mardi 12 novembre 2019

Je les entends nous suivre - Florence Cadier

Il y a eu la fuite éperdue, les poursuivants à leurs trousses. Il y a eu les insultes, les « salopes », les « pédales ». Puis il y a eu le moment où ils les ont rattrapés et leur sont tombés dessus. Ensuite est venue la douleur, le goût du sang, la perte de connaissance. Et ce déferlement de haine qui a marqué bien plus que la chair, ce déferlement de haine dont, psychologiquement, il ne parvient pas à se relever.

Un an plus tôt les choses étaient bien différentes. Léo pensait séduire Léonore en organisant une fête chez lui pour ses 15 ans. Mais ce soir-là, après avoir embrassé la jeune fille, il est tombé sous le charme de Robin. Le début d’une belle histoire et le début des ennuis. Car Léo a d’emblée eu du mal à afficher cet amour en public, mal à l’aise dès que son petit ami se montrait trop démonstratif, préférant taire cette relation à son entourage de peur des réactions, pensant que pour vivre heureux il valait mieux vivre caché.

Surprenant de voir à quel point ce roman parvient à aborder autant de thèmes sans donner l’impression de les survoler. Au-delà de l’homophobie, de la difficulté à assumer, à affronter le regard des autres et à se confier, le cœur du récit repose sur les questionnements existentiels de Léo, son impossibilité à déterminer clairement une orientation sexuelle, son traumatisme après l’agression, son difficile chemin vers une résilience dont on ne connaîtra pas l’issue, sans oublier la certitude que son aventure avec Robin l’aura à jamais transformé : « Aujourd’hui, je comprends. Aujourd’hui, je suis un autre – un garçon amoureux. »

La fin est du coup assez inattendue mais se révèle d’une grande finesse, hyper réaliste et intelligemment menée. Rencontre, coup de foudre, questionnement, euphorie, douleur, séparation, Florence Cadier ne raconte pas spécifiquement une histoire d’amour homosexuelle, elle raconte la relation amoureuse dans sa dimension universelle et à quel point ce sentiment ressenti pour la première fois bouleverse avec une intensité que l’on ne pouvait soupçonner avant d’en faire l’expérience.  Troublant et particulièrement percutant.

Je les entends nous suivre de Florence Cadier. Le Muscadier, 2019. 90 pages. 9,50 euros. A partir de 13 ans.


















mardi 29 octobre 2019

Les ombres de Nasla - Cécile Roumiguière et Simone Rea

Ce soir, Nasla ne trouve pas le sommeil. Elle fixe un point jaune qui ressemble à un œil au-dessus de l’armoire de sa chambre. Nasla se demande qui la regarde. Peut-être la tortue en peluche perchée tout là-haut ? Peut-être l’éléphant Timboubou, dont la trompe semble bouger ? Lui aussi fait partie des jouets entassés sur l’armoire. Et si ce n’était pas l’éléphant mais plutôt un fantôme qui bougeait, et si l’œil jaune grossissait jusqu’à l’avaler ? Et qui entend-elle respirer dans sa chambre ?

Nasla voudrait chanter, Nasla voudrait parler, Nasla voudrait sortir de son lit, jouer pour s’occuper et ne plus être effrayée. Mais la nuit, on doit dormir, et pour dormir, Nasla a heureusement un indispensable allié sous son oreiller.

Ah, ce difficile moment où l'on n'est plus un bébé mais que l'on n'est pas encore tout à fait un grand ! C'est avec une tendresse touchante que Cécile Roumiguière aborde ce passage si particulier de la petite enfance à l'enfance tout court. Il se dégage de chaque phrase une douceur et une poésie qui jouent davantage sur la complexité des émotions que sur la simple peur enfantine. Les illustrations sont magnifiques, épurées et intenses, portées le plus souvent par des fonds noirs profonds qui subliment les autres couleurs et offrent un écrin parfait au texte.



Un superbe album, soulignant à la fois la difficulté de grandir et la puissance de l’imaginaire. 


Les ombres de Nasla de Cécile Roumiguière et Simone Rea. Seuil jeunesse, 2019. 32 pages. 13,50 euros. Dès 5 ans.










vendredi 25 octobre 2019

Un sandwich à Ginza - Yôko Hiramatsu

« Le goût, c’est subjectif, mais quand vous vous efforcez de ne faire qu’un avec ce qui vous entoure, il vous relie au pouls de la ville, au cœur de la cité. »

Yôko Hiramatsu est reporter culinaire. Dans ce recueil de chroniques, elle parcourt le Japon et se régale de ses richesses gastronomiques. Cuisine de saison, cuisine bouddhique, cuisine populaire, cuisine chinoise, dégustation de bières accompagnées de raviolis croustillants au printemps ou d’anguilles en été, les chapitres thématiques abordent tous un sujet bien précis. Gargote ou restaurant de prestige, établissements centenaires ou à la mode, la curiosité et la recherche de la qualité sont les moteurs de ses choix et de ses envies. 

Sociologue de formation, Yôko Hiramatsu  ne donne pas dans l’analyse pointue des plats. Son regard se porte davantage sur l’histoire des lieux, des personnages qui les font vivre et de l’ambiance qui y règne. Point de critique gastronomique donc mais plutôt un ressenti, l’expression du plaisir simple de manger, seule ou accompagnée. Elle insiste sur l’importance de prendre son temps et de faire de chaque repas un moment de joie : « la précipitation vous fait passer à côté de ces petits bonheurs. […] Il faut se laisser porter et savourer. »

J’ai adoré découvrir la diversité de la cuisine japonaise au fil de ses chroniques. Sa démarche est avant tout épicurienne, son enthousiasme ne tombe jamais dans l’exagération, rien ne semble jamais surjoué. Manger est une fête, connaître les bons produits et les lieux où la qualité prime sur toute autre considération évite forcément les désillusions. Après, tout ne m’a pas mis l’eau à la bouche. Le chapitre sur les sandwichs est particulièrement appétissant, tout comme celui consacré aux pot-au-feu typiquement japonais mais la soupe de baleine, les cocons de vers à soie frits et le ragoût d’ours, très peu pour moi.

Proposer à Jirô Taniguchi de faire quelques illustrations semblait couler de source tant, entre son Gourmet solitaire et la sociologue hédoniste, les connexions quasi philosophiques sont nombreuses. Les dessins du regretté mangaka sont distillés avec parcimonie mais ils complètent le texte à merveille.

Un voyage culinaire dépaysant, qui permet de découvrir à la fois la richesse d’une cuisine dont le patrimoine ne cesse d’être entretenu par des chefs passionnés et le rapport assez particulier (et fascinant) des japonais à la nourriture. 

Un sandwich à Ginza de Yôko Hiramatsu (illustré par Jirô Taniguchi). Editions Picquier, 2019. 250 pages. 20,00 euros.





mercredi 23 octobre 2019

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt - Olivier Peru et Giovanni Lorusso

Une bonne idée cette nouvelle collection consacrée aux légendes de l’Ouest. Et c’est sans conteste un bon choix de la démarrer avec le mythique Wyatt Earp. Une figure incontournable, connue essentiellement pour le règlement de compte du ranch d’OK Corral et la vendetta qu’il mena suite à ce règlement de compte. Chasseur de primes et de bisons, mineur et joueur de poker, son nom reste associé aux plus grandes heures du Far West.
Cet album présente Wyatt Earp au crépuscule de sa carrière. Arrivant à San Francisco à l’hiver 1890, le cow-boy se rend chez son vieil ami Lucky Cullen, qui l’a invité afin de lui confier une grosse affaire. Reçu par la femme de Cullen, cette dernière lui apprend que son mari vient d’être sauvagement assassiné dans d’étranges circonstances. Déterminé à démasquer le meurtrier, Earp se lance dans une enquête dont il ne mesure pas la réelle dangerosité.

Un western urbain loin des images d’Épinal du genre. Dans une ville moderne en plein développement, le vieux cow-boy ne se sent pas à sa place. Peu à l’aise dans un décor aussi densément peuplé, il ne cesse de regretter les journées à cheval dans les vastes étendues de l’ouest sauvage et les nuits à la belle étoile. Mais pour venger son ami, il doit se frotter à une bourgeoisie locale cachant bien son jeu qui, sous couvert de respecter son passé légendaire, le considère comme un plouc.

L’enquête en elle-même est plutôt classique, avec ce qu’il faut d’action, de suspens et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine. Le dessin réaliste est lui aussi classique et la vie nocturne de San Francisco avec ses ruelles sombres et ses bars louches est parfaitement rendue. Rien de révolutionnaire au final mais du travail bien fait, avec des dialogues peut-être un poil bavards par moment mais une intrigue menée à bon port avec une belle maîtrise. Encore un excellent western en BD, décidément le genre ne cesse de se renouveler et c’est tant mieux.

Le prochain tome de la collection sera consacré au non moins légendaire Billy the Kid. Il va de soi que je serai au rendez-vous au moment de sa sortie prévue en mars prochain.

West legends T1 : Wyatt Earp's last hunt d’Olivier Peru et Giovanni Lorusso. Soleil, 2019. 64 pages. 15,50.




Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stephie !











mardi 22 octobre 2019

Mon père des montagnes - Madeline Roth

Une semaine !  Une semaine à passer dans un chalet paumé en pleine montagne, sans eau, sans électricité et bien sûr sans réseau. Cerise sur le gâteau, Lucas va se retrouver avec son père comme seule compagnie, un père taiseux avec lequel les échanges sont réduits au strict minimum. Un programme tout sauf réjouissant concocté par sa mère, sans doute pour tenter de les rapprocher. Mais comment nouer des liens quand on ne sait pas exprimer ses sentiments ? Comment fendre l’armure de son ours de père alors qu'il passe ses journées seul dans son coin ? Et surtout, surtout, comment tenir une semaine entière dans ces conditions ?

Qu’il est beau ce petit roman, mais qu’il est beau ! Il ne s’y passe pas grand-chose, le temps s’écoule lentement, le père et le fils semblent vivre dans deux mondes parallèles. Chacun est incapable de faire le premier pas. Lucas ne comprend pas son paternel. Son mode de vie, la monotonie d’un quotidien plan-plan, le travail pourri à l’usine. « Je ne savais pas ce que ça allait être, ma vie. Mais je voulais pas de la sienne. Ça me rendait tellement en colère, je crois, que mon père ne soit pas un héros ». Et puis il y a son indifférence qui saute aux yeux. Jamais il ne s’intéresse à ce que fait son fils, jamais il ne le questionne sur les cours, les amis, les loisirs. Lucas a l’impression qu’au fil du temps un mur s’est dressé entre eux, un mur incontournable et impossible à abattre.

Le face à face est davantage dans l’évitement que dans l’affrontement, sans violence ni tension. C’est l’incompréhension et la tristesse qui dominent, l’impression de ne pas savoir s’y prendre. La force de Madeline Roth est de dévoiler par petites touches les premières fissures dans le mur, de laisser entrer un filet de lumière sous la porte du chalet d’alpage, de réduire la distance. Au coin du feu les langues se délient un peu, le silence perd en épaisseur, les rapports se réchauffent en douceur.

C’est beau parce que c’est fragile et tout en retenue. Entre père et fils, le fil se renoue avec finesse et simplicité. Pas de grand discours ni de démonstration affective, tout se joue avec une sensibilité qui touche en plein cœur. Une incontestable pépite !

Mon père des montagnes de Madeline Roth. Rouergue, 2019. 75 pages. 9,00 euros. A partir de 13 ans.




Une pépite comme d'habitude partagée avec Noukette











samedi 19 octobre 2019

Solénoïde - Mircea Cartarescu

"Je vais donc bâtir ici une histoire de ma vie. Sa partie visible, je le sais mieux que personne, est la moins spectaculaire, la plus terne des vies, la vie qui correspond à mon visage effacé, à mon caractère distant, à mon insignifiance et à mon manque d'avenir. Une allumette presque entièrement consumée, dont ne reste qu'une traînée de cendre blanchâtre."

Depuis fin août j’ai lu une dizaine de romans de la rentrée et en dehors de Jean-Paul Dubois, rien ne m’a véritablement fait grimper aux rideaux. Du moins avant Solénoïde. Parce que soyons clair et ne tournons pas autour du pot, ce pavé est un chef-d’œuvre comme je n’en ai pas lu depuis très, très longtemps. Un truc incroyable qui semble être passé sous les radars. Franchement, si les prix d’automne étaient vraiment littéraires, ce roman ferait forcément partie de toutes les sélections.

Pourtant à première vue, rien de clinquant. Déjà, la couverture quasi illisible n’attire pas l’œil pour deux ronds mais c’est encore pire une fois le livre ouvert tant la police de caractère riquiqui et les interlignes hyper serrés achèvent de convaincre que la lecture des quelques 800 pages risque d’être un long chemin de croix.

Il serait pourtant dommage (voire impardonnable) de s’arrêter à ces détails peu engageants. Parce que Solénoïde touche au sublime avec son narrateur écrivain refoulé devenu malgré lui un pauvre prof de lettres dans un minable établissement de Bucarest où ses minables élèves n’ont rien d’autres que leurs poux à partager. A vingt ans, il croyait dur comme fer que les portes de la gloire s’ouvriraient en grand devant son incommensurable talent. Persuadé de remporter haut la main le prestigieux concours littéraire de son université, il fut englouti sous la sévérité des critiques infligées par un jury cinglant. Une désillusion dont il ne se remettra jamais vraiment, pour notre plus grand bonheur.

Solénoïde est un livre incroyable, journal halluciné d’un gars hallucinant (ou l’inverse) qui lorgne du côté de Kafka et Borges. Un livre brillant, agaçant, enthousiasmant, désespérant. Tour à tour métaphysique, sensuel, surréaliste, pathétique, hilarant. Pénible par moment, souffrant de rares longueurs, mais traversé la plupart du temps par des fulgurances qui laissent sur le carreau et, cerise sur le gâteau, porté par une traduction exceptionnelle.

Je ne vais pas m'étendre davantage, si ce n'est pour insister sur le fait que c'est un roman monumental, de ceux que l’on croise rarement dans une vie de lecteur. Certes il ne se donne pas facilement, il réclame une attention et une concentration dignes de son ambitieuse construction mais au final les efforts fournis sont grandement récompensés. Pour moi c’est LA grosse claque de l’année. Des dernières années même, soyons fou.

Solénoïde de Mircea Cartarescu (traduit du roumain par Laure Hinckel). Édition Noir sur Blanc, 2019. 790 pages. 27,00 euros.






mardi 15 octobre 2019

Sauveur et fils saison 5 - Marie-Aude Murail

C’est toujours un plaisir de pousser la porte du cabinet de Sauveur Saint-Yves. A force, on s’y sent comme chez soi, on a l’impression d’être à ses côtés pour recueillir les confidences de ses patients, de hocher la tête comme lui et de lâcher les fameux « Mm, mm » dont il est coutumier en guise de réponse aux problèmes qui lui sont confié.
Deux ans ont passé depuis le tome précédent. Sauveur et Louise sont toujours en couple, Gabin squatte toujours le grenier de la maison, il s’est inscrit en fac après son bac mais passe le plus clair de son temps dans son lit. Jovo, ex-SDF et ex-légionnaire, s’est remis de son AVC.  Alice, la fille de Louise, est une lycéenne (presque) comme les autres et Lazare et Paul ont fait leur entrée en sixième. Dans ce cinquième tome Sauveur retrouve d’anciens patients (Ella devenue Elliot, Solo le gardien de prison fan de Star Wars, Samuel qui vient de casser avec Margaux, Maïlys et son papa Lionel ou encore Blandine dont l’addiction au sucre lui cause bien des soucis) et se retrouve face à de nouveaux cas plus ou moins complexes. Un quotidien bien huilé qui n’empêche pas les ennuis de s’accumuler comme de gros nuages noirs au-dessus de l’appartement de la rue des Murlins. 

Après quatre tomes qui constituent en quelque sorte un cycle complet, Marie-Aude Murail a su intelligemment faire évoluer son petit monde. D’une part avec un bond dans le temps de deux ans et d’autre part en plaçant le curseur davantage sur Sauveur et sa tribu que sur sa « clientèle ». Cette derniers est toujours bien présente mais la mécanique du récit repose plus fortement sur les épaules du psychologue et des siens. Le résultat est probant, les pièces du puzzle s’imbriquent toujours avec évidence, les sujets abordés restent d’une grande actualité, les dialogues se dégustent avec la même gourmandise et les traits d’humour ne cessent de faire mouche.

Cerise sur le gâteau, le final laisse augurer une suite inéluctable. Impossible de nous laisser en plan avec tant d’incertitudes sur l’avenir de Gabin, les amours d’Alice, l’amitié fragilisée de Lazare et Paul et surtout, surtout, les relations de couple de Sauveur et Louise. Bref, il y a encore matière à nous faire partager les péripéties d’une galerie de personnages dont il semble impossible de se lasser, et c’est tant mieux.

Sauveur et fils saison 5 de Marie-Aude Murail. L’école des loisirs, 2019. 315 pages. 17,00 euros.





Une pépite jeunesse évidemment partagée avec Noukette













samedi 12 octobre 2019

L’horizon qui nous manque - Pascal Dessaint

« Ce n’était pas le monde que nous voulions, et pourtant nous y vivions, sans trop de désir mais avec une certaine volonté. »

Pour cinquante euros par mois, Lucille loue une caravane sur le terrain d’Anatole, en bord de plage, entre Gravelines et Calais. Après avoir claqué la porte de l’éducation nationale pour œuvrer avec une ONG auprès des migrants, l’ex-enseignante ne sait plus comment occuper ses journées depuis le démantèlement de la jungle. Anatole vit quant à lui dans un mobile home, juste à côté de la caravane de Lucille et d’une baraque à frite inutilisée depuis des années. Chasseur passionné, le vieil homme bricole des oiseaux en bois en attendant l’ouverture de la saison. A ces deux-là vient bientôt s’ajouter Loïk, repris de justice au caractère insaisissable et au cœur gros comme ça. Un drôle de trio, bancal, cabossé, à la fois complémentaire et dysfonctionnel. Bien sûr ça va mal tourner, mais quand la violence affleure, les relations humaines en sortent parfois renforcées.

Un vrai plaisir de retourner sur les plages du nord avec Pascal Dessaint. J’y ai retrouvé le décor, l’ambiance et même quelques personnages de l’excellent « Le chemins’arrêtera-là ». J’ai également retrouvé son art de mêler l’âpreté à une certaine forme de douceur, sa capacité à parler sans jugement des invisibles, des laissés-pour-compte qui vivotent comme ils peuvent et font avec les moyens du bord. Ceux pour qui, « dans l’ascenseur social, il n’y a qu’un bouton pour le sous-sol ». Face à la mer, l'horizon est sous leur yeux au quotidien et pourtant il n'ouvre aucun champ de possibles. Cet horizon qui leur manque, et qui donne son joli titre titre au roman, c'est la perspective d'un avenir sans ligne de force, sans ambitions ni buts particuliers.

Un très beau roman noir et social qui, malgré les apparences, déborde de tendresse.   

L’horizon qui nous manque de Pascal Dessaint. Rivages, 2019. 220 pages. 19,00 euros.  




mardi 8 octobre 2019

Dorothy Counts : affronter la haine raciale - Élise Fontenaille

La nuit avait été courte pour Dorothy. En cette veille de rentrée, impossible de trouver le sommeil. Après le petit déjeuner, elle avait enfilé sa belle robe bleue et était partie pour le lycée. Sur la route de l’établissement elle avait croisé une foule « compacte, interminable, rassemblée sous les arbres. » Une foule de jeunes de son âge et d’adultes qui n’attendait qu’elle. Des gens qui, dès son apparition, se sont mis à hurler, à la menacer, à lui cracher dessus, à lui jeter des pierres. Il y avait quelques policiers et beaucoup de photographes. Elle avançait sous les injures et les flashs crépitant, déterminée à franchir sans s’écrouler les portes du lycée. En ce matin du 4 septembre 1957, Dorothy Counts devenait la première fille noire à suivre les cours du lycée Harding de Charlotte, en Caroline du Nord. Un lycée réservé aux blancs où la ségrégation s’appliquait encore de la manière la plus radicale qui soit.

Après Kill the indian in the Child et Eben et les yeux de la nuit, Élise fontenaille montre une fois encore à quel point la haine raciale peut engendrer les pires abominations. L’impossibilité d’imaginer pour les manifestants blancs qu’une noire puisse être leur égale en terme d’éducation ou de considération sociale conjuguée à l’effet de meute entraîna d’ignobles débordements. Dorothy tiendra quatre jours avant que ses parents décident de la retirer de l’établissement. Quatre jours d’enfer avec des élèves haineux, des profs qui l’ignorent, des menaces de mort et la peur au ventre en permanence. 

Pas besoin d’en rajouter dans la description de l’abject, les faits se suffisent à eux-mêmes. La voix de de Dorothy est bouleversante de retenue. Elle constate et subit sans résignation mais aussi sans haine ni colère, avec une dignité qui force l’admiration. Portrait d’une jeune femme à l’incroyable force de caractère, ce témoignage, au-delà de ses aspects historiques et documentaires, reste malheureusement d’actualité 60 ans après et ne peut qu’inciter à la réflexion et à la discussion.

Dorothy Counts : affronter la haine raciale d’Élise Fontenaille. Oskar éditeur, 2019. 60 pages. 9,95 euros. A partir de 11 ans.




Une pépite jeunesse comme d'habitude partagée avec Noukette.









mercredi 2 octobre 2019

L’Orme du Caucase - Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi)

Un couple de retraités achète une maison. Dans le jardin, un orme du Caucase majestueux s’élance vers le ciel. Quelques jours après leur emménagement des voisins leur rendent visite pour se plaindre de la présence de l’arbre, de ses feuilles qui tombent et bouchent leurs gouttières. Le couple s’excuse et promet de l’abattre. Mais le jour où le bûcheron arrive pour le couper, le mari ne peut se résoudre à le laisser passer à l’acte. Ainsi s’ouvre ce superbe recueil de nouvelles adaptées par Taniguchi de l’œuvre de Ryûichirô Utsumi.

Dans les autres histoires, une petite fille confiée à ses grands-parents par sa mère semble terrorisée à l’idée de monter sur les manèges d’un parc d’attraction, un père n’ayant pas vu sa fille depuis plus de vingt ans découvre qu’elle est devenue une artiste reconnue et que ses œuvres sont exposées dans la ville où il se trouve pour un rendez-vous professionnel, un frère rend visite à son aîné parce qu’il s’inquiète de le savoir vivre seul dans un hôtel bon marché, une sœur s’apprête à revoir son cadet dont elle a été séparé au moment du divorce de ses parents, une vieille dame fait une jolie rencontre dans un parc et deux frères ayant dû abandonner leur chien suite à un déménagement vont traverser une forêt pour tenter de le retrouver.

Des hommes, des femmes, des enfants à un moment charnière. Ils ont une décision à prendre, une situation difficile à affronter, un passé douloureux à se remémorer. Tout se joue en retenu et en discrétion, dans les regards, les silences, les attitudes. On ne s’épanche pas, on ne se livre pas, on n’étale pas ses sentiments. L’émotion ne peut qu’être contenue et il se dégage de chaque histoire une beauté douce et déchirante qui vous touche en plein cœur avec une simplicité dénuée de tout effet de manche inutile. Taniguchi n’était jamais aussi à l’aise que dans ce genre d’intimité pudique, dans l’expression d’un réalisme du quotidien aussi banal qu’émouvant. Assurément l’un de ses meilleurs recueils.

L’Orme du Caucase de Jirô Taniguchi (d’après l’œuvre de Ryûichirô Utsumi). Traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet. Casterman, 2019. 220 pages. 18,95 euros. 

Les avis de Moka et Hélène