il doit écarter la princesse Hélia, sa sœur. Au même moment le magicien du château découvre que la pierre du dragon, endormie depuis des siècles, irradie à nouveau. C’est pour lui l’annonce du retour d’un terrible animal qui va bientôt déchaîner sa fureur sur les terres d’Ergwad. Aucun doute, la mort du roi et le réveil du dragon sont liés. Et Hélia semble être la clé de l’énigme. Commence alors pour la jeune fille une fuite éperdue où seule sa volonté et son courage lui permettront de survivre.

Je connaissais Bédu pour sa série humoristique Les psy, lue il y a fort longtemps dans les pages de la revue Spirou. C’est à la fois un plaisir et une surprise de le retrouver ici dans ce récit de fantasy mélangeant toutes les références du genre. On sent l’influence de quelques grandes séries de l’âge d’or de la BD jeunesse franco-belge telles que Gully, Bizu, Percevan ou encore l’immense Johan et Pirlouit de Peyo. Rien d’original donc mais du travail bien fait, un scénario certes déjà vu mille fois mais d’une grande cohérence et d’une parfaite lisibilité. Surtout le personnage féminin triomphant seule contre tous apporte par rapport aux titres cités plus haut une forme de modernité davantage dans l’air du temps.

Niveau dessin la surprise est totale pour ceux qui comme moi ne connaissaient Bédu que dans le registre de l’humour en une planche façon Boule et Bill ou Gaston Lagaffe. Il se révèle particulièrement inspiré pour créer un univers médiéval fantastique d’une grande crédibilité. Il y a notamment quelques illustrations pleine page qui en mettent plein les yeux.

Au final rien de révolutionnaire mais du travail bien fait et un plaisir de lecture non dissimulé. Que demander de plus ?

Sang Dragon de Bédu. Dupuis, 2024. 96 pages. 18,95 euros. 


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lundi 22 avril 2024

Vivre vite - Brigitte Giraud

 

Avec des « si » on mettrait Paris en bouteille. Avec des « si » on refait le monde. Avec des « si » on s’invente des vies. Avec des « si » on réécrit l’histoire. C’est ce que fait Brigitte Giraud dans ce court texte auréolé du prix Goncourt 2022. Avec des « si » elle imagine que les choses se seraient passées différemment, que son mari n’aurait pas perdu la vie au guidon d’une moto le 22 juin 1999. Au-delà de réécrire le drame, elle tente de le comprendre. Comment en est-on arrivé là ? Comment les événements se sont enchaînés ? Pourquoi cette issue fatale ? Chaque chapitre commence par un « si ». Le récit repose sur ce mélange entre les hypothèses et la réalité des faits, entre le constat dressé avec du recul, loin d’une émotion à chaud, et le nombre incalculable de questions restées sans réponse.

Brigitte Giraud ne s’érige pas en porte-parole des familles victimes de la perte d’un proche dans un accident de la route. Sa perspective est individuelle, elle ne se veut pas universelle, elle touche à l’intime. Avec pudeur, sans pathos, sans chercher à se victimiser ou à tirer les larmes du lecteur. L’exercice était périlleux, voire casse-gueule, mais j’ai trouvé le ton juste, il m’a permis d’être impliqué tout en restant à une certaine distance « de sécurité », sauf peut-être au moment où elle se met dans la tête de son mari juste avant le drame. C’est le seul passage où je me suis senti « voyeur » et mal à l’aise avec ce que je lisais. 

La rédaction d’un tel texte était à l’évidence nécessaire. Cathartique ? Ce n’est pas à moi de le dire. Je constate juste que ce retour sur la chronologie de la journée et des semaines qui l’ont précédée a permis à Brigitte Giraud de mieux cerner les choses, notamment d’écarter une forme de culpabilité aussi inévitable que pesante. Surtout, elle finit par se persuader qu’« il n’y a que des mauvaises questions » et que, (et c’est à l’évidence le plus important pour pouvoir avancer), « il n’y a pas de si ».

Vivre vite de Brigitte Giraud. J’ai lu, 2024. 190 pages. 7,40 euros.




mercredi 17 avril 2024

Sakura Sevens - Shin Kudô et Yû Muraoka

La fleur de Sakura, emblème du Japon, est devenue le surnom de l’équipe féminine de rugby à sept. Une équipe qui, dès 2012, s’est activement préparée pour les jeux olympiques devant se tenir quatre ans plus tard à Rio. Une échéance à la fois proche et lointaine, un rêve accessible, à condition de se donner les moyens d’y parvenir. Ce one shot raconte l’histoire de cette équipe en construction. Une équipe inexpérimentée mais débordant de bonne volonté, dont les figures de proue se révèlent aussi touchantes qu’attachantes, comme Ano Kuwai, grand espoir de l’athlétisme réorientée après le lycée vers le rugby, Marie Yamaguchi qui a étudié et joué en Australie, Chisato Yokoo, qui a passé son adolescence à s’entraîner dans un club de garçons ou encore Yuka Kanematsu, seule mère de famille de l’équipe.

Le manga raconte le parcours suivi par ce groupe, des entraînements à l’intensité féroce jusqu’à la participation aux tournois de qualification qui ont ouvert les portes des ambitions olympiques. Car, bien décidée à ne pas faire de la figuration au Brésil, les filles s’imaginent revenir au pays avec une médaille autour du cou. Entre chaque chapitre sont proposés des encarts pour mieux comprendre les règles du jeu, de petites interviews de certaines joueuses et de courts portraits de chacune d’elles.

Un récit qui célèbre le sport au féminin, l’altruisme, l’abnégation et le don de soi au service d’un projet commun. La dimension documentaire n’exclut pas l’émotion et c’est un plaisir de suivre le cheminement d’un collectif soudé et déterminé.

Sakura Sevens de Shin Kudô et Yû Muraoka (traduit du japonais par Cyril Coppini). Éditions L’aqueduc Bleu, 2023. 170 pages. 8,00 euros.

PS : malheureusement la dure réalité a rattrapé les Sakura Sevens une fois à Rio puisqu’elles ont été balayées 45 à 0 pour leur entrée dans la compétition face au Canada puis 40 à 0 face à la Grande-Bretagne et 26 à 10 contre l’hôte brésilien. Seule une victoire face au Kénya aura évité une déroute totale et permis au Japon de finir 10ème sur 12. Loin, très loin de la médaille rêvée…



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lundi 15 avril 2024

Délivrez-nous du bien - Joan Samson

Perly le sauveur ! Lorsque ce commissaire-priseur débarque à Harlow, bled paumé du New Hampshire, la population considère son arrivée comme un don du ciel. Le projet du bonhomme est simple, il souhaite demander aux fermiers du coin de se débarrasser de leurs vieilleries pour les vendre aux enchères. En contrepartie il s’engage à ce que le bénéfice des opérations serve à doter la police locale de nouveaux équipements et de nouveaux adjoints. 

Les époux Moore commencent par jouer le jeu avec un certain enthousiasme, trop heureux de vider leur grange et leur grenier poussiéreux pour récupérer quelques billets. Mais une fois leur stock d’encombrants épuisé, le bon samaritain continue à les solliciter. Charismatique, il leur explique qu’une réponse négative de leur part n’est pas envisageable. D’abord poliment, puis en laissant planer des menaces de moins en moins insidieuses. Comprenant qu’ils risquent de perdre jusqu’à leur dernier meuble, voire bien davantage, les Moore n’ont plus que deux solutions : quitter les terres ancestrales de leur famille ou commettre l’irréparable.

Écrit en 1975 par une autrice qui succombera d’un cancer fulgurant à l’âge de 38 ans quelques mois après sa publication, ce roman jusqu’alors inédit en France est considéré par Stephen King comme un chef d’œuvre de l’épouvante. Rien d’horrifique à proprement parler mais la terreur se veut ici psychologique. Et le mal se cache autant dans le capitalisme sauvage que dans la soumission des gens de peu face aux puissants.

Perly le désintéressé se révèle au final un démon incarné. Un homme mystérieux, charmeur, inspirant une fascinante répulsion. Un homme auquel il est impossible de dire non, qui déclarera pour se dédouaner après avoir répandu la souffrance et le chaos autour de lui : « Tout ce que j’ai fait, vous m’avez laissé le faire. »

Incontestablement un grand roman américain, suffocant huis-clos en pleine nature qui parle de la perte d’identité, de la dépossession et de la résignation des plus faibles face à la loi du plus fort. Du moins jusqu’à un certain point.

Délivrez-nous du bien de Joan Samson (traduit de l’anglais par Laurent Vannini). Monsieur Toussaint Louverture, 2024. 295 pages. 16,50 euros.





mercredi 10 avril 2024

Contes du caniveau - Tadao Tsuge

La cour des miracles, Vagabonds, Voyous, les titres des nouvelles de ce recueil reflètent à merveille son contenu. Écrites entre la fin des années 60 et le début des années 70, elles mettent en scène le Tokyo de l’après-guerre et ses quartiers les plus pauvres, dans une ville encore loin de la reconstruction. On y croise des familles dysfonctionnelles, des arnaqueurs, des petites frappes, des filles de joie, autant d’hommes et de femmes qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Un bal des désenchantés, dans un décor où les sans-grades, les oubliés et les indésirables de la société s’attablent au banquet des déchets de l’humanité. 

Tadao Tsuge est un auteur confidentiel, loin de l’aura et de la reconnaissance qu’a pu connaître son frère Yoshiaru. Le genre d’auteur auquel on fait appel pour remplacer au dernier moment un dessinateur n’ayant pu livrer ses planches à temps dans un magazine, un bouche-trou occasionnel en somme, qui n’a malheureusement pas pu vivre de son art et a dû continuer à enchaîner les boulots « alimentaires » pour subvenir à ses besoins. Sans doute n’a-t-il pas connu la gloire à cause de la noirceur de ses histoires au pessimisme exacerbé. Pourtant son trait limpide, son style épuré et son découpage sans chichi offrent une lecture d’une rare fluidité, surtout dans une période de l’histoire du manga où l’expérimentation graphique et narrative était de mise.

Ces Contes du caniveau dressent un tableau sordide et sans complaisance d’une communauté d’exclus, tour à tour résignés ou enragés. Le réalisme cru de ces tranches de vie a quelque chose de dérangeant mais il doit surtout être appréhendé comme un témoignage quasi documentaire d’une époque ou violence et misère allaient de pair pour toute une frange de la population japonaise.  

Contes du caniveau de Tadao Tsuge (traduit du japonais par Fusako Halle-Saito et Lorane Marois). Cornélius, 2024. 250 pages. 26,50 euros.




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lundi 8 avril 2024

Le clan des Brumes - Antonio Pérez Henares

Je n’avais jusqu’alors jamais lu de fictions sur la préhistoire. Ni La guerre du feu, ni la saga des enfants de la terre de Jean M. Auel, ni même Rahan, c’est dire. Une grande première donc avec le début de cette trilogie écrite par Antonio Pérez Henares en 1999 et qui a connu un succès phénoménal en Espagne.

Œil perçant est un jeune chasseur talentueux dont le comportement heurte les traditions de son clan. Trop autonome, trop enclin à remettre en cause le fonctionnement de sa communauté, il se marginalise peu à peu, au point de devoir quitter les siens pour suivre les traces de son père et de sa mère mystérieusement disparus. Alors que la période paléolithique touche à sa fin et qu’elle va bientôt laisser la place à la révolution néolithique, les mutations sociétales en marche chez certains de ses congénères éblouissent le jeune homme. Agriculture, domestication des animaux, place de la femme, les évolutions sont aussi rapides qu’importantes et Œil perçant va à l’évidence avoir un rôle crucial à jouer dans cette période charnière de l’histoire de l’humanité.

Je ne sais pas à quel point le roman est documenté, à quel point il respecte les travaux historiques, archéologiques, voire sociologiques liés à l’époque qu’il met en scène, mais le réalisme est de mise et on a furieusement envie de croire à la véracité des scènes décrites et des interactions entre les protagonistes. La figure progressiste d’Œil Perçant permet de dénoncer des pratiques ancestrales devenant peu à peu inacceptables et montre un basculement vers une société davantage « civilisée ». La nature est également omniprésente, la rudesse des conditions de vie est soulignée avec maestria, tous les éléments du quotidien s’insèrent avec fluidité dans un récit qui, au-delà de son réalisme, se veut avant tout un roman d’aventure épique plein de souffle. 

Inutile de vous dire à quel point j'attends la suite avec impatience.

Le clan des Brumes d’Antonio Pérez Henares (traduit de l’espagnol par Anne-Carole Grillot). Hervé Chopin éditions, 2024. 215 pages. 21,50 euros.




mercredi 3 avril 2024

West Fantasy T1 : Le nain, le chasseur de primes et le croque-mort - Jean-Luc Istin et Bertrand Benoit

Le titre est tronqué. Il manque le grand méchant, le nécromancien. Parce que oui, dans cet album se déroulant au Far West, on trouve un nécromancien. Mais pas que. Il y a aussi, comme annoncé sur la couverture, un nain, un chasseur de primes et un croque-mort. Et des zombies. Rien que ça. Ah oui, et le nain pourrait très bien sortir d’un roman de Tolkien. Tandis le croque-mort est un gobelin. Rien que ça. Bref, on est en plein mélange des genres, entre le western et la fantasy.

Niveau scénario, rien de révolutionnaire. Une sombre vengeance, une mine d’or cachant un artefact imprégné de magie noire et des personnages charismatiques dans un décor typique de l’ouest américain de la fin du 19ème siècle, les ingrédients sentent le réchauffé. Si la mayonnaise prend, c’est avant tout grâce au rythme et au traitement graphique. Le découpage en courts chapitres de deux ou trois pages, la tension qui ne cesse de monter, la violence brute qui tourne parfois au gore et le trait souple et ultra dynamique de Bertrand Benoit font de cet album un véritable page turner. Mention spéciale au traitement de la lumière et aux couleurs qui subliment l’ambiance crépusculaire de ce récit d’une grande noirceur.

Un excellent divertissement, efficace et sans prise de tête, hommage à la culture populaire et à ses grands auteurs, de David Gemmel à Stephen King en passant par Lovecraft. La série comptera en tout cinq albums pouvant chacun se lire de façon indépendante. Vivement la suite, qui devrait mettre en scène des elfes et des indiens. Rien que ça.


West Fantasy T1 : Le nain, le chasseur de primes et le croque-mort de Jean-Luc Istin et Bertrand Benoit. Oxymore éditions, 2024. 60 pages. 15,95 euros.


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mercredi 27 mars 2024

J'y vais mais j'ai peur : journal d'une navigatrice - Clarisse Crémer et Maud Bénézit

Rien ne prédisposait Clarisse Crémer à devenir navigatrice. Une enfance en région parisienne, une carrière professionnelle entamée dans une grande entreprise, un quotidien somme toute assez planplan… jusqu’à la rencontre avec Tanguy Le Turquais. En tombant amoureuse de ce marin au long cours, Clarisse va se prendre de passion pour la course au large. Jusqu’à tout plaquer pour s’installer en Bretagne. Une première mini transat réussie et une proposition aussi inattendue qu’incroyable d’un grand sponsor vont la pousser vers la plus grande aventure de sa vie, un tour du monde seule et sans assistance. 87 jours pour boucler la boucle et devenir la femme la plus rapide de l’histoire du Vendée Globe.

Il y a deux parties bien distinctes dans l’album. La première s’attarde sur la naissance de la passion pour la course au large, les débuts en compétition et la longue préparation avant le départ de l’épreuve la plus mythique de la voile. C’est précis, parfois très technique, didactique et suffisamment vulgarisateur pour que les néophyte ne s’y perdent pas. La seconde (et la plus longue) couvre l’ensemble des presque 90 jours passés en mer. C’est clairement la plus intime, la plus introspective, et la plus passionnante.

Le récit d’une course en solitaire est forcément très autocentré, impossible de faire autrement. Pour autant Clarisse Crémer sait prendre du recul. Sur son quotidien à bord, sur son moral fluctuant, son émerveillement face à la beauté de ce qui l'entoure. La mise en image de Maud Bénézit retranscrit au mieux ce voyage intérieur. Il en ressort beaucoup d’humilité et de sincérité, saupoudré d'une bonne dose d'autodérision. Les émotions et sensations sont amenées avec beaucoup de finesse :  doute, peur, incertitude, fatigue, questionnements, poids de la solitude, rien n'est éludé. La jeune femme souffre souvent du syndrome de l'imposteur, se demandant pourquoi elle a été choisie malgré son inexpérience alors que d'autres le mériterait sans doute bien plus qu'elle. Mais au final elle prouvera que la confiance accordée par son équipe était des plus légitimes.

Un parcours forcément inspirant, qui montre que les rêves les plus fous peuvent se réaliser, avec de la chance, de la détermination et une aptitude insoupçonnée au dépassement de soi.

J'y vais mais j'ai peur : journal d'une navigatrice de Clarisse Crémer et Maud Bénézit. Delcourt, 2024. 220 pages. 24,95 euros.



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lundi 25 mars 2024

Fuck up - Arthur Nersesian

« Tel un cafard, j’avais flotté avec mes maigres pattes au fond de la cuvette de chiottes géante qu’était New-York. »

Voilà, tout est dit. Impossible de mieux résumer ce roman. Le narrateur, dont on ne connaitra jamais le prénom, vit dans le New-York des années 80. Viré par sa copine, il squatte le canapé d’un pote, trouve un boulot dans un cinéma porno gay, débute une relation avec une femme mariée et surtout, surtout, foire tout ce qu’il entreprend. 

Évidemment, je suis aux anges avec un pareil anti-héros. C’est simple, on est au-delà de la poisse. Les déconvenues qui s’accumulent fascinent, les coups durs successifs entraînent une dégringolade hypnotisante. Il y a une forme de voyeurisme à suivre la descente aux enfers de ce pauvre bougre, à l’accompagner dans son errance miteuse.

Il faut dire aussi que notre raté professionnel fait preuve d’une lucidité et d’une autodérision qui force l’admiration. L’empilement des mauvais choix n’entraine jamais le moindre apitoiement. Pas le temps de se plaindre, il faut focaliser son énergie sur la recherche des moyens de subsistance les plus élémentaires. 

Et au-delà du récit d’une vie au jour le jour dans les bas-fonds, c’est le portrait du New-York underground d’avant la gentrification de ses quartiers les plus pauvres qui fait le charme du récit. Une ville glauque, poisseuse, violente, foyer d’une contre-culture aussi misérable que pleine de vitalité. 

Publié en autoédition au début des années 90, Fuck up est devenu un roman culte. Un roman où le tragi-comique n’a jamais aussi bien porté son nom, un roman à l’humour noir bouillonnant où la cruauté le dispute au grotesque, et qui met en scène l’un des plus grands losers de la littérature américaine.

Fuck up d’Arthur Nersesian (traduit de l’anglais par Charles Bonnot). La croisée, 2023. 330 pages. 22,00 euros.





mercredi 20 mars 2024

Almark T1 - Hiyoto Yunoki et Noboru Yamada

L’histoire s’ouvre sur l’arrivée du jeune Almark, 11 ans, à l’académie de magie de Nork. Une page plus tard, flashback pour retrouver le jeune garçon, âgé de 5 ans, accompagnant son père mercenaire sur les champs de bataille des terres du Nord, au moment où il rencontre pour la première fois le directeur de l’école de magie. Celui-ci, découvrant chez Almark un immense potentiel, l’invite à suivre le cursus des jeunes apprentis magiciens qui débute à 9 ans et s’étale sur six années. Pourquoi Almark arrivera deux ans plus tard que prévu ? C’est tout l’enjeu de ce premier tome.

Une entrée en matière qui prend son temps. Le contexte est posé avec minutie, on suit le cheminement du garçon, d’abord avec son père, puis en solitaire pendant de longs mois pour quitter le nord et rejoindre l’île du sud où va commencer sa scolarité à l’école de magie. Une magie pour l’instant quasi absente du récit, ce dernier se concentrant davantage sur la relation père-fils et les conditions difficiles du voyage d’Almark.

Le dessin est nerveux, parfois presque charbonneux, et la narration reste fluide de bout en bout malgré les nombreux changements de lieux et d’époques. Pour son premier manga, Hiyoto Yunoki joue la carte de la lisibilité et le challenge est relevé haut la main !

Adapté d’un roman à succès, cette série de Dark Fantasy se lance sous les meilleurs auspices. Sans précipitation, avec une vraie volonté d’installer les personnages et l’ambiance avant d’avancer dans ce qui sera le cœur l’histoire. Un pari qui peut sembler risqué en ces temps où tout doit toujours aller plus vite vers l’essentiel mais personnellement j’ai trouvé ce rythme parfait et la promesse d’une intrigue complexe liée aux premiers pas d’Almark au sein de l’école de magie me met l’eau à la bouche. Je serai évidement au rendez-vous du deuxième tome (sachant qu’il n’y en a eu que trois de publiés pour l’instant au Japon).

Almark T1 de Hiyoto Yunoki et Noboru Yamada. Komikku éditions, 2024. 165 pages. 8,00 euros.


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lundi 18 mars 2024

Qui tue ? - Karen M. McMannus

Ce « Qui tue ? » boucle une trilogie qui ne devait au départ être qu’un One Shot. Après « Qui ment ? » et « Qui meurt ? », voici donc la conclusion de la saga de Bayview, un quartier de San Diego en Californie. On y retrouve les mêmes protagonistes que dans les deux histoires précédentes, auxquels s’ajoutent quelques nouvelles têtes, ce qui fait beaucoup de personnages au final.

Quelques mois après les événements tragiques de Qui meurt, l’apparition d’un message étrange sur un panneau publicitaire de Bayview, la disparition d’une jeune fille au cours d’une soirée et la libération conditionnelle du principal protagoniste des troubles ayant frappé la communauté vont raviver de douloureux souvenirs. L’occasion pour le "Murder Club" de se lancer dans une nouvelle enquête où quelques uns de ses membres vont être dangereusement malmenés.  

Un groupe d’ados, un mystère, un meurtre, des indices au compte-goutte, un coupable tout désigné, un petit air de romance et le soleil de la Californie, les ingrédients sont vus et revus mais la mise en musique sans fausse note permet de passer un agréable moment. Karen M. McMannus maîtrise l’art des fausses-pistes et du cliffangher. Elle jongle habilement avec la multitude de personnages sans jamais donner au lecteur une impression de trop plein. Une grande lisibilité donc, pour une intrigue qui aurait pu facilement tourner au fouillis. 

Malheureusement, au niveau de l’écriture, c’est plutôt moyen. Surtout, l’usage abusif de dialogues loin d’être passionnants et utiles pour l’intrigue gonfle artificiellement le nombre de pages et donne parfois l’impression d’être dans un série ado de chez Disney.

Bref, un Teen Thriller qui ne réinvente pas le genre mais joue bien son rôle de page turner sans prise de tête. 

Qui tue ? de Karen M. McMannus. Nathan, 2024. 410 pages. 18,95. A partir de 13 ans.





jeudi 14 mars 2024

Les souris du Buisson-aux-mûres : Le Printemps - Jill Barklem

Quel plaisir de retrouver les petits habitants du Buisson-aux-Mûres ! La première publication date du début des années 80 et je m’en rappelle comme si c’était hier. Des petits livres carrés, blancs, avec à l’intérieur un univers animalier trop craquant. À l’époque la série avait pour titre Les souris des quatre saisons. Quatre albums, un par saison, rien de plus simple. Les histoires se passent toutes près d’un ruisseau bordant un champ, dans une haie sauvage où vivent des souris. Une communauté parfaitement organisée, habitant de jolies maisons dans les troncs d’arbre. 

Ce premier volume, consacré au printemps, se déroule le jour de l’anniversaire du petit Wilfred. Décidées à lui faire une surprise, les souris organisent un grand pique-nique pour célébrer l’événement, qui coïncide évidemment avec le retour de la belle saison.

L’anglaise Jill Barklem, décédée en 2017, était une illustratrice de génie. Ses dessins rappellent l’univers graphique de Béatrix Potter. On se perd avec délice dans la minutie de chaque illustration où aucun détail n’est laissé au hasard. C’est trop beau, trop mimi, trop choupi, trop kawaii, bref ça fait trop du bien. En plus cette réédition dans un format bien plus grand que les précédentes (la dernière datait d’il y a 15 ans) offre enfin un écrin à la hauteur du talent de cette virtuose de l’aquarelle.


Le deuxième tome sortira en mai, les autres suivront en septembre et en octobre. On ne peut que se réjouir à l’idée que, d’ici la fin de l’année, l’intégralité de cette série iconique de la littérature jeunesse anglo-saxonne soit à nouveau disponible dans nos librairies !

Les souris du Buisson-aux-mûres : Le Printemps de Jill Barklem. Qilinn, 2024. 32 pages. 13,95 euros. A partir de 5 ans.





lundi 11 mars 2024

On était des loups - Sandrine Collette

On était des loups, c’est plutôt une histoire d’ours. D’abord parce qu’un ours (un vrai) est le tragique déclencheur de l’histoire mais aussi parce que le narrateur, à sa façon, est un sacré ours mal léché. Un homme qui doit enfiler un costume de père trop grand pour lui, un homme incapable d’assumer la responsabilité d’un fils dont la présence ne devait en rien changer ses habitudes de vieux garçon. Bien que n’étant plus célibataire, il avait gardé la même routine, laissant femme et enfant dans sa cabane au cœur de la forêt, disparaissant plusieurs jours ou semaines pour vivre seul au grand air. Un quotidien bien huilé. Une situation idéale. Du moins jusqu’au jour du drame.

De Sandrine Collette j’ai lu Et Toujours les forêts ainsi que Juste après la vague. Deux récits de survie, deux textes mettant la nature au cœur de l’intrigue, pas seulement en tant que simple décor. Ici on retrouve ces thématiques. Milieu hostile, situation désespérée, figure masculine bourrue, violence des hommes et des éléments, tout y est. Sans compter une écriture très littéraire, où rien ne cède à la facilité.

J’aime  aussi le fait qu’il n’y a pas de baguette magique chez Sandrine Collette. Pas de miracle après le drame, pas de résilience, pas de feelgood. Ça pique, c’est douloureux, ni héros ni victimes, les rapports humains ne souffrent pas de faux semblant, la vie ne fait pas de cadeau. 

Un beau texte, finalement proche du roman de formation. Un texte âpre, rugueux, tendu, intense, puissant. Collette est vraiment la reine du Nature Writing à la française !

On était des loups de Sandrine Collette. Le Livre de Poche, 2023. 160 pages. 7,70 euros.





mercredi 6 mars 2024

Orignal - Max de Radiguès


Chaque matin, Joe traîne au petit déjeuner. Il préfère rater le car du ramassage scolaire et se rendre au collège à pied. Une petite escapade à travers bois qui lui offre un peu de répit. Car une fois dans son établissement, le cauchemar commence. Un cauchemar se prénommant Jason. Avec son acolyte Oliver, plus suiveur que meneur, cette brute épaisse fait vivre à Joe un enfer quotidien. Brimades, racket, humiliations, le jeune garçon subit sans broncher les pires affronts. Ses enseignants voient que quelque chose ne tourne pas rond mais Joe préfère garder le silence. Son salut viendra d’une infirmière compréhensive et d’un orignal, une espèce d’élan originaire d’Amérique du Nord (oui parce que cette histoire se passe au Canada).   

Un roman graphique qui aborde intelligemment la question du harcèlement à l’école. Le processus est décortiqué et révèle de façon implacable que le harcelé n’a souvent aucune issue. Mais la fin, des plus surprenantes, prouve une fois de plus qu’il ne faut pas grand-chose pour que les victimes se transforment en bourreau.

Une chose est sûre, ce n’est pas avec son ambiance graphique que cet album séduit. Trait minimaliste, quasi absence de décor, découpage en gaufrier de six cases hyper répétitif, il n’y a pas de quoi s’enthousiasmer esthétiquement parlant. Au moins la narration est fluide, c’est déjà pas mal. De toute façon, l’intérêt est ailleurs.

Orignal, Frangins, Un été en apnée… Max de Radiguès sait mettre en scène avec justesse les affres de l’adolescence. Son récit est simple et touchant, il interpelle le lecteur avec pertinence sur un sujet délicat mais ô combien d’actualité. 


Orignal de Max de Radiguès. Casterman, 2024. 150 pages. 25,00 euros.

PS : publié il y a dix ans en noir et blanc par Delcourt, cet album ressort aujourd’hui chez Casterman dans une version colorisée. Au passage le prix a augmenté de plus de 10 euros. Je veux bien qu’on me parle de l’inflation mais il y a des limites !


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mercredi 28 février 2024

Le chantier - Fabien Grolleau et Clément C. Fabre

Flora, jeune architecte engagée dans un grand cabinet barcelonais, se voit confier son premier grand chantier. Pour construire la maison de rêve d’une famille aussi riche qu’exigeante, la débutante va devoir allier diplomatie, force de conviction et moral à toute épreuve. Parce que le chantier, des premières ébauches à la pose de la dernière pierre, n’aura rien d’un long fleuve tranquille.

« Les ennuis juridiques, les clients compliqués, les assurances, la comptabilité, les problèmes de chantier, la recherche d’artisans, les délais qu’on ne tient pas, les gros coups de stress, les accidents de chantier, les malfaçons… », le scénariste  Fabien Grolleau s’est inspiré de sa propre expérience d’architecte DPLG (Diplômé Par Le Gouvernement) pour mettre en scène les premiers pas balbutiants d’une consœur écartelée entre ses convictions et la dure réalité d’un métier où le client a (presque) toujours le dernier mot.

Tous les problèmes rencontrés au cours d’une carrière semblent être rassemblés sur ce seul chantier. Du coup l’ensemble apparaît parfois un poil caricatural mais au final le récit est instructif et Flora terriblement attachante. Clément C. Fabre, propose un univers graphique proche de celui de Julien Neel (Lou !). Son trait souple va à l’essentiel et offre une rafraîchissante spontanéité pleine de peps. 

Une lecture agréable qui permet de découvrir la réalité d’un métier aux multiples facettes, de la plus clinquante à la plus terre-à-terre. A noter que l’album avait déjà été publié il y a quelques dans la collection Marabulles. Il ressort aujourd’hui chez Dargaud, agrémenté de 10 planches inédites et d'une nouvelle couverture.

Le chantier de Fabien Grolleau et Clément C. Fabre. Dargaud, 2024. 130 pages. 21,50 euros.



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